lui, que Fricoulet et Gontran fussent en froid, et que les conversations
scientifiques du vieillard fussent interrompues. Une seule chose
l'intéressait, la marche de l'_Éclair_; chaque seconde écoulée le
rapprochait de la cinquième avenue et cela suffisait, depuis
quarante-huit heures, à maintenir son visage dans un état de sérénité
inconnu, depuis bien longtemps, de ses compagnons de voyage.
D'ailleurs, presque tout son temps s'écoulait dans le hamac, où il
demeurait étendu, dormant à poings fermés; lorsque des tiraillements
d'estomac le réveillaient, il allait à la cabine d'approvisionnement,
avalait quelques gorgées de liquide nutritif et, ensuite, pour faciliter
la digestion, il passait un quart d'heure ou un peu plus--suivant
l'intérêt qu'offrait le ciel--auprès d'un hublot.
À moins qu'il ne recommençât, pour la vingtième fois au moins, le calcul
de la somme que pourrait lui rapporter sa part dans la vente du wagon de
lithium, une fois revenu à Terre.
Si des fouilles faites, depuis son départ, avaient fait découvrir de
nouveaux gisements! si, par suite, la valeur du précieux métal avait
diminué!... Si... Si...
Et ces inquiétudes suffisaient à rompre la monotonie de l'existence,
pour une homme dont le cerveau n'avait pas, d'ailleurs, des appétits
bien ambitieux.
On comprendra que, dans ces conditions, la vie à bord manquât de gaieté
et que, pour Gontran, pour Fricoulet et pour Séléna, les minutes fussent
longues comme des heures et les heures comme des siècles.
Cela n'empêchait pas que les centaines de mille lieues s'ajoutassent aux
millions de kilomètres, derrière l'_Éclair_, qui poursuivait
impassiblement sa route.
La proue dirigée sur Orion, il cinglait vers la constellation de la
_Licorne_ qui forme, avec la province céleste dans laquelle elle se
trouve située, un des coins de l'espace les plus bizarres et, en même
temps, les plus intéressants à étudier.
Déjà Ossipoff pouvait, à l'aide du télescope, examiner beaucoup plus
minutieusement qu'il n'eût pu le faire, de l'observatoire de Poulkowa,
la fameuse étoile nº 11 ou plutôt le système ternaire dont les trois
composantes apparaissaient, éblouissantes de blancheur, ainsi que trois
lampes à incandescence qu'une main divine eût allumées devant le rideau
diapré de l'espace.
Puis apparut ensuite le nº15 ou S avec ses deux composantes jaunes et la
troisième couleur bleu d'azur, et le vieux savant put avoir, en quelques
minutes, étant donnée la rapidité avec laquelle courait l'appareil, le
surprenant spectacle de cette variabilité qui met 3 jours, 10 heures et
48 minutes à se révéler aux yeux des astronomes terrestres.
L'intensité de la lumière émise par ce système ternaire s'élevait
alternativement de la 6e à la 4e grandeur, pour retomber ensuite à
la 6e, en sorte que cela produisait une clarté vacillante dont les
yeux d'Ossipoff se trouvèrent extrêmement fatigués.
[Illustration: 145]
Il fut même incommodé à ce point qu'il dut avoir recours à Séléna pour
lui succéder au télescope, à défaut de Gontran, qui jugea fort à propos
de demeurer sourd aux invites du vieux savant.
C'est ainsi que, par les yeux de sa fille, celui-ci put se rendre compte
approximativement du phénomène bizarre produit par cet assemblage
multiple de soleils variables: l'étoile nº8, double et très curieuse en
raison de ses composantes, l'une jaune et l'autre bleue, animées d'un
mouvement propre commun, bien qu'elles restent fixes, l'une par rapport
à l'autre, depuis cent ans qu'on les examine.
Non loin, une nébuleuse d'allure cométaire fut signalée par la jeune
fille; puis, si nombreuses, qu'il était inutile de chercher à les
compter, des amas de petites étoiles de diverses couleurs et beaucoup de
nébuleuses de forme très curieuse.
En dépit de la douleur que lui causait aux yeux l'éclat de tous ces
astres, Ossipoff, talonné par la curiosité, ne put se contenter
longtemps de n'admirer toutes ces merveilles que par l'intermédiaire de
Séléna et il reprit rapidement sa place à l'oculaire; au surplus,
c'était une manière peu commode, on en conviendra, de faire de
l'astronomie et, très nerveux, il s'était impatienté contre la jeune
fille à différentes reprises, notamment à l'occasion de Procyon...
--Ne vois-tu pas, avait-il demandé, à notre Nord-Ouest, une étoile de
première grandeur?...
--J'en vois plusieurs, avait répondu Séléna, en regardant dans la
direction indiquée....
--Plusieurs... assurément, mais pas comme celle-là; celle dont je te
parle brille comme une lumière électrique... elle a d'ailleurs un éclat
semblable à celui de Sirius... la vois-tu?... voyons, tu dois la voir,
que diable!...
--Oui... il me semble... au Nord-Ouest, dis-tu?
C'est alors que, trépignant d'impatience, le vieillard avait repoussé sa
fille: oui, c'était bien là l'Alpha du _Petit Chien_, cette étoile si
curieuse, en raison de son mouvement propre, et le vieillard éprouva une
joie sans mélange après avoir vérifié la parallaxe établie par Anwers,
en 1862, parallaxe égale à 0"123, à étudier la vitesse de l'astre que,
jusqu'alors, il n'avait pu examiner qu'imparfaitement, en raison des 62
trillions de lieues qui le séparent de la Terre.
À l'examiner, Ossipoff était, par moments, en proie à l'illusion que
peut se faire le voyageur qui se trouve dans un wagon en marche; en
admettant que le train qui l'emporte soit animé d'une vitesse de 60
kilomètres à l'heure et que, parallèlement à lui, coure un second train
animé d'une vitesse semblable.
Les wagons du second train pourront paraître au voyageur contenu dans
le premier, immobiles, à moins que, se considérant lui-même comme
immobile, il lui semblera voir filer en sens inverse, et avec une
vitesse de 60 kilomètres, les poteaux télégraphiques, les gares, les
stations et les différentes constructions bordant la voie.
Enfin, s'il arrive en sens inverse, sur l'autre voie, un train marchant,
lui aussi, d'une vitesse égale à celle du premier, on pourra, ayant
l'illusion de sa propre immobilité, croire que ce nouveau train est du
double plus rapide que le premier, c'est-à-dire court à raison de 120
kilomètres.
Eh bien! quoique le vieux savant fût bronzé sur ces sortes d'illusions
auxquelles peuvent se laisser prendre des astronomes novices, mais dont
se méfient les vieux de la vieille de la science, cependant, étant si
proche de l'astre, il lui arrivait, par instants, de croire Procyon
animé d'une vitesse doublement grande, en raison de sa course dans
l'espace, à l'encontre du mouvement dont est animé le système solaire.
D'une voix brève, qui s'étranglait dans sa gorge, il dictait, par
phrases hachées, des notes à Séléna... notes incompréhensibles pour tout
autre que pour lui... des chiffres dont il fallait avoir la clé pour
qu'ils eussent une signification quelconque.
De temps à autre, lorsqu'il n'avait rien de bizarre, d'intéressant à
signaler, il disait d'un ton de commandement, sous lequel ne se fût
nullement reconnu l'amour paternel.
--Additionne... divise... multiplie...
Et, finalement, il demandait:
--Cela fait?
Alors, la jeune fille donnait le résultat de ses opérations et, s'il
arrivait que ce résultat concordât avec ceux obtenus par Ossipoff, lors
de son séjour sur la Terre, il exprimait sa satisfaction par un petit
ricanement sonore; autrement, il claquait de la langue, grommelant des
paroles inintelligibles qui se terminaient invariablement par un sec:
--Recommence...
Pour Procyon, heureusement, les calculs du vieillard se trouvèrent
justes et il évalua la rapidité avec laquelle l'astre se trouvait
emporté dans l'espace à 43 kilomètres par seconde, soit 2,580 par
minute, 154,000 par heure, 3,715,000 par jour, ce qui donnait pour
l'année un joli total de 1,357 millions de lieues.
Ossipoff éprouvait une indéfinissable jouissance à ces calculs qui
finissaient par donner des résultats presque incommensurables devant
lesquels tout autre esprit que le sien fût demeuré stupéfait, mais qui,
au contraire, transportaient le sien bien par delà les limites de la
compréhension humaine, lui ouvrant pour ainsi dire les profondeurs de
l'infini.
--Comprends-tu, disait-il d'une voix vibrante d'enthousiasme à Séléna,
comprends-tu ce que donnent, réunis ensemble, les mouvements de Procyon
et de notre Soleil? 1,409 millions de lieues, pour la durée d'une année!
[Illustration: 148]
Et il ajouta sur le ton d'un lutteur qui entre dans l'arène, avec la
ferme volonté de «tomber» son adversaire:
--Au tour de l'autre, maintenant.
--L'autre, interrogea Séléna.
--Eh! oui... le satellite de Procyon.
[Illustration: Il sembla qu'un ouragan se ruait par la porte de la
cabine (p. 148), 149]
À partir de ce moment, il ne prononça plus un seul mot, le corps penché
en avant, tout frémissant d'impatience, l'oeil dilaté collé au
télescope tandis que sa main traçait fébrilement sur le bloc-notes
placé devant lui, des chiffres et des signes géométriques...
Il était là depuis six heures environ, immobile, sans que ses lèvres se
fussent desserrées une seule fois, ignorant la présence de Séléna qui,
toute triste de l'abandon en lequel la laissait Gontran depuis deux
jours, demeurait assise, résignée, dans un coin de la cabine, lorsque
Fricoulet entra sur la pointe du pied.
La jeune fille mit un doigt sur sa bouche pour recommander le silence à
l'ingénieur, lorsque, en ce moment même, la voix d'Ossipoff se fit
entendre, découragée.
--Rien... je ne vois rien... et cependant Struve est bien affirmatif...
--Trop, monsieur Ossipoff, beaucoup trop, ne put s'empêcher de dire
Fricoulet, car, à la vérification faite à l'aide de télescopes plus
puissants que ceux de l'observatoire de Pulkowa, son affirmation a été
reconnue erronée...
Le vieillard se dressa comme mû par un ressort et, dardant sur Fricoulet
un regard flamboyant:
--Erronée! s'exclama-t-il... pendant plus de deux ans, Otto Struve a
observé le compagnon de Procyon...
--Hallucination d'astronome, monsieur Ossipoff... Notez bien que je ne
nie pas la bonne foi du directeur de l'observatoire impérial...
--Il ne manquerait plus que cela...
--... Mais enfin, il est bien établi que le satellite en question n'a
jamais existé que dans la cervelle de M. Struve...
Il s'empressa d'ajouter, pour calmer la colère du vieillard:
--Je n'en veux pour preuve que l'inutilité de vos recherches présentes;
il est certain qui si Procyon avait un compagnon, de l'endroit où nous
sommes, il serait visible à l'oeil nu...
Cet argument arrêta sur les lèvres d'Ossipoff le flot de paroles prêtes
à déborder; mais presque aussitôt:
--Je voudrais bien savoir, en ce cas, à quoi M. de Flammermont attribue
le mouvement irrégulier de Procyon et les oscillations remarquées dans
sa trajectoire... Je parle de M. Flammermont, car j'imagine que ce que
vous venez de dire vous a été inspiré par lui...
Séléna joignit les mains, semblant supplier le jeune homme de ne point
envenimer les débats et de ne pas rendre plus tendue encore qu'elle
l'était la situation...
Bien qu'avec une légère grimace qui trahissait une mauvaise humeur
concentrée, l'ingénieur lui fit un signe de tête pour la rassurer, et
répondit:
--Vous ne vous trompez pas sur ce point... mais sans pouvoir entrer dans
toutes les explications que m'a données Gontran, je me souviens qu'il
m'a dit ne pas partager là-dessus l'opinion d'Auwers...
--Fichtre! s'exclama ironiquement le vieillard, ce cher Gontran est bien
dédaigneux... Auwers est cependant assez affirmatif, puisqu'il va
jusqu'à dire que le satellite en question tourne dans un plan
perpendiculaire au rayon visuel, non pas autour de Procyon lui-même,
mais d'un centre de gravité commun... Il établit même que cette
évolution s'accomplit en une période de 40 ans...
Fricoulet allongea les lèvres en forme de moue...
--Peuh!... vous faites, je crois, ce bon Auwers plus affirmatif qu'il
n'est lui-même:... il dit «qu'il se pourrait...», «qu'il n'y aurait rien
d'étonnant à ce que...»; mais sa phraséologie même prouve qu'entre ses
suppositions et les déclarations de votre compatriote Struve...
Cette réponse parut trop péremptoire au vieillard pour qu'il jugeât
utile de prolonger la discussion, discussion que ses observations
elles-mêmes démontraient inutile et qu'il n'avait d'ailleurs poussée
assez loin que par patriotisme et par respect pour Otto Struve, sous la
direction duquel il avait travaillé à l'observatoire de Pulkowa.
Changeant de conversation, il dit à Fricoulet:
--Vous devriez bien prévenir M. de Flammermont que nous arrivons à la
hauteur de l'étoile 60 d'Orion!...
Le visage de l'ingénieur s'éclaira d'un sourire ironique et sans songer
trop à ce qu'il disait, il répliqua:
--Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse...
Le vieillard eut un haut-le-corps prodigieux qui trahissait autant de
stupéfaction que d'indignation.
--Comment!... s'écria-t-il... ce que je veux que ça lui fasse...
Puis, il s'interrompit, laissa échapper un petit ricanement moqueur,
plein de pitié et ajouta:
--Je comprends... vous parlez d'après vous;... à vous, en effet, peu
doit importer que l'on quitte l'hémisphère austral pour pénétrer dans
l'hémisphère boréal... mais en ce qui le concerne, lui, je ne crains pas
de m'avancer en déclarant que cela doit l'intéresser de savoir que
l'_Éclair_ va couper tout à l'heure l'équateur et que, dans quelques
instants, nous pourrons contempler de plus près les astres, que nous
apercevons d'Europe et d'Amérique...
Une exclamation retentit au même instant et il sembla qu'un ouragan se
ruait dans la cabine par la porte grande ouverte; en même temps, avant
qu'il eût pu se reconnaître, Ossipoff se sentit enlevé de terre et,
après avoir reçu sur chacune de ses joues une retentissante accolade, il
se retrouva sur ses pieds, tandis que, devant lui, Farenheit exécutait
une danse folle, criant, chantant, agitant au-dessus de sa tête ses bras
démesurément longs; bref, donnant tous les signes de la joie la plus
insensée.
Le vieillard jeta sur Fricoulet un regard qui trahissait clairement sa
pensée.
--Allons, bon! disait ce regard, voilà sa folie qui le reprend!...
Mais l'Américain devina ce que contenait ce regard et d'une voix
pénétrante il clama:
--Oui. Je suis fou!... mais fou de joie... La Terre... enfin... La
Terre...
Et, comme il voyait fixés, stupéfaits, sur lui, les yeux des personnes
qui se trouvaient là.
--N'avez-vous pas parlé à l'instant de l'équateur... d'un changement
d'hémisphère... des étoiles qu'on apercevait d'Europe... d'Amérique...
Oh! surtout d'Amérique...
--Oui... Eh bien?...
--Eh bien! c'est un signe que nous approchons... n'est-ce pas... que
bientôt nous nous reverrons notre planète... que bientôt...
Il s'arrêta, suffoqué par l'émotion, épongea, avec son foulard de
couleur, son front couvert de sueur, tandis que, de sa main demeurée
libre, il serrait énergiquement, à la ronde, la main de Fricoulet, de
Séléna et de Gontran, accouru au bruit...
Les assistants se regardaient assez embarrassés, ne sachant trop comment
s'y prendre pour dissuader le brave Américain et lui expliquer que sa
joie était un peu prématurée; ils savaient, par expérience, combien
chez cet homme sanguin et violent les déceptions se manifestaient et
ils hésitaient à parler.
[Illustration: 153]
Aussi, sans s'être donné le mot, tombèrent-ils tacitement d'accord pour
laisser, momentanément, du moins, Farenheit dans son erreur; seulement,
Fricoulet lui dit:
--Oui, c'est maintenant l'affaire de quelques quarante-huit heures.
--Tant que cela!... je croyais que notre vitesse...
--Notre vitesse va aller, diminuant un peu, en raison du changement
d'hémisphère... et puis, il faut compter avec l'imprévu...
Les sourcils de Farenheit se froncèrent.
--Nous autres, Américains, répliqua-t-il rudement, nous ne comptons
jamais avec l'imprévu; nous allons droit au but que nous nous sommes
donné, en dépit des obstacles qui peuvent se dresser sur notre route...
--Ainsi, avons-nous toujours fait, jusqu'à présent, et continuerons-nous
à faire, dit Fricoulet... Ce que j'en disais, c'est tout simplement pour
vous donner à entendre que vous aviez le temps de boucler votre
valise...
Il ajouta, en riant:
--Le train n'est pas encore en gare...
L'Américain poussa un soupir.
--Il est bien fâcheux, dit-il en manière de conclusion, que la soute aux
provisions ne soit pas mieux fournie en liquide; on aurait pu arroser la
ligne avec quelques bouteilles de Champagne!
Cela avait été dit sur un ton qui trahissait un si sincère regret que
tous se mirent à rire, à l'exception d'Ossipoff; le vieillard était
assis déjà devant le hublot, l'oeil collé au télescope.
Ce que voyant, Fricoulet sortit de la cabine, suivi de Gontran et de
l'Américain.
--C'est mon tour de quart, n'est-ce pas, interrogea M. de Flammermont.
--À peu près, répondit l'ingénieur; mais si tu n'y vois pas
d'inconvénient, nous le ferons ensemble;--j'ai à te causer...
Le jeune comte acquiesça muettement de la tête et tous deux descendirent
dans la machinerie.
--Mon vieux, dit alors Fricoulet, lorsqu'ils eurent pris place, l'un à
côté de l'autre, devant les leviers, nous sommes, toi et moi, aussi
bêtes que des gamins; nous sommes des hommes, pourtant, et nous risquons
en ce moment de compromettre une amitié de plusieurs années...
Gontran garda le silence durant quelques secondes; après quoi, il dit
très sincèrement:
--Je pense comme toi.
--Nous boudons depuis deux jours, au lieu de nous expliquer franchement,
poursuivit l'ingénieur.
--Je suis fort souffrant, tenta d'insinuer l'autre.
Mais celui-ci frappa amicalement de la main sur l'épaule du comte en
disant:
--À d'autres; tu n'es pas plus souffrant que je ne le suis, moi-même;
mais tu m'en veux...
--Et quand cela serait, repartit Gontran avec un peu d'aigreur,
n'aurais-je pas raison?... tu m'as joué un mauvais tour...
[Illustration: 155]
--Malgré moi, déclara l'ingénieur; j'ai obéi à un mouvement dont je n'ai
pas été maître tout d'abord; mais, depuis quarante-huit heures, j'ai
réfléchi... j'ai analysé mes sentiments et je suis arrivé à un résultat
que ma franchise me fait un devoir de t'avouer...
À ces mots, Gontran tressaillit légèrement; il comprit que cette chose
vague dont son instinct l'avertissait depuis l'avant-veille, sans qu'il
fût cependant capable de la définir, que cette chose, il allait la
savoir; et, subitement intéressé, il écouta.
--Je commence par te donner ma parole d'honneur, dit Fricoulet--et tu me
connais assez pour me savoir incapable de manquer à un engagement
pris--que je te suis tout acquis, avec autant de dévouement que par le
passé et que, chaque fois que tu auras besoin de moi, tu me trouveras,
comme tu m'as trouvé jusqu'ici.
Pour le coup, la surprise de M. de Flammermont allait croissant, en même
temps qu'il se sentait envahi par un certain malaise causé par cette
déclaration faite sur un ton grave.
--Cela dit, continua l'ingénieur en baissant la voix, voici ce dont il
s'agit: je crains que la vie commune menée depuis le commencement du
voyage ne m'ait pas laissé aussi insensible que cela aurait dû être aux
charmes de Mlle Ossipoff...
Gontran sursauta.
--Tu aimes Séléna! s'exclama-t-il.
--Je ne vais pas jusque-là, répondit Fricoulet, en le rassurant d'un
geste; mais je me sens tout disposé à l'aimer...
Un flot de sang avait empourpré le visage, d'abord tout pâle, du jeune
comte.
--Et c'est à moi que tu viens raconter cela! fit-il.
--À qui veux-tu que je le raconte, si ce n'est à toi que cela intéresse
le plus? Les amoureux, que l'on prétend aveugles, sont clairvoyants, en
certaines occasions, surtout lorsque la jalousie se met de la partie et
j'ai préféré te mettre carrément au courant de la chose plutôt que tu la
surprisses, toi-même...
Un silence suivit cet aveu.
--Et... alors?... interrogea Gontran.
--Alors! répéta Fricoulet, eh bien! rien! j'ai commencé par te dire que
tu pouvais compter sur moi; donc je continuerai à te soutenir de toutes
mes forces dans le rôle que tu as commencé à jouer,... seulement, s'il
arrivait que ce rôle finît par te lasser et que, de ton propre chef, tu
renonçasses à la main de Mlle Ossipoff...
Là, l'ingénieur s'arrêta durant quelques secondes, s'attendant à une
protestation indignée de son ami; mais, au lieu du «jamais!» énergique
que ces paroles eussent dû provoquer, Gontran demanda simplement:
[Illustration: Le vieillard se trouva soutenu par les bras des deux
jeunes gens (p. 165). 157]
--Dans ce cas?...
--Tu ne verrais aucun inconvénient, n'est-ce pas, à ce que je me misse
sur les rangs?
Le jeune comte fut touché d'une semblable délicatesse; il prit entre les
siennes les mains de son ami, les serra bien fort, disant d'une voix
émue:
--Mon brave Alcide!
--Alors, cela ne te froisse pas? murmura celui-ci.
--Froissé!... c'est-à-dire que je te remercie de ta franchise, mon bien
cher ami, touché et reconnaissant...
Puis le menaçant du doigt, en souriant:
--Mais il est convenu que tu ne me tires pas aux jambes! fit-il.
--Alliance comme auparavant... jusqu'au jour où toi-même me rendras ma
liberté...
Cette fois encore, il attendit une protestation... qui ne vint pas et,
sans qu'il se rendît bien compte du pourquoi, il sentit en dedans de
lui-même quelque chose qui lui fit plaisir; il ajouta:
--La meilleure preuve qu'il n'y a rien de changé, c'est que, tout de
suite, je vais te mettre en garde contre un danger.
--Un danger?
--Qui va se présenter à toi sous la forme du géant des cieux, le nommé
Orion.
Aux yeux écarquillés de Gontran l'ingénieur devina que ce qu'il venait
de dire n'apprenait rien à son ami; alors, fouillant dans l'une de ses
poches, toujours bourrées d'une foule d'objets disparates, il en tira un
morceau de craie avec lequel il se mit à dessiner rapidement sur la
cloison de la machinerie.
--Qu'est-ce que tu fais là? demanda gaiement M. de Flammermont; mais ce
n'est pas une carte céleste... c'est une académie!
--Parfaitement; eh bien! cette académie te représente l'une des
constellations les plus anciennement connues, puisque, du temps
d'Hésiode, elle constituait tout le calendrier des marins et des
laboureurs et que, sur les cartes les plus antiques, elle figure sous la
forme d'un géant poursuivant, la massue à la main, le Taureau ou les
Pléiades...
--Le Taureau!... plaisanta Gontran... quelque chose alors comme un
torero, alors, voilà une constellation que «les Aficionados» devraient
mettre dans leurs armoiries...
Fricoulet, sans se départir de son flegme:
--Parlons sérieusement, veux-tu, dit-il, car je doute que le père
Ossipoff goûte fort une astronomie aussi fantaisiste.
--Je suis tout oreilles, répondit Flammermont, avec un bâillement.
[Illustration: 159]
--À l'oeil de l'astronome, Orion présente simplement l'aspect d'un vaste
quadrilatère dont les étoiles que je marque ici, A et Y, forment les
épaules du géant, B et X les jambes, [Grec: l] la tête, et, enfin, les
Trois Rois, la ceinture.
Gontran secoua la tête.
--Il faut être doué d'une certaine dose d'imagination pour retrouver
dans ces sept points la trace d'une académie... même sommaire.
--Ceci est laissé à l'appréciation d'un chacun, poursuivit
imperturbablement l'ingénieur; mais comme cela n'a qu'une importance
très relative, passons.
Et, soulignant à la craie chacune de ses explications, il apprit à son
auditeur tout ce que lui-même connaissait de cette merveilleuse
constellation et, en moins d'un quart d'heure, Gontran en sut autant que
son professeur.
Il sut que [Grec: b] (ou Rigel), située à l'extrémité droite et
inférieure du quadrilatère, est aussi blanche que Sirius, mais est
encore incommensurablement plus éloignée que lui du système solaire, car
toutes les tentatives faites pour mesurer sa parallaxe et établir son
mouvement propre, sont demeurées infructueuses.
Bien que reculé dans l'espace à des centaines de trillions de lieues de
la Terre, et quoique sa lumière mette à nous parvenir des milliers
d'années, on est en droit de supposer ce soleil mille fois plus
volumineux, plus ardent et plus formidable que le nôtre, puisqu'il nous
envoie--à une semblable distance--de pareils feux.