dans une sorte de rêve, les suppositions philosophiques du savant auteur
des _Continents Célestes_ s'animèrent, rendant réelles à ses yeux les
descriptions contenues dans les feuillets qu'il venait de parcourir.
Miraculeusement, et sans qu'il cherchât d'ailleurs à s'expliquer par
suite de quelles transformations cela pouvait être, voilà que sa vue,
dépassant les limites de la vision télescopique, avait acquis une
puissance surnaturelle, que ses sensations de durée et de temps lui
permettaient de resserrer et de comprendre les plus grands intervalles
de temps.
Et alors, comme par enchantement, disparut cette apparente immobilité
dans laquelle est figée la voûte azurée des cieux: les étoiles
innombrables, semblables à ces tourbillons de poussière que soulèvent
sur nos routes, durant l'été, les rafales de vent, dont sont précédés
les grands orages, s'envolaient dans toutes les directions, éparpillées
à tous les coins de l'infini; les nébuleuses, arrachées, déchiquetées,
lacérées, n'étaient plus que des lambeaux informes qui, tournoyantes,
disparaissaient dans les profondeurs du ciel, ainsi que de gigantesques
oiseaux que la violence de la tempête eût plumés, ou bien encore,
emportées; roulées sur elles-mêmes, condensées pour ainsi dire, elles
changeaient d'aspect, dévorant des mondes, elles aussi, comme les
autres; la Voie Lactée se disloquait et, déformée, disséminée, était
méconnaissable.
Bref, c'était dans l'espace, une agitation, un mouvement, une vie,
semblables à ceux dont la Terre donne l'exemple, mais dans des
proportions tellement colossales que Gontran en était épouvanté.
On eût dit que des mains de géants s'acharnaient après les astres, les
prenaient, les jetaient aux vents de l'Infini où ils disparaissaient
sous un souffle colossal.
Miraculeusement, l'esprit du dormeur s'était déchiré de l'enveloppe
charnelle qui l'étreignait, empêchant l'expansion de ses forces, le
contraignant au terre à terre et alors il avait la compréhension de
l'Infini comme espace et comme temps. Ce n'était plus la nuit
silencieuse d'un ciel morne, immobile et comme mort qu'il contemplait,
mais bien une immensité effroyable dans laquelle se mouvaient des
myriades de Soleils étincelants, désorbités, n'obéissant plus à aucune
règle de la gravitation des corps, mais lancés suivant le caprice d'une
volonté inconnue, semant par l'espace les formes multipliées d'une
vitalité inextinguible et universelle.
Les regards effarés de M. de Flammermont, doués d'une acuité
incompréhensible, plongeaient, à chaque instant, plus avant dans les
profondeurs insondables de l'espace, il semblait qu'il y eût comme une
infinité de voiles superposés, qui se tiraient les uns après les autres,
masquant toujours le fond du gouffre céleste dans lequel Gontran pensait
apercevoir la vérité de toutes choses.
Mais les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés dans un vol
d'ouragan et pas une minute, pas une seconde, l'aspect du ciel n'était
semblable et devant ces métamorphoses non interrompues le jeune homme ne
cessait de s'extasier.
Enfin, il arriva un moment où le vertige occasionné par cette sarabande
d'astres lui causa une angoisse si épouvantable qu'il s'éveilla en
sursaut, en poussant un cri.
Assis sur son séant, le visage trempé de sueur, il vit, groupés autour
de son hamac, tous ses compagnons de voyage qui le regardaient avec
inquiétude.
Alors il comprit qu'il avait été simplement la proie d'un cauchemar et
il demeura silencieux, quelque peu honteux de cette faiblesse, cependant
indépendante de sa volonté.
--Eh bien! quoi donc? ricana Fricoulet, est-ce que tu as encore rêvé de
la Loïe Fuller?
Gontran rougit un peu et murmura d'une voix de mauvaise humeur:
--Encore quelques semaines de cette existence et je deviendrai fou...
Et, machinalement, il se palpait le crâne, comme s'il eût voulu se
convaincre qu'il ne s'y était produit aucune fêlure.
--Un cauchemar? interrogea Farenheit.
Mais comme Ossipoff était là, lui aussi, le jeune comte eut honte
d'avouer la vision astronomique qui avait troublé son sommeil et,
recouvrant immédiatement la lucidité de sa pensée, il répondit:
--Oui, un cauchemar, et un cauchemar causé par ce misérable Sirius; je
ne pouvais admettre que Sirius s'éloignant de la Terre, depuis des temps
incommensurables, à raison de 35 kilomètres par heure, sa lumière non
seulement n'eût pas diminué d'intensité, mais fût encore visible.
Ossipoff sourit avec indulgence et murmura:
--Très singulier, cet état spécial dans lequel le rêve met un esprit
lucide et savant! Ainsi vous voilà, vous, un astronome dont nul, pas
même moi, n'oserait discuter la science, vous voilà tout ému par une
objection qu'un raisonnement enfantin suffit à réfuter... Si vous aviez
été dans votre état normal, n'auriez-vous pas compris que ce qui vous
paraissait un phénomène était dû tout simplement à l'énorme distance qui
nous sépare de Sirius... L'éloignement qui s'est opéré depuis quatre
mille ans n'est pas la cinquantième partie de la distance qui sépare
Sirius de la Terre; dans de semblables conditions...
Gontran inclina la tête affirmativement.
--Si votre cauchemar ne vous a pas trop fatigué, ajouta le vieillard, je
vous serais bien obligé devenir m'aider dans certaines études que je
veux faire...
Une ombre s'étendit sur le visage de M. de Flammermont qui murmura d'une
voix accablée:
--Le temps de me passer un peu d'eau sur la figure et je suis à vous...
--Hâtez-vous... car, du train dont marche l'_Éclair_, nous ne tarderons
pas à être hors de vue...
Il avait, tout en parlant, fait quelques pas vers la porte; mais il
revint et, frappant sur l'épaule du jeune homme, il lui dit à mi-voix,
sur le ton dont un gourmet parle d'un plat délicieux et qui lui fait
venir l'eau à la bouche:
--Nous saurons peut-être à quoi nous en tenir, cette fois... et si l'on
a affaire à une planète ou à un soleil...
Sans remarquer l'espèce d'ahurissement produit sur Flammermont par ces
mots, il sortit...
--Si c'est une planète ou un soleil, répéta Gontran..
Ses yeux se promenèrent, effarés, interrogateurs, de Farenheit à
Fricoulet.
--Cette fois-ci, déclara-t-il, je crois bien que je suis perdu.
[Illustration: 131]
L'ingénieur écarta les bras dans un geste de complète ignorance.
--Si encore on savait ce qu'il veut dire...
Et tous les trois demeuraient immobiles, silencieux, se regardant,
lorsqu'on heurta doucement à la porte et la voix de Séléna se fit
entendre.
--Monsieur Gontran, fit-elle, mon père demande si vous le rejoindrez
bientôt?
--Eh! qu'il aille au diable! grommela le jeune comte...
--Lui, soit, mais pas elle, dit Fricoulet.
Et, allant ouvrir la porte, il invita la fille d'Ossipoff à entrer.
--Figurez-vous, lui dit-il, que nous voici fort perplexes et peut-être,
comme vous êtes au courant des travaux de votre père, pourrez-vous nous
tirer d'embarras... Voici ce dont il s'agit...
Ayant écouté l'explication, rapidement donnée par l'ingénieur, Séléna se
mit à sourire:
--Je crois que mon père a voulu faire allusion au satellite de Sirius...
Fricoulet frappa l'une contre l'autre ses mains, en signe de joie.
--Parfaitement... j'y suis, maintenant... s'écria-t-il.
Mais Gontran, atterré, murmura:
--Ah! si les étoiles se mettent à avoir des satellites... à présent...
Mais Fricoulet ne lui laissa pas le loisir de s'apitoyer... le temps
pressait, le père Ossipoff attendait et l'ingénieur ne voulait pas
l'exposer, sans l'avoir au préalable bardé de notions scientifiques, au
tournoi astronomique auquel le vieillard daignait le convier.
--En quelques mots, voici la chose: le mouvement propre de Sirius, au
lieu de se produire uniformément, subissant certaines altérations, un
astronome nommé Bessel n'a pas hésité à les attribuer à l'action d'un
corps invisible de masse considérable, corps obscur, débris de mondes
éteints, circulant dans l'espace. En 1854, Le Verrier préconise cette
théorie, s'appuyant sur les inégalités périodiques présentées par
Procyon, à qui on n'avait jamais pu découvrir de satellite... Ce qui
n'empêchait pas M. Peters, en 1851, de donner à l'orbite de ce corps
inconnu et invisible la forme d'une ellipse très allongée sur laquelle
il se meut en un espace de cinquante ans...
Farenheit ne put retenir un formidable éclat de rire.
--On ne connaît pas le corps, on ne l'a jamais vu... on ne sait même pas
s'il existe; mais ça n'empêche pas les astronomes de déclarer dans
quelles conditions il se meut.
--S'ils ne déclaraient que cela, poursuivit Fricoulet; mais, en 1862,
MM. Auwers et Safford indiquaient au problématique satellite un angle de
position de 85",4, à une distance angulaire de 10",6.
L'Américain leva les bras au plafond en s'exclamant ironiquement:
[Illustration: Sur quoi vous basez-vous? demanda-t-il d'une voix
sifflante (p. 131). 133]
--Incommensurable!...
--Riez tant que vous voudrez, monsieur Farenheit, déclara Séléna; cela
n'empêche pas qu'en 1862, le 31 janvier, M. Alvan Clark fils, en
essayant un télescope de 18 pouces, aperçut à gauche de Sirius un point
lumineux, dont l'angle de position était exactement égal à 84°,6...
c'est-à-dire une différence de 1 degré seulement avec l'observation de
MM. Auwers et Safford.
--Et c'est là que se borne ce que l'on sait de ce satellite? interrogea
ironiquement Gontran.
--Point: son éclat est à peu près égal à celui d'une étoile de neuvième
grandeur et sa masse à environ la moitié de celle de Sirius,
c'est-à-dire sept fois celle du Soleil, bien que sa lumière soit environ
cinq mille fois moindre que celle de l'étoile principale... Maintenant
que te voilà renseigné...
Et, en disant cela, l'ingénieur poussait Gontran vers la porte, car il
entendait M. Ossipoff qui appelait à grands cris son jeune «collègue»;
mais celui-ci, qui n'affrontait jamais, sans appréhension, ces sortes de
conversations, demanda encore avant de sortir:
--Alors, la question est de savoir si ce fameux satellite est planète ou
soleil?
--Oui; d'après ce qu'a dit Ossipoff.
--Et... as-tu une idée personnelle à ce sujet?
--Aucune; vu que, jusqu'à présent, ce sujet m'a laissé fort indifférent;
mais, si tu veux me croire, dans l'incertitude, tu le laisseras parler,
et, s'il t'interroge, tu peux soutenir hardiment la théorie qui te
conviendra...
Dans sa cabine, le vieillard trépignait d'impatience en attendant
Gontran, tout en fouillant l'espace pour arracher ses secrets au monde
mystérieux qui l'intriguait si fort.
Était-ce là en effet un Soleil, brillant de son propre éclat, ou bien
n'avait-on affaire qu'à une planète énorme de ce lointain système?
Ossipoff tenait pour cette seconde hypothèse et M. de Flammermont avait
à peine franchi le seuil qu'il lui cria:
--Vous savez, mon cher, pour moi il n'y a plus maintenant l'ombre d'un
doute, c'est bien une planète.
--En vérité!
--Et vous allez comprendre mes raisons: voici un monde d'un grand volume
auquel rien ne m'empêche de supposer un sol très blanc, qu'éclaire un
soleil deux fois plus intense par unité de surface et ayant une surface
cent quarante fois plus étendue que le soleil terrestre; qu'y a-t-il
d'impossible à ce que cette planète, même éloignée à plus d'un milliard
de lieues du flambeau central, soit perceptible à 39 trillions de lieues
de distance?
Pour ne pas se compromettre, Gontran crut devoir approuver, d'une
inclinaison de tête, cette théorie qui ne lui importait pas plus, au
fond, que celle contraire et qui avait l'avantage de lui permettre de
conserver un mutisme absolu.
D'ailleurs, le savant paraissait avoir oublié la présence de son
compagnon, tout entier saisi par l'intérêt croissant de son étude,
laquelle prenait, à chaque instant, une étendue de plus en plus grande;
après avoir examiné minutieusement Sirius et son satellite, il parvint à
distinguer plusieurs autres points lumineux, l'un par 114° et 72",
l'autre par 159° et 104", qu'il n'hésita pas à déclarer comme
appartenant aussi au système sirien.
Aux exclamations de triomphe poussées par le vieillard, Fricoulet et
Séléna accoururent et quand Ossipoff eut exposé le motif de sa joie:
--Mon Dieu, mon cher monsieur, dit l'ingénieur, je ne voudrais
certainement pas m'inscrire en faux contre vos affirmations; cependant,
outre que votre théorie de sol blanc du fameux satellite sirien me
semble très discutable, je trouve également que vous augmentez le
système de Sirius avec une légèreté un peu bien juvénile...
Le vieux savant eut un haut-le-corps prodigieux; il abandonna le
télescope, vira sur ses talons comme une toupie et, le visage subitement
congestionné, les yeux lançant des éclairs à travers les verres de ses
lunettes:
--Et sur quoi vous basez-vous, mon jeune ami, demanda-t-il d'une voix
sifflante pour vous permettre de me démentir si catégoriquement?
Fricoulet se récria:
--Je ne me permets rien, monsieur Ossipoff; j'ai commencé par le vous
dire. Seulement, il est loisible de se demander si ces points lumineux
dépendent réellement du système de Sirius ou bien s'ils ne sont pas tout
simplement situés au delà de cette étoile, paraissant être dans son
voisinage, par le simple hasard des perspectives célestes.
Le vieillard était bien obligé, en lui-même, de reconnaître la logique
de cette observation; mais il n'aimait pas la contradiction et il
riposta d'une voix aigre, tout en contenant son irritation:
--Je serais curieux en ce cas de savoir quelle orbite vous assigneriez à
ce satellite de Sirius... du moment que, pour vous, ce n'est pas une
planète, mais un soleil...
--Mon Dieu, moi, vous savez, je n'ai pas grande opinion personnelle à ce
sujet; mais Gontran--qui m'en parlait précisément hier--m'a donné des
renseignements très intéressants.
--Vous! s'exclama le vieillard sur un ton d'indignation...
--Moi! se récria à son tour M. de Flammermont, moi je t'ai parlé de
cela?
Mais Fricoulet, indifférent à la surprise indignée de son ami,
poursuivit:
--Voyons, ne m'as-tu pas dit que, pour un système binaire, plusieurs cas
étaient en présence: ou bien chaque composante peut avoir ses planètes
tournant en cercle autour d'un Soleil respectif, ou bien les planètes
peuvent décrire de triples spirales, symétriquement formées, avant de
revenir à leur point de départ...
Ossipoff se mit à ricaner et s'adressant au jeune comte:
--Ah! ce n'est pas l'imagination qui vous manque! malheureusement entre
le produit de l'imagination et les résultats d'études scientifiques, il
y a de la marge... Ainsi, vous faites-vous une idée à peu près exacte
des singulières années, des bizarres saisons que peuvent produire de
semblables révolutions?... non, n'est-ce pas?... eh bien, moi, je vous
dis...
Il s'interrompit brusquement, se rappelant l'acquiescement que, quelques
instants auparavant, le jeune homme avait donné à sa théorie concernant
le satellite de Sirius.
--Pourquoi ne m'avoir pas démenti tout à l'heure et ne m'avoir pas
répondu Soleil, quand je vous parlais Planète?
Pris de court par cette question, le jeune homme répliqua avec un
haussement d'épaules qui attestait le peu d'importance de la chose.
--Mon Dieu, mon cher monsieur Ossipoff, toutes les opinions sont
respectables, en outre, je suis peu partisan de la contradiction,
surtout lorsqu'elle s'adresse à une personne plus âgée que moi...
Ossipoff s'emporta.
--Il n'y a pas d'âge! cria-t-il, quand la science est en jeu; nombre de
fois depuis le commencement de ce voyage, j'ai incliné ma tête blanche
devant votre savoir et rien ne peut m'humilier davantage que cette
condescendance à ma vieillesse...
Il se tut quelques instants, marmottant entre ses dents des paroles
inintelligibles; puis, brusquement, congédiant Gontran de la main:
[Illustration: 137]
--Allez... puisqu'il en est ainsi... je n'ai plus besoin de vous...
Et, sans s'occuper de ceux qui se trouvaient là, il se recolla le visage
à l'oculaire, ressaisi tout entier par son ardente curiosité...
Une fois sur le palier et la porte soigneusement refermée derrière lui,
Gontran demanda d'un ton irrité à Fricoulet:
--Qu'est-ce qui t'a pris? en voilà une idée de raconter à Ossipoff des
choses qui ne sont pas?
--Ce ne serait pas la première fois, ricana l'ingénieur.
--Soit; mais les précédentes fois, nous étions d'accord.
--Ne fallait-il pas trouver un moyen d'aller au-devant des questions
qu'il t'aurait sûrement posées?...
Puis, de mauvaise humeur à son tour, comme si le reproche de M. de
Flammermont lui paraissait injustifié, l'ingénieur bougonna:
--C'est bien; désormais je te laisserai tirer d'affaire tout seul.
Et, tandis que Gontran rentrait dans sa cabine, il descendit lentement
les marches qui conduisaient à la machinerie, murmurant avec un
singulier sourire...
--Qui sait?... on a vu des choses plus étranges...
CHAPITRE V
OÙ GONTRAN ET FRICOULET ONT UNE EXPLICATION SÉRIEUSE
[Illustration: 139]
Il y avait deux jours déjà, ou plutôt deux fois vingt-quatre heures, que
l'_Éclair_, naviguant toujours dans la Voie Lactée, avait laissé bien
loin derrière lui Sirius et la constellation du Grand Chien à laquelle
appartient ce brillant soleil.
Emporté par une force incommensurable, obéissant à l'attraction
invincible qu'exerçaient sur lui les mondes de l'Infini, l'appareil
filait droit son chemin, semblable à ce boulet hyperbolique dont
l'auteur des _Continents célestes_ parle dans un de ses ouvrages, et
sans apparence qu'il dût atteindre jamais le but qu'il poursuivait, les
limites de cet infini dans lequel il était lancé, reculant au fur et à
mesure qu'il avançait sur sa route.
Dans l'intérieur du wagon, une certaine contrainte régnait depuis la
scène que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent; entre les
éléments plus qu'hétérogènes dont se composait la petite troupe des
voyageurs, Fricoulet servait de trait d'union, sa bonne humeur
naturelle calmait les fureurs de Farenheit, dissipant les soupçons
d'Ossipoff et adoucissant les blessures involontairement faites à
l'amour-propre de Gontran; il est inutile d'ajouter, une fois de plus,
que, sans les connaissances scientifiques de son ami, l'ancien diplomate
eût été incapable de soutenir avec Ossipoff un entretien, quelque court
qu'il fût.
Semblable à un acteur qui, pour remplacer un camarade absent, est poussé
par le régisseur, sur la scène, sans savoir un mot du rôle qu'il doit
débiter, M. de Flammermont fût resté en panne, à tout moment, s'il n'eût
eu affaire à un souffleur d'aussi bonne composition que Fricoulet.
Or, depuis l'incident, en apparence fort léger, auquel avait donné lieu
la discussion sur le satellite de Sirius, les deux amis semblaient se
bouder; peut-être eût-il été admissible, ou tout au moins
compréhensible, que Gontran en voulût à l'ingénieur, car il eût pu
considérer comme une mauvaise plaisanterie de sa part de lui avoir prêté
une opinion diamétralement opposée à celle du vieillard, et sans qu'il y
eût aucune nécessité à cela.
Car M. de Flammermont ne pouvait supposer que l'ingénieur éprouvât un
plaisir quelconque à soulever des discussions entre le savant et lui,
d'autant plus que, depuis le départ de la Terre, il avait fait preuve, à
son égard, d'une inépuisable complaisance.
Ce n'était donc pas par pur caprice, dans l'unique désir de lui jouer un
mauvais tour et de s'amuser à ses dépens que Fricoulet lui avait prêté
un langage qu'il n'avait jamais tenu.
Quant aux explications qu'il lui avait données, au sortir de la cabine
d'Ossipoff, il n'y ajoutait qu'une foi très médiocre; il n'eût tenu en
effet qu'à l'ingénieur de fournir à son ami les explications qu'il
jugeait indispensables, concernant Sirius, mais en s'y prenant d'autre
façon.
L'ignorance de Gontran en matière astronomique rendait déjà fort
difficile, pour ne pas dire impossible, son attitude; l'existence allait
devenir insoutenable s'il prenait souvent à Fricoulet des fantaisies
semblables à celle-là.
Vif comme il l'était, habitué à ne jamais conserver au dedans de
lui-même son opinion concernant une personne ou un fait, partisan des
explications franches et promptes, Gontran, sur le premier moment, avait
pensé à demander à Fricoulet la raison qui l'avait fait agir de la
sorte.
[Illustration: Séléna demeurait assise, résignée, dans un coin de la
cabine (p. 146). 141]
Mais un instinct, dont il ne se rendait pas compte, lui avait fait
garder le silence et, ainsi qu'il arrive en semblable circonstance, la
mauvaise humeur qu'un entretien de quelques minutes eût peut-être
dissipée, s'était transformée en bouderie.
Et, chose bizarre, à mesure que les heures s'étaient écoulées, le jeune
comte avait senti se fortifier davantage en lui l'idée de ne pas revenir
sur cet incident; il sentait vaguement--mais, nous le répétons, sans
pouvoir se faire à ce sujet une opinion même indistincte--que, pour agir
ainsi qu'il l'avait fait, l'ingénieur avait eu une raison; mais il avait
aussi le pressentiment que, cette raison, il ne la donnerait pas.
Alors, dans de semblables conditions, pourquoi provoquer une explication
qui n'avait d'autre chance que de dégénérer en discussion et en
discussion d'autant plus pénible, d'autant plus périlleuse que les
circonstances contraignaient impérieusement les deux amis à une vie
étroitement commune?
Gontran s'était donc mis à bouder Fricoulet et comme, boudant Fricoulet,
il ne voulait et ne pouvait se risquer à se rencontrer avec Ossipoff sur
le terrain scientifique où il craignait toujours une glissade
dangereuse, il feignait une indisposition et ne bougeait pas de son
hamac.
Fricoulet, de son côté, paraissait bouder également; nous disons
«paraissait», car le caractère enjoué et jovial de l'ingénieur était
absolument réfractaire aux bouderies; non moins franc que Flammermont,
il n'aimait pas les choses qui traînaient et était partisan des
situations rapidement tranchées.
Seulement, en cette circonstance, il éprouvait une retenue singulière,
pour ne pas dire une sorte de répugnance à adresser la parole à son ami.
La vérité c'est que, s'il boudait--comme il y paraissait--c'était, non
contre Gontran, mais contre lui-même.
Oui, contre lui; il n'était pas content de ce qu'il avait fait, bien
qu'en le faisant il eût pour ainsi dire agi sans son propre
consentement, obéissant à un sentiment inanalysable, poussé par un
instinct qu'il ne s'expliquait pas.
Nul doute qu'en prêtant à Gontran une opinion contraire à celle
manifestée par Ossipoff, il n'eût eu l'intention de brouiller les cartes
et de provoquer, à la comédie qui se jouait depuis si longtemps, à
l'insu du vieillard, un dénouement imprévu, non conforme aux désirs des
principaux acteurs.
Seulement, il lui semblait que ce dénouement-là ne serait pas pour lui
déplaire, à lui, Fricoulet, s'il déplaisait à Flammermont et à Séléna.
[Illustration: 143]
Pourquoi? Ah! pourquoi... il n'en savait rien. S'il eût voulu le savoir,
peut-être bien, cela ne lui eût-il pas été très difficile: il n'eût eu
pour cela, lui, le chimiste par excellence, qu'à analyser le mélange
troublé et un peu bizarre que faisaient ses sentiments, au fond de
lui-même.
S'il l'eût voulu; mais, voilà, il ne le voulait pas: un instinct secret
l'avertissait que, dans son intérêt et dans celui de tous, mieux valait
qu'il n'approfondît pas la question--en cela, il obéissait au même
sentiment qui poussait Gontran à fuir une explication--et, enfermé dans
son mutisme, il demeurait confiné dans la machinerie.
Ossipoff, fort ennuyé de l'indisposition de Gontran, qui le privait d'un
partenaire scientifique devenu à présent indispensable à son existence,
s'absorbait davantage encore dans la contemplation des astres, tandis
que Séléna, toute déconcertée, ne sachant ce que signifiait le brusque
changement survenu dans les relations des deux amis et sentant une
inquiétude vague envahir son âme, s'était mise à écrire sous la dictée
de son père, comme à Pétersbourg, pour passer le temps.