--Voilà qui te prouverait--si tu étais du métier--à quelle distance

prodigieuse nous nous trouvons de notre système, dit alors Fricoulet,

qui regardait par-dessus l'épaule de son ami; car, de la Terre, le

_Toucan_ nous apparaît à l'oeil nu, semblable à peine à une petite tache

laiteuse, tandis que, actuellement, pour nous, c'est un véritable écrin

de diamants dont la beauté et l'éclat ne sont comparables qu'à l'éclat

et à la beauté du _Centaure_.

Durant quelques instants, les deux jeunes gens demeurèrent immobiles,

silencieux, intéressés par l'étrangeté du spectacle.

--Et c'est cela que les astronomes appellent le «trou à charbon»,

murmura enfin Gontran... je ne reconnais plus leur vocabulaire

habituel... si plein de poésie.

Il y avait dans ces mots un accent de moquerie que Fricoulet surprit

fort bien et auquel, d'ailleurs, il fut le premier à s'associer.

--Monsieur Fricoulet?

C'était Séléna qui appelait à mi-voix et l'ingénieur qui s'était avancé

jusqu'au seuil de la machinerie, vit, en levant les yeux, le charmant

visage de la jeune fille qui s'encadrait en haut, dans la cage de

l'escalier.

--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle avec un gentil sourire, je voudrais

vous demander un petit service.

--À votre disposition, mademoiselle, s'exclama l'ingénieur en se

précipitant et en escaladant les marches.

Gontran se mit à le suivre, grommelant entre ses dents, dépité,

et--disons-le--quelque peu jaloux de voir que sa fiancée, ayant besoin

d'un service, s'adressait à un autre qu'à lui...

Il arriva presque en même temps que Fricoulet dans la cabine d'Ossipoff,

et la première chose qu'il vit fut le vieillard étendu sur son hamac et

dormant à poings fermés; auprès du télescope, Séléna et l'ingénieur

causaient devant une petite table sur laquelle se trouvaient différents

objets dont la forme était inconnue de Gontran et dont l'usage, par

conséquent, lui échappait.

--Figurez-vous, disait Séléna, dont le visage était coloré d'une légère

rougeur, que pour les observations, je m'y reconnaîtrai bien; mais voilà

que je ne me rappelle plus comment cela se monte...

Et, remarquant à l'expression des traits de M. de Flammermont qu'il

n'était pas content, elle ajouta:

--Il ne faut pas m'en vouloir, Gontran; il s'agit d'un petit service que

vous n'êtes pas à même de me rendre... remonter un «spectroscope».

Elle ajouta avec une pointe de malice:

--Et puis, c'est bien assez que mon père vous tourmente, quand il est

éveillé, pour que vous puissiez prendre un peu de repos, pendant son

sommeil.

Le jeune homme haussa imperceptiblement les épaules et, sans dire mot,

demeura debout près de la table, tandis que l'ingénieur s'occupait à

ajuster avec une extraordinaire dextérité les différentes pièces du

«spectroscope».

On sait que cet appareil se compose de quatre pièces essentielles: 1º un

«système dispersé», formé de un ou plusieurs prismes; 2º un

«collimateur», disposé pour envoyer sur le prisme un faisceau de rayons

parallèles et formé d'un tuyau de lunette fermé par un bouchon percé

d'une fente, et d'une lentille; 3º une lunette dont l'axe est dirigé de

manière à recevoir les rayons émergents du prisme; 4º un micromètre pour

mesurer les déviations et déterminer la position des différentes raies

spectrales.

Le spectroscope a été imaginé par MM. Kirchhoff et Bunsen et

perfectionné notamment par M. Duboscq et par M. Pellin.

Mais celui dont se servait Ossipoff, et au montage duquel travaillait

Fricoulet, était d'une fabrication tout spéciale, imaginée par M.

Thollon pour faciliter l'analyse des astres: à vision directe, il suffit

de le diriger sur une étoile pour en décomposer la lumière et relever

les raies qui caractérisent le spectre de ce corps.

Il est constitué par un «prisme composé», c'est-à-dire formé d'une

partie en cristal (crown-glass) et d'une partie liquide (sulfure de

carbone), ce qui lui donne une précision et une puissance telles que si

l'on examine le Soleil avec cet instrument, il donne un spectre d'une

longueur apparente de quinze mètres, où l'on compte plus de 4,000 raies

obscures.

--Et avec ça? se décida enfin à demander Gontran, fort intrigué, au

fond, par cet instrument d'aspect bizarre.

--Avec ça, mon cher Gontran, dit Séléna parlant à voix basse pour ne pas

éveiller Ossipoff toujours dormant, on caractérise la nature des astres;

vous savez, n'est-ce pas, qu'en faisant passer un rayon de lumière

solaire à travers un prisme de cristal, cette lumière est décomposée en

ses éléments et qu'on peut reconnaître qu'elle est constituée de sept

couleurs différentes dont la superposition produit le blanc.

Le jeune comte inclina la tête, dans un geste affirmatif, murmurant:

[Illustration: 115]

--Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge... Oui, oui, je me

rappelle ça du temps de mon bachot--un vers de Newton, vers riche, car

il a un pied de trop.

--Un pied de trop! fit l'ingénieur en se redressant.

--Assurément: violet..... trois syllabes..... mais, peu importe.....

Et, s'adressant à Séléna:

--Alors?

--Quand on eut reconnu que le spectre émis par la vapeur incandescente

d'un métal était formé de raies brillantes et que ces raies, constantes

pour le même métal, différaient d'un métal à l'autre, on en conclut

qu'en examinant le spectre des astres, on pouvait arriver à connaître

leur constitution, pour ainsi dire, géologique; on compara donc le

spectre solaire avec celui des métaux et on déclara que dans le Soleil

existaient du sodium, du magnésium, du calcium, du fer, du nickel... et

bien d'autres choses encore...

--Comme vous êtes forte! s'exclama Fricoulet.

--Je n'ai pas grand mérite à cela, répondit modestement la jeune fille;

car, à Pétersbourg, j'aidais mon père dans ses études spectroscopiques

et, à force d'entendre répéter les mêmes choses...

--En sorte qu'en ce moment?... interrogea Gontran.

--Mon père, étant fatigué, m'a prié, durant qu'il se reposerait quelques

instants, de monter le spectroscope et de commencer à examiner les raies

de la _Croix-du-Sud_.

--Curieuse, la _Croix-du-Sud_? interrogea le jeune comte.

Séléna comprit très bien avec quel genre d'esprit il l'interrogeait et

répondit, un sourire réservé aux lèvres:

--Oh! monsieur Gontran, vous savez bien que, moi personnellement, je ne

suis point aussi fervente d'astronomie que mes occupations pourraient le

faire croire au premier venu; mais vous, vous n'êtes pas le premier

venu; vous connaissez très bien la raison qui me fait délaisser les

travaux coutumiers aux femmes pour m'occuper de sciences et

d'instruments d'optique. J'aime mon père par-dessus tout, je l'aime de

toutes les forces de mon coeur filial et de toutes les forces de ma

reconnaissance pour la manière dont il m'a élevée, ma mère étant morte.

Elle ajouta d'un ton plus ferme:

--Et il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour lui éviter une

peine et lui procurer une satisfaction.

Durant cette déclaration très nette, Gontran avait paru embarrassé, car

les paroles de la jeune fille contenaient, à peine dissimulé, un blâme à

son adresse; quand elle eut fini, néanmoins, il répliqua d'un ton

légèrement piqué:

--Que vous aimiez votre père, ma chère Séléna, rien de mieux, et

personne assurément ne songerait à vous en blâmer; mais j'espère que

vous ne nierez pas non plus l'affection que j'ai eue pour vous...

affection qui m'a fait abandonner la Terre, qui m'a engagé dans une voie

de duplicité et de dissimulation peu en rapport avec la franchise de mon

caractère...

--Des reproches! fit en souriant un peu amèrement la jeune fille.

Gontran protesta avec vivacité:

--C'est mal me connaître, Séléna, dit-il; mais enfin la nature humaine

est la nature humaine et vous devriez être indulgente lorsqu'il

m'échappe parfois quelque parole ou quelque geste qui trahissent, un peu

trop clairement peut-être, l'irritation où je suis de voir retardé

toujours l'instant du bonheur auquel j'aspire depuis si longtemps.

[Illustration: Les étoiles sont divisées en quatre catégories (p. 115).

117]

Ces derniers mots amenèrent un rayonnement sur le visage de Séléna, elle

tendit la main au jeune homme, en murmurant, d'un ton vraiment apitoyé:

--Pauvre Gontran!

Et Fricoulet répéta railleur avec une pointe d'imperceptible amertume:

[Illustration: 118]

--Pauvre Gontran!

Le jeune comte, conservant entre ses mains l'extrémité des doigts

fuselés de Mlle Ossipoff, lui dit sur un ton de soumission tout à

fait charmante:

--Tenez, voulez-vous que, pour vous faire plaisir, je m'initie aux

beautés des études spectroscopiques?... parlez, je vous écoute...

--Sérieusement? fit la jeune fille.

--Sérieusement.

Elle enveloppa son fiancé d'un regard affectueux, plein de

reconnaissance, puis prenant un air sérieux, elle dit d'un ton doctoral:

--L'étoile Y de la _Croix-du-Sud_ qui, ainsi que vous avez pu le

constater déjà, présente une coloration orangée claire, a un spectre

très caractéristique; il appartient à la troisième catégorie,

remarquable par l'aspect cannelé et il est assez analogue à celui de

_Bételgeuse_ et de _Alpha_ d'Hercule. On y a reconnu les raies produites

par la présence du magnésium et du fer; mais ce qui en fait la grande

originalité ce sont les «raies d'absorption» qui indiquent

indubitablement la présence, dans cet astre, de la vapeur d'eau.

--Je vous ferai observer, mademoiselle, dit Fricoulet, que M. Ossipoff

n'a rien découvert là de bien nouveau; car il y a longtemps déjà qu'un

astronome de la Nouvelle-Zélande, M. Pope, a signalé ces raies dont la

présence est déjà affirmée d'ailleurs dans notre Soleil, à nous.

--Assurément! mais ce qui distingue les études de mon père ce sont les

conclusions qu'il en tire: pour lui, cette étoile de la _Croix-du-Sud_

est de beaucoup plus avancée dans son histoire que le Soleil terrestre,

et, de la vapeur d'eau qui domine actuellement dans son atmosphère, il

déduit que l'hydrogène s'y combine en masse avec l'oxygène.

Elle ajouta en souriant:

--Saurez-vous retenir tout cela?

--Aisément, je crois, et je paraîtrai être tout aussi savant que vous,

quand vous m'aurez expliqué une expression dont vous vous êtes servi

tout à l'heure.

--Laquelle?

--Vous avez dit que l'étoile en question appartient à la troisième

catégorie.

La jeune fille allait entrer dans de nouvelles explications, lorsque

Fricoulet tendit à son ami son carnet sur une page duquel il avait, tout

en écoutant Séléna, griffonné rapidement quelques lignes.

--Tiens, dit-il, lis ça, au besoin apprends-le par coeur, j'ai résumé le

plus succinctement possible ce qu'il est indispensable de savoir.

Voici ce qu'il y avait sur le carnet de l'ingénieur:

Étoiles divisées en quatre catégories, au point de vue spectroscopique:

1º Étoiles _blanches_, telles que Sirius, Véga, Procyon, Altaïr--spectre

presque continu avec raies de l'hydrogène, du sodium, du

magnésium--température très élevée, atmosphère hydrogénée très

dense--catégorie la plus nombreuse et comprenant plus de la moitié des

étoiles connues.

2º Étoiles _jaunes_, telles que Aldébaran, Capella, Arcturus, dont les

raies, semblables à celles de notre Soleil, trahissent la présence de

l'hydrogène, du fer et du magnésium.

3º Étoiles _orangées_ ou _rougeâtres_: Antarès, Miraceti, etc.--spectre

composé de fortes lignes sombres et de points brillants lui donnant

l'apparence de colonnes cannelées vues en perspective, d'où la

supposition que l'on a, là, deux lumières distinctes

superposées--atmosphère très absorbante, hydrogène presque absent,

carbone abondant.

4º Étoiles _rouges_--spectre en colonnade, démontrant l'existence des

composés du carbone, probablement d'oxydes gazeux, ce qui indiquerait

une température très basse.

Et Fricoulet ajoutait en _nota bene_:

«On peut donc supposer, avec quelque vraisemblance, que les étoiles

blanches sont les plus nouvelles, étant donnée la violence de la

combustion, que les jaunes sont à l'état stationnaire et, enfin, les

rouges des soleils qui s'oxydent et près de s'éteindre...»

Cependant, l'ingénieur, depuis que l'_Éclair_ avait été lancé dans

l'infini, n'avait--suivant l'expression populaire--dormi que d'un oeil;

il tombait de fatigue et, imitant la sagesse d'Ossipoff, il avait

rejoint sa cabine, laissant Séléna à ses études spectroscopiques et

Gontran à l'étude des catégories d'étoiles.

L'appareil emporté par une vertigineuse vitesse obéissait à l'attraction

des astres vers lesquels il courait et il n'était nul besoin de

surveiller une marche qu'aucune puissance humaine n'était capable

d'enrayer ni de diriger...

Il dormait donc à poings fermés, sans se douter que Gontran, après avoir

lu une première fois, puis une seconde fois, avec beaucoup de

conscience, la note relative aux étoiles, avait fini par s'endormir, le

nez dessus.

Séléna, non plus, ne se doutait pas de l'effet soporifique produit sur

son fiancé par la prose laconique de l'ingénieur; absorbée par son

travail, elle ne songeait qu'à satisfaire, autant qu'il était en son

pouvoir, les désirs de son père, et son attention était tout entière

concentrée sur les astres.

Maintenant, Sirius étalait dans l'infini des cieux, au milieu du

fourmillement des mondes, un disque immense présentant une surface

grande quatre fois à peu près comme celle de la pleine lune et inondant

la machinerie d'une clarté blafarde qui eût été aveuglante, sans les

stores dont l'ingéniosité de Fricoulet avait prudemment garni les

hublots.

Bien que gravitant à environ 39 trillions de lieues de la Terre--ainsi

que l'ont établi les différentes parallaxes mesurées par Maclear, en

1837, et par Gylden en 1870,--Sirius apparaît cependant, aux habitants

de notre planète, comme un soleil, tellement sa lumière est intense.

On se rend compte de la chaleur qui devait rayonner de ce disque

formidable, alors que le wagon de lithium se trouvait maintenant à une

distance diminuée de moitié.

Et Séléna, tout en poursuivant ses observations, était véritablement

stupéfaite des résultats obtenus: ces résultats donnaient,

comparativement à notre Soleil, une surface 144 fois plus grande, un

volume 1700 fois plus gros et un diamètre 12 fois plus large.

Par la pensée, elle mettait en présence les dimensions de ce colosse de

l'espace et celles de sa sphère natale, cette sphère 108 fois moins

large et 1280 fois moins volumineuse que le Soleil qui l'éclaire, et

elle demeurait épouvantée de «l'infiniment petit» auquel appartenait le

globe terrestre.

Au fur et à mesure qu'elle avançait dans son examen, la jeune fille,

subjuguée par une curiosité de plus en plus grande, obéissait à une

sorte d'emballement qui la poussait à des recherches de plus en plus

ardues, de plus en plus pénibles, mais qui l'amenaient à une

connaissance plus approfondie encore de ce soleil merveilleux.

Elle avait allumé une bougie et, au spectre solaire obtenu par la

flamme, elle avait superposé le spectre de Sirius, ce qui lui permit de

constater que celui-ci se déplaçait du côté de l'extrémité rouge du

spectre fixe, preuve que l'astre s'éloignait du système solaire.

Quant à la vitesse avec laquelle s'opérait cet éloignement, il lui fut

facile de la calculer: elle n'était pas moindre à 35 kilomètres par

seconde, 700,000 lieues par jour, 268 millions par an!!!

C'était vertigineux!

Aussi ne put-elle retenir une exclamation qui fit sursauter Gontran, qui

s'écria, les yeux écarquillés et les paupières rouges de sommeil:

--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il?

D'un ton exclamatif, la jeune fille qui ne s'était aperçue de rien,

répondit:

--Oh! Sirius!... Gontran... Sirius!...

Encore mal éveillé, le comte s'élança, croyant à un cataclysme.

--Encore un qui fait des siennes, grommela-t-il.

Mais au premier pas qu'il fit, il s'arrêta aveuglé par l'étincelante

lumière dont la cabine était pleine, en dépit des précautions prudentes

de Fricoulet.

Il mit l'une de ses mains devant ses yeux, pour les préserver de l'éclat

qui lui avait causé, inopinément, une vive douleur et murmura en même

temps, tandis que de l'autre main il essuyait son front trempé de sueur:

--Dieu! qu'il fait chaud...

Séléna, elle, qui s'était habituée progressivement à la lumière et à la

chaleur dues à la proximité à chaque seconde croissante de l'astre, se

mit à rire.

--C'est Sirius, dit-elle, sans pour cela se déranger.

Pour l'instant elle inscrivait rapidement ses observations, tandis que

le jeune homme, qui s'était approché d'elle, lisait par-dessus son

épaule.

--268 millions de lieues! s'exclama-t-il pour paraître s'intéresser au

travail de sa fiancée... jamais je n'aurais cru qu'une étoile pût

marcher aussi vite...

Séléna sursauta.

--Ne parlez donc pas si haut, fit-elle; si mon père vous entendait.

--Eh bien!... qu'aurait-il à dire? je ne suis pas obligé de connaître

des résultats que lui-même ignore encore à l'heure qu'il est, puisque

vous venez de les obtenir à l'instant.

--Sans doute, répondit la jeune fille en riant, mais ce qu'un astronome,

comme vous, doit savoir, c'est que toutes les étoiles sont animées de

mouvements extrêmement rapides dont beaucoup ont été, depuis longtemps,

calculés avec une précision extrême. Celle qui, jusqu'à présent, est

connue, comme ayant la vitesse la plus grande, est l'étoile 1830 du

catalogue de Groombridge, qui atteint 5"78 en déclinaison vers le Sud,

et 0°,344 en ascension droite vers l'Est, soit au total 7"03 vers le

Sud-Est, par an...

Gontran écoutait, bouche bée, parler la jeune fille; mais l'expression

de son visage prouvait surabondamment que tout ce qu'elle disait était

pour lui lettre close.

--7"03 vers le Sud-Est, par an, répéta-t-il.

Il avait l'air si ahuri que Séléna ne put s'empêcher de rire et, lui

prenant les mains, lui dit tendrement:

--Mon pauvre Gontran, faut-il que vous m'aimiez, tout de même, pour que

vous résistiez à l'aridité de toutes ces choses auxquelles vous êtes si

réfractaire!

--Si je vous aime! s'écria-t-il avec feu.

Il ajouta sur un ton un peu triste:

--Et cependant, il y a des moments où j'ai peur que mon amour, quelque

fort qu'il soit, ne puisse m'aider à jouer ce rôle de faux savant si

contraire à ma nature et à mon caractère...

Une main se posant sur son épaule le fit se retourner et il se trouva

face à face avec Fricoulet qui lui dit:

[Illustration: 123]

--L'amour est le plus fort des dieux... Il peut ce qu'il veut et, de

tous les maîtres de l'Olympe, c'est assurément celui qui a fait le plus

de miracles..

--En attendant, fit Séléna, dont les paroles de M. de Flammermont

avaient assombri le visage, vous ne savez toujours pas ce que représente

7"03 par an?

--Vous parlez de 1830, Groombridge! s'exclama Fricoulet.

Et s'adressant à Gontran:

--Cela représente tout simplement la bagatelle de 2600 millions de

lieues ou 300 kilomètres par seconde.

[Illustration: 124]

Mais M. de Flammermont, que commençait à énerver quelque peu

l'emballement auquel étaient en proie et son ami et sa fiancée, se

croisa les bras, et posa, d'un ton narquois, cette question fort logique

en somme:

--Et après?

--Comment! après?

--Oui, vous savez que cette étoile court avec une rapidité de 300

kilomètres par seconde, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout.

L'intéressant serait de savoir d'où vient ce soleil colossal, où il va,

dans quel but il a été créé, quel rôle il joue dans l'Univers et de

quelle influence il peut être dans la marche de l'humanité et de la

civilisation célestes.

Fricoulet pinça les lèvres, pour retenir une violente envie de rire.

--Oh! oh! fit-il, l'humanité céleste!

Gontran sursauta et étendant la main vers le hublot:

--Tu ne prétends par insinuer que cet Univers soit un univers mort et

qu'il ait été créé dans le seul but d'éclairer nos nuits terrestres.

--Assurément non.

[Illustration: Les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés

dans un vol d'ouragan (p. 125). 125]

--Eh bien! alors... j'ai donc raison quand je te demande si un

semblable colosse n'est pas de nature à influencer prodigieusement les

humanités qui animent les surfaces des mondes dont il effleure les

rivages dans sa course...

L'ingénieur lança ses bras vers le plafond, dans un geste étrangement

comique.

--Oh! poète! s'écria-t-il... veux-tu que je te dise une chose?... par

ton envolée lyrique, tu me rappelles ton savant homonyme, l'auteur des

_Étoiles_.

«Quelle est l'origine d'une telle véhémence? qui l'a lancé ainsi dans

les sphères éthérées? dans quel abîme se précipite-t-il?... autant de

questions! autant de mystères!... Et quand on songe que ce boulet

prodigieux pourrait, si nulle influence étrangère ne venait modifier sa

marche, continuer de courir en ligne droite avec cette même vitesse

constante, pendant des millions et des milliards d'années--pendant

l'éternité entière--sans jamais approcher d'aucun terme, sans pouvoir

atteindre l'horizon de l'infini!... l'esprit s'arrête épouvanté devant

une telle contemplation; l'imagination suspend son vol et tombe évanouie

devant la splendeur de l'absolu!»

L'ingénieur avait prononcé ces paroles sur un ton un peu emphatique,

faisant ressortir à dessein l'allure par trop redondante des phrases

dont le tour pathétique masquait un peu le vague de la pensée.

Gontran l'avait belle pour riposter et il n'y manqua pas.

--Fort bien, marchez, répliqua-t-il narquoisement; mais tout cela ne

m'apprend rien de bien nouveau; mon homonyme procède par interrogations,

auxquelles il se garde bien de répondre et son imagination, au lieu de

«s'évanouir» devant les mystères de la nature, ferait bien mieux de

tenter de les expliquer... Si un astronome se contente d'interroger,

compte-t-il donc sur un ignorant comme moi pour lui apprendre ce qu'il

ignore?...

L'ingénieur, pour toute réponse, se contenta d'allonger les lèvres avec

une expression qui semblait indiquer qu'au fond il n'était pas éloigné

de partager la manière de voir de son ami; mais ce fut Séléna qui

s'exclama:

--Si mon père vous entendait parler ainsi!... oser toucher à ce savant

pour lequel il a une si profonde admiration...

--Mais, moi aussi, je l'admire, répliqua le jeune homme; seulement, je

trouve qu'il met trop de poésie dans son encrier et je suis déçu

lorsqu'au lieu de trouver un chiffre ou une explication scientifique, je

ne trouve qu'une envolée qui berce ma raison, sans la satisfaire

complètement.

[Illustration: 127]

Sans doute la conversation se fût-elle prolongée sur ce terrain; mais,

en entendant craquer, au-dessus de sa tête, le plancher de la cabine

d'Ossipoff, Gontran prévoyant que le savant allait venir rejoindre sa

fille et ne se souciant nullement de passer un examen sur Sirius,

s'esquiva sur la pointe des pieds et gagna sans bruit son hamac.

Non loin de lui, Farenheit dormait comme une brute, les poings fermés,

la face congestionnée, soufflant par ses lèvres entr'ouvertes, une

haleine puissante qui faisait dans la pièce un bruit semblable au

bourdonnement d'un énorme moustique.

--En voilà un que les lois astronomiques ne tourmentent guère, songea le

jeune homme en jetant un regard d'envie sur son voisin; et comme il a

raison!

Il ajouta, avec un soupir qui--si elle eût pu l'entendre--en eût appris

long à Séléna sur l'état d'âme de son fiancé:

--«Amour, amour, quand tu nous tiens...»

Il n'acheva pas; il prit, sur une planchette, le livre des _Continents

Célestes_ dont il parcourait toujours quelques feuillets avant de

s'endormir--habitude qu'il avait prise depuis le commencement du voyage,

moins pour compléter son instruction que pour détourner momentanément

son esprit des mille inquiétudes qui lui bourrelaient la tête.

Mais, soit que les explications astronomiques lui eussent fatigué le

cerveau, soit plutôt que la chaleur extraordinaire due à la proximité de

Sirius l'eût accablé plus que de coutume, Flammermont laissa aller en

arrière sa tête qui tomba sur l'oreiller et il s'endormit, tenant encore

entre les doigts le livre dont il avait parcouru une dizaine de

feuillets à peine.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 7 / 25 段