prodigieuse nous nous trouvons de notre système, dit alors Fricoulet,
qui regardait par-dessus l'épaule de son ami; car, de la Terre, le
_Toucan_ nous apparaît à l'oeil nu, semblable à peine à une petite tache
laiteuse, tandis que, actuellement, pour nous, c'est un véritable écrin
de diamants dont la beauté et l'éclat ne sont comparables qu'à l'éclat
et à la beauté du _Centaure_.
Durant quelques instants, les deux jeunes gens demeurèrent immobiles,
silencieux, intéressés par l'étrangeté du spectacle.
--Et c'est cela que les astronomes appellent le «trou à charbon»,
murmura enfin Gontran... je ne reconnais plus leur vocabulaire
habituel... si plein de poésie.
Il y avait dans ces mots un accent de moquerie que Fricoulet surprit
fort bien et auquel, d'ailleurs, il fut le premier à s'associer.
--Monsieur Fricoulet?
C'était Séléna qui appelait à mi-voix et l'ingénieur qui s'était avancé
jusqu'au seuil de la machinerie, vit, en levant les yeux, le charmant
visage de la jeune fille qui s'encadrait en haut, dans la cage de
l'escalier.
--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle avec un gentil sourire, je voudrais
vous demander un petit service.
--À votre disposition, mademoiselle, s'exclama l'ingénieur en se
précipitant et en escaladant les marches.
Gontran se mit à le suivre, grommelant entre ses dents, dépité,
et--disons-le--quelque peu jaloux de voir que sa fiancée, ayant besoin
d'un service, s'adressait à un autre qu'à lui...
Il arriva presque en même temps que Fricoulet dans la cabine d'Ossipoff,
et la première chose qu'il vit fut le vieillard étendu sur son hamac et
dormant à poings fermés; auprès du télescope, Séléna et l'ingénieur
causaient devant une petite table sur laquelle se trouvaient différents
objets dont la forme était inconnue de Gontran et dont l'usage, par
conséquent, lui échappait.
--Figurez-vous, disait Séléna, dont le visage était coloré d'une légère
rougeur, que pour les observations, je m'y reconnaîtrai bien; mais voilà
que je ne me rappelle plus comment cela se monte...
Et, remarquant à l'expression des traits de M. de Flammermont qu'il
n'était pas content, elle ajouta:
--Il ne faut pas m'en vouloir, Gontran; il s'agit d'un petit service que
vous n'êtes pas à même de me rendre... remonter un «spectroscope».
Elle ajouta avec une pointe de malice:
--Et puis, c'est bien assez que mon père vous tourmente, quand il est
éveillé, pour que vous puissiez prendre un peu de repos, pendant son
sommeil.
Le jeune homme haussa imperceptiblement les épaules et, sans dire mot,
demeura debout près de la table, tandis que l'ingénieur s'occupait à
ajuster avec une extraordinaire dextérité les différentes pièces du
«spectroscope».
On sait que cet appareil se compose de quatre pièces essentielles: 1º un
«système dispersé», formé de un ou plusieurs prismes; 2º un
«collimateur», disposé pour envoyer sur le prisme un faisceau de rayons
parallèles et formé d'un tuyau de lunette fermé par un bouchon percé
d'une fente, et d'une lentille; 3º une lunette dont l'axe est dirigé de
manière à recevoir les rayons émergents du prisme; 4º un micromètre pour
mesurer les déviations et déterminer la position des différentes raies
spectrales.
Le spectroscope a été imaginé par MM. Kirchhoff et Bunsen et
perfectionné notamment par M. Duboscq et par M. Pellin.
Mais celui dont se servait Ossipoff, et au montage duquel travaillait
Fricoulet, était d'une fabrication tout spéciale, imaginée par M.
Thollon pour faciliter l'analyse des astres: à vision directe, il suffit
de le diriger sur une étoile pour en décomposer la lumière et relever
les raies qui caractérisent le spectre de ce corps.
Il est constitué par un «prisme composé», c'est-à-dire formé d'une
partie en cristal (crown-glass) et d'une partie liquide (sulfure de
carbone), ce qui lui donne une précision et une puissance telles que si
l'on examine le Soleil avec cet instrument, il donne un spectre d'une
longueur apparente de quinze mètres, où l'on compte plus de 4,000 raies
obscures.
--Et avec ça? se décida enfin à demander Gontran, fort intrigué, au
fond, par cet instrument d'aspect bizarre.
--Avec ça, mon cher Gontran, dit Séléna parlant à voix basse pour ne pas
éveiller Ossipoff toujours dormant, on caractérise la nature des astres;
vous savez, n'est-ce pas, qu'en faisant passer un rayon de lumière
solaire à travers un prisme de cristal, cette lumière est décomposée en
ses éléments et qu'on peut reconnaître qu'elle est constituée de sept
couleurs différentes dont la superposition produit le blanc.
Le jeune comte inclina la tête, dans un geste affirmatif, murmurant:
[Illustration: 115]
--Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge... Oui, oui, je me
rappelle ça du temps de mon bachot--un vers de Newton, vers riche, car
il a un pied de trop.
--Un pied de trop! fit l'ingénieur en se redressant.
--Assurément: violet..... trois syllabes..... mais, peu importe.....
Et, s'adressant à Séléna:
--Alors?
--Quand on eut reconnu que le spectre émis par la vapeur incandescente
d'un métal était formé de raies brillantes et que ces raies, constantes
pour le même métal, différaient d'un métal à l'autre, on en conclut
qu'en examinant le spectre des astres, on pouvait arriver à connaître
leur constitution, pour ainsi dire, géologique; on compara donc le
spectre solaire avec celui des métaux et on déclara que dans le Soleil
existaient du sodium, du magnésium, du calcium, du fer, du nickel... et
bien d'autres choses encore...
--Comme vous êtes forte! s'exclama Fricoulet.
--Je n'ai pas grand mérite à cela, répondit modestement la jeune fille;
car, à Pétersbourg, j'aidais mon père dans ses études spectroscopiques
et, à force d'entendre répéter les mêmes choses...
--En sorte qu'en ce moment?... interrogea Gontran.
--Mon père, étant fatigué, m'a prié, durant qu'il se reposerait quelques
instants, de monter le spectroscope et de commencer à examiner les raies
de la _Croix-du-Sud_.
--Curieuse, la _Croix-du-Sud_? interrogea le jeune comte.
Séléna comprit très bien avec quel genre d'esprit il l'interrogeait et
répondit, un sourire réservé aux lèvres:
--Oh! monsieur Gontran, vous savez bien que, moi personnellement, je ne
suis point aussi fervente d'astronomie que mes occupations pourraient le
faire croire au premier venu; mais vous, vous n'êtes pas le premier
venu; vous connaissez très bien la raison qui me fait délaisser les
travaux coutumiers aux femmes pour m'occuper de sciences et
d'instruments d'optique. J'aime mon père par-dessus tout, je l'aime de
toutes les forces de mon coeur filial et de toutes les forces de ma
reconnaissance pour la manière dont il m'a élevée, ma mère étant morte.
Elle ajouta d'un ton plus ferme:
--Et il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour lui éviter une
peine et lui procurer une satisfaction.
Durant cette déclaration très nette, Gontran avait paru embarrassé, car
les paroles de la jeune fille contenaient, à peine dissimulé, un blâme à
son adresse; quand elle eut fini, néanmoins, il répliqua d'un ton
légèrement piqué:
--Que vous aimiez votre père, ma chère Séléna, rien de mieux, et
personne assurément ne songerait à vous en blâmer; mais j'espère que
vous ne nierez pas non plus l'affection que j'ai eue pour vous...
affection qui m'a fait abandonner la Terre, qui m'a engagé dans une voie
de duplicité et de dissimulation peu en rapport avec la franchise de mon
caractère...
--Des reproches! fit en souriant un peu amèrement la jeune fille.
Gontran protesta avec vivacité:
--C'est mal me connaître, Séléna, dit-il; mais enfin la nature humaine
est la nature humaine et vous devriez être indulgente lorsqu'il
m'échappe parfois quelque parole ou quelque geste qui trahissent, un peu
trop clairement peut-être, l'irritation où je suis de voir retardé
toujours l'instant du bonheur auquel j'aspire depuis si longtemps.
[Illustration: Les étoiles sont divisées en quatre catégories (p. 115).
117]
Ces derniers mots amenèrent un rayonnement sur le visage de Séléna, elle
tendit la main au jeune homme, en murmurant, d'un ton vraiment apitoyé:
--Pauvre Gontran!
Et Fricoulet répéta railleur avec une pointe d'imperceptible amertume:
[Illustration: 118]
--Pauvre Gontran!
Le jeune comte, conservant entre ses mains l'extrémité des doigts
fuselés de Mlle Ossipoff, lui dit sur un ton de soumission tout à
fait charmante:
--Tenez, voulez-vous que, pour vous faire plaisir, je m'initie aux
beautés des études spectroscopiques?... parlez, je vous écoute...
--Sérieusement? fit la jeune fille.
--Sérieusement.
Elle enveloppa son fiancé d'un regard affectueux, plein de
reconnaissance, puis prenant un air sérieux, elle dit d'un ton doctoral:
--L'étoile Y de la _Croix-du-Sud_ qui, ainsi que vous avez pu le
constater déjà, présente une coloration orangée claire, a un spectre
très caractéristique; il appartient à la troisième catégorie,
remarquable par l'aspect cannelé et il est assez analogue à celui de
_Bételgeuse_ et de _Alpha_ d'Hercule. On y a reconnu les raies produites
par la présence du magnésium et du fer; mais ce qui en fait la grande
originalité ce sont les «raies d'absorption» qui indiquent
indubitablement la présence, dans cet astre, de la vapeur d'eau.
--Je vous ferai observer, mademoiselle, dit Fricoulet, que M. Ossipoff
n'a rien découvert là de bien nouveau; car il y a longtemps déjà qu'un
astronome de la Nouvelle-Zélande, M. Pope, a signalé ces raies dont la
présence est déjà affirmée d'ailleurs dans notre Soleil, à nous.
--Assurément! mais ce qui distingue les études de mon père ce sont les
conclusions qu'il en tire: pour lui, cette étoile de la _Croix-du-Sud_
est de beaucoup plus avancée dans son histoire que le Soleil terrestre,
et, de la vapeur d'eau qui domine actuellement dans son atmosphère, il
déduit que l'hydrogène s'y combine en masse avec l'oxygène.
Elle ajouta en souriant:
--Saurez-vous retenir tout cela?
--Aisément, je crois, et je paraîtrai être tout aussi savant que vous,
quand vous m'aurez expliqué une expression dont vous vous êtes servi
tout à l'heure.
--Laquelle?
--Vous avez dit que l'étoile en question appartient à la troisième
catégorie.
La jeune fille allait entrer dans de nouvelles explications, lorsque
Fricoulet tendit à son ami son carnet sur une page duquel il avait, tout
en écoutant Séléna, griffonné rapidement quelques lignes.
--Tiens, dit-il, lis ça, au besoin apprends-le par coeur, j'ai résumé le
plus succinctement possible ce qu'il est indispensable de savoir.
Voici ce qu'il y avait sur le carnet de l'ingénieur:
Étoiles divisées en quatre catégories, au point de vue spectroscopique:
1º Étoiles _blanches_, telles que Sirius, Véga, Procyon, Altaïr--spectre
presque continu avec raies de l'hydrogène, du sodium, du
magnésium--température très élevée, atmosphère hydrogénée très
dense--catégorie la plus nombreuse et comprenant plus de la moitié des
étoiles connues.
2º Étoiles _jaunes_, telles que Aldébaran, Capella, Arcturus, dont les
raies, semblables à celles de notre Soleil, trahissent la présence de
l'hydrogène, du fer et du magnésium.
3º Étoiles _orangées_ ou _rougeâtres_: Antarès, Miraceti, etc.--spectre
composé de fortes lignes sombres et de points brillants lui donnant
l'apparence de colonnes cannelées vues en perspective, d'où la
supposition que l'on a, là, deux lumières distinctes
superposées--atmosphère très absorbante, hydrogène presque absent,
carbone abondant.
4º Étoiles _rouges_--spectre en colonnade, démontrant l'existence des
composés du carbone, probablement d'oxydes gazeux, ce qui indiquerait
une température très basse.
Et Fricoulet ajoutait en _nota bene_:
«On peut donc supposer, avec quelque vraisemblance, que les étoiles
blanches sont les plus nouvelles, étant donnée la violence de la
combustion, que les jaunes sont à l'état stationnaire et, enfin, les
rouges des soleils qui s'oxydent et près de s'éteindre...»
Cependant, l'ingénieur, depuis que l'_Éclair_ avait été lancé dans
l'infini, n'avait--suivant l'expression populaire--dormi que d'un oeil;
il tombait de fatigue et, imitant la sagesse d'Ossipoff, il avait
rejoint sa cabine, laissant Séléna à ses études spectroscopiques et
Gontran à l'étude des catégories d'étoiles.
L'appareil emporté par une vertigineuse vitesse obéissait à l'attraction
des astres vers lesquels il courait et il n'était nul besoin de
surveiller une marche qu'aucune puissance humaine n'était capable
d'enrayer ni de diriger...
Il dormait donc à poings fermés, sans se douter que Gontran, après avoir
lu une première fois, puis une seconde fois, avec beaucoup de
conscience, la note relative aux étoiles, avait fini par s'endormir, le
nez dessus.
Séléna, non plus, ne se doutait pas de l'effet soporifique produit sur
son fiancé par la prose laconique de l'ingénieur; absorbée par son
travail, elle ne songeait qu'à satisfaire, autant qu'il était en son
pouvoir, les désirs de son père, et son attention était tout entière
concentrée sur les astres.
Maintenant, Sirius étalait dans l'infini des cieux, au milieu du
fourmillement des mondes, un disque immense présentant une surface
grande quatre fois à peu près comme celle de la pleine lune et inondant
la machinerie d'une clarté blafarde qui eût été aveuglante, sans les
stores dont l'ingéniosité de Fricoulet avait prudemment garni les
hublots.
Bien que gravitant à environ 39 trillions de lieues de la Terre--ainsi
que l'ont établi les différentes parallaxes mesurées par Maclear, en
1837, et par Gylden en 1870,--Sirius apparaît cependant, aux habitants
de notre planète, comme un soleil, tellement sa lumière est intense.
On se rend compte de la chaleur qui devait rayonner de ce disque
formidable, alors que le wagon de lithium se trouvait maintenant à une
distance diminuée de moitié.
Et Séléna, tout en poursuivant ses observations, était véritablement
stupéfaite des résultats obtenus: ces résultats donnaient,
comparativement à notre Soleil, une surface 144 fois plus grande, un
volume 1700 fois plus gros et un diamètre 12 fois plus large.
Par la pensée, elle mettait en présence les dimensions de ce colosse de
l'espace et celles de sa sphère natale, cette sphère 108 fois moins
large et 1280 fois moins volumineuse que le Soleil qui l'éclaire, et
elle demeurait épouvantée de «l'infiniment petit» auquel appartenait le
globe terrestre.
Au fur et à mesure qu'elle avançait dans son examen, la jeune fille,
subjuguée par une curiosité de plus en plus grande, obéissait à une
sorte d'emballement qui la poussait à des recherches de plus en plus
ardues, de plus en plus pénibles, mais qui l'amenaient à une
connaissance plus approfondie encore de ce soleil merveilleux.
Elle avait allumé une bougie et, au spectre solaire obtenu par la
flamme, elle avait superposé le spectre de Sirius, ce qui lui permit de
constater que celui-ci se déplaçait du côté de l'extrémité rouge du
spectre fixe, preuve que l'astre s'éloignait du système solaire.
Quant à la vitesse avec laquelle s'opérait cet éloignement, il lui fut
facile de la calculer: elle n'était pas moindre à 35 kilomètres par
seconde, 700,000 lieues par jour, 268 millions par an!!!
C'était vertigineux!
Aussi ne put-elle retenir une exclamation qui fit sursauter Gontran, qui
s'écria, les yeux écarquillés et les paupières rouges de sommeil:
--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il?
D'un ton exclamatif, la jeune fille qui ne s'était aperçue de rien,
répondit:
--Oh! Sirius!... Gontran... Sirius!...
Encore mal éveillé, le comte s'élança, croyant à un cataclysme.
--Encore un qui fait des siennes, grommela-t-il.
Mais au premier pas qu'il fit, il s'arrêta aveuglé par l'étincelante
lumière dont la cabine était pleine, en dépit des précautions prudentes
de Fricoulet.
Il mit l'une de ses mains devant ses yeux, pour les préserver de l'éclat
qui lui avait causé, inopinément, une vive douleur et murmura en même
temps, tandis que de l'autre main il essuyait son front trempé de sueur:
--Dieu! qu'il fait chaud...
Séléna, elle, qui s'était habituée progressivement à la lumière et à la
chaleur dues à la proximité à chaque seconde croissante de l'astre, se
mit à rire.
--C'est Sirius, dit-elle, sans pour cela se déranger.
Pour l'instant elle inscrivait rapidement ses observations, tandis que
le jeune homme, qui s'était approché d'elle, lisait par-dessus son
épaule.
--268 millions de lieues! s'exclama-t-il pour paraître s'intéresser au
travail de sa fiancée... jamais je n'aurais cru qu'une étoile pût
marcher aussi vite...
Séléna sursauta.
--Ne parlez donc pas si haut, fit-elle; si mon père vous entendait.
--Eh bien!... qu'aurait-il à dire? je ne suis pas obligé de connaître
des résultats que lui-même ignore encore à l'heure qu'il est, puisque
vous venez de les obtenir à l'instant.
--Sans doute, répondit la jeune fille en riant, mais ce qu'un astronome,
comme vous, doit savoir, c'est que toutes les étoiles sont animées de
mouvements extrêmement rapides dont beaucoup ont été, depuis longtemps,
calculés avec une précision extrême. Celle qui, jusqu'à présent, est
connue, comme ayant la vitesse la plus grande, est l'étoile 1830 du
catalogue de Groombridge, qui atteint 5"78 en déclinaison vers le Sud,
et 0°,344 en ascension droite vers l'Est, soit au total 7"03 vers le
Sud-Est, par an...
Gontran écoutait, bouche bée, parler la jeune fille; mais l'expression
de son visage prouvait surabondamment que tout ce qu'elle disait était
pour lui lettre close.
--7"03 vers le Sud-Est, par an, répéta-t-il.
Il avait l'air si ahuri que Séléna ne put s'empêcher de rire et, lui
prenant les mains, lui dit tendrement:
--Mon pauvre Gontran, faut-il que vous m'aimiez, tout de même, pour que
vous résistiez à l'aridité de toutes ces choses auxquelles vous êtes si
réfractaire!
--Si je vous aime! s'écria-t-il avec feu.
Il ajouta sur un ton un peu triste:
--Et cependant, il y a des moments où j'ai peur que mon amour, quelque
fort qu'il soit, ne puisse m'aider à jouer ce rôle de faux savant si
contraire à ma nature et à mon caractère...
Une main se posant sur son épaule le fit se retourner et il se trouva
face à face avec Fricoulet qui lui dit:
[Illustration: 123]
--L'amour est le plus fort des dieux... Il peut ce qu'il veut et, de
tous les maîtres de l'Olympe, c'est assurément celui qui a fait le plus
de miracles..
--En attendant, fit Séléna, dont les paroles de M. de Flammermont
avaient assombri le visage, vous ne savez toujours pas ce que représente
7"03 par an?
--Vous parlez de 1830, Groombridge! s'exclama Fricoulet.
Et s'adressant à Gontran:
--Cela représente tout simplement la bagatelle de 2600 millions de
lieues ou 300 kilomètres par seconde.
[Illustration: 124]
Mais M. de Flammermont, que commençait à énerver quelque peu
l'emballement auquel étaient en proie et son ami et sa fiancée, se
croisa les bras, et posa, d'un ton narquois, cette question fort logique
en somme:
--Et après?
--Comment! après?
--Oui, vous savez que cette étoile court avec une rapidité de 300
kilomètres par seconde, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout.
L'intéressant serait de savoir d'où vient ce soleil colossal, où il va,
dans quel but il a été créé, quel rôle il joue dans l'Univers et de
quelle influence il peut être dans la marche de l'humanité et de la
civilisation célestes.
Fricoulet pinça les lèvres, pour retenir une violente envie de rire.
--Oh! oh! fit-il, l'humanité céleste!
Gontran sursauta et étendant la main vers le hublot:
--Tu ne prétends par insinuer que cet Univers soit un univers mort et
qu'il ait été créé dans le seul but d'éclairer nos nuits terrestres.
--Assurément non.
[Illustration: Les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés
dans un vol d'ouragan (p. 125). 125]
--Eh bien! alors... j'ai donc raison quand je te demande si un
semblable colosse n'est pas de nature à influencer prodigieusement les
humanités qui animent les surfaces des mondes dont il effleure les
rivages dans sa course...
L'ingénieur lança ses bras vers le plafond, dans un geste étrangement
comique.
--Oh! poète! s'écria-t-il... veux-tu que je te dise une chose?... par
ton envolée lyrique, tu me rappelles ton savant homonyme, l'auteur des
_Étoiles_.
«Quelle est l'origine d'une telle véhémence? qui l'a lancé ainsi dans
les sphères éthérées? dans quel abîme se précipite-t-il?... autant de
questions! autant de mystères!... Et quand on songe que ce boulet
prodigieux pourrait, si nulle influence étrangère ne venait modifier sa
marche, continuer de courir en ligne droite avec cette même vitesse
constante, pendant des millions et des milliards d'années--pendant
l'éternité entière--sans jamais approcher d'aucun terme, sans pouvoir
atteindre l'horizon de l'infini!... l'esprit s'arrête épouvanté devant
une telle contemplation; l'imagination suspend son vol et tombe évanouie
devant la splendeur de l'absolu!»
L'ingénieur avait prononcé ces paroles sur un ton un peu emphatique,
faisant ressortir à dessein l'allure par trop redondante des phrases
dont le tour pathétique masquait un peu le vague de la pensée.
Gontran l'avait belle pour riposter et il n'y manqua pas.
--Fort bien, marchez, répliqua-t-il narquoisement; mais tout cela ne
m'apprend rien de bien nouveau; mon homonyme procède par interrogations,
auxquelles il se garde bien de répondre et son imagination, au lieu de
«s'évanouir» devant les mystères de la nature, ferait bien mieux de
tenter de les expliquer... Si un astronome se contente d'interroger,
compte-t-il donc sur un ignorant comme moi pour lui apprendre ce qu'il
ignore?...
L'ingénieur, pour toute réponse, se contenta d'allonger les lèvres avec
une expression qui semblait indiquer qu'au fond il n'était pas éloigné
de partager la manière de voir de son ami; mais ce fut Séléna qui
s'exclama:
--Si mon père vous entendait parler ainsi!... oser toucher à ce savant
pour lequel il a une si profonde admiration...
--Mais, moi aussi, je l'admire, répliqua le jeune homme; seulement, je
trouve qu'il met trop de poésie dans son encrier et je suis déçu
lorsqu'au lieu de trouver un chiffre ou une explication scientifique, je
ne trouve qu'une envolée qui berce ma raison, sans la satisfaire
complètement.
[Illustration: 127]
Sans doute la conversation se fût-elle prolongée sur ce terrain; mais,
en entendant craquer, au-dessus de sa tête, le plancher de la cabine
d'Ossipoff, Gontran prévoyant que le savant allait venir rejoindre sa
fille et ne se souciant nullement de passer un examen sur Sirius,
s'esquiva sur la pointe des pieds et gagna sans bruit son hamac.
Non loin de lui, Farenheit dormait comme une brute, les poings fermés,
la face congestionnée, soufflant par ses lèvres entr'ouvertes, une
haleine puissante qui faisait dans la pièce un bruit semblable au
bourdonnement d'un énorme moustique.
--En voilà un que les lois astronomiques ne tourmentent guère, songea le
jeune homme en jetant un regard d'envie sur son voisin; et comme il a
raison!
Il ajouta, avec un soupir qui--si elle eût pu l'entendre--en eût appris
long à Séléna sur l'état d'âme de son fiancé:
--«Amour, amour, quand tu nous tiens...»
Il n'acheva pas; il prit, sur une planchette, le livre des _Continents
Célestes_ dont il parcourait toujours quelques feuillets avant de
s'endormir--habitude qu'il avait prise depuis le commencement du voyage,
moins pour compléter son instruction que pour détourner momentanément
son esprit des mille inquiétudes qui lui bourrelaient la tête.
Mais, soit que les explications astronomiques lui eussent fatigué le
cerveau, soit plutôt que la chaleur extraordinaire due à la proximité de
Sirius l'eût accablé plus que de coutume, Flammermont laissa aller en
arrière sa tête qui tomba sur l'oreiller et il s'endormit, tenant encore
entre les doigts le livre dont il avait parcouru une dizaine de
feuillets à peine.