Tour à tour, la terre recevait un jour bleu d'azur, jaune d'or et rouge

sang; mais bientôt, le jaune l'emportait sur le bleu, se mariait à lui

pour produire un vert éclatant dont l'atmosphère se trouvait baignée

jusqu'au moment ou le vert se transformait en violet, par suite de

l'apparition d'un nouveau soleil qui irradiait dans l'espace une lumière

couleur rubis.

C'était un monde caméléon que Gontran habitait maintenant: à chaque

seconde, c'était une transformation soudaine qui rompait étrangement la

monotonie de l'existence et la peuplait de surprises multiples et

d'étonnements non interrompus.

Entre temps, le jour attendu depuis de si longues années, s'était enfin

levé, un jour bleu, mais d'un bleu très pur, très doux, très limpide et

dans lequel Séléna, sa fiancée, lui apparaissait dans son voile nuptial

tout baigné d'une vapeur d'or, ressemblant à ces saintes que l'on voit

dans les vieux missels, la tête auréolée de rayons.

Le cortège des parents et des amis déroulait par les rues ses longs

anneaux multicolores, alors que Séléna et lui gravissaient lentement

l'escalier de la mairie du huitième arrondissement et, chose bizarre,

due à un capricieux jeu de lumière qu'il ne cherchait d'ailleurs point à

s'expliquer, le visage de la jeune fille était baigné d'un rayon rubis,

qui semblait être le reflet de sa pudeur de vierge, tandis que lui-même

était rayonnant écarlate, en signe de la joie qui le transportait; par

contre, monsieur Ossipoff, dont ce jour de fête interrompait les chers

travaux, trahissait une colère concentrée par des traits d'un jaune

violent, et que Fricoulet, subitement sombre depuis que le mariage était

irrévocablement décidé, dissimulait mal une jalousie aiguë sous un

masque d'un vert pâle.

Puis tout à coup, voilà que, par suite d'une incompréhensible

hallucination, il lui semblait entendre arrivant jusqu'à lui, en échos

très doux, les sons harmonieux de l'orgue annonçant son arrivée à

l'église... Et ces sons eux-mêmes se transformant insensiblement, tandis

que le «oui» traditionnel prononcé, il redescendait l'escalier de la

mairie pour se rendre à l'église; maintenant, ce n'était plus une

musique sacrée qu'il entendait, mais un orchestre joyeux qui exécutait

une valse aux mouvements tantôt rapides, tantôt lents, permettant aux

valseurs de se lancer dans des tournoiements rapides ou de se laisser

aller à un bercement délicieux.

Et comme il tournait les yeux, tout surpris, vers Séléna, pour lui faire

part de ce qu'il entendait et lui demander si, elle aussi, entendait la

même chose, voilà que ses vêtements blancs se colorèrent subitement de

teintes différentes qui la faisaient passer soit successivement, soit

simultanément, par toutes les couleurs du prisme, comme si elle eût été

dans le rayonnement de projections électriques multicolores.

En même temps, elle lui quittait le bras, et agitant du bout des doigts

ses vêtements d'une souplesse et d'une légèreté telle, qu'ils semblaient

faits d'une étoffe impalpable ou plutôt des rayons lumineux eux-mêmes,

elle se mit à danser, suivant le rythme de l'orchestre, dont les échos

arrivaient jusqu'à elle, portés sur les ailes de la brise.

Ce fut à ce moment que la main de Fricoulet l'arracha au sommeil.

--Hein! quoi!... qu'y a-t-il? s'exclama le jeune homme.

Puis, se frottant les yeux, il regarda autour de lui, demandant:

--Où est-elle?

--Qui? elle?... interrogea l'ingénieur, ahuri.... Séléna?

Gontran partit d'un grand éclat de rire.

--Non... la Loïe Fuller...

Et, comme son ami écarquillait les yeux, le jeune comte ajouta:

--Figure-toi que toutes ces histoires de mondes multicolores me

trottaient tellement par la cervelle que j'en ai rêvé... si bien que,

conformément à cette théorie de transformation de colorations, il me

semblait épouser la Loïe Fuller... et c'est elle que je cherchais en

m'éveillant...

--Pauvre Séléna, murmura comiquement Fricoulet...

--Preuve, ajouta Gontran d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, que

je n'ai vraiment pas la tête assez solide pour m'occuper de science...

En ce moment, Farenheit entra précipitamment dans la cabine: il

paraissait fort agité et son visage tout congestionné, ses regards

flambants trahissaient une de ces colères furieuses dont il avait déjà,

au cours du voyage, donné de multiples exemples.

--Allons, bon, s'exclama Flammermont, qu'y a-t-il encore?

--Il y a, gronda l'Américain, que ce damné Ossipoff nous a encore joué

un tour de sa façon.

--Que se passe-t-il?

--Vous aviez déclaré, n'est-ce pas, que le moyen le plus sûr de

rejoindre la Terre était d'aller de l'avant, toujours de l'avant.

--Certes... et cela par la bonne raison que la vitesse qui nous emporte

rend matériellement impossible tout retour en arrière...

--Eh bien! il faut croire que M. Ossipoff, lui, a trouvé un moyen de

virer de bord... car nous n'allons plus de l'avant...

--Pas possible...

--C'est comme je vous le dis... cria l'Américain qui ne supportait pas

qu'on mît en doute ses affirmations... je ne suis pas un enfant, je

suppose, et je sais ce que je dis, n'est-ce pas?...

Fricoulet se précipita dans la machinerie, entraînant sur ses talons

Gontran et Farenheit, et colla son oeil au télescope.

--Eh bien, quoi?... demanda-t-il au bout d'un instant d'observation.

--Cette étoile, répondit l'Américain, cette étoile qui inonde le wagon

d'une si grande lueur, la voyez-vous?

--Dame... à moins d'être aveugle... eh bien! c'est [Grec: ê] (êta) de

la constellation du _Navire_... Après?...

--Après? répéta Farenheit... ne pouvant dormir, j'avais quitté mon hamac

et j'étais venu m'étendre ici, pensant que le changement de place me

serait favorable... ah bien! oui, le sommeil ne voulait pas de moi...

alors, pour passer le temps, je m'étais mis au télescope et, tout de

suite, mon attention avait été attirée par cette étoile qui brillait

d'un éclat extraordinaire.

--Pas étonnant, murmura Fricoulet, c'est l'une des plus importantes du

ciel austral, après le Centaure.

--À mesure que les minutes s'écoulaient, poursuivit l'autre, ses

dimensions augmentaient dans des proportions vraiment stupéfiantes,

preuve que nous poursuivions notre route, lorsque, soudain, il y a un

quart d'heure à peine--elle s'est mise à diminuer avec non moins de

rapidité... preuve...

--...que nous reculons, parbleu!... dit avec assurance Gontran qui

commençait à s'émouvoir, lui aussi.

--Preuve que vous n'entendez rien aux choses astronomiques, monsieur

Farenheit, déclara ironiquement l'ingénieur; autrement, vous sauriez que

[Grec: ê] (êta) du Navire est une étoile variable et même la plus

variable qui soit, car depuis 1677, époque à laquelle l'astronome

anglais Halley l'a aperçue pour la première fois, jusqu'à ces temps

derniers, où Gould l'a étudiée, elle n'a cessé de varier d'éclat,

tombant de la première jusqu'à la huitième grandeur, pour se relever

ensuite et reprendre son premier rang...

Puis, s'adressant ironiquement à Gontran, sur l'épaule duquel il frappa.

--Hein!... ce que c'est que de n'être pas de la partie, ricana-t-il; on

s'émeut pour un rien, et d'un point on fait une montagne... donc, mon

cher monsieur Farenheit, rassurez-vous... Ossipoff n'est pour rien dans

le phénomène qui vous a tant effaré et l'_Éclair_ continue bien sa

course vers l'infini.

Une voix derrière lui--celle du vieux savant--dit alors:

--Puisque vous êtes si fort sur ce sujet, monsieur Fricoulet, vous

auriez pu ajouter, pour l'édification complète de M. Farenheit, que

toutes les étoiles du ciel sont variables, car, conformément aux lois

qui régissent l'univers, les soleils naissants ont un éclat de plus en

plus vif jusqu'au moment où, après être demeurés stationnaires, ils

décroissent, puis finissent par s'encroûter et s'éteindre...

[Illustration: Les mains croisées, le vieillard demeurait immobile (p.

101). 101]

--On pourrait en dire autant des savants, pensa à part lui l'Américain

en lançant à Ossipoff un mauvais regard.

--Mais, poursuivit doctoralement le vieillard, la vie humaine est trop

courte pour que l'homme puisse enregistrer ce genre de changement et je

pense que M. Fricoulet n'a voulu parler que des étoiles à variations

périodiques d'éclat, causées soit par le passage d'une planète ou d'un

anneau obscur devant le disque de l'étoile, soit par un phénomène

analogue à celui de la périodicité des taches solaires... n'est-ce pas,

mon cher Gontran?

Directement pris à partie, le jeune homme s'empressa de répondre.

--Certainement... certainement; c'est dans ce sens que j'avais expliqué

la chose à Fricoulet, hier soir... Mais, vous savez, quand on n'a

l'habitude de ces choses, il arrive que l'on s'embrouille et que la

mémoire fait défaut...

Il avait dit cela avec un aplomb si stupéfiant que l'ingénieur ne put

s'empêcher de l'admirer.

--Joignez à cela, ajouta Ossipoff enchanté d'avoir un auditoire en

présence duquel il pût exécuter ce que Farenheit appelait

irrévérencieusement ses acrobaties astronomiques, qu'il y a des étoiles

qui ont brillé à certains moments et se sont éteintes plus ou moins

complètement, en dehors bien entendu de celles dont l'éclat varie

périodiquement...

--...telle cette étoile qui, en 1572, brillait d'un tel éclat que

Sirius, Wega, Jupiter même pâlissaient auprès d'elle, et qu'on la voyait

en plein jour, trônant dans la constellation de Cassiopée.

C'était Fricoulet qui venait de parler ainsi, se hâtant par sa réponse

de devancer la question qui allait immanquablement tomber comme une

tuile sur la tête du pauvre Gontran, auquel il demanda:

--N'est-ce pas Tycho Brahé qui donne des détails à ce sujet...

Le jeune comte inclina la tête affirmativement et ajouta:

--On trouve bien d'autres exemples de semblables phénomènes dans le

catalogue d'Hipparque et dans l'encyclopédie chinoise de Man-Tuan-Lin,

qu'a traduite Édouard Biot.

Fricoulet joignit les mains admirativement.

--Quelle érudition!... s'exclama-t-il.

--Avec l'aide des «Étoiles», le livre de mon homonyme, répondit tout bas

le jeune comte.

[Illustration: 103]

Ce qu'il oubliait d'ajouter--car sa mémoire ne le servait pas toujours

fort à propos,--c'était l'émotion universelle produite par l'apparition

de cet astre extraordinaire: l'astrologue Cardan déclare que cette

étoile n'était autre que celle qui avait guidé les rois mages au berceau

de Jésus, et de Bèze, poursuivant la même hypothèse, proclama que cette

apparition annonçait le second avènement du Messie: l'Antéchrist devait

être né, affirma Leovetius, la fin du monde approchait et les étoiles

allaient tomber du ciel. Cette émotion ne tarda pas heureusement à se

calmer: l'étoile avait surgi le 11 novembre; moins de quinze mois plus

tard, elle s'évanouissait complètement et, comme les lunettes

astronomiques n'étaient pas encore inventées--elles ne devaient l'être

que trente-sept ans après,--on ne put savoir ce qu'était devenue la

fameuse étoile.

--Et y a-t-il beaucoup d'exemples de semblables apparitions? demanda

Fricoulet à Ossipoff.

--Une cinquantaine, environ, depuis l'origine des temps jusqu'à nos

jours; la dernière date de quelques années à peine et était située dans

la constellation d'Andromède...

Il allait poursuivre; mais il fut interrompu par un bruit sonore qui

partait d'un coin de la cabine: Farenheit, assis sur un escabeau, le dos

appuyé à la paroi du wagon, ronflait à poings fermés.

Le savant ne put retenir un mouvement de dépit et grommela:

--Ce marchand de suif ne sera jamais autre chose qu'un marchand de suif

et c'est peine perdue que vouloir lui dévoiler les mystères de la

nature.

Gontran répliqua avec indulgence:

--À chacun son lot; les étoiles ne l'intéressent pas plus que les porcs

ne vous intéresseraient, vous...

Les lèvres d'Ossipoff se plissèrent dans une moue indignée.

--Singulière comparaison! murmura-t-il.

--C'est pour le coup, ajouta Fricoulet en riant, que l'on peut lui

appliquer les paroles latines: _margaritas ante porcos_...

Ossipoff lança, vers le hublot, son bras, dans un geste plein

d'enthousiasme.

--Et je vous demande un peu, s'écria-t-il, si jamais joaillier terrestre

a pu former un écrin aussi merveilleux.

De fait, la région céleste traversée, en cet instant, par l'appareil,

offrait aux yeux des voyageurs le spectacle le plus admirable qui se pût

rêver, tel que jamais décorateur n'en eût osé concevoir un semblable

pour la plus idéale des féeries.

Il y avait là une telle condensation d'étoiles que, dans l'espace, il

semblait que fût tendu un impalpable mais radieux rideau de lumière;

c'était ce point précisément dans lequel Herschell avait compté jusqu'à

250 étoiles, circonscrites par un seul champ télescopique de 15 secondes

de diamètre, soit plus de 5,000 astres pour un degré carré de surface.

L'observateur, sur une étendue de 47 degrés carrés, avait vu passer sous

ses yeux près de 150,000 astres multicolores; qu'on juge quel aspect

pouvait présenter, à une distance relativement aussi faible, cette armée

formidable de soleils, dont l'ensemble constituait une irradiante

palette formée de toutes les couleurs...

L'étoile variable qu'avait signalée Farenheit étincelait d'un

vertigineux éclat au milieu de cette agglomération diaprée, derrière

laquelle, découvrant un réseau de dentelle sur le noir de l'infini, une

vaste nébuleuse étendait ses méandres, étrangement déchiquetée et

parsemée, comme de pierreries rutilantes, d'autant de soleils, aussi

éloignés des voyageurs qu'eux-mêmes se trouvaient éloignés de leur

planète natale.

--Et dire qu'on ne saura jamais... soupira le vieillard, que la vue de

cet incompréhensible et vertigineux spectacle avait fait tomber en une

profonde rêverie.

--Quoi? demanda Fricoulet... qu'est-ce qu'on ne saura jamais?

--Comment se forment ces mondes, balbutia Ossipoff.

--Est-ce des nébuleuses que vous parlez?

--Eh! de quoi serait-ce, si ce n'est de cette substance disséminée par

l'espace sans aucune espèce de loi apparente et n'offrant, en aucune

partie de son étendue, la moindre apparence de résobilité en étoiles...

Combien de centaines de siècles met sa lumière pour nous parvenir?...

mystère; à l'instant où nous la voyons... est-ce elle-même ou simplement

le dernier rayon projeté dans l'espace, au cours de son agonie?... autre

mystère...

Et, se prenant la tête à deux mains, il ajouta:

--Pourquoi Dieu a-t-il fait à l'homme un cerveau d'envergure impuissante

à embrasser toutes les merveilles dont l'univers est rempli?... Pourquoi

ne lui a-t-il donné qu'une intelligence impuissante à sonder tous ces

mystères qui remplissent la nature...

Les bras abandonnés, les mains croisées, le vieillard demeurait

immobile, les yeux rivés sur le scintillement multicolore dont la

nébuleuse parsemait l'espace, bien loin par delà les soleils qui

brillaient au premier plan.

Profitant de la méditation en laquelle était tombé M. Ossipoff,

Fricoulet avait pris Gontran par-dessous le bras et, sans bruit, l'avait

entraîné hors de la cabine: une fois dans la machinerie, il lui dit:

--Mon cher ami, à l'heure actuelle, je crois pouvoir t'affirmer que nous

reverrons la Terre, à moins cependant qu'il ne nous arrive un accident

imprévu.

--Et sur quoi te bases-tu pour faire une semblable affirmation?

--Sur ce que, maintenant, je n'ai plus aucune incertitude concernant la

route que nous suivons: l'_Éclair_ se trouve actuellement au pôle

austral du monde et nous planons au-dessus de toutes les constellations

de cette région. Le pôle sud de la Terre aboutit entre la

Grande-Nébuleuse, vers laquelle nous nous dirigeons et les astérismes de

l'Octant; nous avons laissé à notre droite la Croix-du-Sud et le

Centaure et bientôt tu verras grandir à notre horizon du sud-est,

Canopus...

Ce nom parut éveiller chez Gontran quelque souvenir lointain.

--Canopus... Canopus... répéta-t-il; attends donc un peu...

Il se gratta légèrement le bout du nez, puis, son visage s'éclairant peu

à peu, il dit:

--J'y suis... Canopus n'était-il pas le pilote de Ménélas?...

--Au point de vue histoire antique, oui; au point de vue astronomique,

c'est une étoile de première grandeur, la seconde, par son éclat, de

tout l'univers céleste; elle appartient d'ailleurs à la constellation du

Navire, dont elle forme la proue.

--Mais alors, dit Gontran, je n'ai pas dit une si grosse bêtise en

parlant du pilote de Ménélas?

--Assurément non, puisque c'est lui qui a servi de parrain à l'étoile en

question.

Un silence se fit, au bout duquel le jeune comte demanda:

--Et alors, tu crois que nous aurions quelque chance de retour?

--Assurément oui; maintenant nous ne sommes plus perdus et nous suivons

un itinéraire qui doit forcément nous ramener dans la zone terrestre; tu

comprends, nous quittons à toute vitesse la Voie Lactée, nous remontons

vers l'hémisphère boréal, nous cinglons droit sur Sirius et...

Gontran posa, en souriant, sa main sur le bras de Fricoulet qui

s'arrêta.

--Tu sais, dit-il, le père Ossipoff n'est pas là, donc, inutile de me

rabattre les oreilles de tes petites explications... tu m'affirmes que

nous avons retrouvé notre chemin, cela me suffit et, sans avoir besoin

de plus amples explications, je vais annoncer cette bonne nouvelle à

Séléna.

Comme il achevait ces mots, la jeune fille apparut dans l'encadrement de

la porte.

--Qu'y a-t-il, mon ami? interrogea-t-elle.

--Grande nouvelle!... Bonne nouvelle! s'exclama comiquement Gontran,

nous partons pour Sirius...

Et comme ces mots ne paraissaient pas apprendre grand'chose à la fille

d'Ossipoff, le jeune comte ajouta:

--Route des voyageurs pour le Soleil, la Lune et la Terre...

Les mains des deux jeunes gens s'unirent dans une douce étreinte, tandis

que Fricoulet murmurait à part lui, en regardant son ami d'un air de

pitié pleine de commisération:

--Allons, bon... le voilà qui en repince pour la mairie du VIIIe!

[Illustration: 107]

CHAPITRE IV

DANS LEQUEL LES CHOSES SE BROUILLENT

[Illustration: 108]

Ainsi que Fricoulet l'avait si joyeusement annoncé à son ami, la région

que traversait l'_Éclair_ se trouvait exactement située par VI heures

d'ascension droite et 50 degrés de déclinaison australe, sur les confins

de la zone d'attraction de Canopus, dont il s'éloignait avec une

vertigineuse vitesse.

C'était le point céleste auquel aboutirait--s'il était indéfiniment

prolongé--l'axe autour duquel tourne notre planète, en un mot, le pôle

sud de l'univers; et ce point, c'était la constellation de l'_Octant_;

en consultant la carte céleste qui se trouvait à bord, épave précieuse

sauvée par Ossipoff des différentes catastrophes dont les voyageurs

avaient été victimes depuis leur départ de la Terre, Gontran vit que les

constellations voisines les plus remarquables étaient le _Petit-Nuage_,

le _Toucan_, le _Phénix_, l'_Hydre_, l'_Horloge_, le _Réticule_, la

_Dorade_, le _Poisson-Volant_, le _Navire_, le _Caméléon_, l'_Abeille_,

la _Croix-du-Sud_, l'_Oiseau_, le _Triangle_, le _Compas_, l'_Autel_,

le _Paon_, l'_Indien_ et la _Grue_.

[Illustration: L'ingénieur s'occupait à ajuster les différentes pièces

du spectroscope (p. 110). 109]

--L'histoire naturelle a, pour la plus grande partie, fourni le

vocabulaire astronomique, ricana le jeune homme en s'adressant à

Fricoulet.

Celui-ci, sans répondre, indiqua à son compagnon un point de l'espace

sur la gauche du wagon.

--Là-bas, du côté des _Nuées de Magellan_ et de la _Montagne de la

Table_, le _Grand Nuage_.

--Ah! dit Gontran, sur un ton indifférent, et qu'a-t-il de particulier,

ton _Grand Nuage_?

--Oh! pas grand'chose... ceci seulement: à la distance qui nous sépare

du système solaire, distance qui, naturellement, nous rapproche d'autant

d'elles, ces nébuleuses ont à peine grandi; j'en conclus donc qu'elles

doivent se trouver vertigineusement éloignées.

--Mon Dieu, l'univers est très grand...

Ces mots avaient été prononcés d'une voix qui trahissait un tel

désintéressement de la question que l'ingénieur ne put retenir un éclat

de rire.

--Je ne parle pas des dimensions de l'univers, répliqua-t-il, mais

simplement de l'éloignement d'un monde ou plutôt d'un amas de mondes,

car dans le _Grand Nuage_, Herschell n'a pas compté moins de 284

nébuleuses, 66 groupes d'étoiles, 582 étoiles isolées, de même que dans

le _Petit Nuage_, il a relevé l'existence de 52 nébuleuses, 6 groupes

d'étoiles et 200 étoiles...

--Dieu! que c'est intéressant! balbutia Gontran en étouffant avec peine,

à l'aide de sa main, un formidable bâillement...

Le visage de Séléna s'attrista.

--Mon pauvre Gontran, dit-elle, jamais vous ne vous y ferez...

--Ah! jamais, déclara le jeune homme énergiquement.

--Tu n'as pas besoin de l'affirmer, dit alors Fricoulet, cela se voit:

seulement, permets-moi de te dire--et cela en présence de

mademoiselle--que tu me parais être dans de très mauvaises conditions

pour affronter le mariage...

Séléna protesta.

--Monsieur Fricoulet! s'exclama-t-elle.

--Permettez; ce n'est point à vous que je fais allusion... mais bien à

M. Ossipoff... Vous aurez bien entendu une vie commune et, tous les

soirs, pour remplacer la classique partie de piquet ou de nain jaune,

il faudra que Gontran s'astreigne à jouer aux étoiles avec son

beau-père... Est-ce vrai?

La jeune fille répondit, en souriant, d'un air embarrassé:

--Vous avez peut-être raison... Mais Gontran n'a rien à craindre; je

suis assez forte à ce jeu-là, je me tiendrai derrière lui et je lui

«soufflerai».

--Comme lorsque je récitais mes leçons, au lycée... Ce sera charmant. Il

avait dit cela avec une aigreur assez peu dissimulée pour que Séléna la

remarquât; attristée, elle murmura:

--Hélas!... Gontran... il est encore temps de vous dédire et de renoncer

aux projets que nous avions formés.

Sans répondre directement, M. de Flammermont soupira:

--D'ici que nous atteignions la Terre--si nous devons jamais

l'atteindre--nous avons largement le temps de défaire et de refaire nos

projets.

Par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, toute

émue:

--Gontran... Gontran... le voyez-vous?...

--Quoi?... de quoi parlez-vous? cria le jeune homme, sans bouger de

place et avec un froncement de sourcils de mauvaise humeur.

--Eh! le _Sac-à-charbon_, parbleu!

Gontran regarda tour à tour Fricoulet et Séléna, d'un air effaré,

balbutiant:

--Le _sac-à-charbon_!

--Réponds: «oui... très curieux», lui souffla rapidement à l'oreille

Fricoulet.

Et, docilement, sans comprendre, le jeune homme répondit:

--Oui... très curieux...

Satisfait par ces mots, le vieillard appela:

--Séléna... viens donc un peu...

La jeune fille quitta les deux amis qui l'entendirent gravir les marches

de l'escalier, légère comme un oiseau...

--Et maintenant? interrogea M. de Flammermont...

L'ingénieur s'approcha de la longue-vue braquée devant le hublot de la

machinerie, y colla son oeil, la fit tourner sur son pivot jusqu'au

moment où il dit:

--Viens voir...

Gontran, ayant remplacé son ami, poussa une légère exclamation et ne put

retenir ces mots:

--Voilà qui est bizarre!...

Dans la Voie Lactée, il y avait comme une déchirure que semblait

produire l'absence totale d'astres; alors qu'en certains endroits, il y

en avait un fourmillement qui illuminait l'espace, là, c'était une vaste

solitude, morne, obscure, faisant dans le scintillement merveilleux des

étoiles un trou, noir, profond, par lequel le regard stupéfait pouvait

plonger dans l'infini des cieux, à d'incommensurables distances...

[Illustration: Sac à charbon, 112]

À quelle cause attribuer ces contrées désertes aujourd'hui? Furent-elles

autrefois, comme le sont leurs voisines, fécondes en astres, elles

aussi, et leur solitude présente est-elle imputable à

d'incompréhensibles catastrophes sidérales?

Est-il au contraire indispensable à la pondération de l'univers que des

steppes immenses demeurent désertes au milieu des constellations

précisément les plus peuplées et les plus brillantes?

Dilemme dans lequel l'esprit humain se perd et se perdra probablement

jusqu'à la consommation des siècles.

Et précisément, comme pour former contraste avec ces solitudes, l'oeil

découvrait au milieu d'elles la constellation du _Toucan_, amas de

soleils qui faisaient comme une île de lumière.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 6 / 25 段