--Mais la lueur de Mars, de Vénus, de la Lune même ne scintille pas, et

cependant, pour nous parvenir, elle traverse bien, tout comme celle des

étoiles, la couche atmosphérique terrestre.

--C'est à cela que l'on distingue les planètes, répondit Fricoulet;

maintenant--et, ce disant, il s'approcha de M. de Flammermont, à

l'oreille duquel il parla bas,--si jamais Ossipoff t'interrogeait sur ce

sujet, tu pourrais lui dire que ce sont les étoiles blanches qui

scintillent le plus et les étoiles rouges ou orangées qui scintillent le

moins.

--Les premières, dans le spectre desquelles on retrouve les sept

couleurs du prisme, avec les raies noires caractéristiques de

l'hydrogène; les secondes, dont le spectre est traversé par de larges

bandes nébuleuses obscures formant comme une espèce de colonnade.

Ces mots, c'était Ossipoff qui venait de les prononcer, arrêté sur la

dernière marche de l'escalier d'où il avait entendu la fin seulement de

la phrase de l'ingénieur; persuadé comme il l'était des connaissances

scientifiques de son futur gendre, la pensée toute naturelle qui se

présenta à son esprit fut que Fricoulet répondait à une «colle» que

venait de lui pousser son ami; aussi souriant d'un air sarcastique:

--Savez-vous aussi quel est, en moyenne, le nombre par seconde des

variations de couleurs pour toutes les étoiles observées et ramenées à

une même hauteur de 30 degrés au-dessus de l'horizon?...

Fricoulet cligna malicieusement de l'oeil vers son ami et répliqua avec

une assurance imperturbable:

--Je n'aurai pas grand mérite à vous répondre, mon cher monsieur

Ossipoff, car Gontran vient de m'apprendre la chose à l'instant: ce

nombre est de 86 pour les étoiles blanches et de 56 pour les rouges.

Puis, prenant un air à dessein naïf, pour bien donner le change au

vieillard:

--Chez nous, en France, les paysans prétendent que les fortes

scintillations d'étoiles annoncent la pluie... et généralement, ils ne

se trompent pas.

--Ce qui n'a rien d'étonnant, puisque c'est la présence de l'eau dans

l'atmosphère, en quantité plus ou moins grande, qui exerce l'influence

la plus marquée sur la scintillation...

Cela dit, le visage d'Ossipoff se transforma complètement; une ride

profonde se creusa entre ses sourcils brusquement froncés, ses lèvres se

plissèrent dans une moue soucieuse et, prenant Gontran par le bras:

--Mon cher enfant, dit-il à voix basse et comme honteux, je désirerais

vous entretenir d'un sujet grave...

Le jeune homme coula un regard inquiet vers Fricoulet qui fit avec ses

bras un geste dont la claire signification était «À la grâce de Dieu»

et morne, silencieux, tête basse comme une victime, il suivit le vieux

savant qui montait lentement l'escalier.

[Illustration: 084]

Une fois sur le palier, il ouvrit la porte de sa cabine, s'effaça pour

laisser passer son compagnon, se pencha afin de s'assurer que ni

Fricoulet ni l'Américain ne pouvaient se mettre à l'écoute et, étant

entré à son tour, referma soigneusement la porte derrière lui.

--Sapristi! se disait mentalement M. de Flammermont en regardant à la

dérobée son futur beau-père, sapristi! qu'est-ce qu'il peut bien me

vouloir?

Et son inquiétude était d'autant plus grande qu'ayant fermé

soigneusement la porte, le vieillard était venu se planter devant lui et

l'examinait à travers ses lunettes, d'un air singulier, tout en passant

distraitement sa main sur sa longue barbe blanche; on eût dit qu'il

éprouvait quelque appréhension à parler et qu'avant de s'y résoudre il

voulait tâcher de découvrir par avance comment son interlocuteur allait

prendre la communication qu'il avait à lui faire. Enfin, se décidant, il

toussa à deux ou trois reprises, et posant, dans un geste paternel, sa

main sur le bras du jeune comte:

--Mon cher enfant, balbutia-t-il d'un air embarrassé et d'une voix dans

laquelle il y avait une intonation pleine d'humilité, mon cher enfant,

j'ai un aveu pénible à vous faire.

[Illustration: Il se prit le crâne à deux mains, dans un geste vraiment

désespéré (p. 84). 085]

Pour le coup, Gontran sentit une sueur froide lui perler subitement sur

le front et, tandis que son buste se rejetait en arrière, dans un

mouvement brusque, il s'exclamait avec indignation.

--Encore!

Il pensait que le vieux savant avait cédé à quelque nouvel accès de

folie scientifique, compliquant plus encore qu'elle ne l'était la

situation des voyageurs.

--Mon cher enfant, poursuivit le vieillard sans se troubler, je viens

faire appel à toute votre science et à toute votre mémoire...

Cette fois, Gontran sentit un petit frisson lui courir par tout le

corps, à fleur de peau, les quelques mots d'Ossipoff lui ayant fait

pressentir sur quel terrain allait se trouver placée la conversation.

--Je vous ai prié de monter, expliqua le vieillard, pour une raison que

vous, savant, vous comprendrez; je n'ai pas voulu vous faire part de la

singulière défaillance de cerveau dont je suis en ce moment victime,

devant ce Farenheit et ce Fricoulet qui n'y entendent rien...

--Ah! cependant, protesta Gontran, Fricoulet est un garçon trop modeste

pour n'être pas indulgent.

Ce dernier mot était malheureux; il faillit mettre le feu aux poudres et

les vitres des lunettes d'Ossipoff étincelèrent subitement, tandis que

d'une voix brève, sèche, coupante, il ripostait:

--Je n'ai que faire de l'indulgence de M. Fricoulet.

Gontran demanda:

--D'ailleurs, peu importe: nous sommes seuls... de quoi s'agit-il?

Le vieillard hésita encore; sans doute ce qu'il avait à dire lui

apparaissait-il comme une chose énorme et n'était-il pas certain que sa

confiance fût bien placée. Mais, d'un autre côté, la nécessité

impérieuse le poussant, il se décida en poussant un petit soupir.

--Voyons,... je n'ai pas besoin de vous demander, n'est-ce pas, si vos

calculs sont exacts?

--Quels calculs?...

--Ceux qui vous ont servi à établir la route suivie par l'_Éclair_?

Gontran eut un violent haut-le-corps, tout comme si la seule idée que

l'on pouvait mettre en doute l'authenticité de ses calculs suffît à

l'indigner.

--Plaisantez-vous? se contenta-t-il de répondre avec une dignité

parfaitement simulée.

Ossipoff protesta.

--Ne vous froissez pas, mon cher ami, fit-il, car il était loin de mon

intention de suspecter votre science... mais ce qui arrive est si

extraordinaire, si invraisemblable que lorsque je vous aurai dit... vous

trouverez ma question excusable...

L'inquiétude du jeune homme allait grandissant, car pour qu'un savant de

la force d'Ossipoff ne s'y retrouvât plus, il fallait qu'il s'agît en

effet d'un problème ardu, pour la solution duquel toute sa «roublardise»

serait inutile.

--Parlez, monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix qu'il chercha à affermir,

et si mes modestes lumières peuvent vous être de quelque utilité...

--Donc, vos calculs sont justes, vos observations sont exactes, nous

avons atteint la Voie Lactée et dépassé l'étoile la plus proche de notre

système solaire.

--[Grec: A] (alpha) du Centaure... c'est parfaitement cela.

--À notre droite, se trouve bien l'amas de soleils que les astronomes

terrestres ont relevé dans cette constellation et nous sommes à

proximité de la _Croix-du-Sud_?

Ces derniers mots n'étaient plus aussi assurés que le commencement de la

phrase; mais ils étaient prononcés sur un ton interrogatif qui ne laissa

pas que de rendre le jeune homme quelque peu perplexe...

Néanmoins, comme il lui était impossible de garder le silence, il

répondit de manière énergiquement affirmative.

--C'est parfaitement cela.

Ossipoff poussa un profond soupir comme si un poids énorme lui eût été

enlevé de dessus la poitrine.

--Ah! mon cher enfant, balbutia-t-il, vous ne sauriez croire combien je

suis heureux de vous voir en communion d'idées avec moi sur ce point...

seulement, je vous demanderai de vouloir bien m'expliquer ce phénomène.

Il prit le jeune comte par la main, l'amena près du télescope et, par

une douce pression sur les épaules, le contraignit à s'asseoir devant

l'instrument en disant:

--Regardez.

Totalement ahuri, Gontran appliqua son oeil à l'objectif, regarda, et,

croyant que le vieillard était déconcerté par les colorations étranges

des mondes parsemés dans l'espace, il allait se lancer dans des

variations faites sur les explications que Fricoulet venait de lui

donner à l'instant, touchant les différences de teintes observées dans

le rayonnement des étoiles, lorsque Ossipoff s'exclama:

--Hein!... vous la cherchez!... comme moi; mais vous pouvez bien vous

user les yeux et fouiller les coins et recoins du ciel, vous ne la

trouverez pas...

Gontran, en lui-même, se disait:

--Je donnerais bien des choses pour savoir de quoi il parle.

Mais il avait beau sonder l'infini pour découvrir ce que le vieillard

pouvait bien chercher dans cette fête vénitienne céleste; c'était en

vain.

--Inutile, allez, dit enfin Ossipoff, voici cinq heures que je remue

toutes les constellations... pas plus de _Croix-du-Sud_ que sur ma

main...

--C'est la _Croix-du-Sud_ qu'il veut, pensa le jeune comte; du diable si

je l'aurais jamais trouvée, je ne la connais pas...

Il se redressa et dit du ton le plus naturel du monde:

--Du moment que vous l'avez cherchée, mon cher monsieur Ossipoff, je

m'en rapporte à vous,... et alors?

--Comment! alors?... mais où est la Croix-du-Sud? où est l'amas de

soleils que nous devrions avoir sur notre droite? où est même Alpha?

Il se prit le crâne à deux mains dans un geste véritablement désespéré

et ajouta:

--J'y perds la tête, mon enfant; je ne retrouve plus l'aspect du ciel et

moi qui connaissais, ou, du moins, qui croyais connaître mon univers

céleste sur le bout du doigt, je suis obligé de vous confesser que je

suis semblable à un Kurde où à un Kirghise que l'on transporterait sur

la Perspective Newsky... C'est pourquoi j'ai recours à vous pour

m'assurer que nous sommes bien dans le droit chemin et ensuite pour

m'expliquer par quel phénomène...

Durant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait repris possession de

lui-même; aussi fut-ce avec cette belle assurance dont il avait déjà

donné tant de preuves au cours de cet aventureux voyage qu'il répondit:

--Tranquillisez-vous, mon cher père, nous sommes bien dans la Voie

Lactée, c'est bien à notre droite [Grec: ô] (oméga) du Centaure que

nous devrions voir, comme nous devrions apercevoir encore à notre

arrière [Grec: a] (alpha) de la même constellation.

--Mais la _Croix-du-Sud_, mon pauvre Gontran, la _Croix-du-Sud_?...

--C'est fort simple; il en est d'elle comme des autres; par suite de

notre rapprochement de ces mondes, leur aspect a changé, leur position a

varié au point de vue optique et c'est assurément à la différence

d'angle sous lequel nous les voyons actuellement qu'il faut attribuer la

dislocation de la _Croix-du-Sud_.

Gontran, s'il n'avait aucune connaissance scientifique, était doué, par

compensation, d'une forte dose de logique et de bon sens; c'est

pourquoi, en cette circonstance, comme en bien d'autres d'ailleurs, tout

aussi difficiles, eût-il pu réussir à donner le change au vieillard, si

la Providence, qui veillait sur lui, ne lui eût envoyé son sempiternel

sauveteur juste à temps pour le tirer d'embarras...

Ossipoff en effet ouvrait la bouche pour protester contre l'explication

que venait de lui fournir le jeune homme, explication un peu vague et

qui ne lui paraissait pas--fort justement d'ailleurs--s'appliquer à la

situation, lorsqu'on frappa rudement à la porte et la voix de Fricoulet

retentit:

--Monsieur Ossipoff! cria le jeune homme, c'est à votre tour de prendre

le quart...

Avant que le vieillard eût pu s'y opposer, Gontran avait ouvert et,

suivi de Farenheit, l'ingénieur faisait irruption dans la cabine.

--Pas un mot devant lui, dit rapidement Ossipoff à l'oreille de son

futur gendre.

--Soyez tranquille, répondit Gontran de même.

À son autre oreille, Fricoulet murmurait:

--J'arrive à temps; tu allais dire une énormité qui eût tout brisé.

--Comment sais-tu?

--J'écoutais à la porte... par prudence...

Ossipoff, cependant, les sourcils froncés et la mine renfrognée, dit à

Fricoulet:

--Je vous remercie de votre empressement... mais je désirerais, avant de

descendre à la machinerie, terminer une conversation...

Alors, Gontran, sans lui laisser le temps d'achever, dit à Fricoulet

avec ce sérieux imperturbable qui était sa grande force:

--Nous allons voir si tu te souviens des explications que je t'ai

données hier sur le changement auquel il fallait nous attendre dans

l'aspect du ciel...

Se retenant pour ne pas pouffer de rire, l'ingénieur répondit aussitôt,

du même ton qu'un écolier qui répète une leçon...

--Il y a à ce changement deux raisons: la première est la différence de

distance existant entre les deux points d'observation, c'est-à-dire la

Terre et le wagon dans lequel nous nous trouvons; il y a là une règle

d'optique sous le coup de laquelle tombent les astres; la seconde raison

est due à la rapidité avec laquelle la lumière franchit la distance qui

sépare de la Terre les constellations dans le voisinage desquelles nous

nous trouvons, et entre autres, la Croix-du-Sud.

Ossipoff plissa les paupières, cherchant à deviner où voulait en venir

le jeune ingénieur et murmura d'une voix revêche.

[Illustration: 090]

--Je ne comprends pas...

--Laissez-le achever, dit Gontran avec un sourire rassurant et vous

comprendrez.

--C'est pourtant bien simple: le rayonnement de la Croix-du-Sud met

environ cinq ans à parvenir aux télescopes terrestres; or, étant donné

le mouvement dont sont animées les constellations, il est tout naturel

que nous ne les trouvions plus, étant si près d'elles, à la même place

où elles semblent toujours être aux yeux de nos astronomes.

Le vieux savant se toucha le front de son index osseux.

--C'est, ma foi, juste, murmura-t-il.

Il ajouta avec un sourire de pitié:

--Rien n'était plus simple, cependant, que de songer à cela... mais où

donc avais-je la tête?

Gontran voulut parler; d'un imperceptible battement des paupières,

Fricoulet lui fit signe de le laisser continuer.

--Ce n'est pas tout,... ne m'as-tu pas dit que la précession des

équinoxes était pour quelque chose là-dedans?...

Pour le coup, le jeune diplomate jugea à propos de jouer un peu la

comédie.

--Pour quelque chose! répéta-t-il, eh bien! comme tu y vas!... mais

c'est d'une importance capitale...

Il s'adressa à Ossipoff, en haussant les épaules:

--Ah! ces ignorants! s'écria-t-il; c'est comme M. Farenheit, qui,

l'autre jour, parlait de passer par profits et pertes les secondes qui

servent de mesure pour la parallaxe des étoiles...

--Eh bien! bougonna Farenheit qui, jusqu'alors, n'avait rien dit,

qu'est-ce que c'est que ça, la procession des équinoxes?...

--Précession, monsieur Farenheit, rectifia ironiquement Fricoulet: c'est

le nom que l'on donne à l'oscillation et au balancement de la Terre sur

son axe... balancement qui fait que le pôle du monde se déplace

lentement parmi les constellations.

Ossipoff, qui écoutait depuis quelques secondes, en donnant de visibles

signes d'impatience, s'écria:

--Se déplace!... se déplace!... c'est bien la peine d'en parler... un

cercle de 23 degrés de rayon, qui ne demande pas moins de 25,765 années

pour être parcouru entièrement, est-ce que c'est appréciable?

Fricoulet, piqué au vif, riposta:

--Comment!... si c'est appréciable!... mais tellement qu'il y a 14,000

ans, Véga était l'étoile polaire des terriens et que dans 12,000 ans,

elle le redeviendra également.

--Ce sont les cartes célestes de l'époque qui nous l'apprennent!

s'exclama narquoisement l'Américain.

--Non, monsieur Farenheit, mais ma simple jugeote, de même que ma

jugeote, ou plutôt celle de mon ami Gontran, me permet de vous donner

un aperçu de ce qu'était l'aspect du ciel il y a soixante-quatre

siècles, c'est-à-dire au temps des Pharaons et des premières

civilisations chinoises; presque toutes les constellations du ciel

austral étaient visibles de l'hémisphère boréal, à la latitude de Paris:

le Centaure, la Croix-du-Sud, Canopus, Achernar, l'Autel, l'Indien,

tandis que Sirius, Orion, l'Éridan demeuraient invisibles, cachées sous

la Terre... cherchez un peu maintenant les constellations australes!...

disparues! évanouies!... sous l'horizon, tandis que nous voyons

parfaitement le Grand-Chien, l'Éridan, Rigel et autres.

Farenheit se croisa les bras et s'écria:

--Alors, qu'aviez-vous donc à protester si énergiquement, tout à l'heure

encore, lorsque M. de Flammermont vous déclarait que l'astronomie était

la dernière des sciences...

--Gontran! s'exclama Ossipoff suffoqué...

Il répéta, sur un ton qui trahissait une profonde, une sincère douleur:

--Oh! Gontran...

Fricoulet protesta.

--Mais, vous avez mal compris, monsieur Farenheit.

--M. de Flammermont n'a pas dit cela? cria l'Américain, hors de lui,

croyant voir un démenti dans ces paroles.

--Il a dit cela, mais ne l'a point dit avec le sens que lui donne M.

Ossipoff; dans sa pensée, l'astronomie est assurément la première des

sciences, au point de vue intérêt,--puisqu'il y a consacré sa vie--mais

il estime, chacun a le droit d'avoir son opinion, n'est-ce pas? que

c'est aussi la dernière, au point de vue des résultats qu'elle donne...

Littéralement ahuri, le vieux savant écoutait, sans bien comprendre,

tandis que l'ingénieur clignait malicieusement de l'oeil vers son ami,

d'un air qui voulait dire: «À toi, maintenant... et hardiment».

Gontran comprit et, avec une mauvaise humeur parfaitement jouée:

--Franchement, mon cher père, me nierez-vous que ce qui vous arrive ne

soit une preuve de plus à l'appui de mon raisonnement?... Comment! vous

voilà, vous, un des princes de l'astronomie moderne, dont la vie, tout

entière, sans un instant d'interruption, a été consacrée à l'étude des

astres, vous voilà arrivé pour ainsi dire aux confins de la vie, et tout

aussi embarrassé, en ce moment, qu'un enfant, qui n'aurait approché son

oeil d'un télescope!...

Une furtive rougeur empourpra le visage d'Ossipoff qui balbutia:

[Illustration: En même temps, elle lui quittait le bras et agitant des

étoffes... (p. 94). 093]

--Gontran... vous m'aviez promis...

[Illustration: 094]

--Bast! riposta le jeune homme, en haussant les épaules, étant donné ce

que vient de vous répondre Fricoulet, ne pensez-vous pas qu'il sache

aussi bien que vous et moi l'impossibilité matérielle dans laquelle vous

vous trouvez de reconnaître l'état du ciel!... en dehors du mouvement

propre aux astres qui les déplace, en dehors du balancement de la Terre

sur son axe, qui vous dit que la Croix-du-Sud ou du moins les mondes qui

la composent ne sont pas allés, depuis longtemps, rejoindre les vieilles

lunes...

--Oh! s'exclama Ossipoff, estomaqué par une théorie si audacieuse; il y

a trois ans encore, je l'apercevais de l'observatoire de Pulkowa.....

--Êtes-vous bien sûr que vous ne voyiez pas seulement un rayon de

lumière, en route depuis cinq ans, le dernier éclat peut-être de cette

constellation à son agonie...

Ossipoff courba la tête et demeura silencieux dans une posture

méditative.

Mais cette méditation, Farenheit ne fut pas long à l'interrompre par un

juron lancé d'une voix tonitruante.

--Ce que je vois de plus clair, là-dedans, clama-t-il, c'est que nous

sommes bel et bien égarés à des milliards de lieues de notre patrie et

que notre retour chez nous devient de plus en plus problématique.

--Eh! riposta le vieillard, chez vous! chez vous!... Vous n'avez que ces

mots-là à la bouche... Franchement, tous nos voyages ne vous ont-ils pas

donné le goût...

--De mon foyer! interrompit l'Américain... Oh! parfaitement si, plus que

jamais.

--D'ailleurs, mon cher monsieur Ossipoff, dit à son tour d'une voix

ferme M. de Flammermont, notre retour sur terre n'est plus en question:

ce point a été tranché depuis longtemps et nous ne saurions admettre

aucune nouvelle discussion à ce sujet.

--Alors, pourquoi sir Farenheit y revient-il? bougonna le savant.

--Pourquoi... pourquoi!... s'écria l'Américain, parce que plus nous

allons et moins vous me semblez d'accord et que je me demande si en nous

enfonçant davantage encore à chaque seconde dans l'infini...

--Nous nous rapprochons de la cinquième avenue?... dit Fricoulet en

riant, rassurez-vous, mon cher Farenheit, car c'est le seul moyen pour

nous de revenir à notre point de départ. Quant à être perdus, ainsi que

vous le dites, crainte vaine: bien que les constellations aient disparu,

le calcul permet très bien de retrouver la position qu'elles occupaient

dans le ciel... Mais parle donc, Gontran, tu restes là, muet, comme si

tu te faisais un malin plaisir d'augmenter l'angoisse de ce cher ami!...

Répète-lui donc ce que tu me disais il n'y a qu'un instant... Nous

sommes en pleine _Croix-du-Sud_.

Ossipoff, sans remarquer l'air ahuri de Gontran, releva la tête et

regarda Fricoulet, tandis que Farenheit incrédule, s'approchait du

télescope, disant:

--En ce cas, montrez-moi les quatre étoiles qui la composent.

Le vieux savant s'esclaffa et d'un ton plein de pitié:

--Quatre étoiles!--Mais il y en a plus de quatre cents visibles du lieu

de l'espace où nous nous trouvons... Et puis, de la terre, on a constaté

que ce n'étaient pas quatre, mais huit étoiles qui forment la Croix,

quatre de première grandeur et quatre autres un peu moins brillantes.

--Sans compter, ajouta Fricoulet, que certaines, telle que [Grec: ch]

et [Grec: th] 2, peuvent être dédoublées...

--Comment savez-vous ça? interrogea Ossipoff.

--Voici mon _vade-mecum_ scientifique, dit l'ingénieur avec un

imperturbable aplomb, en montrant Flammermont.

Il ajouta, en paraissant interroger son ami du regard, pour bien assurer

sa mémoire, en apparence défaillante:

--Je sais même que, sur ces huit étoiles, il y en a deux d'un rouge

rubis éclatant, une bleu marine, deux vert émeraude et trois d'un vert

pâle... Est-ce bien ça, Gontran?

Le jeune comte inclina la tête, murmurant:

--Tu es un merveilleux élève...

Attendri, Ossipoff saisit les mains de son futur gendre.

--Ah! mon cher enfant, s'écria-t-il, quelle gloire vous attend à votre

retour sur la terre! et combien je remercie la Providence de m'avoir

donné, pour achever et poursuivre mes travaux, un collaborateur tel que

vous!

Gontran esquissa une grimace qui aurait pu prouver au savant, s'il

l'avait aperçue, que la joie du jeune homme n'était pas égale à la

sienne.

C'était le tour d'Ossipoff de prendre le quart, et Fricoulet, à qui

était dévolue plus particulièrement la délimitation du temps, ayant

déclaré que, sur terre, il devait être dix heures du soir, chacun

rejoignit son hamac où il ne tarda pas à s'endormir.

À peine le sommeil s'était-il emparé de lui, que Gontran devint la proie

d'un cauchemar qui ne le lâcha pas de la nuit et ne prit fin que lorsque

la main de Fricoulet, qui le secouait assez rudement, l'éveilla: sous

l'impression des explications scientifiques fournies par Fricoulet sur

les différentes colorations des mondes inconnus au travers desquels

l'_Éclair_ les emportait, il rêva qu'il était de retour sur la terre.

Mais, durant son absence, une révolution inexplicable s'était faite dans

les conditions d'éclairage de sa planète natale: les rayons du soleil,

au lieu d'être blancs, étaient devenus subitement bleus, et cette

transformation de lumière produisait des effets aussi stupéfiants que

terrifiants, les choses et les êtres changeaient d'aspects et la vie

quotidienne se trouvait, de ce fait, complètement bouleversée.

Puis, brusquement, aux rayons de ce soleil bleu venaient se mêler ceux

d'un soleil écarlate, subitement monté au-dessus de l'horizon et ces

deux soleils s'augmentaient bientôt d'un troisième, puis d'un quatrième,

qui ajoutaient chacun une tonalité différente à celles des précédents.

[Illustration: 097]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 5 / 25 段