Gontran hocha comiquement la tête vers le vieux savant.

--En ce cas, Ossipoff doit être à la joie de son âme! murmura-t-il.

Il se tut; le vieillard, dont les lèvres s'agitaient muettement,

commençait à parler, comme en extase.

--Oui... oui... Flammarion avait raison, lorsque, de la Terre, d'après

la netteté de ces petits points lumineux et de l'étendue considérable de

cet amas entièrement résoluble en étoiles, il concluait que c'est là un

des univers célestes les plus proches de nous... Oh! merveille!... Oh!

spectacle vraiment sublime! et que Dieu est bon de m'avoir laissé vivre

assez pour l'admirer dans ce qu'il a fait de plus merveilleux.

Farenheit grommela entre ses dents.

--Cela dépend de la manière d'envisager les choses; Dieu eût été bien

meilleur, s'il m'eût permis d'admirer la 5e avenue...

--Et moi la mairie du huitième, murmura M. de Flammermont.

Séléna prit la main du jeune homme entre les siennes et dit d'une voix

douce en lui montrant le vieillard dans un geste attendri.

--Ah! Gontran... il est si heureux!...

--Seulement, vous oubliez, mademoiselle, objecta Fricoulet, que son

bonheur est fait du malheur des autres;... mais le fait est qu'il paraît

être au comble du bonheur...

Ossipoff, soulevé sur son siège, les mains crispées sur le télescope

contre lequel il s'écrasait le visage, le corps agité d'un tremblement

convulsif, semblait vouloir prendre son élan pour se jeter dans

l'espace, attiré qu'il était par la splendeur du spectacle qui s'offrait

à lui.

Mais, tout à coup, on l'entendit se demander à mi-voix.

--Est-ce nous qui marchons?... sont-ce ces mondes qui marchent?... ou

obéissent-ils, comme nous, à un mouvement de translation générale?...

--Que dit-il? chuchota Gontran à Fricoulet...

Celui-ci sourit et, faisant à son ami signe de le suivre, sortit de la

cabine sur la pointe des pieds.

--Étant donné la manie féroce qu'a Ossipoff de t'interroger à tout bout

de champ, expliqua l'ingénieur quand ils furent seuls dans la

machinerie, évite autant que possible de te tenir à portée quand tu n'y

es pas tout à fait obligé... C'est de la prudence élémentaire... surtout

lorsque tu risques d'être entraîné sur un terrain que tu ne connais

pas...

--Mais,... que voulait-il dire? demanda à nouveau M. de Flammermont.

--Oh! c'est très simple, mais encore faut-il être au courant: les

étoiles, dans quelque partie du ciel que ce soit, paraissent, à première

vue, se mouvoir dans toutes les directions et avec toutes vitesses

possibles; cependant, une étude attentive a fait constater que tous ces

mouvements, d'apparence si divers, sont soumis à une loi... et cette

loi, c'est notre Soleil à nous qui la régit.

--Pas très clair,... murmura laconiquement le jeune comte.

--Mais si, très clair: n'as-tu jamais, étant en wagon, mis ton nez à la

portière.

--Cette question!

--Alors, tu as dû remarquer qu'en regardant les poteaux télégraphiques

posés le long de la voie, ces poteaux semblent accourir au devant du

train avec une vitesse d'autant plus grande que le train est plus

rapide!

--Parfaitement juste.

--Eh bien! il en est de même--prétendent certains astronomes--pour le

mouvement dont paraissent animées les étoiles: notre système solaire est

emporté à travers l'infini suivant une ligne déterminée et avec une

vitesse que l'on est parvenu à établir; or, les mondes stellaires vers

lesquels court notre Soleil, semblent, au contraire, se précipiter au

devant de lui, s'écartant les uns des autres au fur et a mesure qu'il

avance, tandis que le phénomène contraire se produit pour ceux qu'il a

dépassés: de là, cette sorte de courant qui semble emporter les étoiles,

du point d'arrivée vers le point de départ du Soleil... As-tu compris,

maintenant?

[Illustration: 068]

--C'est fort simple.

--Seulement, cette théorie de l'apparence de mouvement des étoiles n'est

pas admise par tout le monde et a même soulevé des discussions

passionnées: or... d'après les quelques paroles qu'a prononcées Ossipoff

tout à l'heure, je vois qu'il n'a pas d'idées bien arrêtées là-dessus...

Il y eut un silence au bout duquel l'ingénieur ajouta:

--Tu pourrais, je pense, aller proposer à Ossipoff de te céder le

quart!...

--C'est au tour de Farenheit de marcher, riposta Gontran avec un

bâillement sonore, vainement dissimulé derrière sa main.

[Illustration: Tous trois se jetèrent sur le malheureux qu'ils

réussirent à ligoter et à maintenir immobile sur un siège (p. 67)., 069]

Comme il achevait ces mots, un bruit de pas légers se fit entendre

dans l'escalier et presque aussitôt le gracieux visage de Séléna apparut

dans l'encadrement de la porte.

--Mon père s'est endormi, monsieur Fricoulet, dit-elle tout bas; et je

venais vous prévenir que M. Farenheit a dit qu'il prenait le quart...

--À merveille; au surplus, pour ce qu'il y a à faire, il pourrait dormir

lui aussi; la vitesse qui nous emporte rend inutile toute manoeuvre...

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que tout le monde, à bord, était

plongé dans un profond sommeil, sauf l'Américain dont les lourdes bottes

martelaient en cadence le plancher de lithium...

Combien de temps dormirent-ils ainsi?

Soudain, un effroyable cri, les éveillant en sursaut, fit accourir en

même temps dans la cabine d'Ossipoff, Fricoulet, Gontran et Séléna: un

spectacle terrifiant les attendait.

À travers la cabine qu'incendiait une intense lumière entrant par les

hublots et formée de toutes les couleurs du prisme, Farenheit errait

comme un fou, le visage dans ses mains crispées, courant, sautant, se

heurtant rudement aux cloisons contre lesquelles il venait donner tête

baissée, tandis qu'Ossipoff, accroché aux pans de son habit, tentait

vainement de l'arrêter.

Et il poussait de véritables hurlements, ainsi qu'en eût poussés une

bête blessée, secouant la tête, comme s'il n'entendait pas les

objurgations du vieux savant qu'il entraînait à sa suite, sans même

s'apercevoir de son poids.

--Qu'y a-t-il donc... monsieur Ossipoff? interrogea Fricoulet, immobile

sur le seuil.

--Le sais-je?... je m'étais assoupi, les yeux fatigués par l'étincelante

clarté qui venait de l'espace, lorsque tout à coup des cris m'ont

éveillé en sursaut... Je n'en sais pas davantage...

--C'est peut-être un nouvel accès de folie... murmura Séléna apitoyée.

--Il faudrait l'enfermer de nouveau dans sa cabine... proposa Gontran...

Mais il sembla que ces mots portassent à son comble la surexcitation de

l'Américain: ses cris devinrent plus aigus, ses gestes plus désordonnés

et il balbutia ces mots:

--Mes yeux!... mes yeux!... aveugle!...

Ce fut pour Fricoulet comme un trait de lumière.

--Ah! le malheureux! s'écria-t-il... vite... vite... Gontran! bouche

les hublots... et vous, monsieur Ossipoff, gardez-vous d'approcher du

télescope...

Prestement, avec l'aide de Séléna, Gontran avait aveuglé les hublots

avec tout ce qui lui était tombé sous la main: couvertures, coussins,

tapis et, tout de suite, dans l'obscurité relative qui régnait

maintenant, les voyageurs s'étaient sentis soulagés.

[Illustration: 071]

--Mon cher monsieur Farenheit, dit alors l'ingénieur d'une voix ferme,

en s'avançant vers le forcené, voulez-vous me laisser regarder vos

yeux...

En parlant, il étendait les bras pour arrêter l'Américain au passage;

mais l'autre bondit à l'extrémité de la pièce, continuant de pousser des

cris effroyables. Alors, l'ingénieur fit signe à Gontran, à Ossipoff et,

à un muet signal, tous les trois se jetèrent sur le malheureux qu'ils

réussirent à ligoter et à maintenir immobile sur un siège.

--Tenez-lui les mains, ferme, derrière le dos, ordonna Fricoulet à

Ossipoff, et toi, Gontran, empêche-le de bouger la tête.

Pendant que le vieillard empoignait les bras de l'Américain, le second

lui saisissait la tête et Fricoulet, pinçant habilement entre ses doigts

les paupières supérieure et inférieure de l'oeil, les écartait, mettant

largement l'oeil à découvert.

--Ah! le pauvre diable! murmura-t-il, tandis que ses sourcils se

contractaient d'un air de mauvaise humeur...

Et, répondant aux regards interrogateurs que ses compagnons attachaient

sur lui:

--La rétine est bien malade, fit-il.

--Mais la raison?

--Ce maudit télescope, parbleu!... étant de quart, pour se désennuyer un

peu, M. Farenheit aura voulu regarder Alpha du Centaure et la chaleur,

concentrée au foyer de l'oculaire, lui aura cuit la rétine... Est-ce

bien cela?...

L'Américain poussa un soupir formidable.

--Hélas!... oui, gémit-il... et alors, je suis aveugle?...

--Espérons que non... Comme vous y allez!... peut-être l'autre oeil

a-t-il moins de bobo que celui-ci...

--Mais celui-là?... celui-là?... cria Farenheit tout secoué de rage, à

la pensée que son oeil était perdu...

Fricoulet frappa du pied avec impatience.

--Tenez-vous donc en paix, morbleu! Je ne peux rien dire pour

l'instant;... voyons l'autre...

Il saisit les paupières de l'oeil gauche, les écarta, et, durant quelques

secondes, examina attentivement la rétine; alors, son visage s'éclaira

et il murmura d'un ton de véritable soulagement.

--Avec des soins, nous sauverons celui-là...

--Mais l'autre? persista à demander l'Américain.

--Je n'en sais rien... en tout cas, quoi qu'il arrive, vous pourrez vous

estimer heureux de n'être que borgne... alors que vous aviez toutes les

chances d'être aveugle...

Et Farenheit, sursautant violemment, se débarrassa d'un coup d'épaules

de ceux qui le tenaient.

--Mademoiselle Séléna, dit alors l'ingénieur à la fille d'Ossipoff,

voudriez-vous bien m'apporter sans tarder ma boîte à pharmacie.

Ces mots eurent pour résultat de mettre de nouveau l'Américain en

fureur, tandis qu'Ossipoff, soucieux depuis quelques instants, demandait

tout bas au jeune ingénieur.

--Mais, dans ces conditions, l'usage du télescope est impossible.

--Dame! répliqua l'autre en riant, il va falloir vous priver, jusqu'à

nouvel ordre, de vos chères études!

Le vieillard poussa un gémissement douloureux auquel Fricoulet répondit

par un ricanement moqueur et, frappant de la main sur l'épaule du

savant:

--Allons, rassurez-vous... on va l'arranger, ce cher télescope; mais je

vous donne ma parole que, s'il ne nous était indispensable pour assurer

notre route, je le laisserais chômer un peu.

--Vrai! vrai!... mais comment allez-vous vous y prendre?

--Parbleu! est-ce que les verres fumés sont faits pour les chiens?

[Illustration: 073]

Tout en parlant, l'universel Fricoulet étendait une mixture rapidement

composée sur un foulard dont il recouvrait les yeux de l'Américain

grognant et jurant.

--Ah! le beau spectacle! s'écria tout à coup Gontran qui venait de

soulever la couverture qui masquait l'un des hublots.

Une lumière vertigineusement intense diaprait l'espace et il semblait

que l'_Éclair_ volât dans une poussière de feu.

CHAPITRE III

AU PÔLE AUSTRAL DU MONDE

[Illustration: 074]

C'est égal, et tu diras ce que tu voudras, mais je commence à en avoir

par-dessus la tête, de l'astronomie.

Un silence se fit, coupé seulement par un petit ricanement moqueur de

Fricoulet, et Gontran ajouta:

--Si je connaissais celui qui, le premier, a eu l'idée de cette maudite

science, je vouerais son nom à l'exécration...

--... Des générations à venir?

--Des générations d'amoureux, seulement... mais _in secula seculorum_...

Cela avait été dit avec une conviction tellement profonde et en même

temps sur un ton si visiblement navré, que l'ingénieur ne put faire

autrement que de donner un libre cours à son hilarité.

--Tu avoueras cependant, dit-il quand ses éclats de rire lui permirent

de formuler sa pensée, que vous autres amoureux vous vous trouveriez

singulièrement gênés si personne avant vous n'avait songé à examiner le

Ciel! Que deviendrait alors tout ce vocabulaire qui vous est propre et

dans lequel il n'est question que du rayonnement des cieux, du

scintillement des étoiles, de la clarté lunaire, etc., etc., bref, de

tout ce tas de fariboles niaises au moyen desquelles vous hypnotisez

celle à laquelle vous vous adressez...

À cet argument, le diplomate répondit par un simple haussement

d'épaules, tandis que Farenheit, qui paraissait somnoler dans un coin,

s'exclamait:

--Vous me permettrez cependant de vous dire, mon cher monsieur

Fricoulet, que les amoureux ont existé depuis la création du monde...

--Ou à peu près, dit l'ingénieur, car vous me concéderez également que,

pour qu'Adam fût amoureux, il était au moins indispensable que Mme

Ève fût créée.

L'Américain répliqua à cette plaisanterie par un indistinct

grognement,--car il n'aimait pas beaucoup la contradiction--et

poursuivit:

--Or, quand Dieu a créé l'homme, je n'ai pas entendu parler qu'il eût

créé en même temps, pour son amusement, les télescopes, les méridiennes,

les équatoriaux, bref, toute cette quincaillerie qui fait la plus grande

joie de M. Ossipoff.

Et le buste légèrement penché en avant, les deux poings fermés sur les

genoux, l'Américain attachait, d'un air victorieux, son oeil sur

l'ingénieur, attendant, dans une pose de défi, la réponse qu'il allait

lui faire; nous disons son oeil et non ses yeux, car Fricoulet n'avait

pas encore voulu l'autoriser à retirer le bandeau qui lui coupait

diagonalement la figure, depuis l'accident qui lui était survenu.

--Parbleu! riposta Fricoulet, je n'ai point la prétention de soutenir

que l'invention de l'astronomie remonte à Adam et Ève; au surplus, on

pourrait soutenir qu'à cette époque--c'est-à-dire avant que le serpent

n'eût invité Ève à croquer la pomme--le séjour terrestre était si

délicieux que les pensées de nos premiers parents n'avaient nul besoin

de s'élever au-dessus de la cime des arbres du Paradis.

Gontran se prit à ricaner:

--Penserais-tu me faire croire qu'Adam n'inventa l'astronomie que pour

se distraire des infortunes dont il se trouva soudainement accablé?...

--Comme les journaux du temps n'en parlent pas, fit l'ingénieur, tu me

permettras de demeurer aussi muet qu'eux sur ce sujet. Seulement, ce qui

est prouvé, c'est que l'astronomie est certainement la science la plus

ancienne qui soit...

--Ce ne sont pas ses chevrons qui la rendent plus intéressante! maugréa

Gontran. Farenheit sursauta.

--Alors, interrogea-t-il tout surpris, pourquoi vous y être adonné?

--Comment! pourquoi?... mais parce que...

Le jeune homme s'arrêta net, voyant les regards singuliers que

l'ingénieur attachait sur lui, et une seconde de réflexion lui montra la

bêtise qu'il allait commettre en révélant à Farenheit le secret de la

comédie que l'amour lui faisait jouer depuis si longtemps.

Il répondit d'un ton pénétré:

--Parce que j'étais irrésistiblement entraîné vers elle.

--À la bonne heure, fit Farenheit; car, que moi je parle de la sorte,

cela se comprend, je suis marchand de suif et il n'y a rien dans les

astres qui me puisse attirer...

--Rien... rien, ricana Fricoulet... eh bien! alors, qu'alliez-vous faire

dans la Lune?

À cette question qui lui rappelait l'origine de toutes ses mésaventures,

l'Américain se dressa tout debout et, le visage subitement congestionné,

lança subitement son poing dans l'espace:

--_By God!_... vous me demandez ça!... Mais c'est Sharp... ce coquin de

Sharp qui m'a fourré dedans... Ah! les diamants de la Lune!... la bonne

plaisanterie... et l'on prétend que nous sommes des gens pratiques!...

Mais ce Russe!... ce Russe de malheur...

--Permettez, Sharp n'est pas un véritable Russe; c'est un métis chez

lequel l'élément allemand domine...

Ayant dit, Fricoulet, dont la langue bien pendue ne pouvait demeurer en

repos, poursuivit en s'adressant à Gontran:

--Savais-tu que les Aryas pasteurs passaient les nuits à contempler les

astres; que les Chinois et, après eux, les Égyptiens des premières

dynasties ont laissé l'inscription d'un grand nombre d'observations

astronomiques de haute valeur?

--J'ignorais...

--Progressivement, de siècle en siècle, la science de l'univers s'est

perfectionnée avec l'amélioration des appareils d'optique...

Farenheit poussa un gros rire.

[Illustration: Avant peu la carte photographique de toutes les étoiles,

obtenue par voie directe, donnera la position exacte des astres (p. 75).

077]

--Et puis, interrogea-t-il, quelle est la conséquence pratique de tout

cela? Vous nous dites que des générations d'yeux, depuis des milliers

d'années, se sont usées contre les oculaires des télescopes... la belle

avance...

L'ingénieur pinça les lèvres, tandis qu'une flamme courte s'allumait

dans ses prunelles pleines de malice.

[Illustration: 078]

--Dites donc, mon cher monsieur Farenheit, demanda-t-il d'un ton

narquois, est-ce que vous aimez le café?...

À cette question, l'Américain fit un brusque soubresaut, et, après avoir

passé sur ses lèvres une langue gourmande, il répondit:

--En auriez-vous, par hasard, une tasse à m'offrir?... non, n'est-ce

pas; alors, qu'a de commun le moka avec les étoiles?

Un fin sourire égaya le visage de Fricoulet.

--Ce qu'il y a de commun! s'exclama-t-il; écoutez-moi et vous verrez si,

en l'absence de la science astronomique, nous pourrions, nous autres

habitants de l'Ancien Continent, boire du café: n'est-ce pas de la

connaissance exacte des mouvements des astres que l'on est arrivé à

déduire la division du temps, l'estimation de la durée, l'établissement

des longitudes et leur calcul en pleine mer; supprimez tout cela et

dites-moi un peu dans quelles conditions pourraient s'effectuer les

voyages au long cours?... Or, sans les traversées auxquelles

l'astronomie assure une sécurité relative, comment s'effectuerait

l'importation, dans nos pays où ils ne pourraient arriver à maturité,

des produits des régions équatoriales?

Il termina triomphalement par la formule classique:

--C. Q. F. D.

--Pardon, dit en riant M. de Flammermont, «ce qu'il fallait démontrer»,

ce n'est pas que la science astronomique est favorable aux importantes

affaires qui se traitent au Havre, sur les «Rio» ou les «Martinique»,

mais bien favorable à elle-même.

Fricoulet arrondit ses yeux.

--À elle-même? répéta-t-il interrogativement.

--J'entends par là que plus on avance dans la science astronomique et

moins on est avancé... C'est la science caméléonesque par excellence,

qui défait le lendemain ce qui était fait la veille, vous empêche de

rien reconnaître dans les travaux de vos devanciers, ou si peu que, ma

foi, ce n'est pas la peine d'en parler, et j'avoue très franchement

qu'il faut à messieurs les astronomes une foi joliment enracinée, pour

qu'ils continuent à travailler dans de semblables conditions...

--Comprends pas.

--C'est facile, cependant, riposta Gontran; prenons, si tu veux, M.

Ossipoff; voilà un homme qui s'est usé, on peut le dire, dans la

recherche d'Hypérion,--la planète n'existe pas, je le sais, mais

supposons qu'elle existe,--il lui assigne une place dans le ciel, fait

le tracé de son orbite, établit les lois de sa rotation, pose son poids,

son volume, sa densité... Ossipoff est un grand homme, et crac! voilà

que, dans cent ans, dans deux cents ans d'ici, les astronomes cherchent

Hypérion... disparu, Hypérion... ou bien changé de place... changé

d'orbite... de poids... de densité, etc... Voilà Ossipoff traité

d'halluciné, à moins qu'on ne le traite d'âne, tout simplement...

Le jeune homme se tourna vers Farenheit.

--Est-ce vrai? est-ce juste? interrogea-t-il.

--Je n'y entends rien, répondit l'Américain imperturbablement; mais cela

me paraît fort logique...

Fricoulet haussa les épaules.

--Et moi, dit-il, je t'affirme que le Ciel est tout aussi connu, mieux

connu même que la Terre tout entière: des cartes très précises ont été

dressées de toutes ses parties par de nombreux astronomes, et, avant

peu, la carte photographique de toutes les étoiles, obtenue par voie

directe, donnera la position exacte des astres que les astronomes, pour

faciliter les recherches, ont associés en constellations...

Cette conversation se tenait dans la machinerie où Gontran terminait son

«quart», ayant pour compagnons de veille Fricoulet, intéressé malgré lui

par l'étrangeté de ce désert intersidéral dans lequel flottait le wagon,

et Farenheit qui, surexcité par cette pensée que l'on tournait le dos à

la Terre, au lieu d'avoir le cap dessus, ne pouvait dormir...

[Illustration: 080]

Ossipoff, lui, enfermé dans sa cabine, prenait un repos bien gagné par

près de trente heures de veille consécutives, et Séléna mettait au net,

suivant sa coutume, les notes prises par le savant, au cours de ses

observations.

Fricoulet venait de prononcer les paroles rapportées plus haut, lorsque

l'Américain, qui regardait distraitement par l'un des hublots, auprès

duquel il était assis, hublot passé au noir de fumée, par précaution,

s'écria sur un ton admiratif:

--Voilà qui est véritablement superbe!... Venez donc voir, monsieur de

Flammermont...

Gontran, blasé depuis longtemps sur toutes les surprises que lui

réservait l'immensité céleste, rejoignit nonchalamment Farenheit et

colla son visage à côté de celui de l'Américain, trop intéressé pour lui

céder sa place et, malgré son scepticisme, le jeune homme ne put

s'empêcher de s'écrier lui aussi:

--Épatant!...

C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à la vue des voyageurs

tenait de l'enchantement, de la féerie: la profondeur noire de l'infini

était toute constellée d'astres aux multicolores reflets: ici, c'étaient

des globes entièrement blancs qui rayonnaient dans l'espace des teintes

laiteuses d'une délicatesse de ton extraordinaire; là, des mondes

mystérieux éclairaient d'une lueur passant par toutes les gammes du

rouge, depuis l'écarlate violent jusqu'au jaune orangé le plus fin, les

profondeurs de l'infini; un peu plus loin, c'était un assemblage

d'étoiles aux différents reflets qui semblaient les couleurs d'une

extraordinaire palette.

[Illustration: 081]

Quelques-uns de ces mondes apparaissaient, estompés d'une brume

lumineuse, ainsi que des lanternes vénitiennes dont la flamme, vers la

fin des fêtes qu'elles ont illuminées, vacille, prête à s'éteindre; un

grand nombre, au contraire, envoyaient dans l'espace des rayons aussi

crus, aussi ardents que la plus lumineuse des lampes électriques, et

tous ces rayons se croisant, se confondant, finissaient par former

autour du wagon de lithium une atmosphère si étrangement multicolore que

les yeux des Terriens, tout surpris, ne pouvaient arriver à en

comprendre la composition.

--Sapristi! murmura Gontran, si les organisateurs de la Fête des Fleurs,

qui se tient annuellement au Bois-de-Boulogne, pouvaient voir ça, ils

donneraient leur démission, à moins qu'ils ne meurent de honte.

Et Farenheit, de son côté, d'ajouter:

--L'Electric-Club a donné, depuis sa fondation, bien des raoûts et bien

des redoutes qui eussent surpris les gens du vieux Continent; mais voilà

qui dépasse de beaucoup notre luxe de mise en scène...

Puis, au bout d'un moment employé à contempler ce merveilleux spectacle,

l'Américain demanda:

--Tout cela, ce sont des étoiles?

--Assurément, répondit Fricoulet; que trouvez-vous de surprenant à cela?

--Ceci, tout simplement, c'est que je croyais les étoiles animées d'un

scintillement continu, tandis que toutes les lueurs que nous voyons en

ce moment sont fixes...

--Il en était de même lorsque nous les examinions de Mars, ajouta

Gontran.

Il dit presque aussitôt, d'un ton dégagé:

--Illusion d'optique, sans doute...

--Comment! sans doute, se récria Fricoulet; c'est certainement qu'il

faut dire... et savez-vous à quoi est due cette illusion d'optique? tout

simplement à l'épaisseur de la couche atmosphérique terrestre qui

produit le phénomène de la scintillation des astres... Ici, nous

flottons dans le vide et la lueur des étoiles nous apparaît telle

qu'elle est réellement, c'est-à-dire fixe ou à peu près...

Gontran, qui écoutait distraitement son ami, ayant toute son attention

attirée vers le spectacle merveilleux de l'infini, objecta:

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 4 / 25 段