Assesseur: Henri Girbel, le jeune éditeur très moderne. M. Girbel a
épousé la sœur de M. Tury-Bargès. Il bénéficie moralement de la
situation honorifique de son beau-frère. Il est tout naturel qu’il
s’emploie à la consolider.
Ce souci de la situation est une haute vertu bourgeoise, la principale,
l’essentielle. Elle est pratiquée, proclamons-le, par les générations
nouvelles, aussi parfaitement qu’elle l’était jadis. En honneur dans
chaque famille, elle sauvegarde magnifiquement la tenue et la dignité
générales de la société.
M. Tury-Bargès est long et blond. M. Girbel est petit et brun. Ils sont
de même race. Tous deux pensent bien et juste. Ils ont le sens des
réalités, c’est-à-dire la crainte saine du changement. Ils adopteraient
volontiers la maxime: «On sait ce que l’on quitte: on ne sait pas ce que
l’on prend.» Étant donné surtout que ce qu’ils quitteraient constitue
déjà un lot des plus satisfaisants.
Ils ont en somme des opinions inattaquables. Il existe malheureusement
beaucoup de gens moins fortunés dont l’opinion, tout à fait contraire,
se trouve également au-dessus de la discussion. D’un côté et de l’autre
de la barricade, il se forme constamment des écrivains et des penseurs
dont la fonction est d’habiller de justifications élevées l’un et
l’autre point de vue. Car il sied que, dans une société civilisée, les
intérêts opposés, quand ils s’affrontent, ne combattent pas complètement
nus.
--Monsieur Langrevin n’est pas là? a demandé M. Tury-Bargès au garçon de
bureau.
--Il a dit qu’il ne serait pas long à rentrer.
--Notre rendez-vous, dit le magistrat, était pourtant fixé à trois
heures. Je vous demande pardon, mon cher Henri.
--Mais voyons! voyons! dit poliment M. Girbel.
Émile s’est retiré. Il comprend que ces messieurs ont à se dire des
choses auxquelles il s’intéresserait peut-être, mais qu’on ne dira
certainement pas devant lui.
--Cécile ne tardera pas à rentrer. Elle a pris la voiture pour aller...
--Oui... voir son frère. Elle est allée le consulter au sujet de l’objet
qui nous occupe?
--Mais non. Il n’a pas à être consulté là-dessus.
--Je me disais aussi...
--Il s’est retranché lui-même de la famille. Il n’a pas à prendre part à
nos délibérations. Non, si ma femme est allée chez lui, c’est pour lui
demander de venir voir son père, de temps en temps. Car leur brouille,
trop apparente, donnerait naissance à des commentaires qu’il vaut mieux
ne pas susciter.
Cécile entre sur ces mots. Elle rend compte de sa mission.
--Enfin, dit M. Tury-Bargès, occupons-nous de ce qui nous amène ici.
C’est plus important et plus urgent que tout. Nous sommes ici pour
confirmer en présence de mon beau-père la décision que nous avons prise,
et que nous n’avons pu prendre--je veux le dire bien haut--que grâce à
la bonne volonté d’Henri. Je tiens à l’en remercier.
--Pour moi, dit Girbel, je rendrai hommage à votre lucidité, qui nous a
permis d’aller très vite, et sans hésitation, vers le parti le meilleur.
--Florentin, dit Cécile, a été admirable.
--Et vous, chère amie, vous m’avez parfaitement secondée.
Allons! Allons! Ils sont tous bien contents d’eux-mêmes! Il ne reste
plus qu’à attendre l’avis de M. Langrevin.
Les actions de grâces ne sont pas terminées, et l’on remercie encore M.
Girbel.
--Mais je ne risque rien, chers amis. La combinaison que j’ai proposée
est avantageuse pour tout le monde.
--Il faut, dit Florentin à sa femme, que votre père ait perdu la tête.
Il sait que nous devions être ici à trois heures pour arranger ses
affaires. Il est plus de trois heures vingt. Vraiment, cette façon
d’agir, qui aurait été excusable quand ses affaires allaient leur train,
devient un peu singulière, maintenant que nous avons pris en main le
soin de ses intérêts.
--Quelqu’un vient d’entrer, dit Cécile. C’est lui sans doute...
Non, ce n’est pas lui. Émile apporte la carte du conseiller Chasselin,
qui n’a pas rencontré M. Tury-Bargès à son domicile, a su que le
magistrat était chez son beau-père, et s’est permis de venir le trouver.
On fait entrer M. Chasselin. Comme ce n’est pas une affaire de service
qui l’amène, mais une question toute personnelle, concernant M.
Tury-Bargès, il peut parler devant Cécile et M. Girbel, qui sont de la
famille.
S’il a pris liberté de relancer ainsi M. Tury-Bargès, c’est que le motif
de sa démarche est assez grave...
Le conseiller Chasselin est un homme encore jeune. Il a les mouvements
gracieux d’un danseur professionnel, plutôt à la manière de Vestris qu’à
celle d’un professeur de charleston. C’est à regret sans doute qu’il ne
ponctue pas ses phrases de jetés-battus et d’ailes de pigeon. Mais ses
propos s’accompagneraient mal d’une telle fantaisie.
Il a entendu, la veille, dans un dîner d’amis, parler du prochain
mouvement.
Quelqu’un disait que le nom de M. Tury-Bargès ne manquerait pas de s’y
trouver.
C’est alors qu’une autre personne, qu’il ne se hasarde pas à nommer,
crainte (dit-il) de confusion, c’est alors que quelqu’un a dit que M.
Langrevin avait des ennuis commerciaux. Bien entendu, M. Chasselin a
poussé les hauts cris, et a déclaré que la maison Langrevin était
inébranlable.
Mais, comme cet ami fidèle ne se trouverait pas toujours là pour
protester et remettre les choses au point, il a tenu à prévenir sans
retard M. Tury-Bargès, afin qu’il prenne lui-même ses précautions contre
les malveillants racontars.
M. Tury-Bargès, dans sa réplique, n’a pas un instant l’air de croire
qu’à ce dîner les choses aient pu se passer d’une autre façon...
Pas un mot de lui ne peut faire supposer qu’il mette en doute l’énergie
des protestations de M. Chasselin.
Il est très ému du zèle amical qui a provoqué la démarche de l’excellent
conseiller.
Et rien dans les paroles de l’orateur ne permet de croire qu’il ait
soulevé un instant dans son esprit cette hypothèse que la visite de M.
Chasselin puisse être due à une innocente curiosité. Il est très heureux
que cette démarche ait été faite, et de pouvoir fournir à M. Chasselin
tous les renseignements nécessaires pour répondre aux colporteurs de
faux bruits et aux calomniateurs...
... Ce qui a pu donner naissance à ces racontars, c’est peut-être la
faillite de la librairie Moulisse, de Lyon, dont M. Langrevin était le
plus fort créancier. Mais la somme que M. Langrevin avait prêtée à
Moulisse représentait simplement un bénéfice important que la maison de
Paris avait réalisé dans des affaires faites en commun avec cette
librairie de Lyon. Il ne s’agit pas là d’une perte, mais d’un manque à
gagner. M. Langrevin, étant le principal créancier de Moulisse,
rachètera l’affaire de Lyon en payant les autres créanciers. Finalement,
la librairie Langrevin rattrapera largement tout ce qu’elle aura mis
dans cette entreprise qui est excellente en elle-même, et qui avait été,
il faut le dire, très mal conduite par ce Moulisse, de Lyon.
M. Chasselin paraît enchanté de ces explications. Sur le pas de la
porte, il forme des vœux ardents pour que M. Tury-Bargès fasse partie du
prochain mouvement. Mais Florentin, toujours suivi des yeux et admiré
par sa femme et son beau-frère, paraît bien au-dessus de toutes ces
préoccupations: une commission de revision du Code Commercial absorbe en
ce moment toutes ses pensées. Son existence est vouée au travail et à
l’amélioration lente et patiente des formes de la justice humaine. Les
récompenses viendront à leur heure. Il n’a pas le droit de perdre son
temps, il ne dira pas: à les solliciter, mais même à les espérer.
M. Chasselin, à l’extrême fin de sa visite, déclare que M. Tury-Bargès
est une des grandes figures de la jeune magistrature actuelle. M.
Tury-Bargès lui répond par un compliment aussi exagéré.
M. Chasselin parti, M. Tury-Bargès vient se rasseoir à son banc, où il
reçoit les félicitations des membres de sa famille.
Il n’a d’ailleurs pas altéré la vérité. La maison Langrevin se tirera
d’affaire. Il n’a pas dit à M. Chasselin par quels moyens. Mais tout est
réglé. La somme nécessaire pour désintéresser les autres créanciers de
Moulisse et racheter la maison de Lyon, cette somme de deux cent mille
francs environ, M. Girbel la tient toute prête. Les conditions
définitives de l’opération vont être arrêtées en présence de M.
Langrevin.
Le voici enfin, accompagné de son vieux caissier Nodel.
Le père de Marcel a vieilli. Ses gros sourcils noirs font ressortir
davantage la fatigue de son visage.
Il est intéressant, quand on contemple en spectateur une grosse partie
de baccara, de suivre les mouvements du jeu sur la figure des banquiers.
Presque tous, bien entendu, se surveillent. Ils font, à cause des
assistants, un grand effort vers l’impassibilité. Mais les fakirs de
l’Inde sont mieux dressés à cet exercice, qui leur est d’ailleurs plus
aisé: leur indifférence, pourrait-on dire, vient précisément de ce
qu’ils ne font pas de «différences».
Un œil attentif saisit les rapides impressions qui crèvent un rien de
temps le masque d’impassibilité. Le petit sourire forcé du perdant ne
monte pas jusqu’à l’œil. Au contraire, la joie retenue du gagnant, qui
ne dérange pas les lignes du visage, fait une irruption furtive dans le
regard.
M. Langrevin ne posait pas pour la galerie. De l’autorité de son ancien
visage, il ne restait qu’une sorte de dureté farouche, qui ne cherchait
à impressionner personne. Elle exprimait simplement la rancœur d’un
homme vaincu, qui en veut à la Destinée injuste, et aux employés de la
Destinée, les hommes.
M. Girbel salua M. Langrevin avec un respect trop appuyé et qui ne
présageait rien de bon. M. Tury-Bargès était déférent. Cécile se montra
tendre--trop volontairement.
--Monsieur Langrevin, dit Tury-Bargès, j’étais en train d’expliquer à
votre fille l’arrangement proposé par mon beau-frère Girbel, et dont je
vous ai donné les grandes lignes. Je cède la parole à Henri, pour qu’il
vous dise dans quelles conditions il prendra à sa charge le passif de
votre maison.
--C’est une combinaison que monsieur Langrevin ne peut manquer
d’approuver. Même s’il n’était pas dans une situation difficile, l’offre
que je puis faire lui semblerait des plus acceptables. Il connaît trop
les affaires pour ne pas saisir immédiatement tous les avantages de ma
proposition. Vous n’êtes donc pas, monsieur Langrevin, en présence d’un
homme qui a voulu abuser de la situation. D’ailleurs, vous me
connaissez, n’est-ce pas?
... M. Langrevin ne se décide pas à acquiescer, même simplement de la
tête.
--Mais oui, dit Cécile, mon père vous connaît.