DEUXIÈME PARTIE

Marcel revint à Paris environ huit mois après son départ. Il s’installa

dans un appartement assez confortable, que lui avait cédé un monsieur de

Bordeaux, commandité par M. Isidore, et qui avait transporté en plein

boulevard Haussmann le centre agrandi de ses opérations.

Deux mois auparavant, Marcel avait fait venir à Bordeaux Jacqueline, la

fille de Gustave. Il n’avait cessé en effet de rester en contact avec

son cousin. Il s’était borné à envoyer à son père toutes les semaines un

bulletin de santé. Gustave le renseignait sommairement sur l’état

sanitaire de la famille Langrevin... «Tout le monde va bien.»

Il avait saisi avec empressement l’occasion de faire gagner un billet de

mille francs par mois à sa jeune cousine, en qui d’ailleurs il avait

trouvé une aide très précieuse. Jacqueline, qui n’avait aucune

disposition véritable pour le dessin, possédait par contre de sérieuses

qualités d’ordre et d’intelligence nette, que Gustave le romantique ne

s’était pas abaissé à remarquer.

Nous retrouvons Marcel assis derrière un bureau anglais. Le cabinet est

meublé, ainsi qu’une autre pièce voisine. Les visiteurs n’ont pas besoin

de savoir que la chambre à coucher, assez vaste de dimensions, paraît

encore plus grande, parce qu’il ne s’y trouve qu’un lit, une chaise et

un appareil à ramer qu’avait apporté là le précédent locataire,

fanatique de culture physique, et qu’il n’a pas encore fait reprendre,

pour cause actuelle de lumbago.

Ce n’est pas par nécessité que Marcel se contente de ce mobilier

sommaire. C’est que sa fortune croissante a fait naître en lui un goût

étrange d’économie. Il n’est pas encore parvenu à l’avarice, mais, comme

eût dit M. Langrevin, il connaît la valeur de l’argent. Au moment de

s’acheter un meuble, il se trouve arrêté par toutes les possibilités

d’autres achats, que représente subitement à ses yeux la somme qu’il est

sur le point de donner au marchand. M. Langrevin, s’il connaissait le

nouvel état d’esprit de son fils, dirait que Marcel commence enfin à

savoir comment on fait les bonnes maisons.

Heureusement que Marcel s’est rendu compte de cette transformation dont

il s’amuse. Il a parfaitement repéré l’entrée de la fée Parcimonie dans

l’organisation de sa vie. Il la regarde avec une considération un peu

ironique. Mais elle ne le possède pas, comme ferait un démon d’une proie

inconsciente.

Marcel est en train d’expliquer à son ami Jean comment s’est opéré son

avatar. Il lui présente Jacqueline, et lui fait l’éloge de sa jeune

secrétaire. C’est pour moi, dit-il, un auxiliaire de premier ordre.

--Oh! Marcel, fait Jacqueline, comment pouvez-vous dire ça?

--Je le dis parce que c’est vrai... Écoute un peu, Jean: je lui indique

une lettre en trois mots, et ce qu’elle écrit est toujours conforme à

mes idées. Je puis dire qu’elle m’économise beaucoup de temps... Alors,

Jacqueline, si vous voulez aller par là, vous taperez ce que je vous ai

dit hier.

--Le rapport sur Santa Felicia?

--Oui, sur la mine principale. Pour les terrains de droite...

--Je sais que ce n’est pas encore au point.

--Eh bien, allez, ma petite...

Ceci dit avec toute l’autorité pesante que confère à un jeune homme une

différence d’âge de quatre ans.

Marcel finit de raconter à son ami l’emploi de ses derniers dix mois.

--Je vois, mon vieux, que tu t’es formé.

--Une veine extraordinaire a voulu que je sois à bonne école. Un homme

de vraie valeur, et qui savait s’expliquer. Et, avec ça, pas

présomptueux, et n’ignorant pas que l’on ne commande jamais aux

événements, mais qu’il faut savoir s’arranger avec eux.

--Et te voilà riche?

--Pas précisément. Mais j’ai des ressources, de quoi me procurer des

disponibilités. J’ai aussi des relations, qui ont confiance en moi. Et

alors, entre les mains, une possibilité de grosse fortune. C’est pour

cela que je suis venu à Paris, sur le conseil de mon maître. Il aurait

bien voulu me garder là-bas. Il s’était habitué à moi. Mais c’est un

brave bonhomme, assez sensible pour avoir deviné en moi une espèce de

nostalgie... Je suis venu constituer à Paris une société avec un gros

capital d’exploitation pour une mine de plomb argentifère, près de

Burgos. C’est l’affaire la plus sûre que l’on puisse proposer.

--Tu as pris des renseignements?

--Mon ami, si tu savais qui est M. Isidore, tu ne me poserais pas une

question pareille. C’est chez lui que j’ai appris ce que signifiait ce

mot: se renseigner. Et je me suis renseigné moi-même. J’ai vérifié sur

place tous les chiffres qui m’avaient été fournis, main-d’œuvre,

transport, rendement probable. J’ai occupé les trois semaines que j’ai

passées là-bas. Ce n’était pas ce qu’on appelle un voyage d’étude, une

expédition grassement payée à un ingénieur... Notre pèze marchait... Je

n’ai pas perdu de temps.

--Et tu vas t’adresser à une banque pour placer tes actions?

--Ce n’est pas le système du patron. En principe, il n’est pas ennemi

des intermédiaires. Beaucoup de gens les considèrent comme des

parasites, parce qu’ils semblent ne rien produire. En réalité, ils

produisent du mouvement. Seulement, la plupart des intermédiaires sont

créés par la paresse des gens d’affaires, qui, pour alléger leur propre

tâche, aiment assez à se fier à autrui. M. Isidore, et moi, à son

exemple, nous nous donnons la peine d’étudier la valeur des gens qui

demandent à s’employer pour nous: le résultat, c’est que nous ne les

employons pas souvent...

--Mais ce doit être un boulot sérieux de placer des titres...

--Ça n’est pas embêtant. C’est difficile. On a tellement gâté le métier

qu’il devient aussi dur de placer des titres sérieux que du mauvais

papier... Les gens méfiants sont aussi réfractaires aux bonnes affaires

qu’aux plus détestables. Pour les gens confiants, les affaires solides

ne sont jamais assez tentantes. Parce que, tu comprends, dans ces

cas-là, le placeur de titres est trop sûr de la valeur de sa

marchandise... Alors, il ne cherre pas assez.

--Oui, il se dit qu’il n’y a pas à dorer la pilule. Il a trop confiance

dans la force de la vérité.

--Et qu’est-ce que la force de la vérité auprès de celle du mensonge!

Heureusement que mon affaire à moi est tout près d’être fabuleuse. Je

n’ai rien à ajouter à ce qui est... Je ne leur raconte pas de blagues...

Seulement, écoute-moi: j’évite de leur dire des choses trop précises,

parce qu’il faut laisser un peu de jeu à leur imagination. Je pourrais

parfaitement, avec des chiffres établis, leur promettre un dividende

extrêmement avantageux. Mais ça ne paraît jamais aussi beau que

l’imprécision. D’abord, une somme--mettons de dix mille francs--n’a pas

une valeur fixe. Cette valeur varie selon les individus. Dans une pièce

que j’ai vu jouer, un personnage racontait qu’il avait fait une

souscription pour une statue de marbre et qu’il avait réuni deux cent

trente francs. Je connaissais l’acteur chargé de ce rôle. Il paraît que,

le dimanche soir, il disait vingt-trois francs, parce qu’il avait

affaire à un public populaire.

--Je trouve, somme toute, dit Jean, que ton aventure est très

immorale... Tu quittes ta famille parce que tu as perdu de l’argent au

poker, et c’est l’origine de ta fortune.

--Tais-toi, sophiste. L’origine de ma fortune, c’est ma libération.

... Ma perte au poker a été la cause première de ma rupture avec ma

famille, mais ça se serait cassé fatalement pour un autre motif. Mon

aventure n’est pas la justification de la dissipation, mais de

l’initiative. Elle condamne surtout les parents timorés qui craignent de

laisser à leurs enfants la bride sur le cou.

--Tu n’as pas revu tes parents?

--Je crois qu’il vaut mieux attendre. Je ne me sens pas encore assez

émancipé. Je ne veux pas retomber sous leur tutelle.

--Et tu n’as pas envie de revoir ton papa?

--Je ne sais pas... Vraiment, je ne sais pas... Suis-je insensible?

Suis-je au contraire trop sensible? J’ai peur de cette entrevue. J’ai

peur aussi que ça se fasse bêtement. Je l’embrasserai avec un élan

forcé... ou retenu... Il faudra expliquer mon départ. Comprendra-t-il?

Il sait ce que c’est, en fait, que ce besoin d’initiative,

d’indépendance. Mais les mots ne lui diraient rien. Il n’est pas habitué

aux mots... Non, ce rapprochement se fera peut-être: j’ai l’impression

que ce n’est pas le moment...

--Tu ne l’as pas rencontré depuis ton retour?

--Pas une fois. Avant-hier, j’ai cru l’apercevoir sur la place de

l’Étoile. J’ai été ému comme un gosse, avec des battements de cœur, la

sueur aux tempes... Je vais t’avouer une chose: je sors le moins

possible, parce que j’ai peur de rencontrer papa...

--... C’est donc pour ça que tu ne voulais pas venir déjeuner au

restaurant?

--Peut-être! Pourtant, j’avais peu de chances d’y trouver mon père. Il

dîne presque tous les soirs chez ma sœur et M. Tury-Bargès.

--Qu’est-ce qu’il devient, ce magistrat?

--Je ne veux pas le savoir. Il continue à grimper. Je crois qu’il va

encore être nommé quelque chose ces jours-ci. Qu’est-ce qu’il fera quand

il sera au haut de l’échelle, et qu’il n’y aura plus d’échelons!

--Mais toi, tu es aussi un ambitieux.

--Pas la même chose... Lui, c’est un grimpeur triste. Il regarde avec

une jalousie torturante ceux qu’il voit encore au-dessus de lui. Moi, je

ne regarde pas les autres. Je ne joue plus, comme jadis au poker, pour

triompher, mais pour gagner. Je m’occupe de mon affaire à moi, et ne

perds pas mon temps à détester mon prochain. Je ne déteste personne, pas

même mon beau-frère. Il me dégoûte, voilà tout.

Ils en étaient là de leur entretien, quand Gustave entra, non comme un

visiteur nouveau, mais comme quelqu’un de la maison, qui se trouvait

déjà dans l’appartement.

--Marcel, c’est le propriétaire...

--Ah oui, c’est mon proprio. Il y a une petite chose pas régulière dans

le bail, et il voudrait bien en profiter pour m’augmenter.

--Et tu vas te laisser faire? dit Jean.

--Il n’est pas question de ça. Mais je me demande si je vais pouvoir lui

placer des actions. Je te laisse un instant, mon vieux.

--Va... va... Vous travaillez avec Marcel? demande Jean à Gustave, après

que le jeune homme est sorti.

--Oui, dit Gustave, il m’a proposé de lui donner un coup de main. Pour

le moment, je ne lui suis pas d’une grande utilité. Seulement, comme il

n’a pas encore de garçon de bureau et que, bien entendu, il ne voudrait

pas me faire porter une livrée, nous avons trouvé une combinaison. Je

vais vous expliquer...

Il sort et rentre peu après, rapportant de l’antichambre une casquette

galonnée.

--Je pose cette casquette sur la table de la pièce d’entrée, comme si le

garçon de bureau était en course. Je me promène dans le vestibule, non

comme un employé, mais comme un ami de la maison qui attend que le

patron soit libre... Je dis aux visiteurs que le garçon est sorti et

que, pour ne pas les faire attendre, je vais les annoncer à mon ami

Marcel... N’est-ce pas, à cinquante-trois ans, en attendant un emploi

plus conforme à mes aptitudes, il aurait été un peu dur de coiffer une

casquette galonnée pour la première fois de sa vie?

Ce disant, il avait mis timidement la casquette sur sa tête.

--Mais, dit Jean, ce n’est pas forcément une casquette de garçon de

bureau. Ça vous donne un petit air militaire.

--Vraiment? dit Gustave flatté. Je vous dirai que, comme tour de tête,

elle est bien à ma mesure: c’est moi qui suis allé l’acheter. (Par

hasard sans doute, il s’est dirigé du côté de la glace.)

--Elle vous va bien, dit Jean.

--Vous trouvez?

--Vous me faites l’effet d’un de ces officiers étrangers qui suivent les

grandes manœuvres...

Gustave semble oublier de retirer la casquette. Il se promène d’un air

nonchalant. Il se trouve de nouveau devant la glace...

--Si je me faisais faire une photo rien que du buste, ça n’aurait pas

l’air d’une casquette de livrée. Je connais un petit photographe à

Neuilly. J’enverrai la photo à ma femme.

--Votre famille n’est plus à Paris?

--Ma femme est retournée à Nancy dans notre immeuble. Il y avait un

appartement vacant. Et, sur place, elle surveille mieux ses intérêts.

--Et vous êtes resté à Paris?

--Il m’est difficile de m’éloigner. C’est le centre des affaires. Ma

fille travaille avec Marcel.

--Oui, j’ai été présenté à Mlle Jacqueline.

--Elle avait de grandes dispositions pour le dessin, mais ses

professeurs, qui ont des partis pris, ne l’ont pas encouragée. Je

voudrais bien la marier... Elle a été demandée par un agent-voyer. Elle

ne veut répondre ni oui ni non, mais ça n’a pas l’air de l’emballer...

Mes deux fils, eux, sont avec leur mère.

--Vous avez un grand garçon, je crois?

--Il a vingt et un ans. Il avait préparé Centrale. Mais il a dû y

renoncer...

--Raison de santé?

--Non... L’examen d’entrée... Il s’est présenté deux fois. Et il se

trouve--c’est une loterie--que les questions qu’on lui a posées étaient

précisément dans une partie du programme qu’il avait moins

approfondie... Maintenant, a-t-il la bosse des sciences? Nous l’avons

mis dans une maison de commerce à Nancy.

--Et il réussit un peu?

--On ne peut pas encore dire. Moi, n’est-ce pas? j’ai toujours eu de

grandes aptitudes pour les affaires. Et si j’avais eu... le nerf de la

guerre!... Edmond, en tout cas, est très doué, mais nous ne savons pas

encore pour quoi... Quelquefois ça se déclare très tard. Mon grand-père

maternel est resté jusqu’à soixante ans sans s’imaginer qu’il avait une

vocation de peintre. Vers la soixantaine, il s’est mis à dessiner.

Malheureusement, dès qu’il a commencé,--coïncidence--il est devenu

presque aveugle.

--Croyez-vous que Marcel en ait pour longtemps? demande Jean en

regardant sa montre...

--Vous avez une assez belle montre, mais ça ne vaut pas mon chrono...

--Votre chrono?

--Certificat A de l’observatoire de Genève.

Jean s’incline, à tout hasard, poliment.

--J’ai été obligé de m’en séparer momentanément. Le Crédit Municipal ne

m’a donné là-dessus qu’une somme dérisoire. Le boîtier n’était qu’en

argent, et ils n’ont pas fait attention au certificat. Au fond, la somme

étant faible, il me sera plus facile de le dégager. Et puis, il était

arrêté...

--Il ne marchait pas bien?

--Je vois que vous n’avez pas étudié de près ces instruments de

précision. Des outils de cette qualité, ça ne se juge pas à la marche,

mais à la fabrication. Quand je l’aurai dégagé, ne croyez pas que je le

ferai réparer à Paris: la première patte d’horloger venue ne doit pas

toucher à cette petite merveille. J’aurai à cette époque des

disponibilités, et j’irai à Genève, mettre cette montre entre les mains

de l’artiste qui l’a établie.

Cependant Marcel traverse la pièce, accompagnant le propriétaire, avec

qui il est parfaitement d’accord, et à qui il a placé trente-cinq mille

francs d’actions.

--Hé bien! dit Jean, quand il se retrouve seul avec Gustave, il a fait

des progrès, notre petit Marcel? Qu’est-ce qu’en dirait le père

Langrevin?

--Oh! Le père Langrevin... Il est bien occupé en ce moment!

--Qu’est-ce qu’il y a donc?

--Ses affaires ne vont pas toutes seules... Marcel n’en sait rien.

J’évite de lui parler de son papa...

--Comment? je tombe de mon haut! La librairie Langrevin ne marche plus?

--Je ne vais pas jusqu’à dire ça... Il y a des bruits...

Marcel revient avec une visiteuse imprévue. C’est madame Tury-Bargès, sa

sœur. Il l’a trouvée qui arrivait sur le palier, au moment où il

reconduisait le propriétaire.

Jean comprend qu’il vaut mieux les laisser seuls. Il s’en va après avoir

salué et emmené Gustave, si intrigué qu’il oubliait toute discrétion et

ne pensait plus à quitter la place.

--Eh bien, Marcel, dit Cécile, tu ne m’embrasses pas?

Marcel, sans hésitation, mais sans élan, s’approche d’elle et

l’embrasse. Cécile le serre dans ses bras avec une tendresse que Marcel

s’efforce de ne pas décourager.

--Tu as bonne mine, dit-elle. Il me semble que tu es plus fort. Tes

épaules se sont élargies.

--Un peu, dit Marcel.

Puis, d’un ton qui ne veut être ni trop sec, ni ému:

--Comment va papa?

Cécile hésite avant de répondre. Oh! une toute petite hésitation,

suffisante cependant pour que, dans l’esprit de Marcel, passe un petit

soupçon d’inquiétude, trop léger pour germer...

--Papa n’est pas mal... Il a un peu vieilli...

... Florentin m’a un peu inquiété ces temps-ci. Ses migraines...

Elle n’a certainement pas cherché à détourner la conversation sur un

autre sujet. Si elle parle de l’état de Florentin, c’est qu’elle croit

ingénument que son frère peut prendre quelque intérêt à ce bulletin de

santé.

Puis elle regarde autour d’elle.

--Tu es bien installé ici...

--Ça commence...

--Tu as l’intention de rester dans cet appartement?

--Je pense. C’est si difficile à trouver!

Tout ça, c’est de la conversation utile; ça évite un froid.

Une faible femme, dans ces situations embarrassantes, a la ressource de

se trouver un peu brisée, d’avoir les jambes coupées, ce qui lui permet

de prendre un siège, d’être aussi légèrement oppressée... avec un vague

sourire de bonne volonté courageuse...

--J’étais un peu émue, tu sais, à l’idée de te revoir.

Ceci dit, sans lâcher ce sourire, expression un peu «chiquée» d’un

sentiment peut-être sincère après tout.

--J’étais un peu émue... Toi, je suis sûre que tu l’étais moins.

Marcel tient à dire: «Mais si!» en tâchant que cette protestation ne

fasse pas chavirer l’entretien dans une molle tendresse, qu’il tient

absolument à éviter.

--Tu sais, dit Cécile, que nous avons été très inquiets sur ton

compte... Papa nous avait dit... Oui, enfin, avec nous, ça ne tirait pas

à conséquence... Papa nous avait dit ce qui avait provoqué ton départ...

Je n’ai pas besoin d’ajouter que c’est resté entre nous.

A la bonne heure! Voilà qui va donner un peu de ton à ce doucereux

entretien!

--Vous avez bien fait de garder ça en famille! dit Marcel, en haussant

malgré lui la voix. Ce n’était fichtre pas reluisant. Et ton mari,

vis-à-vis des gens, pouvait être gêné par cette aventure fâcheuse de son

petit beau-frère.

--Oh! tu te méprends beaucoup... sur nos raisons, dit vaguement Cécile.

La conversation s’est engagée dans une mauvaise route. La sœur de Marcel

tient visiblement à rebrousser chemin.

--Tu as l’intention de venir voir papa?

La question embarrasse Marcel, d’abord parce que lui-même n’est pas

fixé. Il ne s’est pas interrogé là-dessus.

--Oui... Je viendrai ces jours-ci... Est-ce que c’est papa qui a demandé

à me voir?

--Non. Nous n’avons pas voulu lui parler de toi. Je ne sais même pas

s’il sait que tu es à Paris. Mais il peut l’apprendre d’un jour à

l’autre. Et il se demandera pourquoi tu ne viens pas à la maison.

--Il devra bien penser que c’est à moi d’attendre qu’il m’appelle.

--Tu n’as pas à attendre que ton père t’appelle, dit la sœur aînée. Je

te dis qu’il vaut mieux que tu viennes de toi-même.

--Je ne viendrai pas de moi-même. Ce n’est ni par entêtement, ni par

orgueil. Si papa veut me voir, il saura bien me faire venir.

Cécile insiste. Pour le monde, il n’est pas convenable que le fils et le

père soient fâchés.

On ne peut pas dire qu’elle démasque ses batteries. Elle n’a pas

vraiment dressé de batteries. Le sentiment qui domine en elle, c’est le

désir bien naturel de faire cesser une brouille dans la famille. Il est

certain aussi qu’elle pense à la situation de son mari... Si le monde

apprend que Langrevin père et fils sont fâchés, il n’en résultera rien

de bon pour Florentin... Jusqu’à ce moment, personne n’a su que Marcel

avait quitté la maison paternelle. La version officielle est que le fils

Langrevin est parti, sur l’ordre du chef de famille, à l’étranger, pour

apprendre les affaires. Mais si l’on vient à savoir qu’il est à Paris et

ne voit pas son père, qu’est-ce que pourra dire alors la famille?

Cécile hoche la tête. Marcel regarde très loin devant lui, mais aucune

solution nette ne se dessine à l’horizon. Il faut pourtant savoir ce que

l’on va faire.

--Écoute, Cécile, pour quelque temps, pour un temps indéterminé, je veux

mener une existence séparée. Excuse-moi si cela fait du tort à ton mari.

--Il n’est pas question de cela.

--N’en parlons pas, tu as raison. D’ailleurs, tu as raison aussi de t’en

préoccuper. Sache que j’ai pris la résolution très ferme de mener une

vie à part, une vie que je me serai faite moi-même, sans le secours de

papa. Et j’ai même l’intention de renoncer--je te le dis en passant--à

tous les avantages matériels qui pourraient me venir de notre père.

--Oh! les avantages matériels! dit Cécile, avec un peu d’ironie

mélancolique.

Cette fois, le soupçon vague a pris plus de consistance et de poids. Il

ne s’envole pas, comme celui de tout à l’heure.

--Qu’est-ce que tu veux dire?

Cécile bat en retraite.

--Je dis que, moi non plus, je ne songe pas à ces avantages matériels.

--Mais tu avais l’air de dire autre chose?

--Je ne sais pas ce que tu as compris.

Marcel s’est peut-être trompé. En tout cas, il faut revenir à la

profession de foi commencée.

--Ma résolution est tout à fait arrêtée. Je ne viens pas dire que je ne

vous reverrai jamais.

--Grand merci!

--Tu es bête. Bien sûr que je vous reverrai, mais je tiens à achever mon

émancipation. Quand elle sera complète, je rentrerai chez nous, avec

l’indépendance que j’aurai conquise.

--J’espère, dit Cécile en se levant, que ton parti n’est pas aussi

définitif que tu veux bien le dire, et que tu ne seras pas long à

revenir à nous.

--Je ne veux pas t’empêcher de garder cet espoir. Et j’aime autant que

l’on ne se quitte pas sur des paroles trop graves.

Ils s’embrassent, cette fois machinalement, comme un frère et une sœur,

avec cette indifférence qui correspond peut-être, mieux que des

effusions, à des sentiments d’affection solide et inconsciente.

Comme elle est sur le pas de la porte:

--Amitiés à Florentin, dit Marcel, au prix d’un assez grand effort.

Cécile partie, Marcel fait revenir son état-major, Jean, Jacqueline et

Gustave.

--Ma petite sœur est venue me proposer de me réconcilier avec papa. Elle

l’a fait par gentillesse, mais aussi parce que ma séparation, quand on

saura que j’habite Paris, est de nature à étonner les gens, à faire

supposer des choses!... Or, rien ne doit éclabousser l’hermine de M.

Tury-Bargès.

--Et qu’est-ce que tu as répondu? dit Jean.

--Que je voulais faire ma vie tout seul, et que je renonçais même à la

succession de mon père. Elle a même eu à ce propos un petit tiquage qui

m’a surpris, comme si elle voulait dire que les avantages matériels qui

pourraient me venir de mon père n’étaient pas aussi considérables que je

le supposais. Je lui ai demandé de s’expliquer. Et il me semble

maintenant qu’elle a détourné la conversation.

--Tiens! dit Gustave, précisément, hier, j’ai entendu quelque chose qui

m’a étonné...

--Quoi? dit vivement Marcel.

... Il est bête, ce Gustave avec son air mystérieux et important. S’il

sait quelque chose, qu’il le sorte!

--On m’a dit que les affaires de ton père...

Voilà qu’il s’arrête. Il suspend son effet. Quand il lui arrive par

hasard d’être écouté, voyez comme il en profite!

--Les affaires de mon père? Parle donc! Qu’est-ce qu’on t’a dit?

--Il paraît, reprend Gustave intimidé, que ça ne va pas comme il

voudrait...

--Et qu’est-ce qui t’a dit ça? hurle Marcel, comme s’il était prêt à

passer Gustave à tabac.

--Attends que je retrouve...

Marcel trépigne, comme lorsqu’il était gosse...

--Oh, tu vas me faire le plaisir de retrouver!

--Je crois que c’est Durol, le comptable de la banque Lombier...

--Et qu’est-ce qu’il t’a dit?

Marcel est toujours impatient, mais plus doux. Il sent qu’il est sur la

voie des aveux.

--Je lui parlais de la maison Langrevin, parmi celles que je considérais

comme d’une solidité à toute épreuve. Il a fait une moue qui m’a

surpris.

--Et tu ne lui as pas demandé d’explications?

--Si, mais il a eu l’air de ne pas vouloir m’en donner.

--Eh bien! je te réponds qu’il m’en donnera à moi! Tu vas venir le voir

avec moi.

--Est-il encore à son bureau?

--S’il n’y est plus, je saurai bien le rejoindre, où qu’il soit!

... Je vais prendre mon chapeau dans ma chambre.

--En effet, dit Gustave à Jean et à Jacqueline, il doit y avoir quelque

chose d’assez grave. Ce que je n’ai pas dit à Marcel, c’est que j’ai vu

son père il y a quinze jours. Son attitude était différente. Lui qui a

toujours l’air de ne pas m’écouter, il m’a demandé un conseil sur une

affaire de Bourse... J’espère qu’il ne l’a pas suivi... La personne qui

m’avait renseigné, et qui ne se trompe jamais, n’avait pas mis dans le

mille cette fois-là.

--Es-tu prêt? dit Marcel, qui entre en courant... Au revoir, Jean,

excuse-moi!

--Je descends avec toi.

--Au revoir, ma petite Jacqueline!

--Vous ne lisez pas mon travail?

--Ce soir, ce soir!

--Vous m’avez dit que c’était très pressé.

--Oui, oui! mais il y a quelque chose de plus pressé encore... Allons,

Gustave, grouille-toi!

Tribunal de famille.

Les moyens du bord · 第 10 / 18 题