--M. Langrevin, continue-t-il, a derrière lui une vie de labeur
copieusement remplie, et l’on peut dire qu’en tout état de cause le
moment n’était pas éloigné où il eût dû songer à un repos largement
gagné. Même si les événements--un peu ennuyeux--de ces derniers temps ne
s’étaient pas produits, il eût fallu envisager l’instant prochain où
vous auriez fait peser sur d’autres épaules une partie du fardeau que
vous avez été seul à supporter.
Un petit arrêt pour attendre une approbation qui ne se produit pas... Le
discours reprend sa marche.
--Je comprends--nous comprenons tous--que c’eût été un crève-cœur de
céder à quelqu’un cette maison que vous avez, pour ainsi dire, fondée...
Ce n’est donc pas une cession que je viens vous proposer. La maison
Langrevin, épaulée en secret par la firme Girbel, continuera à garder
son importance propre. Mais vous serez débarrassé du souci de la
soutenir, puisque la responsabilité de sa bonne marche n’incombera
désormais qu’à nous. Aux yeux de tous, vous resterez le chef, le maître
de votre librairie. Et nous insistons vivement pour n’avoir pas
seulement votre nom, mais aussi votre concours effectif, qui nous est
indispensable.
Silence.
--Mon père ne demande pas mieux, dit Cécile. Elle dit encore, avec un
enjouement un peu forcé:
--Que deviendrait-il s’il ne se rendait pas tous les jours à son bureau?
--Moyennant, dit Girbel, un versement annuel de cent quarante mille
francs, que je continuerai pendant douze ans, je deviendrai, si vous le
voulez bien, le propriétaire de votre firme. Nous imputerons sur les
premières annuités, à raison de soixante-dix mille francs par an, les
remboursements qui me seraient faits pour le paiement du passif actuel.
Je comprends dans ce passif les cent quatre-vingt mille francs que je
suis obligé de verser pour le rachat de l’affaire de Lyon. J’ajoute que
vous toucherez en plus quarante mille francs...
--Mes appointements, murmure Langrevin, d’une voix presque chantante...
--Ce n’est pas des appointements. C’est un complément du prix d’achat,
complément proportionné aux services que votre concours effectif rendra
à la maison. Les conditions vous semblent-elles satisfaisantes?
Langrevin, au bout d’un instant, dit d’une voix rauque:
--Elles ont été acceptées par ma fille et mon gendre. Je n’ai qu’à
m’incliner.
--Il ne s’agit pas de vous incliner, mon beau-père, si vous n’êtes pas
de notre avis.
--Je tiens à dire, affirme M. Girbel, que je renonce à l’affaire si j’ai
l’air de vous forcer la main.
Il faut tout de même que Cécile s’interpose.
--Voyons, Henri! nous forcer la main! Mon père n’a jamais eu une idée
pareille! Il apprécie hautement le service que vous lui rendez. Et il
vous est (elle se tourne vers son père) reconnaissant...
--Reconnaissant, répète sourdement M. Langrevin, comme un enfant docile
qui fait un exercice de classe...
Évidemment, on ne doit pas être trop difficile sur ses manifestations de
gratitude. On sait que sa situation n’est pas gaie. Il ne faut pas être
exigeant pour le moment. Plus tard, il se rendra compte.
--On est en train, dit Girbel, de taper les traités. On vous les
apportera tout à l’heure pour que vous ayez l’obligeance de les signer.
Langrevin incline la tête. Girbel et M. Tury-Bargès lui serrent la main.
Cécile l’embrasse. Le tribunal se retire.
Les deux vieillards, Langrevin et son caissier, sont seuls maintenant
dans le prétoire.
--Vous avez compris, Nodel?
--Oui, murmure celui-ci.
--Somme toute, ils me tirent d’affaire...
--C’est entendu, monsieur. Mais vous n’étiez tout de même point dans un
si mauvais pas. C’était dur. Mais on en serait sorti.
--Peut-être. Mais il aurait fallu lutter... Et, avec la situation de mon
gendre, ce n’était pas possible... On aurait su que nous avions des
difficultés. Et ça ne doit pas se savoir... C’est pour cela que j’ai été
forcé d’accepter leurs propositions... De cette façon, l’affaire ne
s’ébruitera pas...
--Au fond, monsieur, c’est peut-être mieux. Vous allez être débarrassé
de vos soucis. Vous serez tranquille...
Belle tranquillité! M. Langrevin hoche la tête...
--Oui, je serai tranquille. J’aurai mon pain assuré. Je serai comme un
vieux dans un asile... Ils me feront ma rente jusqu’à la fin de mes
jours... Je ne crois pas, Nodel, que je leur coûterai bien cher.
--Qu’est-ce que vous dites là, patron?
--Oh! je n’ai pas l’intention de me supprimer complètement. Je ferai mon
possible pour vivre... Mais, vous savez, Nodel, je n’y tiens pas.
Ce brave Nodel ne sait plus que dire. Le silence retombe sur eux.
--Ces jeunes gens ne sont pas méchants. Ils font ce qu’ils peuvent pour
me ménager.
Mais, tous ces ménagements, ça me rend la chose encore plus pénible...
C’est que j’en ai eu, tous ces temps-ci, j’en ai eu! Il s’est passé des
choses, voyez-vous... qui m’ont brisé. Vous savez que je dois trente
mille francs à Pecq-Vizard, le banquier. C’est un ami, un camarade
d’enfance...
--Je sais, monsieur, qu’il vous a prêté cette somme. Vous m’avez demandé
de ne pas la faire figurer sur le bilan que j’ai remis à M. Girbel.
--J’aimais mieux pas... Il aurait fallu donner des explications sur
cette dette...
Il baisse la voix.
--C’est de l’argent que j’ai perdu à la Bourse! Il y a quinze jours...
Fallait-il être affolé! Moi qui n’avais jamais spéculé de ma vie! Il
fallait vraiment n’être plus dans mon assiette... pour écouter les
renseignements que l’on est venu m’apporter... Je me suis dit: «C’est
peut-être le salut.» Alors, pour exécuter cette opération, j’ai emprunté
trente mille francs à Pecq-Vizard, sans lui dire pourquoi c’était,
naturellement. Il ne connaissait pas ma situation. Il m’a donné l’argent
tout de suite. Hier, quand il a été mis au courant, par des
indiscrétions qu’il y a eu à droite et à gauche, il est venu me trouver
et m’a dit des choses... vous savez... un peu dures. Il m’a reproché de
l’avoir trompé, de ne l’avoir pas averti que j’étais dans une mauvaise
passe... C’était juste, si vous voulez... C’est égal, en me voyant par
terre, ce n’était pas à lui de me dire tout ça... pour trente mille
francs... De vieux camarades... C’est dur à supporter...
--Qu’est-ce que vous avez, patron?