--Je ne supposais pas que tu essaierais d’entôler mon fils! Combien
as-tu gagné dans l’opération?
--Oh! Maurice! fit Gustave, d’un ton qui eût arrêté un monstre moins
assourdi et moins aveuglé que n’était M. Langrevin...
--Papa, tu me tortures!
--Eh bien! si ça t’est trop pénible, va-t’en!
--Je ne veux plus que tu insultes Gustave!
--Va-t’en d’ici! dit M. Langrevin... Attends-moi en bas. Nous réglerons
notre compte ensemble!
--Non, je ne t’attendrai pas, hurla Marcel... Je ne veux plus rentrer à
la maison...
--Fais ce que tu voudras! dit M. Langrevin.
--Au revoir, vieux, dit Marcel à Gustave, en lui serrant vigoureusement
la main. Du fond du cœur, je te demande pardon!... Adieu, dit-il
durement à son père...
--Bonsoir! Tu sauras bien retrouver le chemin de la maison quand tu
voudras dîner!
--Je crèverai plutôt de faim.
Il sortit. Gustave alla jusqu’à Langrevin...
--Maurice, je ne t’en veux pas de ce que tu m’as dit à moi! Un jour, tu
reconnaîtras tes torts... Mais, je t’en supplie, ne laisse pas ce petit
s’en aller... Il est exalté, il ne se connaît plus!
--Mêle-toi de ce qui te regarde! Nous avons une autre question à régler.
Je retrouverai l’usurier qui a fait ce joli trafic, et il aura de mes
nouvelles... Tant pis pour toi si tu es pincé là-dedans...
--Une injustice de plus ou de moins, fit Gustave.
--Pauvre martyr! Ah! tu profites bien de la situation! Tu spécules sur
ce fait que je ne veux pas de scandale à cause de mon gendre...
--Moi! dit Gustave avec la pure voix de l’innocence... Si j’ai jamais
pensé à ça...
Tout de même il y pensait maintenant avec une certaine satisfaction. Il
connaissait assez les affaires pour savoir que M. Langrevin n’avait
aucun recours ni contre l’usurier ni contre lui-même. Mais on ne peut
tout de même ennuyer les gens... M. Langrevin ferait le silence sur
cette affaire.
--Que je ne te revoie plus! dit M. Langrevin en sortant. C’est ce qui
pourra t’arriver de mieux!
Gustave ne se dit pas: «C’est un bienfaiteur que je perds.» Il
s’imaginait toujours, quand M. Langrevin lui donnait cinquante francs,
que c’était la dernière fois, et que, dès la semaine suivante, ses
moyens lui permettraient de n’avoir plus besoin de personne...
Resté seul, il jugea sévèrement l’éditeur. C’était un parvenu que le
hasard avait favorisé. Le jour où la justice arriverait enfin sur la
terre, et où les mérites de Gustave l’amèneraient sur le pavois tant
attendu, il parlerait à son tour à cet homme médiocre.
Mathilde rentrait. Elle avait croisé dans l’escalier un monsieur qui
avait semblé ne pas la voir et en qui elle avait cru, elle, reconnaître
M. Langrevin.
--C’était lui, fit négligemment Gustave.
--C’est à peine s’il m’a fait bonjour de la tête. Je veux bien qu’il ne
m’ait pas reconnue. Quand on croise une femme dans un escalier, on peut
bien risquer un rhume en retirant son chapeau.
--Tais-toi, dit Gustave. Tu n’as pas besoin de faire attention au coup
de chapeau d’un individu pareil. Tu vaux mieux dans ton petit doigt que
lui dans toute sa personne.
--Qu’est-ce que vous avez eu ensemble?
--Rien! rien! ce sont ses théories que je n’admets pas...
--Il vient te voir pour t’exposer des théories?
--C’est à propos d’une petite affaire sans importance...
--C’est encore malin dans ta position de te mettre mal avec des gens
comme M. Langrevin!... Quelle bêtise as-tu faite encore?
--C’est entendu: je ne fais que des bêtises. Je t’expliquerai ça un jour
et tu ne me donneras pas tort.
--Pourquoi pas tout de suite?
--Ce n’est pas une affaire à moi: c’est un secret qui ne m’appartient
pas...
--Oh! garde-le! fait Mathilde impatientée... Il y a là quelqu’un pour
toi...
--Et tu ne me le dis pas!
--Quelqu’un de la plus haute importance: ton horloger.
--M. Noulet! Et tu fais attendre ce pauvre homme!...
Pendant que Mathilde sort en haussant les épaules, Gustave va chercher
lui-même M. Noulet.
On comprend tout de suite en les voyant ensemble pourquoi Gustave tient
tellement à M. Noulet. La déférence du vieil horloger le replace tout de
suite au niveau social élevé d’où le ton méprisant de M. Langrevin
voudrait le faire descendre.
M. Noulet s’excuse beaucoup de venir déranger chez lui son conseiller,
ami attitré.
--Cela ne fait rien, dit Gustave avec condescendance. Il a le geste d’un
monsieur assez indépendant pour ne pas être l’esclave de ses
occupations, si graves et si urgentes soient-elles.
--C’est une lettre à mon proprio pour ma prolongation... je ne peux pas
en sortir.
--Voyons, dit Gustave... Oh! non, non, non, fait-il en parcourant le
papier des yeux. Il faut lui écrire autre chose.
--Vous êtes épatant! dit M. Noulet avec admiration. On en parlait hier
avec ma femme. Nous nous disions que, si le bon Dieu était juste, vous
devriez être riche à millions...
--Oh! dit Gustave dédaigneux, ça finit toujours par venir, ces
choses-là... Asseyez-vous là, mon brave monsieur Noulet; je vais vous
dicter votre lettre... Qu’est-ce que c’est? fait-il en tournant vers la
porte le visage d’un ministre que l’on dérange en pleine séance du
cabinet... Ah! c’est Marcel! dit-il en changeant de ton...
--Mon vieux Gustave, je viens t’embrasser. Je pars ce soir pour
Bordeaux...
Gustave l’entraîne à part et lui dit à demi-voix:
--Mon petit, tu vas rentrer chez ton père.
--Non, non! c’est cassé! fait Marcel avec décision.
--Tu t’es fâché de ce qu’il m’avait dit? C’était dans la colère; ça n’a
aucune importance. Je ne veux pas que tu te fâches avec ton père à cause
de moi...
--Ce n’est pas à cause de toi; c’est venu à ton propos; mais ça devait
éclater d’un jour à l’autre. Il y a un abîme entre ma famille et moi...
--Je t’assure qu’après ton départ il était déjà plus gentil...
--Ce n’est pas vrai; tu dis ça pour me retenir, et ça serait vrai, que
ça ne changerait rien à ma résolution... Il me reste un millier de
francs; je trouverai ce qu’il me faut là-bas... Au revoir, mon vieux.
Tiens! que je t’embrasse...
--Attends un peu, que je te présente... Monsieur Noulet... Mon cousin
Marcel Langrevin...
Et il ajoute:
--Le fils du grand éditeur...
Voici M. Langrevin remis en bonne place par le peu rancuneux Gustave.
Celui-ci accompagne Marcel à la porte d’entrée, puis revient auprès de
M. Noulet, docilement assis, la plume à la main, à un petit guéridon.
Il dicte:
«... Monsieur, j’ai en main votre honorée du 17...»
Gustave regrette évidemment de n’avoir pas autour de lui sept horlogers,
en différend avec sept personnes, pour leur dicter, tel Bonaparte, sept
lettres à la fois.
Cependant Marcel, conduit au collet par Marcel lui-même, se dirigeait
vers la gare d’Orsay de toute la vitesse de son taxi.
C’est qu’il fallait se hâter, et, pour mettre de l’irrévocable entre sa
famille et lui, prendre son billet.
Comme son plan d’évasion était concerté depuis le matin, dans
l’hypothèse, maintenant réalisée, où les traites seraient présentées à
son père, il avait fait porter sa malle à la consigne des bagages, à
tout événement.
Vu l’état actuel de sa trésorerie, il avait pris l’énergique résolution
de voyager en seconde classe. Il avait toujours pris les premières... Il
lui semblait entrer dans l’âpre chemin des privations et des sacrifices.
Avant de partir, il envoya un pneu à son père. Il disait en termes brefs
qu’il voulait mener une vie indépendante, et qu’il donnerait de temps en
temps de ses nouvelles. Il pensa qu’il ne pouvait s’abstenir de mettre:
«Je t’embrasse» à la fin de cette courte lettre. Il s’en tint à cette
tendresse protocolaire.
Il allait retrouver à Bordeaux l’oncle de son ami Raoul.
L’année précédente, il était venu avec son camarade passer une quinzaine
chez cet ancien banquier, homme fort aimable, et qui avait à Bordeaux,
dans le monde des affaires, une grande réputation d’intelligence.
Tout le monde l’appelait de son prénom: M. Isidore. Mais il tenait de sa
famille--des israélites de Bayonne--un nom espagnol très ancien, qu’ils
portaient depuis la Révolution française.
En dépit de ses soixante années, ce petit homme au visage busqué restait
plus vivace qu’un jeune pur sang arabe.
II était venu à Bordeaux à l’âge de dix-huit ans. Il était entré comme
employé chez un courtier en vins, dont il devint rapidement le fondé de
pouvoir, et dont il épousa la fille.
Il fit prospérer la maison, mais ne put féconder sa femme, une longue
personne souffrante et gémissante.
Ils essayèrent ensemble des quantités de villes d’eaux, d’où ils
revenaient, elle toujours plus fragile, lui plus riche de relations.
Il était veuf maintenant depuis dix ans. Le coup avait été terrible,
mais il s’en était remis assez vite. Il s’habitua en somme aisément à ne
plus voir la pauvre créature souffrir à ses côtés. Mais, chaque fois
qu’il parlait d’elle, ses grands yeux noirs s’assombrissaient de vraies
larmes. C’était si impressionnant qu’on se gardait désormais d’évoquer
cette séparation navrante. Et tout était mieux ainsi.
Marcel, en arrivant à Bordeaux par le train du matin, alla retenir une
chambre à l’hôtel, puis se rendit chez M. Isidore. Il pensait qu’en se
présentant chez lui vers dix heures, il ne serait pas trop indiscret.
Mais M. Isidore était déjà sorti. Bastien, le valet de chambre,
accueillit jovialement Marcel, avec qui il avait fait connaissance
l’année précédente, et dont il avait apprécié la générosité. Il apprit
au jeune homme que, tous les matins, vers midi, M. Isidore se trouvait à
l’apéritif, à la terrasse d’un café très achalandé des allées de Tourny.
M. Isidore menait une vie plutôt simple. Il avait acheté, deux ans
auparavant, une auto d’occasion qui datait d’avant la guerre, et qui
avait pris, tout de suite, devant sa maison, l’aspect sérieux d’une
vieille voiture de famille.
M. Isidore avait donc son auto, moins pour sa commodité--car il aimait
circuler à pied dans les rues de Bordeaux,--que par une sorte de dignité
d’homme cossu, qui comprend que maintenant, avec les mœurs nouvelles, il
faut avoir sa voiture, mais qui cependant n’a rien d’un faiseur, et ne
cherche pas à éblouir les gens avec ces longues six-cylindres neuves,
qui représentent parfois à elles seules toute la fortune, et même plus
que la fortune de leurs propriétaires.
Il retrouvait de bons camarades à la terrasse du café. Il ne recherchait
pas les plus riches, mais, sans affectation, il s’était écarté doucement
de ceux qui n’avaient pas réussi.
M. Isidore n’avait pas une réputation d’avare. Mais l’argent ne lui
coulait pas entre les doigts.
Il n’appartenait pas à cette époque d’hommes d’affaires disparus, où
l’on engageait un employé parce qu’on l’avait vu ramasser une épingle.
Il n’était pas non plus de ces fous, qui envoient des capitaux devant
eux, sans compter, pour appeler et ramener d’autres capitaux. Il pensait
bien, que pratiqué de l’une ou de l’autre manière, le jeu n’est pas si
aisé et si simple, qu’il ne s’agit pas d’être une fois pour toutes ou
aventureux, ou ménager de ses fonds.
En vieillissant, sa roublardise était devenue de la sagesse. Pendant ses
années de réussite, il n’avait pas, fort heureusement pour lui, songé à
codifier la méthode inconsciente qui avait fait sa fortune...
Il ne s’en était rendu compte que bien plus tard, au moment où sa
philosophie des affaires ne risquait plus, par une prétention pédante,
d’entraver l’heureux développement de ses opérations.
Marcel avait été presque content de ne pas rencontrer tout de suite M.
Isidore. Et pourtant, la veille au soir, il lui semblait que le train
n’allait pas assez vite, tant il était impatient d’avoir un entretien
avec le banquier.
Entretien très vague d’ailleurs, et que le jour matinal, qui éclaire
mieux la vie, l’invitait crûment à préciser.
L’année précédente, il avait eu avec M. Isidore des conversations assez
longues, d’après lesquelles il lui semblait que le banquier appréciait
chez les jeunes gens l’allant et l’audace. Il se disait qu’il
accueillerait avec sympathie un fils de famille qui s’était dégagé du
joug paternel.
Maintenant, à la réflexion, il n’en était plus aussi sûr. M. Isidore
devait avoir le respect des situations assises. Il approuverait moins le
goût du risque chez un jeune homme qui avait son pain tout cuit.
Car le proverbe: «Qui ne risque rien n’a rien» peut se compléter d’un
autre adage aussi sûr: «Qui n’a rien ne risque rien.»
M. Isidore lui dirait sans doute: «Mon ami, rentrez donc chez vous», et
ne se soucierait pas de mécontenter le père Langrevin en donnant asile à
son fils en rupture de ban.
Marcel craignait que dans une heure l’insuccès de sa démarche ne fût un
fait accompli. Alors il n’était pas fâché d’avoir encore un peu de
répit.
Il eut un instant l’idée de passer cette heure à préparer son entrée en
matière et le développement de sa plaidoirie... Puis, autant par raison
que par indolence, il se dit qu’il valait mieux s’en remettre au hasard
et ne pas avoir l’air de réciter un discours appris.
D’ailleurs, cette attente fut brusquement écourtée par la rencontre au
coin d’une rue de M. Isidore lui-même qui, avec un besoin bien
méridional de manifestations, fit de sa petite surprise véritable une
grande scène de bras levés au ciel et de stupéfaction.
Il ne se calma que lorsque Marcel lui eut dit qu’il se trouvait
précisément à Bordeaux pour le voir.
--Parfait! Parfait! Qu’y a-t-il pour votre service?
Mais cette comédie d’obligeance était moins bien jouée que la
précédente. On se demandait si quelque petite inquiétude secrète ne
gênait pas l’acteur dans sa conviction.
--Tenez... Nous allons prendre l’apéritif ensemble. Ce qui est une façon
de parler, parce que moi, je ne prends que de l’eau minérale.
Tous deux se dirigèrent vers les allées de Tourny. Ils n’étaient dégagés
d’esprit ni l’un ni l’autre, à en juger par l’empressement qu’ils
mettaient à ne pas laisser tomber la conversation, à parler de Bordeaux,
de l’animation croissante de la ville, des Américains, et de divers
sujets qui leur tenaient aussi peu à cœur.
Quand ils furent installés à la terrasse...
--Vous avez devant vous un enfant prodigue, dit Marcel en tâchant de
prendre un ton léger...
Et, comme M. Isidore s’efforçait de sourire en attendant la suite...
--Oui, dit Marcel, j’ai quitté ma famille hier. Je ne dis pas que ça
soit sans espoir de retour... Je ne m’entendais plus avec mon père. Rien
de grave d’ailleurs... Une résolution que j’avais prise depuis quelque
temps déjà... Je veux faire ma position moi-même...
Il eut tout à coup l’impression qu’il fallait dissiper une certaine
anxiété.
--J’ai un peu d’argent devant moi; ce qui me permet de ne pas presser
les événements...
M. Isidore avait assez de tact pour ne pas changer son attitude, un peu
réservée, trop vite après cette déclaration rassurante. Pourtant il ne
fallait pas perdre de temps pour faire téléphoner à Bastien qu’il y
aurait un invité à déjeuner.
Le banquier ne conseilla pas à Marcel de retourner dans sa famille. Il
se doutait que ce conseil ne serait pas suivi. Au temps de sa jeunesse,
il aurait craint sans doute de mécontenter M. Langrevin en ne mettant
pas d’entrave à la rébellion de son fils. Mais l’âge et la fortune lui
avaient donné un esprit plus indépendant.
Il n’encouragea ni découragea le jeune homme. Et, si celui-ci avait eu
davantage l’habitude des hommes, cette attitude «expectante» lui eût
semblé un bon signe.
Elle indiquait que M. Isidore ne repoussait pas l’idée de favoriser les
projets de Marcel. Autrement il aurait feint un pessimisme qui l’eût
dispensé d’agir, ou un optimisme fait de paroles vaines, destiné
poliment à procurer à l’interlocuteur le plaisir passager de l’espoir.
Séance tenante, M. Isidore présenta Marcel à deux personnes
éventuellement utiles. Puis ils rentrèrent à la maison.
La fortune avait gâté M. Isidore. Mais elle ne lui avait jamais accordé
la faveur d’avoir une bonne table. Il est vrai qu’elle l’avait gratifié
du don avantageux de ne pas s’apercevoir que chez lui on mangeait mal.
Ceci d’ailleurs était la cause de cela. Après des œufs sur le plat, fort
secs et trop salés, on servit un gigot de mouton assez plantureux, mais
qui ne reniait pas ses origines, et rappelait trop aux convives les
qualités du précieux ruminant, qui nourrit les hommes et les réchauffe
de sa laine. Un quart de camembert tourna autour de la table, et s’en
fut comme il était venu. Il semblait bien, d’après le jaune solide de sa
tranche, que ce n’était pas la première fois qu’il rentrait bredouille
au garde-manger. Puis on apporta de petites pêches et des prunes vertes.
M. Isidore, Marcel une fois servi, en remplit aux trois quarts sa propre
assiette, en déclarant qu’il adorait les fruits.
Marcel, quand on passa au bureau-fumoir, eut bonne envie de prendre les
devants par une affirmation de principe, en disant bien haut qu’il ne
fumait pas le cigare. Il craignait en effet de voir arriver un de ces
petits cigares de famille, rachitiques et craquants. Mais le hasard
avait voulu que M. Isidore, au cours de sa vie, eût été mis en relations
avec de bons amateurs. Il tendit à Marcel une grande boîte fort
engageante.
Sur une table de travail se trouvaient un certain nombre de dossiers à
l’étude et Marcel vit tout de suite que chez son hôte l’expression «à
l’étude» n’avait pas le sens dilatoire qu’on lui donne dans beaucoup
d’administrations.
Il fut frappé de voir avec quelle netteté, avec quelle promptitude M.
Isidore exposait le bilan d’une affaire en projet. On éprouvait la même
satisfaction qu’à regarder travailler un ouvrier modèle, as de sa
spécialité.
L’idée maîtresse qui avait guidé, au cours de sa carrière, M. Isidore,
était que l’on proposait rarement de mauvaises affaires, mais que, parmi
les bonnes, très nombreuses, il y en avait fort peu qui restassent
bonnes, à partir de l’instant où intervenait l’élément humain,
c’est-à-dire la négligence, et, ce fléau plus grave, la fausse activité.
Son système instinctivement mis en pratique, et formulé après coup,
avait été de choisir les bons projets, d’évaluer scrupuleusement les
prix de revient et les débouchés possibles, sans trop tenir compte des
chiffres affirmés par les rapports.
Puis, l’affaire adoptée, il la mettait en actions, et se débarrassait
ainsi, au profit de son prochain, des risques d’une mauvaise gestion.
Toutefois, il ne se lassait pas de surveiller l’entreprise, autant dans
l’intérêt de sa clientèle, qu’il était important pour lui de ménager,
que parce qu’il lui restait toujours des parts de fondateur, qui ne lui
coûtaient rien, et pouvaient lui rapporter beaucoup.
En tout cas, les évaluations de ses prospectus n’étaient jamais
mensongères. Évidemment, elles n’avaient rien de pessimiste; mais le
pessimisme est assez rare dans les prospectus d’émission.
--Je ne demande pas mieux, dit M. Isidore à Marcel, de vous faire
travailler avec moi. Je ne vous dis pas cela pour vous passer de la
pommade, mais je considère que vous avez des qualités, de l’audace. A
votre âge, si vous vous y mettiez tout seul, vous auriez les plus fortes
chances de vous casser les reins. Il ne faut pas trop faire le malin. Je
commence par vous dire que je vous estime beaucoup: il sera donc inutile
de chercher à m’épater. Je vous demande pardon de vous parler ainsi.
Mais, étant jeune, il m’est arrivé de faire des gaffes pour cette
raison-là.
--C’est entendu, dit Marcel en souriant: je ne chercherai pas à vous
épater.
--Seulement ne soyez pas trop sage et trop prudent. Et confiez-moi
toutes les idées qui vous passeront par la tête, même si elles vous
paraissent un peu extravagantes. Je crois que s’il y a du bon dans ce
que vous proposez, je saurai toujours le mettre au point. Ça va-t-il
comme ça?
--Si ça va! dit Marcel. C’est plus beau que ce que j’osais espérer...
--On verra à l’usage ce que ça donnera. Tant mieux déjà si vous êtes
content.
Après le déjeuner, Bastien prenait l’auto et allait chercher à l’hôtel
les bagages de Marcel. Selon les instructions de M. Isidore, on
installait le jeune homme dans la chambre d’ami.
La semaine suivante, Marcel, muni d’un questionnaire établi par son
mentor, et que le banquier lui laissait le soin de compléter selon son
initiative, Marcel, non sans un certain orgueil, partait pour les
Basses-Pyrénées, afin d’étudier une affaire de terrains, sur laquelle M.
Isidore avait déjà une impression favorable. Il revenait au bout de deux
jours, rapportant le résultat de son enquête. M. Isidore concluait
l’affaire, s’occupait sans retard de la constitution d’une société et de
l’émission des titres. Il avait réservé à son jeune collaborateur un bon
paquet de parts de fondateur, dont on ferait argent au moment utile.
L’après-midi, toute une collection de courtiers défilait dans le bureau
de M. Isidore. L’ancien banquier ne décourageait personne, mais
«liquidait» très vite ceux qui ne lui semblaient pas intéressants. Il
avait désormais assez de confiance dans son discernement pour se
permettre de tout écouter.
Ils ne donnèrent pas suite à une affaire de transports en commun dans le
Gers, qu’était venu proposer un petit homme chauve, envahi de barbe
jusqu’aux yeux, et qui vous bombardait de chiffres si énormes qu’ils
n’étaient plus impressionnants.
Les prix de revient des autos-cars, dans son exposé, étaient d’une
modicité indéfendable, et la population des villages desservis se
trouvait décuplée pour les besoins de la cause; d’ailleurs cet homme
ardent était d’une bonne foi absolue, et son optimisme congénital,
soutenu par une grande faculté d’oubli, n’avait été entamé par aucun
déboire.
Ils ne s’arrêtèrent pas non plus à l’idée d’une dame en deuil de
Montauban, veuve d’un général, et qui voulait mettre en relations
suivies, à l’aide d’un funiculaire, un village indigent et le sommet
complètement aride d’une montagne.
Le petit homme chauve, le lendemain du jour où il avait été saqué pour
ses autos-cars, surgit à nouveau, illuminé d’une idée flamboyante.
On avait parlé chez des amis de luges et de toboggans. Et brusquement la
vision d’une localité pyrénéenne, qu’il avait traversée la saison
précédente, lui avait sauté à l’esprit... Une étendue de neige
magnifique, plus belle que tout ce qu’on peut voir dans les Alpes...
Comment n’avait-on jamais eu l’idée d’y installer une station de sports
d’hiver?
La réponse à cette question était fort simple, et fut obtenue par Marcel
par une simple lettre au notaire de l’endroit. Nulle part, grâce à une
orientation dont les habitants ne se montraient pas médiocrement fiers,
la neige ne fondait aussi vite que dans le pays en question. Le petit
homme chauve avait déjà préparé tous les devis d’un palace et d’un
casino. Il en fut quitte pour mettre ces documents dans un dossier qu’il
plaça sur un amas d’autres dossiers, jamais consultés et amoncelés pour
les âges futurs. Car tout était soigneusement rangé dans le bureau de
cet homme, et il n’y avait de pagaïe que dans son esprit tumultueux.