--Si ça t’ennuie, ne me le dis pas...
--J’ai eu une scène avec papa tout à l’heure, parce qu’il a vu que je
n’étais pas rentré ce matin...
M. Pecq-Vizard n’est pas rebelle à l’indulgence, quand il n’est pas
intéressé directement à une affaire...
--C’est de ton âge. Ce n’est pas ce qui doit te tourmenter. Ton père est
forcé de te gronder. Mais il sait ce que c’est. Ou plutôt il a su ce que
c’était que d’être jeune...
--Papa ne sait pas pourquoi je suis rentré si tard...
--Il doit s’en douter pourtant...
Bonne transition pour lâcher le paquet...
--Il ne se doute pas, dit Marcel, que j’ai passé la nuit au jeu...
Silence. M. Pecq-Vizard fait entendre un «ah! ah», un «hon! hon!», qui
ne sont ni un fredonnement, ni un ricanement. En tout cas, cela n’a pas
un son qui rassure...
--Et j’ai perdu... dit Marcel.
--Naturellement, dit M. Pecq-Vizard.
Ce naturellement n’est pas non plus très engageant. Mais Marcel est
engagé. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, a dit le
Taciturne.
--J’ai perdu une grosse somme.
--Mon vieux, c’est ton affaire, je ne te demande pas combien.
En dépit de ce «mon vieux» affectueux, M. Pecq-Vizard est arrivé à la
fermeture complète, verrou de sûreté, et mot secret que personne au
monde ne peut découvrir. Il semble qu’il l’ait lui-même oublié.
Marcel continue nonobstant:
--J’ai perdu onze mille francs.
Toutes ces précisions sont inutiles, puisque la communication est
coupée.
Elle est coupée avec M. Pecq-Vizard, prêteur possible, mais non avec le
vieil ami de la famille, qui prend la parole:
--Mon garçon, c’est un mauvais moment à passer pour ton père. La
commission n’est pas agréable à faire. Mais, si tu veux, je m’en
chargerai...
--A aucun prix, je ne veux qu’il le sache...
--A ton beau-frère, alors...
Marcel sursaute et ne répond rien.
--Alors, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse? Tu t’imaginais peut-être
que j’allais te prêter cet argent? Je ne ferai jamais ça. Je suis un
vieil ami de ta famille, je ne veux pas t’encourager dans ces habitudes.
--Oh! c’est bien fini!
--On dit ça.
--Monsieur Pecq-Vizard, je ne voulais pas vous demander cet argent.
--Je ne suis cependant pas fâché de te mettre au courant, au cas où tu
compterais sur moi pour un encouragement pareil.
--Ce que j’aurais désiré, dit Marcel changeant son objectif de combat,
c’est un conseil, pour savoir où je pourrais me procurer ces fonds.
Quel blasphème! Supposer que la Banque Pecq-Vizard, du boulevard
Haussmann, qui fait partie du grand consortium dont les chefs sont
appelés au ministère des Finances au moment des crises, s’imaginer que
la Banque Pecq-Vizard puisse avoir quelque accointance avec des prêteurs
d’argent!
M. Pecq-Vizard, sans relever sévèrement cette erreur, se borne à dire
qu’il ne vit pas dans le monde de ces gens-là.
--Je n’ai qu’un conseil à te donner. Raconte tout à ton père. Il
t’attrapera. Ce sera tant mieux, parce que tu auras ainsi moins de
chances de recommencer.
--Je vous remercie. Je vais tâcher de m’arranger. Mais vous m’avez
promis de ne rien dire à papa?
--J’ai promis...
Il regarde sa montre. Bon geste de sortie.
--Tu diras à ton père que je n’ai pas pu l’attendre... Je m’en vais. Je
ne peux pas dire que je suis content de toi.
--Monsieur Pecq-Vizard, je vous ai demandé un conseil, et non un blâme.
--Ne prends pas mon blâme, s’il ne te fait pas plaisir. Mais je n’ai pas
aujourd’hui d’éloges à ta disposition.
Il s’est dirigé vers la porte, et profite de son éloignement pour
remplacer la poignée de main par un geste amical de doigts agités.
Marcel ne sait toujours pas où sont ses onze mille francs. Ils ne sont
pas chez M. Pecq-Vizard. C’est toujours un point acquis.
Et puis, il a quelqu’un à détester: ce qui le soulage un peu.
Mais, ce qui l’ennuie, c’est de se dire que M. Pecq-Vizard a peut-être
raison, et qu’une saine morale sort de la bouche de cet être médiocre et
sans moralité profonde.
Il y a des moments où Marcel se justifie très bien de jouer au poker. Il
prétend même qu’il n’est pas joueur, ce qui fait sourire ses camarades.
Il affirme qu’il ne joue pas par vice, mais par une sorte de vanité, un
besoin de dominer les autres, de lutter victorieusement, à une table de
poker où il a son indépendance, sa responsabilité, où il cesse d’être le
petit employé de rien du tout qu’il est chez son père.
Mais, aujourd’hui, talonné par le besoin d’argent, il n’a plus le loisir
de raisonner, et surtout de soutenir ce raisonnement dont il n’est pas
sûr. Joue-t-il par vice ou par vanité? Il sait que le vice sait très
bien se travestir.
Il a, en tout cas, un furieux désir de rejouer le soir même--pour
essayer de se refaire--pour ne pas casser la partie de ses amis qui
comptent sur lui--pour ne pas rester sur sa mauvaise impression de
perte--par envie de jouer, tout simplement, pour retrouver ces
péripéties de vie en cadence accélérée que la vie ordinaire ne nous
apporte que quand elle veut, mais que nous faisons naître à notre gré,
en mélangeant des cartes.
Cependant, Gustave revient des bureaux. Il a pu joindre M. Langrevin, à
qui il a proposé son affaire merveilleuse... Pour ramasser trois
millions, il n’y avait qu’à se baisser. C’est la grande formule de
Gustave. Quelqu’un qui l’aurait écouté aurait passé son existence à se
baisser fructueusement, et aurait attrapé des courbatures à force de
ramasser des milliards.
M. Langrevin, une fois de plus, a refusé de se baisser. La conversation
a fini sur les embarras de Gustave, sur une demande de crédits de deux
cents francs, réduite à cinquante francs par le mesquin éditeur.
--Gustave, dit Marcel, est-ce que tu connais un prêteur d’argent?
--Un prêteur d’argent?
--Oui, pas pour toi, pour moi.
--Tu as besoin d’argent?
--Oui, je t’expliquerai. Réponds d’abord à ma question.
Gustave aime bien être consulté...
--Attends un peu.
Mais Marcel n’a pas le temps de contempler, dans son attitude
méditative, une réplique du _Penseur_ de Rodin.
--Mon vieux, écoute, ne me donne pas de faux espoirs... Et ne me dis:
attends! que si tu as vraiment quelque chose en vue!
Gustave se formalise, doucement, comme il est capable de se
formaliser...
--Tu es extraordinaire, ma parole! Est-ce que je suis un enfant? Si je
te dis: attends! c’est que j’ai une idée pour toi. D’abord, quelle somme
te faut-il?
--J’ai perdu onze mille francs, à payer ce soir. Et, en dehors de ça,
j’aurais besoin de quelques billets, bref vingt mille en tout.
--Tout de suite?
--Mais oui, tout de suite!
--Je connais un individu qui pourra te faire ça. Et un homme carré, qui
ne te traînera pas. S’il accepte, il dira oui, et l’affaire sera
conclue.
--Où habite-t-il?
--Il a son magasin tout près d’ici, à dix minutes de taxi.
--Qu’est-ce qu’il vend?
--N’importe quoi. Des vieux fers, de la quincaillerie...
--Il ne me collera pas de marchandises?
--Il te donnera de l’argent.
--Prends un taxi, vas-y. Et tu reviendras me prendre, nous irons
déjeuner quelque part ensemble.
--Il faut que je prévienne chez moi. Ma fille a le téléphone, dans la
maison où elle est dactylo.
--Fais-lui téléphoner par le concierge. As-tu de la monnaie pour le
taxi?
--Ça va, ça va, dit Gustave, je changerai cinquante francs...
--Bon! bon! pense Marcel, il a vu papa tout à l’heure...
Marcel n’a pas grande confiance dans la démarche de Gustave. Mais,
délibérément, il se raccroche à cet espoir, parce qu’il est fatigué, et
n’a pas le courage de chercher pour le moment d’un autre côté.
On annonce M. Girbel, éditeur. M. Girbel est jeune, sec, bien élevé,
plein d’autorité, très premier consul. C’est le beau-frère du juge
Tury-Bargès. Ils sont deux puissances solidement alliées, et qui
s’épaulent bien. Ils n’ont, ni l’un ni l’autre, aucune sensibilité. Mais
ils savent tout le prix des sentiments bien employés. Pas trop de calcul
d’ailleurs. Ils sont ambitieux par tempérament. Qu’ils jouent franc jeu
ou masquent leurs batteries, c’est toujours instinctivement. Et ils ne
s’aperçoivent ni de leur franchise ni de leur hypocrisie.
M. Girbel est accompagné d’André Chalumet, un vieux romancier assez
fameux, dont les ouvrages atteignent un chiffre de vente honorable.
Chalumet est depuis trente ans dans la maison Langrevin. Comme il a chez
le père Langrevin un compte d’avances qui ne s’amortira jamais, il a
proposé à Girbel de publier ses œuvres complètes en édition illustrée.
L’affaire se tenait. Et Girbel a acheté à M. Langrevin André Chalumet,
comme on achèterait, dit Chalumet lui-même, un esclave sur le marché de
Smyrne. Il plaisante sur ce sujet avec une certaine mélancolie, parce
que la somme qu’il a touchée lui-même dans le transfert est déjà presque
mangée.
Pendant que M. Girbel va rejoindre M. Langrevin pour signer le traité,
Chalumet reste avec Marcel, qu’il traite de jeune crocodile, pas encore
arrivé à la férocité. Chalumet a toujours avec ses éditeurs une sorte de
faux franc parler, pour racheter la posture un peu gênante où le mettent
ses besoins d’argent continuels.
--Quand vous serez à la tête de votre maison, serez-vous un éditeur
selon la formule Langrevin ou la formule Girbel? Un crocodile d’instinct
comme les vieux de la partie, ou un alligator méthodique, comme ce jeune
Girbel? Je préférais les vieux. Ils vous exploitaient. Mais ils avaient
un certain respect de l’homme de lettres. Ils ne vous accordaient jamais
ce qu’on leur demandait, mais ils vous gardaient trois quarts d’heure
dans leur bureau, une heure parfois, pendant laquelle on avait
l’illusion de les avoir séduits. M. Girbel vous reçoit entre deux
portes, oh! poliment, certes, mais avec une condescendance qui vous fait
froid dans le dos.
... En somme, j’ai passé trente ans de ma vie à détester monsieur votre
père. Il n’y a pas à dire, ça crée des liens indestructibles.
Marcel écoutait Chalumet avec le maximum d’attention que les
circonstances lui permettaient d’accorder à des considérations aussi
générales. Ce vieil homme aux abois ne se doutait pas qu’il avait en
face de lui un jeune crocodile aussi tourmenté.
En s’approchant de la fenêtre, il vit Gustave qui traversait la cour.
Il prit prétexte de quelques ordres à donner, abandonna Chalumet et
rejoignit Gustave dans l’antichambre...
--Tu n’as rien trouvé?
--J’ai ton affaire.
--C’est bien sérieux?
--Non! alors, je suis un enfant!
C’était le cauchemar de Gustave d’être pris pour un enfant.
--... Tu auras les fonds tout à l’heure. Mais il faut que tu acceptes
ses conditions.
--Je paierai ce qu’il faudra.
--C’est qu’il est chaud. Vingt mille pour un mois, et il ne te versera
que dix-sept mille. Trois mille francs pour un mois, ça fait du 180 %
par an.
--Je ne calcule pas comme ça. Il me sort d’embarras, d’un embarras
terrible, et ça me coûte trois mille francs.
--Mais dans quatre semaines, pourras-tu le rembourser
--J’ai trente jours devant moi. Quand aurai-je la somme?
--Encore une chose à te dire...
--Dis vite!
--Il veut que, pour les billets que tu lui signeras, tu te procures du
papier à traites avec en-tête de la maison de ton père.
--J’en ai sous la main.
--Il demande en outre que tu signes les billets de ton nom et de ton
initiale seulement. C’est la même que l’initiale de ton père...
--Pourquoi? C’est pour faire circuler les billets plus facilement?
--Non, puisque je lui ai demandé de ne pas les mettre en circulation, et
affirmé que tu les paierais avant la présentation.
--C’est donc qu’il a l’intention de les faire circuler tout de même?
--Je te dis que non. C’est un prêteur, un usurier si tu veux, mais il
est de très bonne foi en affaires. D’ailleurs, il n’a jamais estimé
qu’il faisait des affaires incorrectes. Il sait que ce n’est pas légal.
Alors il se dit simplement que, pour être en règle avec sa conscience,
il n’y a qu’à se garer de la loi. Du moment qu’il affirme qu’il gardera
les billets, il les gardera.
--Mais alors, pourquoi veut-il que je signe de cette façon-là?
--C’est ce que je me suis demandé. Je ne suis pas un enfant, et je n’ai
pas attendu après toi pour me faire cette objection. Mais j’ai compris
qu’il veut te tenir. Il pense que tu t’occuperas plus activement du
remboursement si tu crains que les billets en question puissent tomber
sous les yeux de ton père.
--C’est absolument certain qu’il sera payé avant l’échéance.
--... Je te crois... Mais, tu sais, un mois avant, on se fait toujours
des illusions. On se dit: dès demain, je vais m’occuper du
remboursement. Demain passe et les autres jours, et la fin du mois
arrive avant qu’on l’attende.
--Tu connais ça, mon vieux Gustave, dit Marcel en riant.
--Avant que tu sois au monde.
--Mon petit Gustave, tu viens de me sauver la vie. Qu’est-ce que je vais
faire pour toi?
--Tu plaisantes, je crois?
--Je te donnerai cinq cents francs!
--Rien du tout. Je puis te dire que cet individu veut à toutes forces me
donner trois cents francs, et que j’avais l’intention de te les
remettre.
--Je te demande un peu! Tu me feras le plaisir de les garder!
--Je ne te les remettrai pas tout de suite, parce que j’en ai besoin
pour une affaire que j’ai en vue, mais dès que j’aurai signé cette
affaire, non seulement je te donnerai ces trois cents francs, mais même
pourrai-je t’aider à rembourser ton prêteur.
--Bon! bon! dit Marcel, nous verrons cela...
--Je ne t’empêche pas, dit Gustave, d’envoyer des bonbons à ta cousine
Mathilde... Elle n’en aura pas l’air, mais ça lui fera plaisir. Elle me
dira avec son ton qu’elle prend quelquefois--c’est une bonne femme, tu
sais?--elle me dira que tu lui devais bien ça, parce que probablement
j’ai été faire des courses pour toi. Ça ne l’empêchera pas, quand elle
recevra ses amies, et que je ne serai pas là, de faire des embarras avec
sa boîte à bonbons et de leur dire: «Prenez donc un caramel, c’est une
boîte qui nous a été envoyée par notre cousin Langrevin.» Peut-être même
ne dira-t-elle pas si c’est ton père ou toi...
--Comme pour la signature des billets.
--Enfin, tu es content?
--Tu parles! Tu viens déjeuner avec moi.
--Oui, j’ai prévenu... Je crois que ton papa t’appelle...
--J’y vais, attends...
M. Langrevin était près de la table Empire avec M. Girbel et André
Chalumet.
--Marcel, ces messieurs déjeunent avec nous. Ta sœur et ton beau-frère
viendront également.
--Papa, c’est que je ne suis pas libre...
--Eh bien, tu te libéreras.
--Je ne sais pas si je pourrai. J’avais dit à Gustave que je déjeunerais
avec lui. Tu ne veux pas l’inviter?
--Tu es fou? Inviter Gustave? Il est là?