PREMIÈRE PARTIE

Vers sept heures du matin, Émile, garçon de bureau, vêtu comme un simple

mortel d’un pantalon et d’une chemise, promenait un balai électrique sur

le tapis d’une vaste pièce.

Ce cabinet spacieux était celui de M. Maurice Langrevin, éditeur. Il

était meublé confortablement, mais sans recherche. Des armoires étaient

venues y prendre place, au hasard des événements. C’est ainsi que la

grande bibliothèque en bois noir venait de la maison Borbat, éditeur

d’ouvrages de droit, dont M. Langrevin avait un jour racheté le fonds.

Une autre armoire vitrée, en noyer ciré, avait été trouvée, un jour de

pluie, à l’Hôtel des Ventes... Un buste de Cicéron venait également de

chez Borbat. Un groupe de trois coureurs en bronze, sans prétention au

symbole, avait été offert par ses employés à M. Langrevin, à l’occasion

du quarantième anniversaire de la fondation de la maison.

Des diplômes encadrés rappelaient les succès de M. Langrevin dans des

expositions européennes, et même dans des manifestations de propagande

de par delà l’Atlantique.

Le balai mécanique ronflait autour d’un grand bureau, représentant isolé

du style Empire. A l’autre bout de cette grande pièce, une table de faux

Boulle faisait également bureau. C’était là que prenait place Marcel

Langrevin, le fils du patron.

Pour l’instant, la grande maison semblait vide. Le laboureur Émile

suivait comme des sillons les lés du tapis. Il sifflotait, la conscience

calme, comme un bon travailleur matinal.

Un homme grisonnant, de belle taille, parut à la porte d’entrée. Il

était déjà en longue blouse blanche et en casquette, c’est-à-dire en

uniforme pratique de concierge que les nécessités du service obligent à

prêter la main aux hommes de peine, à l’occasion.

--Monsieur le portier de la librairie, dit Émile, qu’est-ce qui nous

vaut l’honneur de votre visite?

--Sais-tu, dit le concierge, si on va fermer le jour de l’Ascension?

--Ah! mon vieux, il faudrait que tu demandes ça à M. Langrevin. Moi,

ici, j’ai de l’influence sur le balai électrique et sur les plumeaux.

Mais c’est pas dans mes attributions de commander si on ferme ou pas la

librairie. Ces petites décisions de rien du tout, j’ai pas le temps de

m’en mêler. Je laisse ça au papa Langrevin.

--Toutes les maisons d’édition ferment pour l’Ascension...

--C’est possible, mais le patron s’occupe pas de savoir ce que font les

autres. Il fait d’abord comme il veut et ensuite à sa tête.

--Faut pas se plaindre de lui, dit le concierge. Il n’est pas mauvais

pour le personnel...

--Non, pas pour le personnel...

Ils se turent l’un et l’autre. Ils n’en pensaient pas moins. Toute la

maison avait remarqué avec quelle rigueur Maurice Langrevin traitait son

fils Marcel, un garçon de vingt-deux ans, qui, évidemment, ne menait pas

une existence de sédentaire.

--Y a pas à dire, il faut que M. Marcel marche droit, dit le garçon de

bureau, répondant à une réflexion que le concierge n’avait pas formulée.

--Pour marcher droit, je ne peux pas dire que je l’ai vu marcher de

travers, même quand il rentre à sept heures du matin.

--Il n’est pas encore là, aujourd’hui?

--Non, dit le concierge, mais c’est son heure. Voilà trois jours qu’il

est très régulier. Jamais plus tard que sept heures et demie.

--Encore heureux, dit le garçon, qu’ils habitent dans leur maison de

commerce. Sans ça, je me demande comment qu’il serait à l’heure au

bureau.

--Moi, je crois qu’il préférerait habiter ailleurs qu’avec son papa. Le

patron se lève vers les huit heures. Des fois que M. Marcel serait pas

rentré, ça ferait une affaire.

--C’est arrivé le mois dernier, dit le garçon de bureau. Tu parles que

ça a bardé... Le patron est dur.

--Et comme n’y a plus là la pauvre maman pour tempérer l’orage!

--Et Monsieur est serré pour le pognon. Ce pauvre jeune homme, il me

doit au moins mille francs de pourboires qu’il m’a promis depuis deux

ans...

--A moi aussi. Oh! c’est pas que j’y compte pour la semaine prochaine,

mais c’est de l’argent que l’on reverra toujours.

--Et nous pouvons nous dire aussi qu’il est plus généreux comme ça, tant

qu’il s’agit d’en promettre et qu’il n’y a pas tout de suite à raquer.

--... Ferme un peu, monsieur Cognard, le voilà qui s’amène.

Pour détourner les jeunes gens de l’enfer du jeu, il vaut mieux ne pas

leur montrer un joueur qui regagne son logis après une nuit passée au

poker ou au baccara. L’excitation de la partie, puis le grand air, lui

donnent une animation, une mine de bonne santé, de nature à faire croire

qu’il n’y a pas dans la vie d’occupation plus hygiénique.

Attendons, pour exhiber une image édifiante, de prendre ledit joueur

après son déjeuner de midi, quand le manque de sommeil commence à se

faire sentir. Alors nous verrons un être torpide, éreinté, diminué, et

dont l’exemple n’a rien d’engageant.

Pour Marcel Langrevin, qui venait de passer une série de nuits

incomplètes, la fatale dépression ne devait pas attendre l’heure de midi

pour se manifester. A peine assis derrière sa table-bureau, il parut

très affaissé aux yeux d’Émile, le garçon. (Le concierge s’était retiré

discrètement.)

Pourtant il eut la force de faire des recommandations hâtives, qui

purent être proférées en un langage très abrégé, car Émile paraissait

déjà au courant de la question.

Il s’agissait pour le garçon de se rendre au plus tôt dans la chambre de

Marcel, et de donner au lit du jeune homme l’air fatigué que doit avoir

une couche, après le réveil d’un jeune homme vertueux.

--Monsieur ne se repose pas? demanda Émile.

Marcel répondit par un signe vague. Il n’avait pas la force d’expliquer

qu’il valait mieux pour lui de ne pas s’étendre sur son lit, où il

serait pris par un sommeil tenace dont certainement huit hommes

vigoureux, maniant des leviers et des crics, ne fussent jamais parvenus

à le tirer.

Émile partit donc vers sa besogne de camouflage.

Marcel, resté seul, étendit péniblement le bras vers un appareil

téléphonique. La préposée dut avoir l’impression, d’après la voix

mourante de l’abonné, que le numéro demandé était celui d’un saint

prêtre, que l’on réclamait pour une extrême onction.

Le jeune homme était déjà endormi, quand le Carnot 88-34 arriva à

l’appareil et le fit sursauter.

--C’est toi, mon vieux? dit Marcel... Je suis tellement crevé que je

m’endormais au téléphone... Et je ne peux pas me coucher. Papa va

arriver d’un instant à l’autre. Et il croit que j’ai passé la nuit dans

mon lit...

--Mon pauvre vieux, dit Carnot... Moi, je vais me coucher. Je suis

content que tu m’aies demandé. J’étais ennuyé de t’avoir quitté, après

cette nuit...

--Crois-tu que j’ai eu une poisse! dit Marcel.

--Au moins huit mille? dit le camarade.

--Comment? Huit mille? Onze mille!

--Onze mille?

--Qu’est-ce que tu dis de ça? Je croyais que c’était neuf mille cinq. En

recomptant ce que je dois, j’ai vu que c’était... ce que je viens de te

dire... Je ne veux pas trop prononcer de chiffres au téléphone. On peut

entrer d’ici une minute..., je ne quitte pas la porte de l’œil. Tu sais,

maintenant, c’est fini, j’arrête les frais. Je ne joue plus...

--Alors, tu ne viendras pas ce soir?

--Si... ce soir encore. Je ne veux pas rester sur une séance pareille.

C’est un coup trop dur, et contre qui? Hein! Crois-tu qu’il joue mal,

cet Espagnol!... c’est un peu ce qui m’a perdu. Je me disais: je vais

l’avoir, je vais l’avoir... et il n’arrêtait pas de ramasser du jeu.

Quelles rentrées de cartes!... C’est bien simple: il gagne exactement ce

que j’ai perdu. Le reste de la table ne fait pas de différences.

--Mais comment vas-tu t’organiser pour régler?

--Oh! mon vieux! pour ça, je ne m’en fais pas. Je veux bien que ce soit

la première fois qu’on ait joué avec lui. Mais, avant de se mettre à

table, on a dit expressément que l’on ne réglerait pas le soir même, en

cas de grosses différences. J’aurais aussi bien pu gagner, je n’aurais

pas songé un instant à demander le règlement immédiat... Tout de même,

si je ne me refais pas, il faudra bien payer un jour... Oui, je me suis

levé de bonne heure, j’ai un ouvrage pressé...

--Je comprends, dit Carnot, ton père vient d’entrer dans le bureau.

--Oui, oui... Au revoir, mon vieux.

Il y a maintenant, assis au bureau Empire, un homme pas très haut, mais

de carrure large, armé d’une grosse barbe grise et de sourcils noirs

touffus comme des moustaches. Marcel, sans mot dire, va jusqu’à lui, et,

d’un geste rituel, lui met un baiser sur le front. Comme il se dirige de

nouveau vers son poste, Langrevin l’arrête d’un mot...

--Je t’ai entendu dire que tu t’étais levé de bonne heure? Tu t’es en

effet levé de grand matin, car, à six heures, tu n’étais déjà plus dans

ta chambre et ton lit était déjà refait.

Marcel n’est pas d’une humeur à goûter les reproches, ou l’ironie. Il

«ressaute» comme un jeune taureau piqué...

Mais, comme c’est à son père qu’il répond, il ne hausse pas la voix.

C’est sourdement qu’il répond:

--Si on n’entrait pas dans ma chambre, on ne ferait pas de constatation.

C’est au tour de M. Langrevin d’être touché. Lui n’a pas à se maîtriser.

Offensé dans sa dictature, il réagit violemment, et tonne:

--Monsieur, j’entrerai dans votre chambre quand bon me semblera! Et si

ça ne vous plaît pas, vous irez habiter ailleurs! Tu es majeur, je le

sais. Mais ici, tu es sous mon toit. Je ne veux pas que tu découches. Tu

as toute ta soirée pour voir des filles...

Marcel pense que son père n’a pas songé au poker, et cette idée le calme

un peu. Mais une phrase de M. Langrevin va l’irriter à nouveau...

--J’en parlais hier encore avec ta sœur et Florentin...

Florentin, c’est le beau-frère de Marcel, M. Tury-Bargès, juge au

tribunal de la Seine... Ce qui exaspère Marcel, c’est que, dans la

famille, M. Tury-Bargès est l’exemple continuel, le modèle, et lui,

Marcel, le repoussoir. On est devenu d’une austérité abominable, parce

qu’on est désormais une famille de magistrats. On a acquis une sorte de

noblesse de robe.

Les principes? Non, le souci de la situation de M. Tury-Bargès. Marcel

trouve que certains jeunes magistrats sont plus terribles que les

anciens, qui étaient inflexibles par tradition plus que par ambition.

Marcel n’accorde d’ailleurs à l’ancienne magistrature cette haute estime

rétrospective que pour en accabler certains échantillons de la

magistrature nouvelle et particulièrement son beau-frère...

M. Tury-Bargès a la réputation d’un juge indulgent. Mais Marcel ne croit

pas à la sincérité de cette indulgence. Il prétend que c’est une

attitude adoptée par certains, depuis l’invention des bons juges.

Marcel, qui est généreux, ne se plaint pas de cette mode, qui profite au

moins à quelques pauvres diables de délinquants. Mais quant à «couper»

dans la bienveillance foncière de Tury-Bargès, Marcel laisse cela à des

âmes plus naïves ou que ne préoccupe point l’exacte appréciation de la

bonté.

Pratiquement, il vaut mieux avoir affaire à Tury-Bargès comme

justiciable que comme parent ou allié. Il a le souci de la Justice, mais

surtout celui de la bonne réputation des siens, condition nécessaire de

son avancement...

Marcel, en d’autres circonstances, a constaté le manque de générosité de

son beau-frère. Il n’aime pas non plus la façon dont il «cote» les

gens... Le coefficient de fortune ou d’influence joue un rôle un peu

trop capital dans ses évaluations...

Le plus triste, c’est que Cécile, la sœur de Marcel, s’est détachée de

son frère en se rapprochant de Tury-Bargès. Marcel l’a connue

généreuse... Comme ce n’est pas un mauvais garçon, il s’efforce de ne

pas regretter le divorce qui s’est produit entre sa sœur et lui. En

somme, il vaut mieux qu’elle s’accorde avec son magistrat, puisque c’est

avec lui qu’elle doit passer sa vie...

--Et pourquoi, demande M. Maurice Langrevin, pourquoi me serais-je privé

d’en parler à ton beau-frère?

Mais Marcel n’accepte pas la discussion. Il balbutie quelques paroles

vagues. A quoi bon «sortir» encore une fois ce qu’il pense de son

beau-frère? La dispute ne mènerait à rien. Il reproche à Tury-Bargès son

«grimpage» continuel... Or, c’est précisément cet arrivisme, traité de

noble ambition, qu’apprécie chez le gendre l’esprit commercial de M.

Langrevin.

La discussion éteinte se rallume d’ailleurs tout de suite, à propos

d’une lettre que Marcel était chargé d’écrire à un client. M. Langrevin

a des idées à lui sur le style commercial. Son fils n’a jamais pu les

saisir. Marcel a beau soigner son texte, c’est-à-dire en bannir toute

élégance, M. Langrevin trouve toujours ses expressions déplacées. Il y a

dans ce désaccord littéraire quelque chose de fatal et d’irrémédiable.

Mais Marcel n’arrive pas à s’y résigner.

--Ce n’est pas ce que je t’avais dit d’écrire...

--Papa, dit Marcel énervé, j’ai pris note des phrases mêmes que tu as

prononcées. Quand j’écris exactement ce que tu m’as dit, tu trouves que

ce n’est pas bien, et, quand je change, j’ai toujours tort...

--C’est parce que tu ne te donnes aucune peine, répond M. Langrevin,

qui, après tout, a peut-être raison. Marcel se dit un peu cela, et s’en

exaspère davantage. M. Langrevin a pris la lettre et va la porter à un

autre employé. Marcel ne se fait pas à cette humiliation.

Il reste seul devant sa table. Cette dispute avec son père l’a réveillé.

Il n’a plus sommeil. Mais il a toujours un grand cafard. La perte de

onze mille francs y est peut-être pour quelque chose.

Pourtant l’horizon s’éclaire un peu par l’apparition de Gustave.

Gustave, qui a cinquante ans passés, est un cousin de M. Langrevin et un

bon camarade de Marcel.

C’est un homme qu’il n’est pas désagréable de voir, les jours où l’on a

été cogné par le sort. Car le bon Gustave a passé toute son existence à

encaisser des atouts de la Destinée. Il mène une vie difficile. Sa femme

Mathilde, aussi puissante d’aspect qu’il est lui-même mince et

inoffensif, lui a donné trois enfants qu’il arrive péniblement à

nourrir. Mais lui, depuis trente ans, s’alimente de magnifiques espoirs.

On ne l’a jamais connu sans un projet d’affaire en poche qui lui assure

moins de cinq millions. Il ne manque pas de l’apporter à son cousin

Langrevin, qui n’en prend pas connaissance, et se débarrasse de Gustave

moyennant un billet de cinquante francs.

Gustave trouve tout de même à droite et à gauche quelques petites

ressources. D’autre part, Mathilde possède un immeuble à Nancy qui ne

donne pas ce qu’il devrait, à cause d’une écurie de dix-huit chevaux qui

ne se loue pas. Pour la convertir en garage, il faudrait élever le

plafond, travail qu’aucun entrepreneur n’a accepté encore, étant donné

la fragilité de l’ensemble.

Il y a entre Marcel et Gustave beaucoup de souvenirs communs. Quand

Marcel était petit, il sortait tous les jeudis avec Gustave, qui venait

déjeuner à la maison. Personne, mieux qu’eux, à Paris, ne connaissait le

Jardin d’Acclimatation et surtout le Jardin des Plantes, qu’ils

préféraient à cause des bêtes féroces.

Ils connaissaient aussi des cafés glaciers où les glaces étaient plus

grosses et moins chères que partout ailleurs. Meilleures aussi, cela va

sans dire.

Gustave aimait les enfants, qui étaient seuls à le comprendre et à

reconnaître la supériorité de son esprit. Peut-être eut-il le tort

d’emmener Marcel aux courses, sur la pelouse d’Auteuil et de Longchamp,

ce qui mécontenta les parents du petit garçon.

On ne se fâcha pas avec Gustave. Mais on cessa de lui confier Marcel le

jeudi.

Depuis quelques années, ils se voient peu, mais le souvenir de leur

ancienne camaraderie assure entre eux une solide affection. Marcel

admire moins Gustave qu’il ne faisait au temps jadis, mais il ne lui

laisse point deviner la diminution de ce prestige. Gustave reproche

seulement au jeune homme de ne jamais aller le voir. Il n’y a jamais eu

de sympathie véritable entre Mathilde et Marcel. Et Gustave, qui aime

docilement sa femme, souffre de voir aussi étrangères l’une à l’autre

les deux grandes affections de sa vie.

Ce matin-là, Gustave a surtout affaire à M. Langrevin père. Il s’agit de

tout un quartier de Paris à démolir et à reconstruire à neuf en un béton

nouveau qui devient avec le temps aussi beau que du marbre. C’est une

invention d’un ingénieur liégeois. Gustave a dans sa poche un petit

morceau de ce béton. Il ne faut que dix-huit millions, car on peut

compter sur une subvention de la ville.

Marcel laisse Gustave aller voir M. Langrevin, qui est dans les bureaux.

Il prie même Gustave de retenir «le patron» le plus longtemps

possible... On vient d’annoncer une visite un peu inquiétante, un

individu que papa n’a pas besoin de voir, et qui vient certainement pour

le fils Langrevin.

C’est un monsieur au nom espagnol, un garçon d’une trentaine d’années,

mis de la façon la plus élégante, et qui doit facilement supporter les

nuits d’insomnie, car il est plus frais qu’il ne paraissait la veille au

soir.

--Bonjour, cher monsieur, dit le nouveau venu. A ce que je vois, vous

n’êtes pas trop fatigué de cette nuit?

--Ni vous non plus, me semble-t-il.

--Oh! moi, il m’arrive fréquemment de rester deux nuits sans dormir.

J’ai beaucoup joué sur les bateaux, en allant à New-York et à Rio. Nous

faisions quelquefois des pokers de trente heures consécutives... avec

des gens que l’on connaissait plus ou moins, et il fallait ouvrir l’œil,

je vous assure.

... Marcel pense que ce n’est pas uniquement pour lui raconter des

souvenirs de bateau que ce monsieur se présente chez lui à cette heure

matinale.

--Asseyez-vous donc, lui dit-il. Ce qui est une façon polie de dire: «Au

fait, s’il vous plaît!»

Le monsieur ne pose sur la chaise indiquée qu’une toute petite part de

son séant. Marcel aime autant ça que de le voir s’installer. Car M.

Langrevin peut revenir d’un moment à l’autre, et il faudrait faire des

présentations inutiles.

--Je suis assez pressé, dit le monsieur... Je viens de recevoir un

télégramme de Madrid qui bouleverse mes projets. Je me faisais une fête

de rester encore quelques semaines à Paris, et de vous retrouver

quelquefois encore chez l’ami Raoul, à une table de poker.

--Bon! bon! pense Marcel; il s’en va... ma revanche est dans l’eau.

--Je ne me suis pas amusé parce que je gagnais, dit le monsieur. J’aime

tant le poker, que je m’amuse autant quand j’y perds...

«Au fait, au fait!» voudrait encore dire Marcel, qui ne s’arrête pas à

ces révélations d’état d’âme, purement mensongères, d’ailleurs...

--Je n’ai point oublié, dit le monsieur, tout ce qui a été convenu au

début de la partie... qu’il ne serait pas question de payer

immédiatement les différences... Rien n’est changé, et la question du

règlement n’a aucune importance. Je reviendrai à Paris dans six mois ou

dans un an, et vous n’aurez pas besoin de m’envoyer de l’argent avant...

Seulement, si... sans vous gêner en aucune façon, vous pouviez me

remettre une partie de la somme avant mon départ, qui a lieu ce soir,

cela me serait d’une grande utilité, et je n’aurais pas à réclamer

télégraphiquement des fonds à Madrid... Je tiens à répéter que c’est un

service que je demande et non le paiement d’une dette. Je me serais bien

adressé à notre ami Raoul, mais je sais qu’il est un peu gêné en ce

moment et que sa famille lui tient la dragée haute...

Marcel a écouté en silence tout ce petit discours. Il n’y a pas à dire,

il va falloir payer... Comment? On ne sait pas... Mais il faut payer

avant le départ de cet individu sinistre, qui dit peut-être vrai, ou

probablement faux... Ce n’est pas notre affaire de juger sa sincérité.

Il nous réclame de l’argent que nous lui devons. En l’écoutant, nous

avons le temps de préparer notre ton et de parler simplement, sans un

air de dignité hautaine qui serait ridicule.

--Soyez tranquille, monsieur, je vais m’organiser pour avoir toute la

somme et vous la faire porter aujourd’hui à votre hôtel...

--Toute la somme, non! dit l’Espagnol d’une voix plaintive.

Il n’a pas trop d’accent. Mais son origine se trahit un peu dans sa

protestation languissante...

--J’aime autant régler cela, dit Marcel d’un air détaché...

--Je ne veux pas que cela vous gêne...

--Cela me gênerait que je serais content de me gêner pour vous rendre ce

service, dit Marcel, poussant la politesse jusqu’à adopter la formule du

madrilène, et à feindre de croire que cet homme du monde ne se

présentait pas en créancier.

Le monsieur veut absolument que Marcel vienne déjeuner avec lui.

Marcel refuse poliment, alléguant des occupations qui n’ont rien

d’illusoire, bien qu’elles soient encore assez indéterminées... Comment

se procurera-t-il cette somme avant quatre heures? En tout cas, il n’y a

pas de temps à perdre.

Rendez-vous est pris pour quatre heures à l’hôtel. Le monsieur prend

congé en faisant promettre à Marcel de venir le voir à Madrid. Marcel

note l’adresse. Et cet engagement est enregistré, chacune des parties

restant persuadée qu’il n’aura jamais le moindre commencement

d’exécution.

Cependant, la question de savoir où trouver onze mille francs reste

absolument entière.

Marcel était sûr qu’il les rendrait. Tout au moins, au moment où il

l’avait déclaré au monsieur espagnol.

Demeuré seul, il sentait cette certitude diminuer un peu.

Les onze mille francs étaient quelque part, comme un trésor dans un

champ. Mais il semblait que les dimensions de ce champ devenaient de

plus en plus vastes.

Quand Émile fit entrer dans le bureau M. Pecq-Vizard, Marcel se dit que

les onze mille francs entraient à la suite du nouvel arrivant. Il en eut

comme un de ces pressentiments qui ne trompent jamais, sauf quand on y

compte trop.

M. Pecq-Vizard est un mince petit sexagénaire très soigneux de sa

personne. Depuis trente ans, dans la maison de banque que lui a jadis

cédée son père, il continue un très bel élevage de millions. Il est veuf

depuis toujours, a deux filles mariées chez qui il va dîner quand elles

ont beaucoup de monde. Il passe pour entretenir une maîtresse que

personne ne connaît, et qui ne semble pas l’accaparer. Tous les jours,

il va pendant une heure à son cercle, où il joue un bridge très

au-dessous de ses moyens.

On suppose qu’il a l’esprit fin. Il parle en tout cas d’une façon

mesurée et surveillée, avec des lèvres minces. Au moment des crises

financières, les gouvernants recueillent son avis, dont on ne tient pas

forcément compte, mais qu’on ne néglige jamais. C’est, en somme, un

monsieur assez important. Il est vaguement camarade de jeunesse de M.

Langrevin. (Ils disent: camarades de classe, sans préciser l’endroit où

ils ont fait leurs études.) En tout cas, ils se sont toujours tutoyés.

M. Pecq-Vizard a vu Marcel tout enfant, et l’appelle: petit.

--Hé! bien, petit, comment vas-tu? Et comment va-t-elle?

M. Langrevin ne s’est pas privé de dire à Pecq-Vizard qu’il n’était pas

content de Marcel.

--Qui ça, elle?

--Ta petite amie... que je ne connais pas... Je suppose bien que tu as

une petite amie?

--De temps en temps... Il y a des jours... Ce n’est pas ma préoccupation

dominante.

--Les affaires? Déjà? Tu peux encore laisser ça à ton père.

Oh! pourquoi tergiverser? M. Langrevin va revenir dans deux minutes...

--Écoutez, monsieur Pecq-Vizard, j’ai une chose à vous dire...

Seulement, je vous prierai de n’en pas parler à papa...

--Si tu me demandes le secret...

M. Pecq-Vizard n’est pas le type de l’homme ouvert... Les jours de bonne

humeur il s’entre-bâille faiblement. Il semble maintenant qu’il tende

vers la fermeture hermétique.

--Ce n’est pas grave, au moins?

--Ça m’ennuie un peu de vous dire ça...

Les moyens du bord · 第 5 / 18 题