--Gustave, j’ai besoin de garder Marcel. Il déjeunera avec toi une autre
fois. Je ne t’invite pas, parce que je sais que tu préfères déjeuner
avec tes enfants.
--Mais oui, mais oui, fit Gustave.
M. Langrevin était rentré dans son bureau. Marcel, qui l’avait suivi
dans l’antichambre, restait auprès de son cousin.
--Je voudrais seulement téléphoner à ma fille si elle est encore à son
bureau.
--Voici l’appareil. Il doit être en communication avec la ville...
--J’aime bien mieux, dit Gustave, que tu ne mécontentes pas ton père en
ce moment... Gutenberg 24-17... J’espère qu’elle est encore là. Il est
un peu plus de midi, mais quelquefois on la retient un peu... Tiens, tu
vois, c’est elle... Mon enfant, c’est moi, papa. Je rentrerai décidément
déjeuner... Oui, j’ai pu m’arranger. Tiens! Il y a là ton cousin Marcel
qui te fait dire bien des choses...
--Oui, dit Marcel vivement.
--Bien des choses... Au revoir, mon petit!...
Gustave, depuis vingt-cinq ans, habitait une maison du boulevard de
Magenta, au troisième sur la cour.
Les meubles du salon, achetés au moment du mariage, s’étaient retirés du
monde dès cet instant, et, comme on prend le voile, avaient pris la
housse. Le soir, les chaises recouvertes se pressaient dans un coin de
la pièce, pour faire place à un lit-cage destiné à l’aîné des garçons.
Les deux chambres à coucher abritaient, l’une Gustave et Mathilde,
l’autre Jacqueline, la jeune fille. Léon, le petit garçon, couchait dans
un cabinet de débarras qui prenait jour sur le couloir de la cuisine.
Personne ne se plaignait du manque de confort. Ils étaient chez eux. Ils
étaient bien.
Le grand quartier général était la salle à manger, et le meuble le plus
important était la table à ouvrage de Mathilde. Elle faisait corps avec
la maîtresse du logis, qui posait parfois pour méditer un doigt sur
l’acajou, comme un penseur se touche le front. La table sécrétait du
fil, des rubans, de la toile cirée pour broderies. Le dé, au repos, se
plaçait à la même place, et les ciseaux venaient dans le coin de gauche
le plus proche de la travailleuse. Il n’y avait d’un peu indépendant que
le mètre de toile cirée, toujours en bordée, et qui serpentait parfois
jusque sur le buffet ou le dressoir.
Mathilde, après le déjeuner, était assise auprès de la large fenêtre.
Elle faisait face à tante Claire, la tante, ou la cousine de Gustave,
qui, venue de Nancy pour quelques jours, couchait dans un hôtel voisin
et prenait ses repas chez eux.
La petite bonne achevait de desservir la table, assez adroitement,
d’ailleurs, car elle était à la fin de son apprentissage chez les
Gustave. Tous les sept ou huit mois, Mathilde trouvait un petit
phénomène de province, remarquable de bêtise, mais peu exigeant pour les
gages. Mathilde dressait remarquablement cette créature. Alors,
régulièrement, sonnait l’heure de l’ingratitude, et la bonne allait
gagner cinquante francs de plus ailleurs. Au reste, Mathilde la laissait
partir sans regret, car les bonnes ne l’intéressaient que si elle avait
de nombreuses observations à leur faire. Elle aimait le pouvoir, et n’en
avait la sensation que s’il était difficile à exercer.
Gustave, lui aussi, avait tout intérêt à ce qu’une servante nouvelle
occupât toute l’attention du chef suprême.
Tante Claire était une femme assez imposante, veuve d’un représentant
d’usines métallurgiques. On l’entourait de prévenances qui n’avaient
rien de suspect, puisque sa fortune était placée en viager. Mais on
était naturellement gentil pour cette personne affable et d’une
situation aisée.
--Il est bien, ce ruban, disait-elle à Mathilde.
--N’est-ce pas? Il vient de chez un soldeur de la rue d’Aboukir, qui a
souvent des occasions. Nous pourrons y passer, si vous voulez.
--Oui... Mais vous savez, pour Nancy, une femme de mon âge... C’est
voyant.
--Vous en trouverez dans tous les genres...
Gustave fait son apparition. Il est vêtu d’un pantalon et d’un gilet de
flanelle. Il tient une bouillotte à la main. Il n’a pas attendu
l’après-midi pour faire sa toilette. Mais il la recommence, jugeant
qu’il l’a faite trop sommairement le matin...
Comme l’explique Mathilde à tante Claire, Gustave est un maniaque du
débarbouillage. Il se lave pendant des heures, mais jamais à grande eau.
Il se lave par petites touches, comme on nettoie un objet précieux.
--Ah! tante Claire, dit Gustave, j’ai quelque chose pour vous...
Pour chercher dans les poches de son pantalon, il pose la bouillotte sur
la table, ce qui lui vaut une observation de Mathilde. Il reprend la
bouillotte et parcourt la pièce à la recherche d’un morceau de papier.
Il tombe sur un journal de modes et s’attire encore des reproches, parce
que le fond de la bouillotte va certainement marquer sur un modèle de
costume tailleur, de demi-saison...
Toutes ces manœuvres sont d’ailleurs inutiles, car il n’y a rien dans
les poches du pantalon.
--Je les ai laissées sur le lavabo... C’est deux entrées pour le village
abyssin.
Un village abyssin s’est, en effet, installé dans un grand terrain
vague, près de Levallois. Pendant quelques jours, il a attiré des
visiteurs blancs. Mais, un mois après l’ouverture, bien qu’il y ait chez
tous les marchands de vin des piles de billets d’entrée à prix réduits,
rien ne trouble plus la paix intense de ces Africains. Quand un client
de Paris s’aventure dans leurs parages, c’est lui qui devient l’objet de
curiosité.
--Voilà ce qu’il trouve à vous offrir, dit Mathilde: des places pour
aller voir des moricauds. A l’entendre, il connaît tout Paris, des
contrôleurs de théâtre... Et voilà tout ce qu’il tire de ses relations.
--Tu te trompes, dit Gustave. On dit que ce village exotique est très
intéressant.
--Tu ferais mieux de ne pas laisser refroidir ton eau chaude et d’aller
te laver...
--Tu as raison, dit Gustave.
Il s’arrête sur le seuil de la porte pour une information complémentaire
et alléchante:
--Il y a deux cents Abyssins, installés dans des cahutes, et dix
centenaires...
Il sort dans un silence. Mais des commentaires vagues se déroulent dans
la tête de tante Claire.
--Il y a plus de vingt ans que vous êtes mariés? demande-t-elle au bout
d’un instant.
--Vingt-deux ans. Notre Edmond, qui prépare Centrale, approche de vingt
et un ans. Jacqueline a dix-neuf ans, et Léon douze ans.
--Et Gustave n’a toujours pas de situation bien fixe?
Mathilde pousse un soupir.
--Il a toujours manqué d’esprit de suite, dit la tante.
--Et avec ça pas de réussite. Vous me direz que l’un est peut-être la
conséquence de l’autre. C’est ce que je lui dis à lui. Mais je dois
reconnaître entre nous qu’il n’a pas beaucoup de chance.
--Et vos enfants doivent vous coûter de plus en plus cher...
--Jacqueline gagne un peu dans la maison où elle est dactylo. Mais elle
n’y va que le matin. L’après-midi, elle suit un cours de dessin qui lui
coûte la moitié de ce qu’elle touche dans sa maison. Mais son père s’est
mis dans la tête qu’elle a un immense talent. Vous savez, avec Gustave,
ça ne reste jamais dans la moyenne.
--Et votre aîné?
--Il prépare Centrale.
--C’est joli.
--C’est joli si l’on est reçu. Gustave, naturellement, avait trouvé un
ami--merveilleusement savant--qui devait lui donner des leçons pour
rien... Ou plutôt la question des honoraires était restée dans l’ombre,
comme il arrive souvent avec Gustave. Finalement, nous avons reçu une
note. C’était plus cher qu’avec un professeur régulier. On s’est arrangé
avec ce monsieur. Mais je crois que ses leçons n’étaient pas très
fameuses.
--C’est curieux que ce garçon de cinquante ans n’ait jamais eu
d’occupations suivies...
--Au début de notre mariage, il avait trouvé une place dans une affaire
de boîtes postales à domicile. On mettait ses lettres chez soi, et des
facteurs spéciaux les portaient au bureau de poste. Il y avait un bureau
d’études où Gustave allait dix heures par jour--dix heures simplement de
présence, parce que je ne vois pas ce qu’il y avait à y faire. Je
trouvais que c’était beaucoup pour un jeune marié. Je m’en plaignais, et
j’avais tort de me plaindre, parce qu’après, je l’ai eu avec moi
beaucoup plus de temps que je n’aurais voulu.
--Et cette affaire de boîtes postales n’a pas marché?
--Non. La moitié de la commandite n’a pas été versée. Et le directeur a
dépensé--pour des études--tout ce qu’on lui avait donné. Il avait promis
à Gustave de beaux appointements pour quand l’affaire serait en
exploitation... Jusque-là, disait-il, il va falloir se serrer le
ventre... Je ne suis pas sûre que le sien, il se le soit serré tant que
ça.
--Eh bien! est-ce que j’ai été longtemps? dit Gustave en rentrant dans
la salle à manger.
Il agitait comme un drapeau un petit bleu.
--Devinez qui vient me voir tout à l’heure? le petit Langrevin... Le
petit Langrevin, mon cousin, tante Claire. C’est aussi le vôtre,
d’ailleurs.
--Ah! oui! le fils de l’éditeur. Vous vous voyez un peu avec les
Langrevin?
--On n’est pas mal ensemble, dit Gustave.
--On n’est pas mal ensemble, dit Mathilde. Mais on ne se voit pas. J’ai
été une fois chez M. Langrevin.
--Moi, dit Gustave, j’y vais très régulièrement.
--Oui, dit Mathilde, on se doute un peu de ce que tu vas y faire.
--Il m’a rendu des services: je ne m’en cache pas. Je me rattraperai
avec lui un de ces matins, d’un seul coup. Jusqu’à présent, je ne suis
pas tombé sur l’affaire qui lui plairait... En attendant, son fils vient
me voir ce matin.
--Je t’engage à faire mousser ça, dit Mathilde. C’est un honneur
extraordinaire. Marcel est un garçon qui s’amuse. Il joue aux cartes. Il
a des ennuis en cachette de son père. Alors, il a recours à Gustave
parce qu’il sait que Gustave est un panier percé.
--Un panier percé?
--Oui, j’ai tort de dire ça. Dans un panier percé, il passe au moins
quelque chose... Enfin, ce jeune homme s’est dit que Gustave devait se
trouver en relations avec des gens douteux, des usuriers...
--Ce petit a toujours eu beaucoup d’affection pour moi.
--Oui, tu as été sa bonne d’enfants. Dans ta famille, tu n’es considéré
que par les enfants.
--Je les aime...
--Tu t’assortis bien avec eux.
--Marcel va venir d’un instant à l’autre. Il m’annonce sa visite pour
trois heures. S’il vient, il faudrait le faire attendre un peu, parce
que j’ai affaire dans le quartier.
--Oui, dit Mathilde, tu as affaire dans le quartier. Je vous disais,
tante Claire, qu’il n’avait pas d’occupations régulières. J’oubliais
que, depuis quelques jours, c’est lui qui fait les écritures chez un
petit horloger du quartier.
--Voilà comme on dénature les faits! Je fais les écritures! Il s’agit
d’un brave homme qui n’a pas d’instruction. Il m’a demandé, ou plutôt
c’est moi qui lui ai proposé de mettre au net sa situation...
--Et dis à ta tante ce que tu gagnes à ça!
--Je ne peux vraiment pas demander d’argent à cet homme. S’il voulait
vraiment me payer les services que je lui rends, la somme serait trop
forte pour lui, ou bien il me remettrait une rémunération trop infime,
que je ne pourrais accepter.
--Monsieur le duc de Montmorency.
--Cet horloger m’a fait un don plus précieux que s’il m’avait remis des
espèces. Un client lui avait laissé cela... (Il tire de sa poche une
montre qu’il fait voir à tante Claire.)
--Une montre d’argent! dit Mathilde.
--Une montre d’argent qui est tout bonnement un chronomètre de précision
pourvu du certificat A de l’Observatoire de Genève. Voilà ce que tu
appelles une montre d’argent. Vous voyez, tante? Il y a deux aiguilles
pour les secondes, une qui peut marcher continuellement, et une autre
que l’on appelle la dédoublante ou la rattrapante. On l’arrête pour
noter le temps en secondes et en cinquièmes de secondes. Ensuite, on
presse à nouveau sur ce petit truc, et elle repart, rejoint l’autre et
continue sa route avec elle. Avec un instrument comme celui-là, vous
calculez la vitesse d’une auto par heure, à cent mètres près.
--C’est, dit Mathilde, de la première utilité pour monsieur, qui a
besoin de se rendre compte de la vitesse de son auto.
--C’est entendu, je n’ai pas d’auto pour le moment...
--Pour le moment! Il est magnifique!
--Mais je suis monté plus souvent qu’à mon tour dans des autos
extraordinaires.
--Je vais à l’atelier, dit Jacqueline en entrant. C’est aujourd’hui que
le professeur passe corriger les esquisses.
--Vous savez, ma tante, dit Gustave, qu’elle a un talent étonnant.
--Tu n’aurais pas besoin, dit Mathilde, même si c’était exact, de dire
ça devant elle.
--Oh! maman, fit Jacqueline, tu sais, ça ne me fait pas grande
impression.
--Moi, je prétends que cette petite peut avoir confiance en elle. C’est
curieux, quand je dis quelque chose, qu’on ne veuille pas m’écouter.
J’ai été à tu et à toi avec plusieurs peintres. J’entrais dans leur
atelier comme chez moi. J’ai vu des quantités de toiles de Pierre ou de
Paul et je garantis que cette fille a un talent hors ligne...
--Tante Claire, dit Mathilde, nous allons sortir, si vous voulez. J’ai
de l’étoffe à rassortir, et je voudrais aller chez ce petit soldeur.
--Je vais avec vous, ma petite.
--Tu sors? dit Gustave, Jacqueline s’en va au dessin. Le petit sort avec
la bonne. Qui est-ce qui recevra Marcel en mon absence?
--Eh bien! reste ici. Pour ce que tu as à faire!
--Alors, il faudra que la bonne passe chez l’horloger pour lui dire que
j’ai rendez-vous à la maison. S’il a quelque chose à me demander, il
viendra bien. Tu entends, Léon, ce que j’ai dit?
Léon était entré depuis quelques instants. Pendant que ces dames vont
mettre leurs chapeaux, Gustave s’adresse mystérieusement à Léon et à
Jacqueline:
--Devinez, mes enfants, combien je mets de temps pour monter les étages?
Une minute quinze secondes. Un de ces jours, avec la montre à secondes,
on fera une autre expérience. On jettera un sou dans la cour et l’on
verra le temps qu’il mettra pour tomber.
--Il faudra, dit Léon, attendre que maman ne soit pas là.
--Tiens, Léon, voilà dix sous pour t’acheter des boules de gomme.
--Garde donc ton argent, papa. Tu n’en as pas de trop.
--C’est mon argent de poche, dit Gustave.
--Tu t’achèteras du tabac, dit Jacqueline.
--Ta maman n’aime pas que je fume.
--Tu fumeras en cachette, dit Léon.
--Penses-tu! Un homme de mon âge, fumer en cachette! Comme ça serait
digne!... Et puis, je sentirais le tabac.
Sur ces entrefaites, Marcel arrive et tombe sur toute la famille. Ces
dames sont prêtes à sortir. Marcel paraît préoccupé, et fait néanmoins
bonne contenance. La tante Claire l’a vu tout petit. Il faut qu’il
recherche avec elle dans quelles circonstances. Il faut qu’il donne des
nouvelles de son père, de sa sœur, et subisse l’éloge de son beau-frère,
M. Tury-Bargès, dont la renommée enorgueillit tous les membres dispersés
de la famille.
Il faut entendre encore, de la bouche pindarique de Gustave, l’éloge de
Jacqueline, que Marcel s’obstine à appeler mademoiselle, alors qu’elle
est sa parente au sixième degré (précise Gustave). Ledit Gustave, trait
d’union possible entre les groupes séparés, s’évertue pour établir entre
eux une soudure qui se fait mal.
Il faut dire que Marcel a, pour le moment, d’autres soucis. Enfin, dames
et enfant s’en vont, et Marcel reste seul avec Gustave, qu’il interroge
avec avidité.
L’échéance des billets est arrivée et Marcel n’a pas remboursé son
prêteur. Il a joué au poker. Il a eu des hauts et des bas--surtout des
bas. Un moment, il était parti pour la gloire. Il avait presque gagné la
somme qu’il lui fallait. Mais il avait été trop gourmand. Et il avait
tout «déchalé»: il s’était retrouvé à nouveau sur le sable...
Gustave raconte ses démarches du matin. Il est allé chez «cet individu».
Mais il n’a vu que la femme. L’homme est en voyage dans le Centre.
--As-tu proposé le renouvellement que je t’ai dit?
--Bien sûr. Vingt-trois mille francs de billets payables dans un mois.
Mais la femme ne savait rien et faisait semblant de ne pas être au
courant. D’ailleurs j’ai l’impression que si lui-même avait été là, ça
n’aurait pas marché non plus... Je crois qu’on ne le retrouvera pas pour
des affaires de ce genre. Il a été élu conseiller municipal dans son
patelin. Il compte un de ces jours être nommé maire. Alors je crois
qu’il ne veut plus prêter d’argent à un taux exagéré.
--S’il veut m’en prêter à un taux normal...
--Alors ça, ça ne l’intéresse pas du tout.
--Enfin, à midi, les billets n’avaient pas été présentés. J’ai fait le
guet dans la cour. Si l’encaisseur était venu, j’aurais pris la fiche,
et je serais allé à la banque pour tâcher d’avoir du temps. Comme c’est
aujourd’hui le 5 et que ce n’est pas une grosse échéance, je me dis que
si les billets étaient vraiment en circulation, ils auraient été
présentés ce matin...
--Mon pauvre ami, ce n’est pas une raison, dit Gustave, qui se retrouve
sur un terrain où il ne manque pas d’une certaine compétence. Il peut
faire présenter les billets par n’importe qui, un copain à lui, demain,
après-demain et peut-être cet après-midi.
--Enfin, crois-tu qu’il soit possible qu’on les présente aujourd’hui?
--J’espère que non...
--Tu espères, tu espères! Tu es agaçant!
--Oui, j’espère. Sans cela, tu me verrais aussi ennuyé que toi. Tu sais
qu’il a voulu que j’endosse les traites. Mon nom est donc aussi sur le
papier. Alors, si ça tombe entre les mains de ton père, il sera encore
plus furieux contre moi que contre toi... Qu’est-ce que c’est?
--Monsieur, dit la bonne, je rentrais de conduire M. Léon. Y avait chez
le concierge un monsieur en train de demander après Monsieur. J’ai passé
sans que l’on me voie et j’ai fait semblant de ne pas entendre. Je ne
savais pas si Monsieur était chez lui ou non pour ce monsieur...
--C’est peut-être notre individu qui est revenu de voyage, dit Marcel.
Un monsieur tout rasé?
--Non, un vieux monsieur avec de la barbe.
Ils hochèrent la tête du même geste. Ils devinaient qui c’était.
--Voilà qu’on sonne, dit Gustave... Attendez un peu, dit-il à la bonne.
Faut-il qu’il soit furieux! c’est la première fois que ton père vient
chez moi... Si je lui disais que je n’y suis pas?
--Il faut en finir, dit Marcel... Allez ouvrir à ce monsieur...
La bonne sort.
--Qu’est-ce que je vais prendre! dit Gustave.
--Tu ne prendras rien du tout. Tu vas me laisser avec lui.
--Je ne peux tout de même pas, déclara Gustave, sans aucune fermeté...
--Laisse-moi, je te dis...
--Tu crois? dit Gustave.
Et il gagna, en essayant de n’y pas mettre trop d’empressement, une
autre pièce de la maison.
--Ah! tu es là, toi? dit M. Langrevin, en entrant. Eh bien! je te
félicite. C’est fameux. Tout de même, je ne te croyais pas capable de
ça.
Marcel écoutait son père sans ressentir Je moindre choc. Il ne savait
même pas s’il était ennuyé ou soulagé.
--Vingt mille francs de billets sur le papier de la maison! On laisse le
papier à la disposition de son fils... Et voilà ce qu’il en fait...
C’est de l’abus de confiance, mon garçon...
M. Langrevin, qui ne s’attendait pas à trouver Marcel chez Gustave,
n’avait pas préparé son réquisitoire... Il cherchait les mots les plus
durs pour les envoyer à Marcel, comme on jetterait des pierres coupantes
sur quelqu’un.
Marcel répondit, sans trop savoir ce qu’il disait:
--Le papier n’était pas dans ton coffre-fort... N’importe qui pouvait le
prendre sur le bureau...
--Parce que je pensais n’avoir chez moi que des honnêtes gens!
Marcel sursauta, non pas qu’il se sentît vraiment blessé, mais par
convenance, parce qu’il pensait qu’il devait sursauter à ce moment-là.
--Papa, papa, qu’est-ce que tu dis là!
--Quand on a fait cela, tu entends, on est capable de tout. Pour quelle
drôlesse as-tu volé cet argent?
--Papa, ne parle pas ainsi!
M. Langrevin ne s’aperçut pas que s’il regimbait, c’était sur le mot:
voler. Il avait dans la tête une idée consacrée: lorsqu’un jeune homme
s’approprie de l’argent, c’est toujours pour une drôlesse. Il pensait
que Marcel était blessé d’entendre appeler ainsi la dame de ses
pensées...
--J’aime mieux tout te dire, s’écria le jeune homme tout à coup...
--Qu’est-ce que c’est?
--C’est de l’argent que j’ai perdu au jeu. En une nuit, j’ai perdu onze
mille francs au poker...
Il balayait toute réticence. Il se précipitait à corps perdu dans la
confession...
Quand M. Langrevin avait demandé: «Qu’est-ce que c’est?» il avait
entrevu quelque aveu terrible, une liaison avec la drôlesse imaginaire,
une promesse de mariage, des enfants nés ou à naître... L’autre
révélation était aussi grave...
Il avait l’épouvante du jeu. Un de ses parents y avait perdu des sommes
énormes avant de mourir d’une mort brusque et inexplicable.
Il s’était assis et son effroi avait attendri Marcel.
Peut-être à ce moment un rapprochement aurait été possible, si M.
Langrevin n’avait parlé de Gustave.
Il s’était levé...
--J’ai un compte à régler avec quelqu’un! Où est cette crapule?
--Papa, dit Marcel suppliant, Gustave n’est pour rien là-dedans!
--Pour rien? Malheureusement pour tes mensonges, j’ai entre les mains
des traites à mon nom. Je vais lui dire son fait à cette canaille...
--Écoute, papa, je te jure qu’après la scène que tu m’as faite, je
voulais quitter la maison... Mais je rentrerai avec toi, si tu ne dis
rien à Gustave...
--Voilà qu’il me fait des conditions maintenant!... Gustave!... Il doit
bien être par là!
--Je te jure que je l’ai supplié de faire l’affaire et qu’il est
innocent de tout ça!
Comme si on pouvait retirer des mains d’un homme irrité l’objet de sa
juste colère!
--Il doit être par là, répéta M. Langrevin.
Et il se dirigea vers la porte, du côté où avait disparu Gustave.
Celui-ci n’était pas loin. Il préféra ouvrir la porte lui-même et
apparaître, dans une attitude qui évoquait, au costume près, les
bourgeois de Calais.
La première parole de M. Langrevin n’exprima pas le mépris le plus
humiliant. Mais c’était sans doute parce qu’il n’en avait pas trouvé
d’autre... Il dit simplement:
--Tout de même, je ne t’aurais pas cru capable de ça...
--Papa, dit encore Marcel, je te jure que Gustave n’a rien à se
reprocher...
--Veux-tu me faire le plaisir de te taire!
M. Langrevin retrouvait ses banderilles, et l’insulte qui devait piquer
au sang sa victime...
--Un homme pour qui je n’ai eu que des bontés!
--Oh! papa, fit Marcel, plus profondément piqué que ne l’était le
destinataire lui-même...
--Je ne suis pas un ingrat, dit Gustave non sans dignité... Je sais ce
que tu m’as donné... J’en ai le compte exact... Et le moment n’est pas
éloigné...
... Ah! quel bon refuge que le monde de l’espoir et de la chimère...