«--Ne... te... fâche pas, dit-il en étouffant. Je resterai fidèle... à
notre traité; c'est de la partie réservée du traité... que je ris... Et
où diable... prendras-tu ta femme honnête?...
«Ah! mon Dieu, fit-il en riant aux larmes, et quand enfin, un beau jour...
ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin
sonnera l'heure du berger... que fera le berger?...
«--Je lui reprocherai gravement de manquer à la vertu, dit Lucien d'un
grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas digne de ce siècle moral?
«--Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette maîtresse
dans le faubourg Saint-Germain.
«--Mais vous n'êtes pas duc, et je ne sais pas avoir de l'esprit et de
la gaieté, en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus, dont nous
rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d'ailleurs.»
Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s'engageait
insensiblement; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui:
«--Quoi, mon père, une grande passion! Avec ses assiduités, sa constance,
son occupation de tous les moments.
«--_Fais ton arrêt toi-même, et choisis ton supplice._ J'en conviens, la
plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute pitié et à privilège.
Et d'ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces
gens-là, quand ils viennent à nous.
«Eh bien! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou en
escamotant la révolution de Juillet...
«--Ah! je vois où vous voulez en venir.
«--Eh bien! dit M. Leuwen du ton de la plus parfaite bonne foi, où veux-tu
trouver mieux? N'est-ce pas une vertu, _d'après_ celles du faubourg
Saint-Germain?
«--Comme Dangeau n'était pas un grand seigneur, mais d'après un grand
seigneur! Ah! elle est trop ridicule à mes yeux; jamais je ne pourrai
m'accoutumer à avoir une grande passion pour Mme Grandet. Dieu! quel
flux de paroles, quelles prétentions!
«--Chez Mlle Gosselin, tu auras des gens désagréables et de mauvais ton.
D'ailleurs plus elle est différente de ce que l'on a aimé, moins il y a
d'infidélité.»
M. Leuwen alla se promener à l'autre bout du salon. Il se reprochait
cette allusion.
«--J'ai manqué au traité. Cela est mal, fort mal. Quoi! même avec mon
fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut?
«Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien et je parlerai mieux à l'avenir.
Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c'est pour
moi et uniquement pour moi. Je ne te dirai point que, comme le prophète,
tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, et qu'au sortir du nuage, tu
seras tout étonné du nouvel aspect de toutes choses. Tu en croiras
toujours plus les sensations que mes récits. Ainsi ce que mon amitié te
demande, c'est le sacrifice de six mois de ta vie. Il n'y aura de très
amer que le premier. Ensuite tu prendras certaines habitudes dans ce
salon où vont quelques hommes paisibles, si toutefois tu n'en es pas
expulsé par la vertu terrible de Mme Grandet, auquel cas nous chercherions
une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un engagement de six
mois?»
Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas.
«--Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me
donneras une bonne nuit, car,--fit-il en souriant,--depuis quinze jours,
à cause de vos beaux yeux, je ne dors plus.»
Lucien s'arrêta, le regarda et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père fut
très sensible à cette embrassade; il avait soixante-cinq ans!
Lucien lui dit, pendant qu'il était dans ses bras:
«--Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez?
«--Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu!»
Lucien resta debout dans le salon, profondément pensif. Ce mot si
touchant: _tu fais mon bonheur_, retentissait dans son cœur.
Mais d'un autre côté, faire la cour à Mme Grandet lui semblait une
chose horrible.
«--Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je n'aurais
pour mon père aucun des sentiments que je lui dois en stricte justice,
je suis obligé de lui obéir, car enfin j'ai été incapable de gagner
quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas ce
qu'il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de quoi
vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à Mme Grandet?»
Lucien prolongea longtemps son examen. Comment ferait-il le lendemain
pour marquer à Mme Grandet qu'il l'adorait. Et ce mot le jeta peu à peu
dans le profond et tendre souvenir de Mme de Chasteller. Il y trouva tant
de charme qu'il finit par se dire:
«--À demain les affaires.»
Ce demain n'était qu'une façon de parler. Quand il éteignit sa bougie,
les tristes bruits d'une matinée d'hiver remplissaient déjà la rue.
Il eut, ce jour-là, beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle
et à la Bourse. Jusqu'à deux heures, il examina les articles d'un grand
règlement qu'il fallait rendre le soir même. Depuis quelque temps le
ministre avait pris l'habitude de renvoyer à l'examen sérieux de Lucien
les rapports de ses chefs de division, travail qui exigeait plutôt du bon
sens et de la probité qu'une profonde connaissance des 4.400 lois, arrêts,
circulaires, qui régissaient le ministère de l'Intérieur. Le ministre
avait donné à ces rapports de Lucien le nom de _sommaires succincts_, et
ces sommaires succincts avaient souvent de dix à quinze pages. Très occupé
par les affaires du télégraphe, Lucien avait été obligé de laisser en
retard plusieurs de ces travaux. Il prit un cabriolet qui roula rapidement
vers le comptoir de son père et, de là, à la Bourse. Comme à l'ordinaire,
il se garda bien d'y entrer, mais attendit des nouvelles de ses agents
dans les cafés voisins et en regardant les boutiques d'estampes.
Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le cherchaient
partout pour lui remettre un billet de deux lignes:
«Courez à la Bourse. Entrez-y vous-même et arrêtez toute l'opération.
Coupez net. Faites revendre, même à perte, et cela fait, venez bien vite
me parler.»
Cet ordre l'étonna beaucoup; il courut l'exécuter et il eut assez de
peine. Enfin il put courir chez son père.
«--Eh bien, as-tu défait cette affaire?
«--Tout à fait: mais pourquoi la défaire? elle me semble...
«--C'est de bien loin, la meilleure affaire dont nous nous soyons
occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser. Ton ministre
te le dira si tu sais l'interroger. Va le retrouver, il est fou
d'inquiétude.»
Lucien courut au ministère et trouva M. de Vaize qui attendait enfermé
à double tour dans sa chambre et tourmenté par une profonde agitation.
«--Êtes-vous parvenu à tout défaire?
«--Tout absolument, à dix mille francs près que j'avais fait acheter par
un M. Bourbon que je n'ai pas retrouvé.
«--Ah! cher ami, je sacrifierais un billet de cinq cents francs, je
sacrifierais même un billet de mille francs pour ravoir cette bribe et
ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Il
y a longtemps que je ne doute plus de votre prudence et que je suis sur
de vous. _On_ se réserve cette affaire, et encore c'est par miracle que
je l'ai su. Il faut à tout prix retrouver M. Bourbon et retirer les dix
mille francs. Et il faut encore que demain vous soyez assez complaisant
pour acheter une jolie montre de femme. Voici deux mille francs, faites
bien les choses: allez jusqu'à trois mille au besoin. Peut-on pour cela
avoir quelque chose de présentable?
«--Je le crois.
«--Eh bien, il faudra faire remettre cette jolie montre de femme, par une
personne sûre, et avec un volume des romans de Balzac, portant un chiffre
impair: 3, 1, 5, à Mme Lavernange, rue Sainte-Anne, n° 90. À présent que
vous savez tout, mon ami, encore un acte de complaisance; ne laissez pas
la chose faite à demi. Raccrochez-moi ces dix mille francs et qu'il ne
soit pas dit ou du moins que l'on ne puisse pas prouver, à qui de droit,
que j'ai fait, moi ou les miens, la moindre affaire sur cette dépêche...
«--Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet», dit
Lucien en prenant congé avec tout le respect possible.
Il n'eut aucune peine à trouver ce M. Bourbon qui dînait tranquillement
à son troisième étage avec sa femme et ses enfants, et moyennant
l'assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café
Tortoni, ce qui pouvait monter à cinquante ou cent francs, toute trace de
l'opération fut anéantie, ce dont Lucien prévint le ministre par un mot.
Il arriva chez son père à la fin du dîner... Il était tout joyeux, et la
corvée du soir, dans le salon de Mme Grandet ne lui semblait plus qu'une
chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur
imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant d'accomplir une chose
pénible, et jamais y réfléchir.
«--Ma mère, pardonnez-moi tontes les choses communes que je vais dire avec
emphase, dit Lucien à sa mère, en la quittant sur les neuf heures.»
En entrant à l'hôtel Grandet, il examinait curieusement le portier, et
cette cour, cet escalier, au milieu desquels il allait manœuvrer. Tout
était magnifique, mais trop neuf. Dans l'antichambre, un paravent de
velours bleu garni de clous d'or, et un peu usé, disait aux passants:
_Ce n'est pas d'hier seulement que nous sommes riches..._
Lucien trouva Mme Grandet en petit comité: il y avait sept à huit
personnes dans l'élégante rotonde où elle recevait à cette heure. Elle
examinait, avec des bougies que l'on plaçait successivement sur tous
les points, un buste de Cléopâtre, que l'on venait de lui envoyer.
L'expression de la reine d'Égypte était simple et noble. Toutes les
personnes présentes faisaient des phrases et l'admiraient.
Un député du centre complaisant, attaché à la maison, proposa une poule
au billard.
Lucien reconnut la grosse voix qui, à la Chambre, est chargée de rire,
quand par hasard on fait quelque proposition généreuse.
Mme Grandet sonna avec empressement pour faire éclairer le billard.
Tout semblait à Lucien avoir une physionomie nouvelle.
«--Il est bon à quelque chose, pensa-t-il, d'avoir des projets, quelque
ridicules qu'ils soient. Elle a une taille charmante et le jeu de billard
fournit cent occasions de se placer dans les poses les plus gracieuses.
Il est étonnant que les convenances religieuses du faubourg Saint-Germain
ne se soient pas encore avisées de proscrire ce jeu!»
Au billard, Lucien commença à parler et ne cessa presque plus. Sa gaieté
augmentait à mesure que le succès de ses propos communs et lourds venait
chasser l'image de l'embarras que devait lui causer l'ordre de faire la
cour à Mme Grandet. Il se donnait l'esprit de se moquer de lui-même, de ce
qu'il disait; c'était de l'esprit d'arrière-boutique, des anecdotes
imprimées partout, des nouvelles de journaux.
Il considérait avec une admiration assez peu dissimulée les charmantes
poses que prenait Mme Grandet.
«--Grand Dieu! qu'eût dit Mme de Chasteller si elle avait surpris un de
ces regards.
_Mais il finit l'oublier pour être heureux ici!_» se dit-il, et il éloigna
cette idée fatale, mais pas assez vite pour que son regard n'eût pas l'air
fort ému.
Mme Grandet le regardait elle-même d'une façon assez singulière; point
tendre, il est vrai, mais assez étonnée. Elle se rappelait vivement tout
ce que Mme de Thémines lui avait appris quelques jours auparavant de la
passion que Lucien avait pour elle.
«--Réellement il est présentable, pensait-elle; il a beaucoup de
distinction.»
À la poule, le hasard avait donné à Leuwen la bille n° 6. Un grand jeune
homme silencieux, apparemment adorateur muet de la maison, eut le n° 5 et
Grandet le n° 4.
Lucien essaya de tuer le 5, y réussit, et se trouva par là chargé de jouer
sur Mme Grandet et de la faire gagner, ce dont il s'acquitta avec assez de
grâce. Il tentait tou jours les coups les plus difficiles, et avait le
malheur de ne jamais faire la bille de Mme Grandet, et de la placer
presque toujours dans une position avantageuse.
Mme Grandet était heureuse.
«--La chance de gagner une poule de vingt francs donnerait-elle de
l'émotion à cette âme de femme de chambre logée dans un si beau corps?
La poule va finir: voyons si ma conjecture est fondée.»
Il se laissa tuer; alors ce fut le n° 7 à jouer sur Mme Grandet. Ce
numéro était tenu parmi préfet en congé, grand hâbleur et porteur de
toutes les prétentions, même de celle de bien jouer au billard. Ce fat
montrait une exaltation de mauvais goût à parler des coups qu'il allait
faire, et menaçait Mme Grandet de faire sa bille ou de la mal placer.
Celle-ci, voyant son sort changé par la mort de Leuwen, prit de l'humeur,
les coins de sa bouche si fraîche se serrèrent contre ses dents.
Au troisième mauvais coup que lui infligeait le préfet, elle regarda
Lucien avec une expression de regret. Bientôt, en effet, elle perdit la
partie, mais Lucien avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle
jugea à propos de lui adresser une petite dissertation géométrique
et profonde, sur les angles que forment les billes d'ivoire en frappant
les bandes du billard. Leuwen fit des objections.
«--Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes un
élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.»
Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. Mme
Grandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats
de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; Mme Grandet ne quitta les
expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle.
Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M.
Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et,
sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six
savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux
Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou
trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et,
peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une
urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des
compliments indirects et admirables de délicatesse.
À ce moment, Mme Grandet vint, du bout du salon, adresser la parole à
Lucien.
«--Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle pris
cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?»
Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut
et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes
grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un
posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire
retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait
remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des
personnes présentes.
Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de renouveler
un bail avantageux.
Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant
après, dans la salle de billard et demanda à Lucien la _Gazette de France_
qu'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas, que notre
héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy.
Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain célèbre
racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy, auteur du
_Voyage d'Anacharsis_; puis vint une anecdote sur Marmontel, ensuite une
troisième sur l'abbé Delille.
«--Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens d'académie
ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils mourront
banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides, même
pour faire des sottises.»
Au commencement de la quatrième anecdote sur les ridicules de Chénier,
Lucien n'y put tenir et regagna le grand salon, par une galerie garnie de
bustes et que l'on tenait moins éclairée. Devant une porte, il rencontra
Mme Grandet qui lui adressa encore la parole.
«--Je serais un ingrat si je ne me rapprochais pas de son groupe, au cas
où il lui prendrait envie de faire sa Mme Staël.»
Il n'eut pas longtemps à attendre.
On avait, ce soir-là, présenté à Mme Grandet un jeune savant allemand, à
grands cheveux blonds séparés au milieu du front, et horriblement maigre.
Elle parla d'Homère, de l'École d'Alexandrie, des découvertes faites par
les Allemands. On en vint aux antiquités chrétiennes, et pour en parler,
Mme Grandet prit un air sérieux, les coins de sa bouche s'abaissèrent.
Cet Allemand, nouvellement présenté, ne se mit-il pas à attaquer la messe,
en présence d'une bourgeoise de la cour de Louis-Philippe? (Ces Allemands
sont les rois de l'inconvenance.)
La messe n'était au Ve siècle, disait-il, qu'une réunion où l'on rompait
le pain en mémoire de Jésus-Christ. C'était une sorte de thé de gens bien
pensants. Il n'entrait dans l'idée de personne que l'on fit actuellement
quelque chose différant le moins du monde d'une action ordinaire, et
encore moins que l'on fit un miracle du changement de pain et de vin dans
le corps et le sang du Sauveur. Ce thé des premiers chrétiens a augmenté
d'importance et la messe s'est formée.
«--Mais, grand Dieu! où voyez-vous cela, monsieur? disait Mme Grandet
effrayée. Apparemment dans quelques-uns de vos autours allemands,
ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses, et par
là si chères à tout ce qui pense bien. Quelques-uns se seront égarés, et
leur langue, malheureusement si peu connue de mes légers compatriotes,
les met à l'abri de toute réfutation.
«--Non, madame! Les Français aussi sont fort savants, reprenait le jeune
dialecticien allemand qui, pour faire durer les discussions, avait appris
un formulaire de politesse. La littérature française est si belle, les
Français ont tant de trésors, qu'ils sont comme les gens tropriches, ils
ignorent leurs richesses. Toute celle histoire véritable de la messe, je
l'ai trouvée dans le Père Mabillon, qui vient de donner son nom à une des
rues de votre brillante capitale. À la vérité, cela ne figure pas dans
le texte de Mabillon--le pauvre moine ne l'eût pas osé--mais dans les
notes. Votre messe, madame, estime invention d'hier.»
Mme Grandet avait répondu jusque-là par des phrases entrecoupées et
insignifiantes, à quoi notre Allemand, relevant ses lunettes, répliquait
par des faits, et comme on les lui contestait par des citations, le
monstre faisait preuve d'une mémoire étonnante.
Mme Grandet était excessivement contrariée.
«--Comme Mme de Staël, se disait-elle, eût été belle dans ce moment, au
milieu d'un cercle si nombreux et si attentif. Il y a au moins trente
personnes qui nous écoutent, et je vais rester sans un mot de réponse et
il est trop tard pour me lâcher.»
Après avoir compté les auditeurs qui, après s'être moqués de l'étrange
tournure de l'Allemand, commençaient maintenant à l'admirer, précisément
à cause de sa dégaine et de la façon de relever ses lunettes, les yeux
de Mme Grandet rencontrèrent ceux de Lucien.
Dans sa terreur, elle lui demanda presque grâce.
Elle venait d'éprouver que son regard le plus enchanteur n'avait aucun
effet sur ce jeune Allemand qui s'écoutait parler et ne voyait rien.
Lucien vit dans ce regard suppliant un appel à la bravoure; il perça le
cercle et vint se placer auprès du dialecticien.
Il avait un peu trop compté sur ses moyens, et enfin, comme il ne savait
pas le premier mot de cette question, pas même dans quelle langue avait
écrit Mabillon, il fut battu. Mais Mme Grandet était sauvée. À une heure,
il quitta cette maison où l'on avait tout fait pour chercher à lui plaire.
Son âme était desséchée. Ce fut avec délices qu'il se permit un
tête-à-tête d'une heure avec le souvenir de Mme de Chasteller. Les gens de
lettres, les savants, les députés dont il venait de voir la fleur ce
soir-là, le faisaient douter de la possibilité d'existence d'êtres comme
Mme de Chasteller. D'ailleurs toutes ces personnes n'avaient garde de
paraître dans le salon horriblement méchant de M. Leuwen père. Là, tout le
monde se moquait de tout le monde, tant pis pour les sols et pour les
hypocrites qui n'avaient pas infiniment d'esprit. Les titres de duc, de
pair de France, de colonel de la garde nationale--comme l'avait éprouvé
M. Grandet--ne mettait personne à l'abri de l'ironie la plus gaie.
«--Je n'ai rien à demander à la faveur des hommes, gouvernants ou
gouvernés, disait quelquefois M. Leuwen dans son salon. Je ne m'adresse
qu'à leur bourse. C'est à moi de leur prouver, dans mon cabinet, le malin,
que leurs intérêts et les miens sont les mêmes. Hors de mon cabinet, je
n'ai qu'un intérêt: me délasser et rire des sots, qu'ils soient sur le
trône ou dans la crotte. Ainsi, mes amis, moquez-vous de moi, si vous
pouvez.»
Toute la matinée du lendemain, Lucien travailla à voir clair dans une
dénonciation sur Alger, faite par un M. Gaudin. Le roi avait demandé un
avis motivé à M. le comte de Vaize, lequel avait été d'autant plus
flatté que cette affaire regardait le ministère de la guerre. Il avait
passé la nuit à faire un beau travail, puis il avait fait appeler Lucien:
«--Mon ami, critiquez-moi cela impitoyablement, dit-il en lui remettant
son cahier tout barbouillé. Trouvez-moi des objections. J'aime mieux être
critiqué en secret par mon aide de camp, que par mes collègues
en plein conseil. À mesure que vous ne vous servirez plus d'une de mes
pages, faites-la copier par un commis discret; n'importe l'écriture. Comme
il est fâcheux que la vôtre soit si détestable. Réellement, vous ne formez
pas vos lettres. Ne pourriez-vous pas tenter une réforme?
«--Est-ce qu'on réforme l'habitude? Si cela se pouvait combien de voleurs
qui ont deux millions deviendraient honnêtes hommes...
«--Ce Gaudin prétend que le général lui a fermé la bouche avec 1.500
louis... Au reste, mon cher ami, j'ai besoin de la mise au net et de
votre critique avant huit heures. Je veux mettre cela dans mon
portefeuille. Mais je vous demande une critique sans pitié. Si je pouvais
compter que votre père ne tirerait pas une épigramme des trésors de la
Casbah, je payerais au poids de l'or son avis sur cette question...»
Lucien feuilletait la minute du ministre qui avait douze pages.
«--Pour tout au monde, mon père ne lirait un rapport aussi long, et
encore il faudra vérifier les pièces.»
Il trouva que cette affaire était aussi difficile, pour le moins, que
l'origine de la monarchie.
À sept heures et demie, il envoya au ministre son travail, et ce travail
était aussi long que le rapport du comte de Vaize et sa mise au net.
Sa mère avait fait naître des incidents pour prolonger le dîner, et à
son arrivée il n'était pas encore fini.
«--Qui t'amène si tard? dit M. Leuwen.
«--Son amitié pour sa mère, dit Mme Leuwen; certainement il eût été plus
commode pour lui d'aller au cabaret. Que puis-je faire pour te marquer ma
reconnaissance? demanda-t-elle à son fils.
«--Engager mon père à me donner son avis sur un petit opuscule de ma façon
que j'ai là, dans ma poche...»
Et l'on parla d'Alger, de la Casbah, de 48 millions, de 13 millions volés
jusqu'à neuf heures et demie.
«--Et Mme Grandet?
«--Je l'avais tout à fait oubliée...
«--Il faut y retourner... et dès demain...»
* * *
Lucien était tout homme d'affaires ce jour-là; il courut chez Mme Grandet
comme il serait allé à son bureau pour une affaire en retard. Il traversa
lentement la cour, l'escalier, l'antichambre, en souriant de la facilité
de l'affaire dont il allait s'occuper. Il avait le même plaisir qu'à
retrouver une pièce importante, un instant égarée au moment où on la
chercherait pour un rapport au roi.
Il trouva Mme Grandet entourée de douze complaisants ordinaires; ces
messieurs disputaient sur un certain M. Greslin, nommé référendaire à la
Cour des comptes--moyennant 12.000 francs comptés à la cousine de la
maîtresse du comte de Vaize. Celui-ci s'enquérait si l'épicier du coin,
major de la garde nationale et fournisseur de l'État, oserait mécontenter
les _bonnes_ pratiques et votait dans le sens de son journal. Un autre
de ces messieurs, jésuite avant 1800 et maintenant lieutenant de
grenadiers, décoré, venait de dire qu'un des commis de l'épicier était
abonné au _National_, ce qu'il n'eût certes osé faire si son patron avait
eu toute l'horreur convenable pour cette rapsodie républicaine et
désorganisatrice. Chaque mot diminuait sensiblement aux yeux de Lucien la
beauté de Mme Grandet. Pour comble de misère, elle se mêlait fort à cette
discussion qui n'eût pas déparé la loge d'un portier. Il s'aperçut aussi
qu'elle le recevait froidement et il en fut amusé.
Mme Grandet se dit tout à coup presque en riant, mouvement rare chez elle:
«--S'il a pour moi cette passion que Mme de Thémines lui prête, il faut le
rendre tout à fait fou. Et pour cela le régime des rigueurs convient
peut-être à ce beau jeune homme, et me convient certainement beaucoup.»
Au bout d'une demi-heure, Lucien se voyant décidément reçu avec une
froideur marquée, se trouva à l'égard de Mme Grandet dans la situation
d'un connaisseur qui marchande un tableau médiocre: tant qu'il compte
l'avoir pour quelques louis, il exagère ses beautés; les prétentions du
vendeur s'élevant, le tableau devient ridicule et le connaisseur ne voit
que les défauts.
«--Je suis ici, pensait Lucien, pour avoir une grande passion aux yeux
de ces nigauds. Or, que fait-on, quand, dévoré par un amour violent, on
se voit aussi mal reçu par l'objet de sa flamme? On tombe dans la plus
sombre et silencieuse mélancolie!»
Et il ne dit plus un mot.
Sur les dix heures arriva à grand bruit M. de Torset, jeune ex-député,
fort bel homme, et rédacteur éloquent d'un journal ministériel.
«--Avez-vous lu le _Messager_, madame? dit-il en s'approchant de la
maîtresse de la maison d'un air commun, presque familier, et comme
voulant faire prendre acte de cette familiarité avec une jeune femme
dont le monde s'occupait. Ils ne peuvent répondre à ces quelques lignes,
que j'ai lancées ce matin, sur l'exaltation et la dernière période des
idées de ces réformistes. J'ai traité en deux mots l'augmentation du
nombre des électeurs. L'Angleterre en a 800.000, et nous 180.000
seulement. Mais si je jette un coup d'œil rapide sur l'Angleterre, que
vois-je avant tout? Quelle sommité frappe mon regard de son éclat
brillant? Une aristocratie puissante et respectée, une aristocratie qui
a des racines profondes dans les habitudes de ce peuple sérieux avant
tout, et sérieux parce qu'il est biblique. Que vois-je de ce côté-ci du
détroit? Des gens riches pour tout potage. Dans deux ans l'héritier de
leur nom et de leur richesse sera peut-être à Sainte-Pélagie.
«--Ce Gascon impudent se croit obligé de parler comme les livres de M.
de Chateaubriand,» se dit Lucien.
Il entendit tant de sottises, il vit tant de sentiments bas et mesquins
étalés avec orgueil, qu'à un moment il crut être dans l'antichambre de
son père.
«--Quand ma mère a des laquais qui causent comme M. de Torset, elle les
renvoie.»
Lorsque arriva l'inévitable proposition d'une poule, il vit que M. de
Torset se disposait à prendre une bille. Et comme il ne se sentait pas
la force de remuer autour du billard, il sortit silencieusement avec la
démarche lente qui convient au malheur.
«--Il n'est que onze heures,» se dit-il, et pour la première fois de la
saison, il courut à l'Opéra avec quelque plaisir.
Il trouva Mlle Gosselin dans la loge grillée de son père: elle était
seule depuis un quart d'heure et mourait d'envie de parler. Il l'écouta
avec un plaisir qui le surprit, et fut charmant pour elle. Au plus fort
de la causerie, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas pour donner
passage à S. E. le comte de Vaize.
«--C'est vous que je cherchais, dit-il à Lucien, avec un sérieux qui
n'était pas exempt d'importance. Cette petite fille est-elle sûre?»
Quelque bas que ces derniers mots fussent prononcés, Mlle Gosselin les
saisit.
«--C'est une question que l'on ne m'a jamais faite impunément,
s'écria-t-elle, et puisque je ne puis pas chasser Votre Excellence, je
remets ma vengeance à la Chambre prochaine!» et elle s'enfuit.
«--Pas mal, dit Lucien en riant, réellement pas mal!
«--Mais peut-on, quand en est dans les affaires, et dans les plus
grandes, être aussi léger que vous! grommela le ministre avec l'humeur
naturelle à l'homme qui, embrouillé dans des pensées difficiles, se voit
distrait par une fadaise.
«--Je me suis vendu corps et âme à Votre Excellence pour les matinées;
mais il est onze heures du soir, et, parbleu, les soirées sont à moi. Que
m'en donnerez-vous si je les vends? fit Lucien toujours gaiement.
«--Je vous ferai lieutenant, de sous-lieutenant que vous êtes!
«--Hélas! cette monnaie est fort belle, mais je ne saurais qu'en faire.
«--Il viendra un moment où vous en sentirez tout le poids. Mais nous
n'avons pas le temps de faire de la philosophie!... Pouvez-vous fermer
cette loge?
«--Rien n'est plus facile,» et Lucien tira le verrou.
Pendant ce temps, le comte de Vaize regardait si l'on pouvait entendre des
loges voisines. Il n'y avait personne, et malgré coin Son Excellence se
cacha soigneusement derrière une colonne.
«--Par votre mérite, vous êtes devenu mon premier aide de camp. Votre
place n'était rien et je ne vous y avais appelé que pour faire la conquête
de M. votre père: vous avez créé la place, elle n'est point sans
importance! Je viens de parler de vous au roi.»
Le ministre s'arrêta, s'attendant à un grand effet; il regarda
attentivement Lucien et ne vit qu'une attention triste.
«--Malheureuse monarchie! pensa le comte de Vaize! Le nom du roi est
dépouillé de tout son effet magique. Il est réellement impossible de
gouverner avec ces petits journaux qui démolissent tout.»
Après un silence de dix secondes:
«--Mon ami, reprit-il, le roi approuve que je vous charge d'une double
mission électorale.
«--Votre Excellence n'ignore pas que ces missions ne sont précisément
pas tout ce qu'il y a de plus honorable aux yeux d'un public abusé.
«--C'est ce que je suis loin d'accorder, permettez-moi de vous le dire;
j'ai plus d'expérience que vous.
«--Et moi, monsieur le comte, j'ai assez d'indépendance et trop peu de
dévouement au pouvoir, pour supplier Votre Excellence de confier ces
sortes de missions à un plus digne!
«--Mais, mon ami, c'est un des devoirs de votre place, de cette place
dont vous avez fait quelque chose.
«--En ce cas, j'ai une seconde prière à ajouter à la première; c'est celle
d'agréer ici ma démission et mes remerciements de vos bontés pour moi.
«--Je ne puis parler de cette démission qu'avec M. votre père...
«--Je voudrais bien, monsieur le comte, ne pas être obligé à chaque
instant d'avoir recours au génie de mon père; s'il convient à Votre
Excellence de m'expliquer ces missions, et s'il n'y a pas de combat de
la rue Transnonain au fond de cette affaire, je pourrai m'en charger.
«--Je gémis comme vous sur les accidents terribles qui peuvent survenir
dans l'emploi trop rapide de la force la plus légitime. Mais vous sentez
bien qu'un accident déploré et réparé autant que possible, ne prouve rien
contre un système. Est-ce qu'un homme qui blesse son ami à la chasse, par
accident, est un assassin?
«--M. de Torset nous a parlé pendant une grande demi-heure, ce soir, sur
cet inconvénient exagéré par la mauvaise presse.
«--Torset est un sot, et c'est parce que nous n'avons pas de Leuwen, ou
parce qu'ils manquent de liant dans le caractère, que nous sommes
quelquefois obligés d'employer des Torset. Car enfin il faut bien que la
machine marche. Les arguments et les mouvements d'éloquence pour lesquels
ces messieurs sont payés, ne sont pas faits pour des intelligences comme
la vôtre: mais dans une armée nombreuse, tous les soldats ne sont pas des
héros de délicatesse.
«--Mais qui m'assure qu'un autre ministre n'emploiera pas en mon honneur
précisément les mêmes termes dont Votre Excellence se sert pour le
panégyrique de M. de Torset?
«--Ma foi, mon ami, vous êtes intraitable!»
Ceci fut dit avec naturel et bonhomie, et Lucien était encore si jeune
que le ton de ces paroles amena la réponse prévue.
«--Non, monsieur le comte, car, pour ne pas chagriner mon père, je suis
prêt à prendre ces missions, s'il n'y a pas de sang au bout.
«--Est-ce que nous avons le pouvoir de répandre du sang? dit le ministre
avec une voix différentiel où il y avait du reproche et presque du regret.
Ce mot venant du cœur frappa Lucien:
«--Voilà un inquisiteur tout trouvé.»
De son côté le ministre songeait:
«--À quoi nous en sommes réduits avec nos subalternes! Si nous en trouvons
de respectueux, ce sont des hommes douteux, prêts à nous vendre au
National ou à Henry V!
«--Il s'agit de deux choses, mon cher aide de camp, continua-t-il tout
haut. Allez faire une apparition à Champagnié, dans le Cher, où M. votre
père a de grandes propriétés, parlez à vos hommes d'affaires, et, par
leur secours, tâchez de deviner ce qui rend la nomination de M. Bouleau
si incertaine. Le préfet, M. de Riquebourg, est un brave homme très
dévoué, très dévoué! mais qui me fait l'effet d'un imbécile. Vous serez
accrédité auprès de lui, vous aurez de l'argent à distribuer sur les bords
de la Loire, et, de plus, trois débits de tabac. Je crois même qu'il y
aura deux directions de la poste aux lettres; le ministre des Finances
ne m'a pas encore répondu à cet égard, mais je vous dirai cela par
télégraphe. De plus, vous pourrez faire destituer à peu près qui vous
voudrez. Vous êtes sage, vous n'userez de tous ces droits qu'avec
discrétion. Ménagez l'ancienne noblesse et le clergé, entre eux et nous,
_il n'y a que la vie d'un enfant._ Point de pitié pour les républicains,
surtout pour les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation et qui
n'ont pas de quoi vivre. Et comme vous savez que mes bureaux sont pavés
d'espions, vous m'écrirez les choses importantes sous le couvert de M.
votre père. Mais l'élection de Champagnié ne me chagrine pas infiniment.
«M. Malot, le libéral et le rival de Bouleau, est un hâbleur; il n'est
plus jeune, et, de plus, il s'est fait peindre en uniforme de capitaine
de la garde nationale, bonnet à poil en tête. Pour me moquer de lui, j'ai
dissous sa garde huit jours après. Un tel homme ne doit pas être
insensible à un ruban rouge qui ferait un bel effet dans son portrait.
En tous les cas, c'est un hâbleur, impudent et vide qui, à la Chambre,
fera tort à son parti. Vous étudierez les moyens de capter Malot en cas
de non réussite pour ce fidèle Bouleau.
«Mais le grave de l'affaire c'est Caen, dans la Normandie. Vous donnerez
un jour ou deux aux affaires de Champagnié, et vous vous rendrez en toute
hâte à Caen. Il faut à tout prix que M. Mairobert ne soit pas élu. C'est
un homme de tête et d'esprit. Avec douze ou quinze têtes comme celle-là,
la Chambre serait ingouvernable. Je vous donne à peu près carte blanche,
places à accorder, argent, et destitutions. Ces décisions pourraient être
contrariées par deux pairs, des nôtres, qui ont de grands biens dans le
pays. Mais la Chambre des pairs n'est pas gênante, et je ne veux à aucun
prix de M. Mairobert. Il est riche, il n'a pas de parents pauvres, el il
a la croix. Bien à faire de ce côté-là. Le préfet de Caen, M. Crépu, a
tout le zèle qui ne vous brûle pas. Il a fait lui-même un pamphlet contre
M. Mairobert et il a eu l'étourderie de le faire imprimer là-bas, dans le
chef-lieu de sa préfecture. Je viens de lui ordonner par le télégraphe de
demain matin, de ne pas en distribuer un seul exemplaire. M. de Torset a
aussi composé un pamphlet, dont vous prendrez trois cents exemplaires
dans votre voiture. Enfin, vous serez le maître de distribuer ou de ne
pas distribuer ces pamphlets. Si vous voulez en faire un vous-même, ou
bien un extrait des deux autres, vous m'obligeriez sensiblement. Mais
faites tout au monde pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Écrivez-moi
deux fois par jour. Je vous donne ma parole d'honneur de lire vos
lettres.»
Lucien se mit à rire.
«--Anachronisme! monsieur le comte! Nous ne sommes plus au temps de
Samuel Bernard. Que peut le roi pour moi en choses raisonnables? Quant
aux distinctions, M. de Torset dîne une fois ou deux, tous les mois chez
Leurs Majestés. Réellement les moyens de récompense manquent à votre
monarchie.
«--Pas tant que vous croyez. Si M. Mairobert est élu, malgré vos bons et
loyaux services, vous serez lieutenant. S'il n'est pas nommé, vous serez
lieutenant d'état-major, avec le ruban.
«--M. de Torset n'a pas manqué de nous apprendre ce soir qu'il est
officier de la Légion d'honneur depuis huit jours, apparemment à cause de
son article sur les maisons ruinées par le canon, à Lyon. Au reste, je
me souviens du conseil donné par le maréchal Bournonville au roi d'Espagne
Ferdinand VIl. Il est minuit, je partirai à deux heures du matin.
«--Bravo, bravo, mon ami. Faites vos instructions dans le genre que je
vous ai indiqué, et vos lettres aux préfets et aux généraux. Je signerai
le tout avant de me coucher, à une heure et demie. Probablement, il me
faudra encore passer la nuit pour ces diables d'élections.
«--Pourrais-je emmener M. Coffe, qui a du sang-froid pour deux?
«--Mais je resterai seul.
«--Seul, avec quatre cents commis! Et M. Desbacs?
«--C'est un petit coquin trop malléable, qui trahira plus d'un ministre
avant d'être conseiller d'État. Cependant emmenez qui vous voudrez, même
ce Coffe. Pas de Mairobert à tout prix. Je vous attends à une heure et
demie.»
* * *
Lucien monta chez sa mère, on lui donna la calèche de voyage de la maison
de banque qui était toujours prête, et à trois heures du matin il était en
route pour le département du Cher.
La voiture était encombrée de pamphlets électoraux, il y en avait partout,
et jusque sur l'impériale. À peine restait-il de la place pour Lucien et
M. Coffe. À six heures du soir, ils arrivèrent à Blois et s'y arrêtèrent
pour dîner.
Tout à coup, un bruit énorme se fit devant l'auberge et l'hôte entra tout
pâle.
«--Messieurs, sauvez-vous, on veut piller votre voiture.
«--Et pourquoi? demanda Lucien.
«--Ah! vous le savez mieux que moi.
«--Comment!» fit Lucien furieux, et il sortit vivement du salon qui était
au rez-de-chaussée.
Il fut accueilli par des cris assourdissants:
«--À bas l'espion, à bas le commissaire de police!»
Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut
s'approcher de la voiture. La foule s'écarta un peu. Pendant qu'il ouvrait
la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure et de là
sur sa cravate, et comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue
lui entra même dans la bouche.
Un grand commis voyageur, à favoris rouges, qui fumait tranquillement au
balcon du premier étage chargé de voyageurs qui se trouvaient dans
l'hôtel, dit en criant au peuple:
«--Voyez comme il est sale! Vous avez mis son âme sur sa figure.»
Ce propos fut accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea
dans toute la rue avec bruit et dura bien cinq minutes.
Lucien se retourna vivement vers le balcon pour chercher à deviner parmi
ces figures qui riaient d'un rire affecté, celui qui avait parlé de lui.
Mais deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon fut vidé
en un instant et la foule se dissipa, dans les rues latérales. Ivre de
colère, Lucien voulut entrer dans la maison pour chercher l'homme qui
l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé la porte; ce fut en vain
que notre héros y donna des coups de poing et de pied.
«--Filez rapidement, messieurs, disait le brigadier de gendarmerie d'un
ton grossier, et riant lui-même de l'état de Leuwen. Je n'ai que trois
hommes et ils peuvent revenir avec des pierres.»
Pendant ce temps, on attelait les chevaux en toute hâte. Lucien était
fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait,
à l'aide d'un grand couteau de cuisine, d'ôter le plus gros de la boue
fétide dont les manches de son habit étaient couvertes.
«--Il faut que je retrouve l'homme qui m'a insulté, ne cessait de répéter
Lucien.
«--Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin Coffe avec
un grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en avant.»
L'hôte survint; il était sorti par une porte de derrière, et ne put ou ne
voulut répondre à Leuwen.
«--Payez-moi, monsieur, cela vaudra mieux. C'est 42 francs.
«--Vous vous moquez! Un dîner pour deux, 42 francs?
«--Je vous conseille de filer, dit le brigadier en intervenant. Ils vont
revenir avec des tronçons de chou.»
Lucien remarqua que l'hôte remerciait le gendarme du coin de l'œil.
«--Comment avez-vous l'audace...
«--Monsieur, allons chez le juge de paix, répliqua l'hôte avec l'insolence
d'un homme de cette classe. Tous les voyageurs de mon hôtel ont été
effrayés. Il y a un Anglais et sa femme qui ont loué chez moi la moitié
du premier pour deux mois, et il m'a déclaré que si je recevais chez
moi des...
«--Des quoi? fit Lucien pâle de colère, en courant à la voiture pour
prendre son sabre.
«--Délogeons, dit Coffe, voici le peuple qui revient.» Il jeta 42 francs
à l'aubergiste, et l'on partit.
«--Je vous attendrai hors la ville; je vous ordonne de venir m'y
rejoindre.
«--Ah! j'entends, répondit le brigadier, en souriant avec mépris, monsieur
le commissaire a peur.»
La foule commençait à se reformer au bout de la rue.
Arrivé à vingt pas de celle-ci, le postillon prit le galop malgré les cris
de Lucien.
La boue et les tronçons de chou pleuvaient de tous côtés dans la calèche.
Malgré un brouhaha épouvantable, ces messieurs eurent le plaisir d'entendre
les plus sales injures.
En approchant de la porte, il fallut mettre les chevaux au trot à cause du
pont fort étroit. Il y avait là huit ou dix criards.
«--À l'eau, à l'eau! criaient-ils.
«--Ah! c'est le lieutenant Leuwen, dit un homme en capote verte déchirée;
apparemment un lancier congédié.
«--À l'eau Leuwen, à l'eau Leuwen!» se mit-on à crier à l'instant.
À vingt pas hors de la ville, tout était calme. Le brigadier arriva
bientôt.
«--Je vous félicite, messieurs, dit-il aux voyageurs, vous l'avez échappé
belle.»
Son air goguenard acheva de mettre Lucien hors de lui. Il lui ordonna
de lire son passeport, et ensuite:
«--Quelle peut être la cause de tout ceci? demanda-t-il.
«--Eh! monsieur, vous le savez vous-même et mieux que moi. Vous êtes le
commissaire de police qui vient pour les élections. Vos papiers imprimés
que vous aviez sur l'impériale de votre calèche, sont tombés en entrant
en ville, vis-à-vis du Café National où on les a lus; on vous a reconnu,
et, ma foi, il est bien heureux qu'ils n'aient pas eu des pierres.»