M. Leuwen éclata de rire.

«--Ah! que cela est bon. Lucien un don Juan! Mais, mon ange, il faut que

vous l'aimiez avec bien de la passion pour déraisonner ainsi. Heureux

qui bat la campagne par l'effet d'une passion! Et mille fois heureux

qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l'on ne déraisonne que par

impuissance ou médiocrité d'esprit. Le pauvre Lucien sera toujours dupe

de toutes les femmes qu'il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds pour

être dupé jusqu'à cinquante ans. As-tu deviné quel est l'amant de la dame?

«--Ce cœur est si sec, que je la croyais sage.

«--Mais sans amant il manquerait quelque chose a son état de maison. Le

choix est tombé sur M. Crapart.

«--Quoi? le chef de la police de mon ministère?

«--_The same_, et par lequel vous pourriez faire espionner votre

maîtresse aux frais de l'État.»

Sur ce mot, Lucien devint taciturne. Sa mère devina son secret.

«--Je le trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir, et, de grâce, sois

toujours dans ton lit avant l'heure.

«--Si j'avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j'aurais su,

autrement qu'en le voyant, ce qu'il arrivait à Mme de Chasteller. Et que

serait-il arrivé si je l'eusse connu un mois plus tôt? J'aurais perdu un

peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie. J'aurais été condamné un mois

plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et le soir avec une

coquine, la femme la plus considérée de Paris.»

On voit combien l'âme de Lucien souffrait encore.

* * *

Un soir vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre fit

appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme un mort.

«Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s'agit, pour vous, de la mission

la plus délicate...»

À son insu, Lucien prit l'air altier du refus, et le ministre se hâta

d'ajouter:

«--...Et la plus honorable.»

Après ce mot, l'air hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il

n'avait pas grande idée de l'honneur que l'on peut acquérir en servant

Son Excellence.

Sur quoi, celle-ci continua:

«--Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices...

Mais vous le savez comme le public et non comme il faut le savoir, pour

agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir

là-dessus. Pour être lus, les journaux de l'opposition enveniment toutes

les choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai, avec ce

que je vous apprendrai. Autrement, vous vous tromperez en agissant.

N'oubliez pas, surtout, mon cher Leuwen, que le plus coquin a de la

vanité et de l'honneur, à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous,

il devient intraitable.

«Pardonnez ces détails, mon ami; je désire vivement vos succès...»

Le ministre était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des

joues d'une pâleur mortelle. Il continua:

«--Ce diable de général B... ne pense qu'à une chose: devenir

lieutenant-général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du

château. Mais ce n'est pas tout; il veut être ministre de la Guerre, et

comme tel, se montre habile dans la partie la plus difficile et, à vrai

dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le

grand administrateur. «Veiller à ce que trop d'intimité ne s'établisse

pas entre les soldats et les citoyens, et maintenir entre eux les

duels suivis de mort à six par mois. C'est le chiffre arrêté par le

conseil des ministres.» Le général N... s'était contenté jusqu'ici de

faire courir, dans les casernes, des bruits d'attaques et de guets-apens,

commis par dus gens du bas peuple, par des ouvriers, contre des militaires

isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la _douce égalité_;

elles s'estiment; il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la

police militaire. Le général B... me tourmente sans cesse pour que je

fasse insérer dans _nos journaux_ des récits exacts de toutes les

querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de garde, de

toutes les rixes d'ivrognes qu'il reçoit de ses agents déguisés. Ces

messieurs sont chargés d'observer l'ivresse sans jamais y succomber.

Toutes ces choses font le supplice de nos gens de lettres.

«--Comment espérer, disent-ils, quelque effet d'une phrase délicate, d'un

trait d'ironie, après ces saletés?»

«--Qu'importe à la bonne compagnie des scènes de cabaret, toujours les

mêmes? À l'exposé de ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le

journal, et, non sans raison, ajoute quelque mot de mépris sur les

gens de lettres salariés.

«Quelque adresse qu'y mettent ces messieurs de la littérature, le public

ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux pauvres ouvriers maçons

auraient assommé trois grenadiers armés de leurs sabres, sans

l'intervention miraculeuse du poste voisin.

«Les soldats mêmes, dans les casernes, se moquent de cette partie de nos

journaux que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses,

ce diable de B..., tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses

épaulettes, a entrepris d'avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le Ministre

en baissant la voix, l'affaire du pont Royal, si vertement démentie dans

nos journaux d'hier matin, n'est que trop vraie.

«L'homme le plus dévoué du général B..., employé à trois cents francs par

mois, a entrepris, mercredi passé, de désarmer un conscrit bien niais

qu'il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle, au

beau milieu du pont Royal, à minuit. Une demi-heure après, le mouchard

s'avance en imitant l'ivrogne, tout à coup se jette sur lui et veut lui

arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi

sur sa mine, recule d'un pas et campe au mouchard un coup de fusil dans le

ventre. Le conscrit s'est trouvé être un chasseur des montagnes du

Dauphiné.

«Voilà donc le policier blessé mortellement. L'ennuyeux c'est qu'il n'est

pas mort.

«C'est là l'affaire. Maintenant, le problème à résoudre: cet homme sait

qu'il n'a que trois ou quatre jours à vivre; _qui nous répond de sa

discrétion?_

«Le roi vient de faire une scène épouvantable au général B...

Malheureusement je me suis trouvé là, sous la main, et le roi a prétendu

que moi seul avais tout le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle

affaire comme il faut. Si j'étais moins connu, j'irais voir le blessé qui

est à l'Hôtel-Dieu, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais

ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire. Le général B...

paye mieux ses employés de police que moi les miens. De plus, il doit être

furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j'ai été l'objet en sa

présence et presque à ses dépens. Un homme d'esprit connue vous devine la

vérité. Si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de

douleur de cet homme, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon

cabinet cinq minutes après qu'ils m'auront vu sortir de l'hôtel de la rue

de Grenelle, et une heure auparavant le général B... les aura interrogés

tout à son aise. Maintenant, mon cher Lucien, voulez-vous me tirer d'un

grand embarras?»

Après un petit silence, Lucien répondit:

«--Oui, monsieur.»

Mais l'expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa

réponse.

Lucien continua d'un air glacial:

«--Je suppose que je n'aurai pas à parler au chirurgien.

«--Très bien, mon ami, très bien. Vous devinez tout le poids de la

question, se hâta de répondre le ministre. Le général B... a déjà agi et

trop agi. Ce chirurgien est un colosse dénommé Monod, qui ne lit que

le _Courrier Fronçais_ au café de l'Hôpital.»

Lucien était violemment agité; après un silence inquiétant, il finit par

dire au ministre:

«--Je ne veux pas être inutile. Si j'accepte de Votre Excellence de me

conduire envers le blessé comme le ferait l'homme le plus tendre,

j'accepte la mission.

«--Cette condition me fait injure,» s'écria le ministre d'un ton

affectueux.

Et réellement les idées d'empoisonnement ou seulement d'opium lui

faisaient horreur. Lorsqu'il avait été question, dans le conseil, d'opium

pour calmer les douleurs du malheureux policier, il avait pâli.

«--Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l'opium tant reproché au

général Bonaparte sous les murs de Jaffa.

«Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies

des journaux républicains, et ce qui est bien pis, des journaux

légitimistes qui pénètrent dans les salons.»

Ce mouvement vrai et vertueux diminua l'angoisse horrible de Lucien. Il

se disait:

«--Ceci est bien pis que tout ce que j'aurais pu rencontrer au régiment.

Là, sabrer ou fusiller un pauvre ouvrier égaré ou même innocent; ici, se

trouver mêlé toute la vie à un ignoble récit d'empoisonnement. Si j'ai du

courage, qu'importe la forme du danger?»

Et il dit d'un ton résolu:

«--Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai peut-être

toujours de ne pas tomber malade à l'instant, garder le lit huit jours et

ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, donner

ma démission.

«Le ministre est trop honnête homme (et il pensait: trop engagé avec mon

père) pour me persécuter avec les grands bras du pouvoir. Mais je suis las

de reculer devant le danger. Puisque la vie au XIXe siècle est si pénible,

je ne changerai pas d'état pour la troisième fois. Je vois fort bien à

quelles affreuses calomnies j'expose tout le reste de mes jours. Je vais

donc agir avec l'inquiétude continue à chaque démarche de la possibilité

de la justifier dans un mémoire imprimé.

«Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de

laisser ces démarches à des agents couverts par l'épaulette. Le Français

pardonne beaucoup à l'uniforme.»

Le ministre fit un mouvement.

«--Je ne veux, monsieur le comte, ni vous donner des conseils, non

demandés et d'ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n'ai

pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et, naturellement,

j'ai pensé tout haut...»

Cela fut dit d'un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la

figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre.

«--C'est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux. Je maudirai

moins l'effroyable pouvoir de son père.

«Mes affaires du télégraphe sont enterrées à jamais; et je puis, en

conscience, fermer la bouche à celui-ci par une préfecture; ce sera une

façon fort honnête de m'acquitter avec le père, s'il ne meurt pas d'ici

là d'une indigestion--et en même temps de _lier_ son salon.»

«--Voici, dit-il, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que vous

rencontrerez dans les hôpitaux, et voici de l'or.»

Lucien s'approcha d'une table pour écrire un mot de reçu.

«--Que faites-vous là, mon cher, un reçu entre nous? dit le ministre avec

une légèreté guindée.

«--Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut être un jour

imprimé! répondit Lucien avec le sérieux d'un homme qui dispute sa tête

à l'échafaud.

«--Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis,--c'est le nom du

policier,--un agent du _National_ ou de la _Tribune_; surtout pas

d'emportement, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez quel immense

avantage pour eux, et comme le général B... triompherait de mon pauvre

ministère?

«--Je vous réponds que je n'aurai pas de duel, ou du moins du vivant

de Kortis.

«--C'est la grande affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui est

possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Vous m'obligeriez

infiniment en me tenant au courant de tout ce que vous ferez.

«--Votre Excellence m'a-t-elle mis au courant de tout? dit Lucien d'un

air significatif.

«--D'honneur! répondit le ministre. Je n'en ai pas dit un mot à personne,

et, de mon côté, je vous livre l'affaire vierge.

«--Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect que je

lui dois, que dans le cas où j'apercevrais quelqu'un de la police, je me

retirerais. Un tel voisinage n'est pas fait pour moi.

«--De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être responsable

envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices? Je ne veux

ni ne puis rien vous cacher. Oui me répond qu'aussitôt après mon départ,

on n'a pas donné la même commission à un autre ministre? L'inquiétude est

grande au château.

«L'article du _National_ est abominable de modération... Il y a une

finesse, une hauteur de mépris...! On le lira jusqu'au bout dans les

salons. Ce n'est point le ton de la _Tribune._ Ah! ce roi qui n'a pas

fait Carrel conseiller d'État!

«Mais Carrel aurait refusé, et avec raison. Il vaut mieux être candidat

à la présidence de la République française, que conseiller d'État. Un

conseiller d'État a douze mille francs, et lui reçoit trente-six mille

pour dire ce qu'il pense. D'ailleurs, son nom est dans toutes les bouches.

«Adieu, adieu, mon cher; bonne chance, je vous ouvre un crédit illimité.

Tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon pour me

chercher.»

Lucien retourna à son cabinet avec le pas assuré d'un homme qui marche

à l'assaut d'une batterie.

Il trouva Desbacs dans son bureau.

«--La femme de Kortis a écrit. Voici la lettre.» Lucien la prit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Mon malheureux époux n'est pas entouré de soins suffisants à l'hôpital.

Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut

de toute nécessité que je me fasse remplacer auprès de ces malheureux

enfants qui vont être orphelins.

«Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l'autel. Je

réclame de la justice de Votre Excellence...»

«--Au diable l'Excellence, pensa Lucien. Quelle heure? dit-il en

s'adressant à Desbacs, voulant ainsi s'assurer un témoin irrécusable.

«--Six heures moins un quart. Il n'y a plus un chat dans les bureaux.»

Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier, et appela le garçon

de bureau espion.

«--Si l'on vient me demander dans la soirée, dites que je suis sorti à

six heures.»

Il remarqua encore que l'œil de Desbacs, ordinairement si calme, était

étincelant de curiosité et d'envie de savoir.

«--Vous pourriez bien n'être qu'u coquin, mon ami, pensait Lucien, ou

peut-être même un espion du général B...»

«--C'est que, tel que vous me voyez, reprit-il d'un air indifférent,

j'ai promis d'aller dîner à la campagne. On va croire que je me fais

attendre comme un grand seigneur.»

Et il regarda l'œil de Desbacs qui, à l'instant, perdit son feu.

Lucien vola à l'Hôtel-Dieu et se fit conduire par le portier au

chirurgien de garde. Dans les cours de l'hôpital, il rencontra deux

médecins, déclina ses noms et qualités, et pria ces messieurs de

l'accompagner à l'instant. Et il mit tant de politesse dans ses

manières, que ces messieurs n'eurent pas l'idée de le refuser.

«--Quelle heure est-il? demanda-t-il au portier qui marchait devant eux.

«--Six heures et demie.

«--Ainsi je n'aurai mis que dix-huit, minutes du ministère ici, et je

puis le prouver.»

En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre

communication de la lettre du ministre.

«--Messieurs, dit-il aux trois médecins qu'il avait auprès de lui, on a

calomnié l'administration du ministère de l'intérieur, à propos d'un

blessé, Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain... Le mot

_d'opium_ a été prononcé. Il convient à l'honneur de votre hôpital et à

votre responsabilité comme employés du gouvernement, d'entourer de la

plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé.

Il ne faut pas que les journaux de l'opposition puissent nous calomnier.

Peut-être enverront-ils des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable,

messieurs, d'appeler M. le médecin ou M. le chirurgien en chef, et

d'expédier des élèves internes à ces messieurs. Et ne serait-il pas à

propos de mettre, dès cet instant, auprès du lit de Kortis, deux

infirmiers, _gens sages et incapables de mensonges?_»

Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents, dans le

sens qu'on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers,

ayant jadis appartenu à la Congrégation, et coquins consommés. L'un des

chirurgiens se détacha pour aller les installer sur-le-champ.

Les médecins et les chirurgiens affluèrent vite dans la salle de garde,

mais il régnait un grand silence et tous avaient l'air morne.

«--Je me propose, messieurs, leur dit Lucien, au nom de M. le ministre

de l'Intérieur, dont j'ai l'ordre dans ma poche, de traiter Kortis comme

s'il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que cette

marche convient à tous.»

Il y eut un assentiment méfiant, mais général.

«--Ne conviendrait-il pas, messieurs, de nous rendre _tous_ autour du lit

du blessé, et ensuite de faire une consultation? Je ferai un bout de

procès-verbal de ce qui sera dit, et je le porterai à M. le ministre de

l'Intérieur.»

L'air résolu de Lucien en imposa à ces messieurs, dont la plupart avaient

disposé de leur soirée et comptaient la passer d'une façon plus profitable

ou plus gaie.

«--Mais, monsieur, j'ai vu Kortis ce matin, dit d'un air pointu une petite

figure sèche; c'est un homme mort. À quoi bon une consultation?

«--Monsieur, je placerai votre observation au commencement du

procès-verbal.

«--Mais, je ne parlais pas dans l'intention que mon observation fût

répétée.

«--_Répétée!_ monsieur, vous vous oubliez. J'ai l'honneur de vous donner

ma parole que tout ce qui est dit ici sera fidèlement reproduit dans le

procès-verbal; votre dire, monsieur, comme ma réponse.»

Les paroles de Lucien n'étaient pas mal, mais il devint fort rouge en

les prononçant, ce qui pouvait envenimer la chose.

«--Nous ne voulons tous, certainement, que la guérison du blessé,» se

dit le plus âgé des médecins, pour mettre le holà.

Il ouvrit la porte et l'on se mit en marche. Trois ou quatre passants se

joignirent au cortège dans les cours de l'hôpital. Enfin le chirurgien en

chef arriva comme on ouvrait la porte de la salle où était Kortis. On

entra chez un portier voisin.

Lucien pria le chirurgien de s'approcher avec lui d'un quinquet, lui fit

lire la lettre du ministre, et raconta ce qui avait été fait depuis son

arrivée à l'hôpital.

Ce chirurgien en chef était un fort honnête homme, et malgré un ton

d'emphase bourgeoise, ne manquait pas de tact. Il comprit que l'affaire

pouvait être importante.

«--Ne faisons rien sans M. Monod, dit-il à Lucien. Il loge à deux pas de

l'hôpital.

«--Ah! pensa Lucien, c'est le chirurgien qui a repoussé par un coup de

poing l'idée de l'opium.»

Au bout de quelques minutes, M. Monod arriva en grommelant; on avait

interrompu son dîner et il songeait aussi un peu aux suites de son coup

de poing. Quand il sut de quoi il s'agissait:

«--Eh bien, messieurs, dit-il à Lucien et au chirurgien en chef--c'est un

homme mort. Voilà tout. C'est un miracle qu'il vive encore avec une balle

dans le ventre, et non seulement la balle, mais encore des lambeaux de

drap, la bourre du fusil, que sais-je moi? Vous songez bien que je ne

suis pas allé sonder une telle blessure. La peau a été brûlée par la

chemise, qui a pris feu.»

En parlant ainsi, on arriva au malade. Lucien lui trouva la physionomie

résolue et l'air pas trop coquin--moins coquin que Desbacs.

«--Monsieur, lui dit-il, en rentrant chez moi, j'ai trouvé cette lettre

de Mme Kortis...

«--Madame... madame... Une drôle de madame! qui mendiera son pain dans

huit jours...

«--Monsieur, à quelque parti que vous apparteniez, _res sacra miser_, le

ministre ne veut voir en vous qu'un homme qui souffre.

«On dit que vous ôtes un ancien militaire; je suis lieutenant au 27e de

lanciers. En qualité de camarade, permettez-moi de vous offrir quelques

petits secours temporaires...

«--Voilà qui s'appelle parler! dit le blessé. Ce matin il est encore venu

un monsieur avec l'espérance d'une pension... Eau bénite de cour, rien de

comptant. Mais vous, mon lieutenant, c'est bien différent, et je vous

parlerai...»

Lucien se hâta d'interrompre et, se tournant vers les médecins ou

chirurgiens qui l'entouraient:

«--Monsieur, dit-il au chirurgien en chef, je suppose que la présidence

de la consultation vous appartient.

«--Je le pense aussi, répondit le chirurgien, si ces messieurs n'ont pas

d'objections...

«--En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs que

vous aurez la bonté de désigner, de dresser un procès-verbal fort

circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bon que

vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire...»

Et comme il entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir qui

commençait à s'établir à voix basse, il ajouta:

«--Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour...»

Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et interrogé

régulièrement.

M. Monod, chirurgien de la salle, fit un rapport succinct. Ensuite on

quitta le lit du malade, et dans une salle à part se fit la consultation

que M. Monod écrivit pendant qu'un jeune médecin, portant un nom bien

connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dictée de

Leuwen.

Sur sept médecins ou chirurgiens, cinq conclurent à la mort possible à

chaque instant, et certaine--avant deux ou trois jours. Un des sept

proposa l'opium.

«--Ah! voilà le coquin gagné par le général B...» pensa Lucien.

C'était un monsieur fort élégant, avec des cheveux blonds, et portant à

sa boutonnière deux énormes rubans.

Lucien lut sa pensée dans les yeux de l'assistance. On fit justice de

cette proposition en deux mots. Un autre proposa une saignée abondante au

pied, pour prévenir l'hémorragie dans les entrailles.

Lucien ne voyait rien de politique dans cette nouvelle proposition, mais

M. Monod lui fit changer d'avis en disant de sa grosse voix et d'un ton

significatif:

«--Cette saignée n'aurait qu'un effet hors de doute, celui d'ôter la

parole au blessé.

«--Je la repousse de toutes mes forces, dit un chirurgien honnête homme.

«--Et moi!

«--Et moi!

«--Et moi!

«--Il y a majorité, ce me semble,» dit Lucien d'un ton fort animé.

La consultation et le procès-verbal furent signés à dix heures un quart.

MM. les médecins et chirurgiens parlaient tous de malades à voir et se

sauvaient à mesure qu'ils avaient signé.

Lucien resta seul avec le chirurgien Monod.

«--Je vais revoir le blessé, dit-il.

«--Et moi achever de dîner. Vous le trouverez peut-être mort. Il peut

passer comme un poulet. Au revoir.»

Et Lucien rentra dans la salle des blessés. Il fut choqué de l'obscurité

et de l'odeur. De temps en temps, s'entendaient des gémissements faibles.

Notre héros n'avait jamais rien vu de semblable. La mort était pour lui

quelque chose de terrible, sans doute, mais propre et de bon ton.

Il s'approcha du lit du blessé.

Les deux infirmiers étaient à demi couchés sur leurs chaises, les pieds

étendus sur une chaise percée. Ils dormaient et semblaient ivres.

Le blessé avait les yeux bien ouverts.

«--Les parties nobles ne sont pas offensées, ou bien vous seriez mort

dans la première nuit. Vous êtes bien moins dangereusement blessé que

vous ne le croyez.

«--Bah! dit Kortis avec impatience, comme se moquant de cet espoir.

«--Mon cher camarade, ou vous mourrez, ou vous vivrez, dit Lucien d'un

ton mâle, résolu et même affectueux.

«--Il n'y a pas de _ou_, mon lieutenant. Je suis un homme _frit._

«--Dans tous les cas, regardez-moi comme votre ministre des Finances...

«--Comment? Le ministre des Finances me donnerait une pension? Quand je

dis _moi_, c'est à ma pauvre femme?»

Lucien regarda les deux infirmiers; ils ne jouaient pas l'ivresse et

étaient hors d'état d'entendre ou du moins de comprendre.

«--Oui, mon camarade, _si vous ne jasez pas._»

Les yeux du mourant s'éclaircirent et se fixèrent sur Leuwen avec une

expression étonnante.

«--Vous m'entendez, mon camarade?

«Oui, mais à condition que je ne serai pas empoisonné. Je vais mourir, je

m'en f..., mais voyez-vous, j'ai l'idée que dans ce que l'on me donne...

«--Vous vous trompez. D'ailleurs, n'avalez rien de ce que fournit

l'hôpital. Vous avez de l'argent.

«--Dès que j'aurai tapé de l'œil, ces bougres vont le voler.

«--Voulez-vous, mon camarade, que je vous envoie votre femme?

«--F...! mon lieutenant, vous êtes un brave homme. Je donnerai vos dix

napoléons à ma pauvre femme.

«--N'avalez que ce que votre femme vous présentera. J'espère que c'est

parlé, cela?... D'ailleurs, je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'y

a rien de suspect...

«--Voulez-vous approcher votre oreille, mon lieutenant! Sans vous

commander... mais quoi! le moindre mouvement me tue...

«--Eh bien, comptez sur moi, dit Lucien en s'approchant.

«--Comment vous appelez-vous?

«--Lucien Leuwen, sous-lieutenant au 27e de lanciers.

«--Pourquoi n'êtes-vous pas en uniforme?

--Je suis en permission à Paris, et détaché près le ministre de

l'Intérieur.

«--Où logez-vous? Pardon, excuse... voyez-vous...

«--Rue de Londres, 43...

«--Ah! le fils de ce riche banquier Van Peters et Leuwen...

Après un petit silence:

«--Précisément.

«--Enfin, quoi! je vous crois. Ce matin, pendant que j'étais examiné

après le pansement, j'ai entendu qu'on proposait de me donner de

_l'opium_, à ce grand chirurgien si puissant. Il a juré, et puis ils se

sont éloignés. J'ai ouvert les yeux, mais j'avais la vue trouble; la

perte de sang... Enfin, suffit! Le chirurgien a-t-il consenti à la

proposition ou n'a-t-il pas voulu?

«--Êtes-vous bien sur de cela? dit Lucien fort embarrassé! Je ne croyais

pas le parti républicain si alerte...

Le blessé le regarda.

«--Mon lieutenant, sauf votre respect, vous le savez aussi bien que moi

d'où ça vient.

«--Je déteste ces horreurs; j'abhorre et je méprise les hommes qui se les

permettent. Comptez sur moi. Je vous ai amené sept médecins, comme on le

ferait pour un général. Comment voulez-vous que tant de gens s'entendent

pour une manigance? Vous avez de l'argent, appelez votre femme ou un

parent, et ne buvez que ce qu'ils vous auront acheté.

«--Enfin, quoi! dit le malade, j'ai été caporal au 3e de ligne, à

Montmirail. Je sais bien qu'il faut sauter le pas, mais je n'aime pas à

être empoisonné. Je ne suis pas honteux, et, ajouta-t-il en changeant de

physionomie, _dans mon métier_ il ne faut pas être honteux. S'il avait du

sang dans les veines, après ce que j'ai fait pour lui et à sa demande,

vingt fois répétée, le général B... devrait être là, à votre place.

Êtes-vous son aide de camp?

«--Je ne l'ai jamais vu.

«--L'aide de camp s'appelle Saint-Vincent, et non pas Leuwen, dit le

blessé comme en se parlant à lui-même. Il y a une chose que j'aimerais

mieux que votre argent.

«--Dites.

«--Si c'était un effet de votre bonté, je ne me laisserai panser que

lorsque vous serez là. Car voyez-vous, mon lieutenant, quand ils verront

que je ne veux pas boire leur opium... en me pansant... crac, un coup de

lancette est bien vite donné, là, dans le ventre. Et y a me brûle .. ça

me brûle... Ça ne durera pas; ça ne peut pas durer. Pour demain,

voulez-vous ordonner, car vous commandez ici... Et pourquoi

commandez-vous? Et sans uniforme encore!... Enfin, au moins, pansé sous

vos yeux. Et le grand chirurgien puissant, a-t-il dit oui ou non? Voilà

le fait...»

La tête s'embarrassait.

«--Ne _jasez pas_, dit Lucien. Je vous prends sous ma protection et je

vais vous envoyer votre femme.

«--Vous êtes un bien brave homme. Le riche banquier Leuwen, qui

entretient Mlle de Brions de l'Opéra, ça ne triche pas comme le général

B...

«--Certainement je ne triche pas. Tenez, ne me parlez jamais du

général B..., ni de personne, voilà encore dix napoléons.

«--Comptez-les-moi dans la main. Lever la tête me fait trop mal au

ventre.»

Lucien compta les napoléons à voix basse, et en les faisant sentir comme

il les mettait dans la main du blessé.

«--Motus! dit celui-ci.

«--Motus. Si vous parlez, on vous vole votre argent. Ne parlez qu'à moi

et quand nous sommes seuls. Je viendrai vous voir tous les jours, jusqu'à

ce que vous soyez en convalescence.»

Lucien passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête

semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait

Kortis, et trouva la femme de celui-ci entourée de commères qu'il eut

assez de peine à faire retirer.

«--_Je côtoie le mépris et la mort_, se répétait-il en s'en allant, mais

j'ai bien mené ma barque.»

Enfin, comme onze heures sonnaient à Saint-Eustache, Lucien remonta dans

son cabriolet. Il s'aperçut qu'il mourait de faim, n'ayant pas dîné et

presque toujours parlé.

«--Actuellement, il faut chercher le ministre...»

Mais il ne le trouva pas à l'hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit un

mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au

ministère des Finances. M. de Vaize en était sorti depuis longtemps.

«--C'est assez de zèle comme cela,» pensa-t-il, et il s'arrêta dans un

café pour dîner. Puis il remonta en voiture après quelques minutes, fit

deux courses inutiles dans la chaussée d'Antin, et comme il passait

devant le ministère des Affaires étrangères l'idée lui vint d'y faire

frapper. Le portier répondit que M. le ministre de l'Intérieur était chez

son Excellence. Mais l'huissier ne voulut pas l'annoncer et interrompre

ainsi la conférence de Leurs Excellences. Lucien, qui savait qu'il y avait

une porte dérobée, eut peur que son ministre lui échappât; il était las

de courir et n'avait pas envie de retourner rue de Grenelle.

Il insista encore, et l'huissier refusa avec hauteur.

«--Parbleu, j'ai l'honneur de vous répéter que je suis porteur d'un ordre

auprès de M. le ministre de l'Intérieur. J'entrerai. Appelez la garde, si

vous voulez, mais j'entrerai de force. Je vous répète que je suis M.

Lucien Leuwen, maître des requêtes.»

Quatre ou cinq domestiques étaient accourus pour défendre la porte.

Voyant qu'il allait avoir à combattre cette canaille, Lucien eut l'idée

d'arracher les cordons des deux sonnettes à force de sonner.

Au mouvement de respect que firent les laquais, il s'aperçut que M. le

comte de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le

salon.

Il ne l'avait jamais vu.

«--Monsieur le comte, je me nomme Lucien Leuwen, maître des requêtes.

J'ai un million d'excuses à demander à Votre Excellence. Mais je cherche

M. le comte de Vaize, depuis deux heures, et par son ordre exprès; il

faut que je lui parle pour une affaire importante et pressée.

«--_Quelle affaire... pressée?_ dit le ministre avec une fatuité rare et

en redressant sa petite personne.

«--Parbleu, je vais te faire changer de ton, pensa Lucien, et il ajouta

de grand sang-froid et avec une prononciation marquée:

«--L'affaire Kortis, monsieur le comte; cet homme blessé sur le pont

d'Austerlitz par un soldat qu'il voulait désarmer.

«--Sortez!» dit le ministre aux valets.

Et comme l'huissier restait:

«--Mais sortez donc!...»

L'huissier sorti, il dit à Leuwen:

«--Monsieur, le mot Kortis eût suffi, sans les explications.»

L'empressement du ton de voix et des gestes était rare.

«--Monsieur le comte, je suis nouveau dans les affaires. Dans la société

de mon père, M. Leuwen, je n'ai pas été accoutumé à être reçu avec

l'accueil que Votre Excellence m'a fait. J'ai interrompu aussi

rapidement que possible un état de choses désagréable et peu convenable.

«--Comment, monsieur, _peu convenable_, dit le ministre en prononçant du

nez, en relevant la tête et en redoublant d'impertinence. Mesurez vos

paroles.

--Si vous en ajoutez une seule, sur ce ton, monsieur le comte, je donne

ma démission, et nous mesurerons nos épées. La fatuité, monsieur, ne m'en

a jamais imposé.»

M. de Vaize venait d'un cabinet éloigné pour savoir ce qui se passait; il

entendit les derniers mots de Lucien, et vit, que lui, de Vaize, pouvait

en être la cause indirecte.

«--De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Leuwen. Mon cher collègue, c'est

le jeune officier dont je vous parlais. N'allons pas plus loin.

«--Il n'y a qu'une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien avec un

sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n'y a absolument

qu'une façon, répéta-t-il d'un air glacial. C'est de ne pas ajouter un

seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l'huissier m'a

annoncé à Vos Excellences.

«--Mais, monsieur! dit le ministre des Affaires étrangères en se

redressant vivement.

«--J'ai un million de pardons à demander à Votre Excellence. Mais si

Votre Excellence ajoute encore un mot, je donne ma démission à M. de

Vaize, que voilà, et je vous insulte de façon à rendre une réparation

nécessaire.

«--Allons-nous-en, allons-nous-en!» s'écria M. de Vaize fort troublé,

entraînant Lucien.

Celui-ci prêta l'oreille pour entendre ce que disait le ministre...;

il n'entendit rien.

Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours

paternel, de lui permettre d'abord de lui rendre compte de l'affaire

Kortis. Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, et comme Lucien

finissait de rendre compte de sa mission, M. de Vaize essaya de

reprendre son discours onctueux.

«--Monsieur le comte, je travaille pour Votre Excellence depuis cinq

heures du soir. Il est une heure. Souffrez que je monte dans mon cabriolet

qui suit votre voiture. Je suis mort de fatigue.»

Le ministre se laissa quitter, Lucien monta dans son cabriolet et dit à

son domestique de conduire. Il était réellement exténué.

En passant sur le pont Louis XV, le domestique lui dit:

«--Voilà le ministre.»

Il retournait chez son collègue, malgré l'heure avancée.

Chez lui, Lucien trouva son père, un bougeoir à la main qui montait

se coucher.

Malgré l'envie passionnée d'avoir l'avis d'un homme de tant d'esprit

sur cette affaire:

«--Il est vieux, et il ne faut pas l'empêcher de dormir. À demain les

affaires.»

Effectivement, le lendemain à dix heures, il conta tout à son père qui

se mit à rire.

«--M. de Vaize te mènera demain dîner chez son collègue, aux Affaires

étrangères. Mais voilà assez de duels dans ta vie; maintenant ils seraient

de mauvais ton pour toi. Ces messieurs se seront promis de te destituer

dans deux mois, ou de te faire nommer préfet à Briançon ou à Pondichéry.

Mais si cette place éloignée ne te convient pas plus qu'à moi, je leur

ferai peur et j'empêcherai cette disgrâce. Du moins, je le tenterai avec

quelques chances de succès.»

Le dîner du ministère des Affaires étrangères se fit attendre jusqu'au

surlendemain, et dans l'intervalle, Lucien, toujours occupé de l'affaire

Kortis, ne permit pas que M. de Vaize lui reparlât de l'incident.

Quelques jours après, M. Leuwen raconta l'anecdote à trois ou quatre

diplomates. Il ne cacha que le nom de Kortis et le genre de l'affaire

importante qui obligeait Lucien à chercher son ministre à une heure

du matin.

Après des démarches au ministère des Affaires étrangères et une audience

au château, M. Leuwen pria Lucien de le suivre.

«--Viens ici, que je répète pour la deuxième fois la conversation que

j'ai eu l'honneur d'avoir avec ton ministre. Mais pour ne pas m'exposer

à une troisième répétition, allons chez ta mère.»

À la fin de la conférence chez Mme Leuwen, Lucien crut pouvoir accorder

un mot de remerciement à son père.

«--Tu deviens commun, mon ami, sans t'en douter. Tu ne m'as jamais tant

amusé que depuis un mois. Enfin je t'aime, et la mère te dira que

jusqu'ici, pour employer un mot des livres ascétiques, je l'aimais en toi.

Mais il faut payer mon amitié d'un peu de gêne.

«--De quoi s'agit-il?

«--Suis-moi.»

Arrivé dans sa chambre:

«--Il est capital que tu te laves de la calomnie d'être saint-simonien.

Ton air sérieux et même important peut lui donner cours.

«--Rien de plus simple, un coup d'épée...

«--Oui, pour le donner la réputation de duelliste, presque aussi triste

que celle de saint-simonien. Je t'en prie, plus de duel sous aucun

prétexte.

«--Et que faut-il donc?

«--Aimer. Rien de moins. Il faut séduire Mme Grandet.

«--Mais, mon père, est-ce que je n'ai pas l'honneur d'être amoureux,

déjà, de Mlle Raymonde?»

Lucien demanda au ministre un congé de quatre jours pour terminer

quelques affaires d'intérêt à Nancy. Il se sentait depuis quelque temps

une envie folle de revoir la petite fenêtre de Mme de Chasteller. Après

avoir obtenu le congé du ministre, Lucien en parla à ses parents qui ne

trouvèrent pas d'inconvénient à un petit voyage à Strasbourg. Là-dessus,

un beau jour, arriva Mme d'Hocquincourt qui débuta par la folie de venir

le trouver au ministère.

«--Prenons Mme d'Hocquincourt, se dit Lucien; je ne l'aurai jamais, mais

elle va faire mille folies; je m'en tiendrai pour les besoins physiques

à Mlle Raymonde.

«--J'ai gagné bien de l'argent par ton _télégraphe_, dit M. Leuwen à

son fils, et jamais ta présence n'a été aussi nécessaire.»

Le soir même, Lucien trouva à dîner, chez son père, son cousin Ernest

Déverloy. Celui-ci était fort triste. Son savant, qui lui avait promis

quatre voix à l'Académie des sciences politiques, était mort aux eaux de

Vichy, et après l'a voir dûment enterré, Ernest s'aperçut qu'il venait

de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule.

«--Car il faut réussir, disait-il à Lucien, et si jamais je me dévoue

à un membre de l'Institut, je le prendrai de meilleure santé. Tu as une

grande passion et parbleu! tu es bien heureux. On s'occupe de toi! Il

ne s'agit que d'en deviner l'objet. Je le dirai bientôt quels sont les

beaux yeux qui t'ont enlevé ta gaieté. Heureux Lucien! tu occupes le

public. Qu'on est chançard d'être né d'un père qui donne à dîner et qui

reçoit _Pozzo di Borgo_ et la haute diplomatie. Si j'avais été le fils

d'un tel père, je serais pour tout cet hiver le héros de Paris, et la

mort de mon savant m'eût été plus utile que sa vie. Faute d'un père tel

que le tien, je fais des miracles et cela ne compte pas, ou ne compte que

pour me faire appeler intrigant.»

Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes

amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu

avec amitié.

Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses

étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites

parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses,

mais arrêté tout court par une grande passion.

«--Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez pas cette

passion.»

Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait.

Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père,

lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires

étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la

Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le

jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait

à Mme de Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec Mme Grandet.

Depuis bien des années il prenait soin de sa fortune, et c'est un grand

service à Paris et pour lequel la reconnaissance est sans bornes, car,

dans la déroute des dignités et de la noblesse d'origine, l'argent est

resté la seule chose essentielle, et l'argent sans inquiétudes est la

belle chose des belles choses. M. Leuwen alla lui demander des nouvelles

de Mme Grandet.

Il voyait Mme de Thémines une fois la semaine, ou chez lui ou chez elle,

parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au sérieux.

Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de

la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de Mme

de Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire fort jolie,

et après avoir amusé Mme de Thémines pendant toute la fin d'une soirée,

finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur son fils qui, depuis

trois mois qu'il était admis dans les salons de Mme Grandet, était d'une

tristesse mortelle. Il craignait un amour sérieux qui dérangerait ses

projets de mariage pour son Lucien.

«--Ce qu'il y a de singulier, lui dit Mme de Thémines, c'est que depuis

son retour d'Angleterre, Mme Grandet est fort changée. Il y a aussi du

chagrin dans cette tête-là.»

Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de Mme

de Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous y ajouterons

aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir sur cette

femme célèbre.

Mme Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de Paris, ou du

moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre du nombre.

Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée, souple,

charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde. C'était

une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. Les

traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il était

à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur italien.

Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle émotions

tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer ces

sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les

infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la

misère d'une famille appartenant dans sa province _à tout ce qu'il y a de

mieux._ Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus

ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait

en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les

Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle

cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de

Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures

de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans.

«--Quelles positions superbes, se disait Mme Grandet, si elles eussent

su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant de prise

sur nous!»

L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une

corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle

devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec

celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme

une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures

du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était

incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au

plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait

approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son

bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle

donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts.

Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à

l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, Mme Grandet triomphait.

C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et ces

humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté lui

semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des

niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie

à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car,

avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés.

Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort

distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde

qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle

n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se

comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé

son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une

blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à

cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait

été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte.

Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour

en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle

éprouvait pour la noblesse d'origine. Mme Grandet n'avait été en

Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus

distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était

sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la

tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une

vulgarité de plus.

Elle vivait donc avec ce grand souci:

«--Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une Montmorency!»

Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien portant.

Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas longtemps

à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure, et par

orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était crime. Il

s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre qu'elle

n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il était

heureux.

Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan

et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle,

personnellement, sa fortune était encore à faire.

Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec

une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là

toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour

arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency

le serait?

Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme Mme de Staël,

ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine ou de Mme

Adélaïde, ou une sorte de Mme de Polignac de 1785; être à la tête de la

cour et donner des soupers à la reine. Ou encore, à défaut de tout cela,

une amitié dans le faubourg Saint-Germain.

Toutes ces possibilités occupaient tour à tour son esprit, et

l'accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que

d'esprit. Elle ne savait pas se faire aider, elle avait bien deux amies,

Mmes de Thémines et de Travel, mais elle n'accordait sa confiance que

pour une partie seulement des projets qui l'empêchaient de dormir.

Un peu avant le voyage de Lucien à Nancy, Mme Grandet ne voyant rien se

réaliser de ses ambitions, s'était dit ceci:

«--Ne serait-ce pas négliger un avantage actuel et perdre une grande

chance de distinction, que de ne pas inspirer un grand amour, célèbre par

le malheur de l'amoureuse? Ne serait-il pas admirable, dans toutes les

suppositions, qu'un homme distingué allât voyager en Amérique pour

m'oublier, moi qui ne lui accordais jamais un moment d'attention?»

Ce fut dans ces circonstances intimes et tout à fait inconnues de M.

Leuwen le père, que Mme de Thémines, un matin, vint passer une heure avec

sa jeune amie pour savoir si dans ce cœur il y avait quelque chose pour

Lucien. Après avoir ménagé l'état de sa vanité et de son ambition, Mme

de Thémines lui dit:

«--Vous faites des malheureux, ma belle, et vous les choisissez bien.

«--Je suis si éloignée de choisir, répondit sérieusement Mme Grandet, que

j'ignore jusqu'au nom du malheureux chevalier. Est-ce un homme de

naissance?

«--La naissance ne lui manque pas.

«--Trouve-t-on vraiment de bonnes manières sans naissance? fit Mme Grandet

avec découragement.

«--Que j'aime le ton parfait qui vous distingue! s'écria Mme de Thémines.

Malgré la plate adoration qu'on a pour l'esprit, cet acide de vitriol qui

ronge tout, vous ne l'admettez pas comme compensation des bonnes manières.

Ah! que vous êtes bien des nôtres!

«Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières

distinguées. Il est vrai qu'il est habituellement si triste depuis qu'il

vient ici, qu'il n'est pas bien facile d'en juger. C'est la gaieté d'un

homme, c'est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire, qui

marquent sa place dans la société. Si celui que vous rendez malheureux

appartenait à une famille de noblesse, il appartiendrait indubitablement

au premier rang.

«--Ah! c'est M. Leuwen, le maître des requêtes?

«--Eh bien! c'est vous ma belle, qui le conduirez au tombeau.

«--Ce n'est pas l'air malheureux que je lui trouve, dit Mme Grandet;

c'est l'air ennuyé.»

On ajouta à peine quelques mots, Mme de Thémines laissa tomber le discours

sur la politique et dit, à propos de quelque chose:

«--Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont les

ministres.

«--Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ces messieurs.

«--Ne désertez pas une belle position, ma chère. Déjà une fois, sous

Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon que

vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu'étaient

Colbert, Séguier? À la longue les ministres font la fortune de leurs amis.

«Qui fait les ministres aujourd'hui? Les Rothschild, les Leuwen, les...

À propos, n'est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l'autre jour que M.

Leuwen avait fait une scène au ministre des Affaires étrangères à propos

de son fils, ou bien c'est le fils qui au milieu de la nuit, est allé

faire une scène à ce ministre...»

Mme Grandet raconta tout ce qu'elle savait sur l'affaire; c'était la

vérité, à peu près, mais racontée à l'avantage des Leuwen.

Le soir, Mme de Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen le père et lui

dire qu'il n'y avait ni amour, ni galanterie, entre son fils et la belle

Mme Grandet.

* * *

M. Leuwen était, un homme gros et fort; il avait le teint fleuri, l'œil

vif et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet, étaient un

modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait

dans toute sa personne quelque chose d'assuré. À son œil noir, à ses

brusques changements de physionomie, on l'eût pris plutôt pour un peintre,

pour un homme de génie (comme il n'y en a plus) que pour un banquier

célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais il abhorrait les gens

graves; il passait sa vie avec les diplomates, gens d'esprit, et le corps

respectable des danseuses de l'Opéra. Il était leur providence dans les

petites affaires d'argent; tous les soirs on le trouvait au foyer de

l'Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s'appelle _bonne._

L'impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas,

l'importunaient. Il ne craignait, comme nous l'avons dit, que deux choses

au monde: les ennuyeux et l'air humide. Pour fuir ces deux pestes, il

faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre. Se

promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer

devant la rue de la Chaussée-d'Antin. Il changeait d'habit cinq ou six

fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et il avait pour

cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Il ne disait

jamais la vérité qu'à sa femme, qui l'adorait, mais aussi il la lui disait

toute. Elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il tenait

plus qu'à la sienne propre. D'abord, il avait voulu s'imposer quelque

réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode

et gâtait l'entretien. Mme Leuwen aimait à ne pas se priver de la présence

de son fils, et comme il le jugeait fort discret, il avait fini par tout

dire devant lui. L'intérieur de ce vieillard, dont les mots méchants

faisaient si peur, était des plus gais.

À l'époque dont il est question ici, M. Leuwen était triste, agité.

Pendant quelques jours, il joua fort gros jeu, se permit même d'aller à

la Bourse, et Mlles des Brions, sa maîtresse, donna deux soirées dansantes

dont il fit les honneurs.

Une nuit, à deux heures du matin, en revenant de l'une de ces soirées, il

trouva son fils qui se chauffait dans le salon, el son chagrin éclata.

«--Allez pousser le verrou de cette porte...»

Et comme Lucien revenait près de la cheminée:

«--Savez-vous le ridicule affreux dans lequel je suis tombé? dit-il avec

humeur.

«--Et lequel, mon père? je ne me serais jamais douté...

«--Je vous aime, et par conséquent vous me rendez malheureux, car la

première des peines, c'est d'aimer, fit-il en s'animant de plus en plus

et en prenant un ton sérieux que son fils ne lui connaissait pas. Dans

ma longue carrière, je n'ai connu qu'une exception, mais aussi elle est

unique. J'aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m'a

jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon

rival dans son cœur, je me suis avisé devons aimer, et c'est un ridicule

dans lequel je m'étais bien juré de ne jamais tomber. _Vous m'empêchez

de dormir._»

À ce mot Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n'exagérait jamais

et il comprit qu'il allait avoir affaire à un accès de colère réel.

M. Leuwen était d'autant plus irrité qu'il parlait à son fils après

s'être promis, quinze jours durant, de ne pas lui dire un mot de ce qui

le tourmentait.

«--Daignez m'attendre, dit-il avec amertume.

Il revint bientôt avec un petit portefeuille en cuir de Russie.

«--Il y a là 12.000 francs. Si vous ne les prenez pas, je crois que nous

nous brouillerons.

«--Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les rôles

sont renversés et...

«--Oui, ce n'est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme en

mille, il faut que vous preniez une grande passion pour Mlle Gosselin,

la petite danseuse. Et n'allez pas lui donner votre argent et puis vous

sauver à cheval, dans les bois de Meudon ou au diable, comme c'est votre

belle habitude. Il s'agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner

tous vos moments. Il faut en être fou.

«--Fou de Mlle Gosselin?

«--Le diable t'emporte! Fou de Mlle Gosselin ou d'une autre. Qu'est-ce que

cela fait? Il convient que le public sache que tu as une maîtresse.

«--Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère?

«--Tu la sais fort bien. Voilà que tu deviens de mauvaise foi en parlant

avec ton père, et de tes intérêts encore. Que le diable t'emporte, et

qu'après t'avoir emporté, il ne te rapporte jamais! Je suis certain

que si je passais deux mois sans le voir, je ne penserais plus à toi.

Que n'es-tu resté à Nancy! Cela fallait fort bien: tu aurais été le

digne héros de deux ou trois bégueules...

Lucien devint pourpre...

«--Mais dans la position que je l'ai faite, ton fichu air sérieux et

même triste, si admis en province, où il est l'exagération de la mode,

n'est propre qu'a le donner dans le ridicule abominable de n'être au fond

qu'un fichu saint-simonien.

«--Mais je ne suis pas saint-simonien: je crois vous l'avoir prouvé.

«--Eh! sois-le, saint-simonien! sois encore mille fois plus sot, mais ne

le parais pas.

«--Mon père, je serai plus gai, plus causeur, je passerai deux heures à

l'Opéra au lieu d'une.

«--Est-ce qu'on change de caractère? Est-ce que tu seras jamais folâtre

ou léger? Or, toute ta vie, si je n'y mets ordre, mais ordre d'ici à

quinze jours, ton sérieux passera non pour l'enseigne du _bon sens_,

non pour la conséquence d'une bonne chose, mais pour tout ce qu'il y a

de plus antipathique à la bonne compagnie. Et quand ici l'on s'est mis

à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir

dix coups d'épingle par jour, auquel cas la meilleure ressource est de se

brûler la cervelle ou d'aller s'enfermer à la Trappe. Voilà où tu en

étais il y a deux mois, moi me tuant à faire comprendre que tu me ruinais

en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la

figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beauséant, le ministre des

Affaires étrangères, un renard qui ne te pardonnera jamais si tu parviens

à faire quelque figure dans le monde, et si tu t'avises à parler encore

de l'affaire, pour laquelle tu veux l'obliger a se couper la gorge avec

toi, ce qu'il n'aime pas.

«Tu en trouveras d'autres, fort bien reçus dans le monde, hommes d'esprit

et, de plus, espions du ministère des Affaires étrangères. Prétends-tu

les tuer tous en duel? Et si tu es tué, que devient ta mère? car le diable

m'emporte si je pense à toi après que je ne te verrai plus. Pour toi,

depuis trois mois, je cours les chances de prendre un accès de goutte qui

peut fort bien m'enlever. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus

humide que jamais depuis que j'y mets les pieds.

«--Ainsi, vous faites la guerre au pauvre petit quart d'heure de liberté

que je puis encore avoir! Sans reproche, vous m'avez pris tous mes

moments. Il n'est pas de pauvre diable d'ambitieux qui travaille autant

que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, dans la

disposition d'esprit où je me trouve, les séances à l'Opéra...

«--Si tu partais, en revenant au bout de six mois tu trouverais ta

réputation complètement perdue, et tes mauvaises qualités seraient

établies sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C'est ce

qu'il y a de pire pour une réputation. Il faut ensuite ramener l'attention

du public et se donner l'inflammation à la blessure pour la guérir.

M'entends-tu?

«--Que trop, hélas! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de voyage

ou de six mois de présence, en échange de Mlle Gosselin.

«--Ah! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit béni! Mais comprends

donc que je ne suis pas baroque. Mme de Beauséant dispose de vingt, de

trente, peut-être de quarante espions diplomatiques, appartenant à la

bonne compagnie et plusieurs à la très haute société. Il y a là des

espions volontaires, tels que X... qui a quarante mille livres de rente.

Mme la princesse de Morvan est à ses ordres.

«Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou douze

ministres et la personne qu'ils ont étudiée de plus près avec le plus de

soin, c'est naturellement leur ministre. Je les ai surpris jadis, ayant

des conférences entre eux à ce sujet. Même j'ai été consulté par demi ou

trois qui m'ont des obligations d'argent. Quatre ou cinq,--M. le comte

X... par exemple, que tu vois chez moi,--quand ils peuvent donner une

nouvelle, veulent jouer à la rente et n'ont pas toujours ce qu'il faut

pour couvrir les différences. Je leur rends service, par-ci par-là, pour

de petites sommes. Enfin, pour le dire tout, j'ai obtenu l'aveu, il y a

deux jours, que le Beauséant a une colère bleue, contre toi. Il passe pour

n'avoir du cœur que lorsqu'il y a un grand cordon à gagner. Peut-être

rougit-il de s'être trouvé faible en ta présence. Le pourquoi de sa peine,

je l'ignore, mais il te fait l'honneur de te haïr.

«Ce dont je suis sur, c'est qu'on a organisé la mise en circulation d'une

calomnie qui tend à te faire passer pour saint-simonien, retenu à grand

peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras le

saint-simonisme et tu te feras chef de quelque nouvelle religion.

«Je ne répondrais pus même, si la colère de Beauséant lui dure, que

quelqu'un de ces espions ne le servît avec trop de zèle... Plusieurs de

ces messieurs, malgré leurs brillants cabriolets, ont souvent le plus

urgent besoin d'une gratification de cinquante louis et seraient trop

heureux d'accrocher cette somme au moyen d'un duel. C'est à cause de cette

partie de mon discours que j'ai la faiblesse de parler. Tu me fais faire,

coquin, ce qui ne m'est pas arrivé depuis quinze ans: manquer à la parole

que je me suis donnée à moi-même. C'est à cause de la gratification de

cinquante louis, gagnée si l'on t'envoie _ad patres_, que je n'ai pas pu

te parler devant ta mère. Si elle le perd, elle meurt, et j'aurai beau

faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte,

et,--ajouta-t-il avec emphase,--nous aurions une famille effacée du monde.

«--Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d'une voix qui

semblait s'éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme, elle

me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre moi-même,

et le Méphistophélès que j'ai en moi, triomphe de la partie agissante. Ne

me plaisantez pas, car je saurai être sincère. Ne me persiflez pas pour

une chose que vous savez sans doute, mais que je n'ai jamais avouée à âme

qui vive.

«--Diable! c'est du neuf en ce cas. Je ne t'en parlerai jamais.

«--Je tiens, ajouta Lucien d'une voix brève et en regardant le parquet, à

être fidèle à une maîtresse que je n'ai jamais eue. Le moral entre pour

si peu dans mes relations avec Mme Raymonde qu'elle ne me donne presque

pas de remords. Et cependant--vous allez vous moquer de moi--elle m'en

donne souvent! quand je la trouve gentille. Mais quand je ne lui fais pas

la cour, je suis triste, sombre et il me vient des idées de suicide--car

rien ne m'amuse... Répondre à votre tendresse c'est seulement un devoir

moins pénible que les autres.

Je n'ai trouvé de distraction complète qu'auprès du lit de ce malheureux

Kortis, et encore à quel prix! Je côtoyais l'infamie!

«Mais vous vous moquez de moi, dit Lucien, en osant relever les yeux à la

dérobée.

«--Pas du tout. Heureux qui a une passion, fût-ce d'être amoureux d'un

diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux raconte l'histoire.

«La vieillesse n'est, autre chose que la privation de folies, l'absence

d'illusions et de passions. Je place l'absence des folies bien avant la

diminution des forces physiques. Je voudrais être amoureux, fût-ce de

la plus laide cuisinière de Paris, et qu'elle répondît à ma flamme.

«Je dirai comme saint Augustin: «_Credo quia absurdum._» Plus la passion

serait absurde, plus je l'envierais.»

Et la physionomie de M. Leuwen prit un caractère de solennité que Lucien

ne lui avait jamais vu. (C'est que M. Leuwen n'était jamais absolument

sérieux. Quand il n'avait personne de qui se moquer, il se moquait de

lui-même, souvent sans que Mme Leuwen même s'en aperçût.) Ce changement

de physionomie plut à notre héros et encouragea sa faiblesse.

«--Eh bien, reprit-il d'une voix plus assurée, si je fais la cour à Mlle

Gosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard, je serai obligé

d'être heureux, et c'est ce qui me fait horreur. Ne vous est-il pas égal

que je prisse une femme honnête?»

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second · 第 22 / 34 题