«--En effet, il n'y a plus rien, dit-il à Leuwen en inspectant
l'impériale.
«--Ce paquet était-il pour le Cher ou pour M. Mairobert?
«--Contre M. Mairobert. C'est le pamphlet de Torset.»
La figure du gendarme pendant ce court dialogue désolait Lucien. Il lui
donna vingt francs et le congédia.
Le brigadier fit mille remerciements.
«--Messieurs, ajouta-t-il, les Blaisois ont la tête chaude. Les messieurs
comme vous autres ne traversent la ville que de nuit.
«--F...-moi le camp, lui dit Lucien, et, s'adressant au postillon: Marche
au galop, toi!
«--N'ayez donc pas tant de peur, s'exclama celui-ci en ricanant. Il n'y a
personne sur la route.»
Au bout de cinq minutes de galop:
«--Hé bien, Coffe?
«--Hé bien, répondit Coffe froidement, le ministre vous donne le bras au
sortir de l'Opéra; les maîtres de requêtes, les préfets en congé, les
députés à entrepôts de tabac envient votre fortune. Ceci est la
contrepartie. C'est tout simple.
«--Votre sang-froid me ferait devenir fou. Ces indignités, ces propos
atroces, cette boue!
«--Cette boue, c'est pour nous la noble poussière du champ de bataille.
Cette huée publique vous comptera: ce sont les actions d'éclat dans la
carrière que vous avez prise, et où ma pauvreté et ma reconnaissance me
portent à vous suivre.
«--C'est-à-dire que si vous aviez 1.200 francs de rentes, vous ne seriez
pas ici.
«--Si j'avais 300 francs de rente seulement, je ne servirais pas le
ministère qui retient des milliers de pauvres diables dans les horribles
cachots de Mazas, de Saint-Michel et de Clairvaux.»
Un profond silence suivit cette réponse trop sincère, et ce silence dura
pendant trois lieues.
À quelque distance d'un village, dont on apercevait le clocher pointu
s'élever derrière une colline nue et sans arbres, Lucien fit arrêter:
«--Il y aura 20 francs pour vous, dit-il au postillon, si vous ne dites
rien de l'émeute.
«--À la bonne heure, 20 francs, c'est bon, je vous remercie. Mais, not'
maître, votre figure si pâle de la venette que vous venez d'avoir, mais
votre belle calèche anglaise couverte de boue, ça va sembler drôle, on
jasera. Ce ne sera pourtant pas moi qui aurai jasé.
«--Dites que vous avez versé, et aux gens de la poste qu'il y aura 20
francs pour eux s'ils attellent en trois minutes; puis se tournant vers
Coffe:
«--Et être obligés de nous cacher!
«--Voulez-vous être reconnu ou pas reconnu?
«--Je voudrais être à cent pieds sous terre, ou avoir votre impassibilité.
«--Que me conseillez-vous, Coffe? dit Lucien, les larmes aux yeux,
lorsqu'ils furent partis. Je veux envoyer ma démission et vous céder la
mission, ou, si cela vous déplaît, je manderai M. Desbacs. Moi,
j'attendrai huit jours et je reviendrai châtier l'insolent.
«--Je vous conseille de faire laver votre calèche à la première poste, de
continuer comme si de rien n'était, et de ne dire jamais mot de cette
aventure à qui que ce soit, car tout le monde rirait.
«--Quoi? vous voulez que je supporte toute ma vie cette idée d'avoir été
insulté impunément.
«--Si vous avez la peau si tendre au mépris, pourquoi quitter Paris?
«--Quel moment nous avons passé à la porte de cet hôtel! Toute ma vie, ce
quart d'heure sera à me brûler, comme de la braise sur ma poitrine.
«--Ce qui rendait l'aventure piquante, répliqua Coffe, c'est qu'il n'y
avait pas le moindre danger et que nous avions tout le loisir de goûter
le mépris. La rue était pleine de boue, mais parfaitement bien pavée; pas
une seule pierre de disponible. C'est la première fois que j'ai senti la
honte. Quand j'ai été arrêté pour Sainte-Pélagie, trois ou quatre
personnes seulement s'en sont aperçues comme je montais en fiacre, et
l'une d'elles a dit avec beaucoup de bonté et de pitié:
«--Le pauvre diable!»
Lucien ne répondait pas. Coffe continuait à penser tout haut avec une
cruelle franchise:
«--J'ai songé au mot célèbre. On avale le mépris, mais on ne le mâche pas.
«--Mon ami, dit Lucien tout à coup, je compte que vous ne rirez avec
personne de mes angoisses?
«--Vous m'avez tiré de Sainte-Pélagie où j'aurais dû faire mes cinq ans,
et il va plusieurs années que nous sommes liés.
«--Eh bien, mon cœur est faible; j'ai besoin de parler, et je parlerai si
vous me promettez une discrétion éternelle.
«--Je le promets.
«--Je déserterai là, sur la grande route. Je me fais conduire à Rochefort,
et de là il est facile de s'embarquer pour l'Amérique sous un nom supposé.
Au bout de deux ans, je puis revenir à Blois et souffleter le jeune homme
le plus marquant de la ville. J'ai mal conduit toute ma vie; je suis dans
un bourbier sans issue!
«--Soit, mais quelque raison que vous ayez, vous ne pouvez pas déserter
au milieu de la bataille, comme les Saxons à Leipzig. Cela n'est pas bien,
et vous créerait des remords par la suite, du moins je le crains. Fâchez
d'oublier et surtout pas un mot à M. de Riquebourg, le préfet du Cher.»
La nuit tomba tout à coup: l'obscurité devint profonde. Coffe voyait
Leuwen changer de position toutes les cinq minutes.
«--Il se tord comme saint Laurent sur le gril, pensait-il. Il est
fâcheux qu'il ne trouve pas de lui-même un remède à sa position.
Cependant, ajouta-t-il, après un quart d'heure de réflexions et de
déductions mathématiques, je lui dois de m'avoir tiré de cette chambre
de Sainte-Pélagie, grande à peu près comme cette calèche. Il est
malheureux par sa faute, malheureux avec de la santé, de l'argent et de
la jeunesse à revendre. Quel sot! et comme je le haïrais s'il ne m'avait
tiré de Sainte-Pélagie! À l'école, quel présomptueux et quel bavard!
Parler, parler, toujours parler. Mais cependant, il faut l'avouer, jamais
le moindre mot inconvenant, et cela fait un fameux point pour lui,
lorsqu'il me fit sortir de prison... oui, mais pour faire de moi un
apprenti bourreau. Le bourreau est plus estimable...; c'est par pur
enfantillage, par suite de leur sottise ordinaire, que les hommes l'ont
pris en grippe. Il remplit un devoir, un devoir nécessaire, indispensable.
Et nous! nous qui sommes sur la route de tous les honneurs que peut
distribuer la société, nous voilà en train de commettre une infamie, une
infamie _nuisible._ Le peuple qui se trompe si souvent, par hasard a eu
raison cette fois.»
À cet instant, Lucien soupira.
«--Le voilà qui souffre de son absurdité. Il prétend réunir les profits
du ministériel avec la sensibilité délicate de l'homme d'honneur. Quoi de
plus sot! Il connaît le mépris public, comme moi, aussi dans les premiers
jours de Sainte-Pélagie. Quand je pensais que les voisins de mon magasin
pouvaient me croire un banquier frauduleux!»
Le souvenir de cette si vive douleur fut assez puissant pour porter Coffe
à parler.
«--Nous ne serons pas en ville avant onze heures, voulez-vous débarquer
à l'auberge ou chez le préfet?
«--S'il est debout, voyons le préfet.»
Lucien avait la faiblesse dépenser tout haut devant son ami. Il avait
toute honte bue, puisqu'il avait pleuré. Il ajouta:
«--Je ne puis être plus contrarié que je ne le suis. Jetons la dernière
ancre de salut qui reste au misérable, faisons notre devoir.
«--Vous avez raison, dit froidement Coffe. Dans l'excès du malheur, et
surtout du pire des malheurs, celui qui a pour cause le mépris de
soi-même, faire son devoir et agir est en effet la seule ressource.
_Experto crede Roberto._ Je n'ai pas passé ma vie sur des roses, allez.
Si vous m'en croyez, vous secouerez les oreilles et tâcherez d'oublier
l'algarade de Blois. Vous êtes bien éloigné encore du comble des malheurs:
vous n'avez pas lieu de vous mépriser vous-même. Le juge le plus sévère
ne pourrait voir que de l'imprudence dans votre fait. Vous avez jugé de
la vie d'un _ministériel_ par ce qu'on en voit à Paris, où ils ont le
monopole de tous les agréments que peut donner la société. Ce n'est qu'en
province que le ministériel voit le mépris que lui accorde si
libéralement la grande majorité des Français. Vous n'avez pas la peau
assez dure pour ne pas sentir le mépris public. Mais on s'y accoutume.
On n'a qu'à mettre son orgueil ailleurs. Voyez M. de Talleyrand. On peut
même observer à l'égard de cet homme célèbre, que lorsque le mépris est
devenu lieu commun, il n'y a plus que les sots qui l'expriment; or, les
sots, parmi nous, gâtent jusqu'au mépris.
«--Voilà une drôle de consolation que vous me donnez là, dit Lucien assez
brusquement.
«--C'est, ce me semble, la seule dont vous soyez susceptible. Il faut
d'abord dire la vérité quand on entreprend la tâche ingrate de consoler
un homme de cœur. Je suis un chirurgien cruel en apparence, je sonde la
plaie jusqu'au fond, mais je puis guérir.
«Vous souvient-il que le cardinal de Retz, qui avait le cœur si haut,
l'homme de France auquel on a vu peut-être le plus de courage, ayant
donné d'impatience un coup de pied au cul à son écuyer qui faisait quelque
sottise pommée, fut accablé de coups de canne et rossé d'importance par
cet homme qui se trouva beaucoup plus fort que lui?
«Eh bien, cela est plus piquant que de recevoir de la boue d'une populace
qui vous croit l'auteur de l'abominable pamphlet que vous portez en
Normandie. À le bien prendre, c'est à l'insolence si provocante de ce fat
de Torset qu'on a jeté cette boue. Si vous aviez été Anglais, cet accident
vous eût trouvé presque insensible. Lord Wellington l'a éprouvé trois ou
quatre fois dans sa vie.»
Coffe prit la main de Lucien, et Lucien pleura pour la seconde fois.
«--Et ce soldat, ce lancier qui m'a reconnu, qui a crié: à bas Leuwen!
«--Ce soldat a appris au peuple de Blois le nom de l'auteur de l'infâme
pamphlet de Torset.
«--Mais comment sortir de la boue où je suis plongé, au moral comme au
physique? s'écria Lucien avec la dernière amertume. Encore enfant, j'ai
fait ce que j'ai pu pour être utile et estimable. J'ai travaillé dix
heures par jour, pendant trois ans. Le métier de soldat conduit maintenant
à une action comme celle de la rue Transnonain. Faut-il que le malheureux
officier qui attendait l'époque de la guerre dans un régiment donne sa
démission au milieu des balles d'une émeute?
«--Non, parbleu, et vous avez bien fait de quitter l'armée.
«--Me voici dans l'administration. Vous savez que je travaille en
conscience, de neuf heures du matin à quatre heures. J'expédie bien vingt
affaires, et souvent importantes. Si à dîner, je crains d'avoir oublié
quelque chose d'urgent, au lieu de rester auprès du feu, avec ma mère,
je reviens au bureau où je me fais maudire par le commis de garde qui ne
m'attendait pas à ce moment. Pour ne pas faire de la peine à mon père,
je me suis laissé entraîner dans cette exécrable mission. Me voilà obligé
de calomnier un honnête homme, comme M. Mairobert, avec tous les moyens
dont un gouvernement dispose; je suis couvert de boue et on me crie que
mon âme est sur ma figure. Que devenir? Manger le bien gagné par mon père,
ne rien faire, n'être bon à rien! Attendre ainsi la vieillesse et me
mépriser moi-même. Que faire? Quel état prendre?
«--Quand on a le malheur de vivre sons un gouvernement fripon, un malheur
plus grand, à mon sens, est de raisonner trop juste et de voir la vérité.
L'agriculture et le commerce sont les seuls métiers indépendants. À vivre
au milieu des champs, à cinquante lieues de Paris, parmi nos paysans qui
sont encore des bêtes brutes, j'ai préféré le commerce. Il est vrai qu'il
faut y supporter et partager certains usages sordides, établis par la
barbarie du XVIle siècle et soutenus aujourd'hui par les gens âgés, avares
et tristes, qui sont le fléau du commerce. Ces usages sont comme les
cruautés du moyen âge, qui n'étaient pas des cruautés de leur temps et
qui ne sont devenues telles que par les progrès de l'humanité. Mais
enfin, ces usages sordides, dût-on finir par les trouver naturels, valent
mieux que d'égorger des bourgeois tranquilles, rue Transnonain, ou, ce qui
est pis et plus bas encore, justifier de telles choses dans les pamphlets
que nous colportons.
«--Je devrai donc changer une troisième fois d'état!
«--Vous avez un mois pour songer à cela. Mais déserter au milieu du
combat, ou vous embarquer à Rochefort comme vous en aviez l'idée, vous
donnera aux yeux de la société une teinte de folie pusillanime dont vous
ne vous laverez jamais. Aurez-vous le caractère de mépriser le jugement
de la société au milieu de laquelle vous êtes né? Lord Byron n'a pas eu
cette force. Le cardinal de Retz lui-même ne l'a pas eue. Napoléon, qui se
croyait noble, a frémi devant l'opinion du faubourg Saint-Germain. Un faux
pas, dans la situation où vous vous trouvez, vous conduit au suicide.
Songez à ce que vous me disiez il y a un mois, de la haine adroite du
ministre, à la tête de quarante espions de bonne compagnie.»
Après avoir fait l'effort de parler aussi longtemps, Coffe se tut, et
quelques minutes après, on arriva à la ville, chef-lieu du département
du Cher. Le préfet, M. de Riquebourg, les reçut en bonnet de coton,
mangeant une omelette, seul dans son cabinet, sur une petite table
ronde. Il appela sa cuisinière Marion avec laquelle il discuta fort
posément sur ce qui restait dans le garde-manger, et sur ce qui pourrait
être le plus tôt prêt pour le souper de ces messieurs.
«--Ils ont dix-neuf lieues dans le ventre, dit-il à sa cuisinière, faisant
allusion à la distance parcourue par les voyageurs depuis leur dîner à
Blois.»
La cuisinière partie.
«--C'est moi, messieurs qui compte avec ma cuisinière; par ce moyen ma
femme n'a que l'embarras des bambins. Et puis, tout en laissant bavarder
cette fille, je sais tout ce qui se passe chez moi, car ma conversation,
messieurs, est toute dénoncée à la police et je suis environné d'ennemis.
Vous n'avez pas idée, messieurs, des frais que je fais. Par exemple, j'ai
un perruquier libéral pour moi, et le coiffeur des dames légitimistes
pour ma femme. Vous comprenez que je pourrais fort bien me faire la barbe.
J'ai deux petits procès que j'entretiens uniquement pour donner occasion
de venir à la préfecture au procureur, M. Clapier, l'un des libéraux les
plus malins du pays, et à M. Le Beau, l'avocat, personnage éloquent,
modéré, pieux comme les grands propriétaires qu'il sert. Ma place,
messieurs, ne tient qu'à un fil... Si je ne suis pas un peu protégé par
Son Excellence, je suis le plus malheureux des hommes. J'ai eu pour
ennemi, en première ligne, Mgr l'évêque; c'est le plus dangereux.--Il
n'est pas sans relations avec quelqu'un qui approche de bien près
l'oreille de S. M. la reine. De plus, les lettres de Monseigneur ne
passent point par la poste. La noblesse dédaigne de venir dans mon salon
et me harcèle avec son Henry V et son suffrage universel. J'ai enfin ces
malheureux républicains; ils ne sont qu'une poignée et font du bruit comme
mille. Le croiriez-vous, messieurs, les fils des familles les plus riches,
à mesure qu'ils arrivent à dix-huit ans, n'ont pas de honte d'être de ce
parti! Dernièrement, pour payer l'amende de 5.000 francs à laquelle j'ai
fait condamner le journal insolent qui semblait approuver le charivari
donné à notre digne substitut du procureur général, les jeunes gens nobles
ont donné 67 francs, et les jeunes gens riches, non nobles, 89 francs.
Cela n'est-il pas horrible? nous qui garantissons leurs propriétés
contre la République!
«--Et les ouvriers? demanda Coffe.
«--53 francs, monsieur: cela fait horreur, 53 francs, tout en sous. La
plus forte contribution parmi ces gens-là a été de six sous, et c'est le
cordonnier de mes filles qui a eu le front de donner ces six sous!
«--J'espère que vous ne l'employez plus», dit Coffe en fixant un œil
scrutateur sur le pauvre préfet.
Celui-ci eut l'air très embarrassé, car il n'osait mentir, redoutant la
contre-police de ces messieurs.
«--Je serai franc, dit-il enfin, la franchise est la base de mon
caractère. Barthélemy est le seul cordonnier pour femmes de la ville. Les
autres chaussent les femmes du peuple... et mes filles n'ont jamais voulu
consentir. Je lui ai fait cependant une bonne semonce.»
Excédé de tous ces détails, à minuit moins le quart, Lucien dit assez
brusquement à M. de Riquebourg:
«--Vous plairait-il, monsieur, de lire cette lettre de S. E. le ministre
de l'Intérieur?»
Le préfet la lut deux fois, très posément. Les deux jeunes gens se
regardaient.
«--C'est une grand diable de chose que ces élections, dit le préfet, et
qui depuis trois semaines m'empêche de dormir, moi qui, grâce à Dieu, en
temps ordinaire, n'entends pas tomber ma dernière pantoufle. Si, entraîné
par mon zèle pour le gouvernement du roi, je me laissais aller à quelque
mesure un peu trop acerbe envers mes administrés, je perdrais la paix
de l'âme. Ah! mes jeunes amis, conservez longtemps la paix de l'âme! Ne
vous permettez jamais en administration la moindre action, je ne dis pas
douteuse aux yeux de l'honneur, mais douteuse à vos propres yeux. Sans la
paix de l'âme, y a-t-il possibilité de bonheur?»
Le souper était servi.
«--Ah! misérable, pensait Lucien, es-tu fait pour me torturer! et quoique
mourant de faim, il éprouva une telle contraction de diaphragme qu'il
ne put avaler une seule bouchée.
«--Mangez donc, monsieur le commissaire, disait le préfet. Imitez
monsieur votre adjoint.
«--Secrétaire seulement, monsieur,» répliqua Coffe en continuant à manger
comme un loup.
Ce mot jeté avec force parut cruel à Lucien. Il ne put s'empêcher de
regarder son ami.
«--Vous ne voulez donc pas m'aider à porter l'infamie de ma mission?»
disait ce regard.
Coffe ne comprit rien. C'était un homme parfaitement raisonnable, mais
nullement délicat.
«--Mangez donc, monsieur le commissaire.»
Coffe qui comprit enfin que ce malheureux titre choquait Lucien, dit au
préfet:
«--Maître des requêtes, s'il vous plaît, monsieur.
«--Ah! maître des requêtes, fit le préfet étonné. Et c'est toute notre
ambition, à nous autres, pauvres préfets de province, après avoir fait
deux ou trois bonnes élections!
«--Est-ce naïveté sotte, est-ce un malin? se demandait Lucien peu disposé
à l'indulgence.
«--Mangez donc, monsieur le maître des requêtes. Si vous ne devez
m'accorder que trente-six heures, comme le dit le ministre dans sa lettre,
j'ai à vous dire bien des choses, à vous communiquer bien des détails, à
vous soumettre bien des mesures, avant après-demain, à midi, qui serait
l'heure où vous quitteriez l'hôtel de la Préfecture.
«Demain, j'ai le projet de vous prier de recevoir une cinquantaine de
personnes, une cinquantaine d'administrateurs douteux, ou timides, et
d'ennemis non déclarés ou timides aussi. Les sentiments de tous seront
stimulés, je n'en doute pas, par l'avantage de parler à un fonctionnaire
qui, lui-même, parle au ministre. D'ailleurs cette audience que vous leur
accorderez et dont toute la ville parlera, sera, pour eux, un engagement
solennel. Parler au ministre, c'est un grand avantage, une belle
prérogative, monsieur le maître des requêtes. Que peuvent nos froides
dépêches, nos dépêches qui, pour être claires, ont besoin d'être longues?
Que peuvent-elles auprès du compte rendu vif et intéressant d'un
administrateur qui peut dire: «_J'ai vu!_»
Ces propos duraient encore à une heure et demie du matin. Coffe, qui
mourait de sommeil, était allé s'informer des lits. Le préfet en profita
pour demander à Leuwen s'il pouvait parler devant le secrétaire.
«--Certainement, monsieur le préfet, M. Coffe travaille dans le bureau
particulier du ministre, et a, pour les élections, toute la confiance de
Son Excellence.»
Au retour de Coffe, M. de Riquebourg se crut obligé de reprendre toutes
les considérations qu'il avait déjà exposées à Lucien, en y ajoutant cette
fois les noms propres. Mais ces noms, tous également inconnus pour les
deux voyageurs, ne faisaient qu'embrouiller à leurs yeux le système
d'influence que M. le préfet se proposait d'exercer. Coffe, contrarié
de ne pouvoir dormir, voulut du moins travailler sérieusement, et, avec
l'autorisation de M. le maître des requêtes, comme il eut soin de
l'exprimer, il se mit à presser de questions M. de Riquebourg.
Ce bon préfet, si moral et si soigneux de ne pas se préparer des remords,
articula enfin que le département était fort mal disposé, parce que huit
pairs de France, dont deux étaient grands propriétaires, avaient fait
nommer un nombre considérable de petits fonctionnaires, et les couvraient
de leur protection.
«--Si vous étiez arrivés quinze jours plus tôt, nous eussions pu ménager
quelques destitutions salutaires.
«--Mais, monsieur, n'avez-vous pas écrit dans ce sens au ministre? Il y
est, je crois, question de la destitution d'une directrice de la poste
aux lettres?
«--Mme Durand, la belle-mère de M. Duchodeau? La pauvre femme! Elle pense
fort mal, il est vrai, mais cette destitution, si elle arrive à temps,
fera peur à deux ou trois fonctionnaires du canton de Pourville; l'un est
son gendre, et les autres ses cousins. Mais ce n'est pas là que sont mes
grands besoins: c'est à Mélan, où, comme je viens d'avoir l'honneur de
vous le montrer sur ma carte électorale, nous avons contre nous une
majorité de vingt-sept voix au moins.
«--Mais, monsieur, j'ai dans mon portefeuille les copies de vos lettres.
Si je ne me trompe, vous n'avez par parlé du canton de Mélan au ministre?
interrompit Lucien.
«--Eh, monsieur le maître des requêtes, comment voulez-vous que j'écrive
de telles choses? M. le comte d'Allevard, pair de France, ne voit-il pas
votre ministre tous les jours? Ses lettres à son homme d'affaires, le
bonhomme Ruffé, notaire, ne sont remplies que de choses qu'il a entendu
dire la veille ou l'avant-veille, par son S. Ex. M. le comte de Vaize,
quand il eut l'honneur de dîner avec Elle. Ces dîners sont fréquents, à
ce qu'il parait. On n'écrit pas de telles choses, monsieur. Je suis père
de famille. Demain, j'aurai l'honneur de vous présenter Mme de Riquebourg
et mes quatre filles. Il faut songer à établir tout cela. Mon fils est
sergent au 86e, depuis deux ans; il faut le faire nommer sous-lieutenant,
et je vous avouerai franchement, monsieur le maître des requêtes, et sous
le sceau de la confession, qu'un mot de M. d'Allevard peut me perdre, et
M. d'Allevard qui veut détourner un chemin public qui passe dans son parc,
protège tout le monde dans le canton de Mélan. Pour moi, monsieur le
maître des requêtes, la simple perspective de changer de préfecture,
serait un désastre. Les trois mariages que Mme de Riquebourg a ébauchés
pour ses filles ne seraient plus possibles.»
Ce ne fut que vers les deux heures du matin que les questions pressantes
de l'inflexible Coffe forcèrent le préfet à faire connaître une grande
manœuvre à laquelle, depuis le commencement de la soirée, il renvoyait
sans cesse.
«--C'est ma seule et unique ressource, messieurs, et si elle est connue,
si l'on peut seulement s'en douter douze heures avant l'élection, tout est
perdu. Car, messieurs, ce département est le plus mauvais de France.
Vingt-sept abonnements au _National_ et huit à la _Tribune!_ Mais à vous,
messieurs, qui avez l'oreille du ministre, je n'ai rien à cacher. Or donc,
il faut savoir que je ne lancerai ma manœuvre électorale, je ne mettrai le
feu à la mine que lorsque je verrai la nomination du président à demi
décidée; si cela éclatait trop tôt, deux heures suffiraient pour perdre
l'élection, comme aussi la position de votre très humble serviteur.
«Nous posons donc que nous portons pour candidat du gouvernement M.
Jean-Pierre Bouleau, maître de forges à Champagnié; que nous avons pour
rival, à chances probables et malheureusement plus que probables, M.
Malot, ex-chef de bataillon de l'ex-garde nationale de Champagnié. Je
dis _ex_, quoiqu'elle ne soit que suspendue, mais il fera beau jour quand
elle s'assemblera de nouveau. Donc, messieurs. M. Bouleau, ami du
gouvernement--car il a une peur du diable d'une réduction de droits sur
les fers étrangers--et M. Malot, ennemi du gouvernement, négociant
drapier et négociant en bois de construction et bois de chauffage. M.
Malot a de fortes rentrées à opérer à Nantes. Deux heures avant le
dépouillement du scrutin pour la nomination du président, un courrier de
commerce, réellement parti de Nantes, lui apporte la nouvelle alarmante
que deux négociants de là-bas que je connais bien et qui tiennent en leurs
mains une partie de sa fortune, sont sur le point de sauter, et aliènent
déjà leurs propriétés à leurs amis, moyennant des actes de vente
antidatés. Mon homme perd la tête et plante là toutes les élections du
monde...
«--Mais comment ferez-vous arriver un courrier réel de Nantes, précisément
à point?
«--Par l'excellent Chauveau, le secrétaire général de la préfecture à
Nantes, et mon ami intime. Il faut savoir que la ligne du télégraphe de
Nantes ne passe qu'à deux lieues d'ici, et Chauveau, qui sait que mon
élection ne commence que le 23, s'attend à un mot de moi, le 23 au soir,
ou le 24 au matin. Une fois que M. Malot aura la puce à l'oreille pour ses
affaires de Nantes, je me tiens en grand uniforme dans les environs de la
salle des Ursulines où se fait l'élection. Malot absent, je n'hésite pas
à adresser la parole aux électeurs paysans, et, ajouta M. de Riquebourg,
en baissant extrêmement la voix, si le président du collège électoral est
fonctionnaire public, même libéral, je lâche à mes électeurs en guêtres
des bulletins où j'ai flanqué en grosses lettres: _Jean-Pierre Bouleau,
maître de forges._ Je gagnerai bien dix voix de cette façon. Ces électeurs
sachant que Malot est sur le point de faire banqueroute...
«--Comment banqueroute? demanda Lucien en fronçant le sourcil.
«--Eh, monsieur le maître des requêtes, répondit M. de Riquebourg d'un
air encore plus bénin que de coutume, puis-je empêcher que les bavards de
la ville, exagérant tout comme de coutume, ne voient dans la faillite des
correspondants de Malot à Nantes la nécessité pour lui de suspendre ses
payements ici? Car avec quoi vivait-il jusqu'ici, ajouta le préfet
affermissant sa voix, si ce n'est avec l'argent qu'il tirait de Nantes
pour les bois qu'il y envoie?»
Coffe souriait et avait toutes les peines du monde à ne pas éclater.
«--Cette brèche faite au crédit de M. Malot ne pourrait-elle point, en
alarmant les personnes qui ont dos fonds chez lui, annuler une suspension
de payements véritable?
«--Eh! tant mieux, morbleu, dit le préfet s'oubliant tout à fait. Je ne
l'aurai plus sur les bras lors de la réélection pour la garde nationale,
si elle a lien.»
Coffe était aux anges.
«--Tant de succès, monsieur...
«--Eh, messieurs, la République coule à pleins bords. La digue contre ce
torrent qui emporterait nos têtes et nos maisons, c'est le roi, messieurs,
uniquement le roi. Il faut faire face au feu. Tant pis pour les maisons
qu'il faudra abattre afin de sauver les autres. Moi, messieurs, quand
l'intérêt du roi parle, ces choses-là me sont égales comme deux œufs.
«--Bravo! monsieur le préfet, mille fois bravo! _Sic itur ad astra_,
c'est-à-dire au Conseil d'État.
«--Je ne suis pas assez riche, monsieur. 12.000 francs et Paris me
ruineraient avec ma nombreuse famille! La préfecture de Bordeaux, celle
de Marseille, de Lyon, avec de bonnes dépenses secrètes: Lyon, par
exemple, doit être excellentissime. Mais revenons à notre sujet, il se
fait tard. Donc, je garantis dix voix, gagnées personnellement. Mon
terrible évêque a un petit grand vicaire, fin matois et grand amateur de
l'_espèce._ S'il convenait à Son Excellence de faire les frais, je
remettrais 25 louis à M. Crochard, le grand vicaire, pour faire des
aumônes à de pauvres prêtres. Vous me direz, monsieur, que donner de
l'argent au parti jésuitique, c'est porter des ressources à l'ennemi.
Mais ces 25 louis me donneront une dizaine de voix, dont M. Crochard
dispose, et plutôt douze que dix.
«--Le Crochard prendra votre argent et se moquera de vous, dit Lucien.
«--Oh! que non! On ne se moque pas d'un préfet, répondit M. de Riquebourg
en ricanant et choqué du mot. Nous avons certain dossier avec trois
lettres originales du sieur Crochard. Il s'agit d'une petite fille du
couvent de Saint-Denis-Sambucy. Je lui ai juré que j'avais brûlé ces
lettres, lors d'un petit service qu'il m'a rendu auprès de l'évêque, mais
le vieux Crochard n'en croit pas un mot.
«--Vous dites douze voix, ou au moins dix? demanda Leuwen.
«--Oui, monsieur, fit le préfet étonné.
«--Je vous donne ces 25 louis», et Lucien, s'approchant de la table,
écrivit un bon de cette somme pour le caissier du ministère.
La mâchoire inférieure de M. de Riquebourg s'abaissa lentement; sa
considération pour Leuwen ne connut plus de bornes.
«--Ma foi, monsieur, c'est y aller bon jeu bon argent. Encore autre
chose: M. Rouleau a un neveu, avocat à Paris, et homme de lettres, qui
a fait une pièce à l'Ambigu. Ce neveu, qui n'est point un sot, a reçu
mille écus de son oncle pour faire des démarches en faveur du maintien
du droit sur les fers. Il a écrit des articles de journaux à ce sujet.
Enfin, il m'arrive une lettre de Paris qui m'annonce que M. Bouleau neveu
sera nommé secrétaire général au ministère des Finances. Or, dix-sept
électeurs libéraux,--je suis sur du chiffre,--ont des intérêts directs au
ministère des Finances et Bouleau leur déclarera net que si l'on vote
contre lui, son neveu s'en _souviendra._ Maintenant, monsieur le maître
des requêtes, daignez jeter un coup d'œil sur le bordereau des votes:
Électeurs inscrits 613
Présents au collège, au plus 400
Constitutionnels dont je suis sûr 178
Votants pour M. Malot, que je
gagnerai personnellement 10
Votes jésuites dirigés en secret
par M. Crochard 10
Total 198
«Il me manque deux voix et la nomination de M. Bouleau neveu aux
finances me donne au moins six voix. Majorité, quatre voix. Ensuite,
monsieur, si vous m'autorisez, dans un cas extrême, à promettre quatre
destitutions, je pourrai promettre au ministre une majorité, non de
quatre misérables voix, mais de douze et peut-être de dix-huit voix.
Bouleau est un imbécile, qui, de la vie, n'a porté ombrage à personne.
Il me répète bien tous les jours que personnellement il a une douzaine de
voix, mais rien n'est moins clair. Tout cela coûte cher, monsieur, et je
ne puis pas, moi, père de famille, faire la guerre absolument à mes
dépens. Le ministre, par sa dépêche timbrée particulière, m'a ouvert un
crédit de 1.200 francs pour les élections. Sur ce crédit, j'ai déjà
dépensé 1.920 francs. Je pense que Son Excellence est trop juste pour me
laisser sur les bras ces 720 francs?
«--Si vous réussissez, il n'y a pas de doute, dit Lucien. En cas
contraire, je vous dirai, monsieur, que mes instructions ne parlent pas
de cet objet.»
M. de Riquebourg roulait dans ses mains le bon de 500 francs, signé
Leuwen. Tout à coup il s'aperçut que cette écriture était la même que
celle de la lettre timbrée particulière, dont il n'avait raconté qu'une
partie à ces messieurs, par discrétion. Dès ce moment, son respect pour
M. le maître des requêtes fut immense.
«--Il n'y a pas deux mois, ajouta M. de Riquebourg, tout rouge d'émotion
de parler à un favori du ministre, que Son Excellence a daigné m'écrire
une lettre de sa main sur la grande affaire N...
«--Le roi y attache la plus grande importance.»
Le préfet ouvrit le secret d'un grand bureau et en tira la lettre du
ministre qu'il lut tout haut et qu'il passa ensuite à ces messieurs.
«--C'est de la main de Cromier, dit Coffe.
«--Quoi ce n'est pas de Son Excellence? dit le préfet ébahi. Je ne connais
en écritures, messieurs!»
Et comme M. de Riquebourg ne songeait pas à sa voix, elle avait pris un
son aigre, et un ton moqueur, entre le reproche et la menace.
«--M. de Riquebourg est en effet connaisseur en écritures, dit Coffe, qui
n'avait plus envie de dormir et de temps en temps se versait de grands
verres de vin blanc de Saumur. Rien ne ressemble davantage à la main de
Son Excellence que celle du petit Cromier, surtout quand il cherche la
ressemblance.»
Le préfet fit quelques objections: il était humilié, car la pièce de
résistance de sa vanité comme de son espoir d'avancement, c'étaient les
lettres de la propre main du ministre.
À la fin il fut convaincu par Coffe, qui était sans pitié pour son
honorable amphitryon depuis qu'il pensait à la banqueroute possible de
M. Malot, le drapier marchand de bois. Le préfet en resta pétrifié.
«--Quatre heures sonnent, ajouta Coffe. Si nous prolongeons la séance,
nous ne pourrons pas être debout à neuf heures comme le veut M. le
préfet.»