M. Leuwen avait prévu tous ces mouvements. Le soir, il dit à son fils:

«--Ton ministre m'a écrit comme un amant à sa maîtresse. J'ai été obligé

de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n'aime pas assez

le _métal_ pour me beaucoup gêner. Apprends à faire l'opération de Bourse;

rien n'est plus simple pour un grand géomètre, élève de l'École

polytechnique. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons. Tu me rendras

un service personnel si tu te rends capable d'être l'intermédiaire

entre M. de Vaize et moi. Il tourne autour de moi, mais depuis notre

dernière opération je n'ai voulu lui livrer que des mots gais. D'ici à

huit jours, s'il ne peut le mater, il te fera la cour. Comment vas-tu

recevoir un ministre te faisant la cour? Sens-tu l'avantage d'avoir un

père? C'est une chose fort utile à Paris.

«--J'aurais trop à dire sur ce dernier article et vous n'aimez pas le

provincial tendre.

«Quant à Son Excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui,

comme je le suis avec tout le monde?

«--Ressource de paresseux, fi donc!

«--Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant toujours

paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer la

communication sérieuse avec un si grand personnage.

«--Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu moqueur? Il

dirait: digne fils d'un tel père!

«--L'idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente à moi

qu'au bout de deux minutes.

«--Bravo! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis

encore, par le _côté honnête._ Tout cela est déplacé et ridicule en

France. Vois ton saint-simonisme! Il avait du bon et pourtant il est

resté odieux et inintelligible au premier étage, au deuxième et même

au troisième; on ne s'en occupe un peu que dans la mansarde. Ce peuple-ci

ne sera à la hauteur de la raison que vers l'an 1900. Jusque-là, il faut

voir d'instinct les choses par le côté plaisant, et n'apercevoir _l'utile

et l'honnête_ que par un effort de volonté. Je me serais gardé d'entrer

dans ces détails avant ton voyage à Nancy; maintenant je trouve du

plaisir à parler avec toi. Connais-tu cette plante de laquelle on dit que

plus on la foule aux pieds, plus elle prospère? Je voudrais en avoir, si

elle existe; j'en demanderai à mon ami Thouin, et je t'en enverrai un

bouquet. Cette plante est l'image de la conduite envers M. de Vaize.

«--Mais, mon père, la reconnaissance...

«--Mais, mon fils, c'est un animal. Est-ce sa faute si le hasard l'a jeté

dans l'administration? Ce n'est, pas un homme comme nous, sensible aux

bons procédés, à l'amitié continue. Les procédés délicats, il les

prendrait pour de la faiblesse. C'est un préfet insolent après dîner qui,

pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de trouver sa

destitution dans le _Moniteur._ Les écailles ne sont pas encore tombées

de tes yeux; ne crois aveuglément personne, pas même moi! Tu verras tout

cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je le conseille de rayer ce

mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec le comte

de Vaize, aussitôt après ton retour à Paris. Il s'est engagé: 1°, à

arranger ta désertion avec son collègue de la guerre; 2°, à te faire

maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de

l'année. Par contre, mon salon et moi sommes engagés à vanter son crédit,

ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J'ai fait réussir sa

nomination à la Bourse, aussi je me charge de faire de compte à demi

toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques.

Maintenant il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse

basées sur les délibérations du conseil des ministres,--mais cela n'est

point. J'ai M. N..., le ministre des Finances qui ne sait rien

administrer, mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Il voit

l'intention du roi huit jours à l'avance; le pauvre de Vaize ne sait pas

la voir à une heure de distance. Il a été déjà battu à plate couture,

dans deux conseils, depuis un mois à peine qu'il est au ministère.

Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon

fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n'allais

plus à l'Opéra, il pourrait peut-être songera s'arranger avec une autre

maison; encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te

battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de

confiance. C'est le moment que je crains. Si tu as l'air comblé,

reconnaissant, d'un commis à cent louis, ces sentiments louables joints

à ton air si jeune te classent à jamais parmi les dupes que l'on peut

accabler de travail, compromettre, humilier à merci et à miséricorde,

comme jadis _on taillait le tiers état._ Aurais-tu l'esprit de suivre

ce programme?»

Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre

parlait à Lucien d'un air abstrait, comme un homme accablé de hautes

affaires, Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à Mme la

comtesse de Vaize.

Un matin, le ministre entra dans son bureau, suivi d'un garçon qui

portait un énorme portefeuille: le garçon sorti, il poussa lui-même le

verrou de la porte et, s'asseyant familièrement à côté de Lucien:

«--Ce pauvre C..., mon prédécesseur, était sans doute un fort honnête

garçon, lui dit-il; mais le public a d'étranges idées sur son compte.

On prétend qu'il faisait des affaires.

«Voici, par exemple, un portefeuille de l'administration des Enfants

trouvés. C'est un objet, de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi

demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans, s'il

y a eu des abus?

«Je ne puis qu'essayer de deviner; M. Coitat, le chef de la police du

ministère, me dit bien que Mme M..., la femme du chef de bureau susdit,

dépense quinze ou vingt mille francs. Les appointements du mari sont de

douze mille et ils ont deux ou trois petites propriétés sur lesquelles

j'attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné, bien vague,

bien peu concluant, et, à moi, il me faut des faits. Donc pour lier M.

M..., je lui ai demandé un rapport général et approfondi: le voici avec

les pièces à l'appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au

rapport, et dites-moi votre avis.»

Lucien admira la physionomie du ministre; elle était convenable, sans

morgue. Il se mit aussitôt au travail et, trois heures après, il écrivit

au ministre: «_Ce rapport n'est pas approfondi_, ce sont des phrases.

M. M.... ne convient franchement d'aucun fait; je n'ai pas trouvé une

seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. M... _ne se lie_ nullement.

C'est une dissertation bien écrite, redondante d'humanité, c'est un

article de journal, mais l'auteur semble brouillé avec Barrème.»

Quelques minutes après, le ministre accourut; ce fut une explosion de

tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras:

«--Que je suis heureux d'avoir un tel capitaine dans mon régiment! etc...»

Lucien s'attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite.

Ce fut sans la moindre hésitation qu'il prit l'air d'un homme qui désire

voir finir l'accès de confiance. À cette seconde entrée. M. de Vaize lui

parut un comédien de campagne qui charge trop. Il le trouva manquant de

noblesse presque autant que le colonel Malher mais l'air faux était bien

plus visible chez le ministre.

La froideur de Lucien, écoutant les éloges de son talent, était tellement

glaciale, que le ministre tout déconcerté se mit à dire du mal du chef de

bureau M...

Une chose frappa Lucien: le ministre n'avait pas lu le travail de M. M...

«--Votre Excellence est tellement accablée par les grandes discussions

du conseil et par la préparation du budget de son département, qu'elle

n'a pas eu le temps de lire ce rapport de M. M... qu'elle censure et

avec raison!...»

Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude au

travail, douter des quatorze heures que, de jour et de nuit, disait-il,

il passait devant son bureau!

«--Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela, dit-il en rougissant.

«--À mon tour,» pensa Lucien.

Il triompha parla modération, par la clarté, par la respectueuse

politesse. Il démontra clairement au ministre qu'il n'avait pas lu le

rapport du pauvre M. M... si injurié.

Deux ou trois fois, M. de Vaize voulut tout terminer en embrouillant

les questions.

Son Excellence sortit du cabinet en fureur et Lucien l'entendit

maltraiter le pauvre chef de division que l'huissier avait introduit

dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu'à

l'anti-chambre correspondant à la porte dérobée par laquelle on entrait

dans le bureau de Leuwen. Un ancien domestique, placé la par le crédit

du ministre, et que Lucien soupçonnait fort d'être un espion, entra sans

être appelé.

«--Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose?

«--Non pas Son Excellence, mais moi; j'ai à vous prier fort sérieusement

de ne pas entrer ici quand je ne sonne pas.»

* * *

Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son cousin

Ernest Déverloy, futur membre de l'Académie des sciences morales et

politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais

dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin

d'aller aux eaux de Vichy, et Déverloy s'était donné le rôle de

garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le

meilleur effet à l'Académie morale.

«--C'est un homme à coté duquel il est bien agréable de s'asseoir»,

disait M. Boneau, un des meneurs de cette société.

«--La campagne d'Ernest aux eaux de Vichy, ajoutait M. Leuwen, avance

de quatre ans son entrée à l'Institut.

«--Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel fils?

répliquait Lucien presque attendri.

«--Je t'aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine de

l'avancement d'Ernest, il aura bientôt pour 30.000 francs de places,

comme le philosophe Cousin.»

Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont la

position sociale avait quelques points de rapport avec celle de Lucien.

Il avait de la fortune, et M. de Vaize l'appelait son cousin; mais il

n'avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines,

pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et

tâchait de s'accrocher à Lucien.

M. Desbacs était d'un caractère sournois et c'est ce qui malheureusement

se lisait trop sur sa figure, extrêmement pâle et fort marquée par la

petite vérole. Cette figure n'avait guère d'autre expression que celle

d'une politesse feinte et d'une bonhomie qui rappelait celle de Tartufe.

Des cheveux absolument noirs, sur cette face blême, fixaient trop les

regards.

Avec ce désavantage, qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours

tout ce qui est convenable et jamais rien au delà, il avait fait des

progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet,

destitué par M. de Martignac, comme trop jésuite, et c'était un des

commis les plus habiles qu'eut le ministère de l'Intérieur.

Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir: tout lui

semblait indifférent; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec

ce qui se présentait. Il ne s'aperçut même pas que M. Desbacs lui

faisait la cour. Celui-ci vit que Lucien désirait réellement s'instruire

et travailler, et il se donnait à lui comme chercheur de renseignements,

non seulement dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, mais dans tous

les bureaux de Paris. Rien n'est plus commode et n'abrège plus les

travaux. En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que Mme

Leuwen avait fondé, une fois la semaine, pour les employés du ministère

de l'Intérieur qui se liaient avec son fils.

«--Vous vous liez là avec d'étranges figures, disait son mari; des

espions subalternes, peut-être.

«--Ou bien des gens de mérite inconnus. Béranger a été commis à dix-huit

cents francs.

«Mais quoi qu'il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que la

présence des hommes l'importune et l'irrite. C'est le genre de

misanthropie que l'on pardonne le moins.»

Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d'heure de solitude

à son fils. Il trouvait qu'avec son heure à l'Opéra tous les soirs, le

pauvre garçon n'était pas assez... bouclé.

Il le rencontra au foyer des Bouffes.

«--Voulez-vous que je vous mène chez Mme Grandet? Elle est éblouissante

ce soir; c'est sans contredit la plus jolie femme de la salle. Et je ne

veux pas vous vendre chat en poche. Je vous mène d'abord chez Dufresnoy

dont la loge est à côté de celle de Mme Grandet.

«--Je serais si heureux, mon père, de n'adresser la parole qu'à vous ce

soir.

«--Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon salon.»

Déjà plusieurs fois, M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt maisons

du juste-milieu, fort convenables pour le chef de bureau particulier du

ministre de l'Intérieur. Lucien avait toujours trouvé des prétextes pour

refuser.

Il disait:

«--Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma distraction; je

tomberais dans quelque gaucherie qui s'attacherait à mon nom et me

discréditerait, me déshonorerait à jamais... C'est une grande chose que

de débuter.»

Mais comme une âme au désespoir n'a de force pour rien, ce soir-là il se

laissa entraîner dans la loge de M. Dufresnoy, receveur général, et

ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien

fabricant fort riche, et juste-milieu furibond. L'hôtel parut charmant

à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet d'un ridicule trop noir.

Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet exprima,

tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. N..., de

l'opposition, mourût d'une blessure qu'il venait de recevoir dans

un duel célèbre.

La beauté éblouissante de Mme Grandet, ne put faire oublier à Lucien le

dégoût profond inspiré par son mari.

C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus: il était

impossible d'imaginer des traits plus réguliers, une beauté plus délicate

et plus parfaite. On eût dit une figure d'ivoire. Elle chantait fort bien;

c'était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre,

et son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une

qu'il envoyait vendre et qu'on payait 300 francs.

Mais elle ne se contentait pas du mérite d'être un excellent peintre:

c'était encore une bavarde effrénée. Malheur à la conversation, si

quelqu'un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion,

civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc...

«--Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle tient à imiter Mme de Staël, se

dit Lucien en écoulant une de ses _tartines._ Elle ne laisse rien passer

sans y clouer son mot. Le mot est juste, mais il est d'un plat à mourir,

quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je parierais qu'elle fait

provision d'esprit dans les manuels à trois francs.»

Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces

imitatives de Mme Grandet. Lucien était fidèle à sa promesse et, deux

fois par semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du

juste-milieu.

Un soir qu'il rentrait à minuit et qu'il répondait à sa mère avoir été

chez les Grandet:

«--Qu'as-lu fait pour le tirer de pair aux yeux de Mme Grandet? lui

demanda son père.

«--J'ai imité les talents qui la font si séduisante: j'ai fait une

aquarelle.

«--Et quel sujet a choisi la galanterie, lui dit Mme Leuwen?

«--Un moine espagnol monté sur un âne, et que Rodil envoie pendre.

«--Quelle horreur! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison!

s'écria Mme Leuwen; et encore ce caractère n'est pas le vôtre. Vous en

avez tous les inconvénients, sans les avantages. Mon fils, un bourreau!

«--Votre fils, un héros! voilà ce que Mme Grandet voit dans les supplices

décernés sans ménagement à qui ne pense pas connue elle. Une jeune femme

qui aurait de la délicatesse, de l'esprit, qui verrait les choses comme

elles sont, enfin, qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me

prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres,

qui veut devenir préfet et chercher en France des rues Transnonain. Mais

Mme Grandet vise au génie, à la grande passion, à l'esprit brillant. Pour

une pauvre petite femme qui n'a que du bonheur, et encore des plus

communs, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un

général juste-milieu, c'est sublime.

«--Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d'un don Juan,» dit Mme

Leuwen avec un profond soupir.

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second · 第 21 / 34 题