Il le trouva dans son bureau, «où il était venu plus de dix fois», lui
dit le garçon de bureau, parlant à mi-voix et de l'air du plus profond
respect.
«--Eh bien, monsieur? lui dit le ministre d'un air hagard.
«--Rien de nouveau, répondit Lucien avec la plus belle tranquillité; je
quitte mon père par ordre duquel j'ai attendu. Il ne viendra pas et vous
prie instamment de ne pas aller chez lui. L'affaire d'hier est terminée
et il en fait d'autres aujourd'hui.»
M. de Vaize devint pourpre et se hâta de quitter le bureau de son
secrétaire.
«--Je vois l'argument sur lequel se fonde l'insolence de cet homme, se
disait-il en se promenant à grands pas dans son cabinet. Une ordonnance
du roi fait un ministre, une ordonnance ne peut faire un homme comme M.
Leuwen. Voilà à quoi en arrive le gouvernement en ne vous laissant en
place qu'un an ou deux. Est-ce qu'un banquier eut refusé à Colbert de
passer chez lui?»
Après cette comparaison judicieuse, le colérique ministre tomba dans une
rêverie profonde.
«--Ne pourrais-je pas me passer de cet insolent? Mais sa probité est
célèbre presque autant que sa méchanceté. C'est un homme de plaisir, un
viveur, qui depuis vingt ans se moque de tout ce qu'il y a de plus
respectable... C'est le Talleyrand de la Bourse...; ses épigrammes font
loi dans ce monde-là depuis la révolte de Juillet. Et ce _monde-là_ se
rapproche tous les jours davantage du grand monde. Son salon réunit tout
ce qu'il y a d'hommes d'esprit parmi les gens d'affaires. Il s'est faufilé
avec tous les diplomates qui vont à l'Opéra... Villèle le consultait...»