«--Au diable ton casse-cou, je ne monte que dans ma voiture, quand toutes
les Bourses du monde devraient fermer sans moi.»
Lucien courut chercher cette voiture au coin de la rue de la Paix, où
elle attendait. Enfin, à trois heures et quart, au moment, où la Bourse
allait fermer, M. Leuwen y entra. Il ne reparut chez lui qu'à six heures.
«--Va chez ton ministre, donne lui ce mot et attends-toi à être mal reçu.
«--Eh bien, tout ministre qu'il est, je vais lui répondre ferme,» dit
Lucien, piqué de jouer un rôle dans une friponnerie.
Il trouva M. de Vaize an milieu de vingt généraux, on venait d'annoncer
le dîner. Déjà le maréchal N... donnait le bras à Mme de Vaize. Le
ministre debout au milieu du salon, faisait de l'éloquence, mais en
voyant Lucien il n'acheva pas sa phrase. Il partit comme un trait en
lui faisant signe de le suivre; arrivé dans son cabinet, il ferma la
porte à clef et enfin se jeta sur le billet. Il faillit devenir fou de
joie, il serra Lucien dans ses longs bras vivement et à plusieurs
reprises. Celui-ci, debout, son habit noir boutonné jusqu'au menton,
le regardait avec dégoût.
«--Voilà donc un voleur, se disait-il, et un voleur en action! Dans sa
joie comme dans son anxiété, il a des gestes de laquais...»
Le ministre avait oublié son dîner; c'était la première affaire qu'il
faisait à la Bourse, et il était hors de lui de ce gain de quelques
milliers de francs. Le plaisant, c'est qu'il en avait une sorte
d'orgueil: il se sentait ministre dans toute l'étendue du mot.
«--Cela est divin, mon ami, dit-il à Lucien, en revenant avec lui vers
la salle à manger. Au reste... il faudra voir demain à la revente.»
Tout le monde était à table, mais par respect pour Son Excellence on
n'avait pas osé commencer. La pauvre Mme de Vaize était rouge et
transpirait d'anxiété. Les vingt-cinq convives, assis en silence,
voyaient bien qu'il fallait parler, mais ne trouvaient rien à dire et
faisaient la plus sotte figure. Ce silence était interrompu de temps à
autre par les mots timides et à peine articulés de Mme de Vaize, qui
offrait une assiette de soupe au maréchal, son voisin, et les gestes de
refus de ce dernier faisaient le centre d'attention le plus comique.
Le ministre était tellement ému qu'il avait perdu cette assurance si
vantée dans ses journaux; l'air ahuri, il balbutia quelques mots en
prenant place.
Le silence était si complet et tout le monde tellement mal à son aise,
que Lucien put entendre ces mots:
«--Il est bien troublé, disait à voix basse son voisin, un colonel.
Serait-il chassé?
«--La joie surnage,» répondit sur le même ton un vieux général en
cheveux blancs.
Le soir, à l'Opéra, toute l'attention de Lucien était pour cette triste
pensée.
«--Mon père participe à cette manœuvre... On peut répondre qu'il fait son
métier de banquier... Il sait une nouvelle, il en profite..., il ne
trahit aucun serment, mais sans le receleur il n'y aurait pas de voleur.»
Cette réponse ne lui rendait point la paix de l'âme.
Toutes les grâces de Mme Raymonde, qui vint le trouver dans la loge dès
qu'elle le vit, ne purent en tirer un mot. _L'ancien homme_ prenait le
dessus.
«--Le matin avec des voleurs, le soir avec des catins!» se disait-il
amèrement.
Le lendemain, le comte de Vaize entra en courant dans le bureau de
Lucien; il ferma la porte à clef. L'expression de ses yeux était étrange.
«--Mon cher ami, courez chez M. votre père, dit-il d'une voix entrecoupée.
Il faut que je lui parle, _absolument._ Faites tout au monde pour l'amener
au ministère, puisque enfin, moi je ne puis pas me montrer dans le
comptoir de MM. Leuwen et Cie.»
Lucien le regardait attentivement.
«--Il n'a pas la moindre vergogne en me parlant de son vol!»
M. Leuwen reçut en riant la communication que son fils était chargé de
lui faire.
«--Ah! parce qu'il est ministre, il voudrait me faire courir! Dis-lui de
ma part que je n'irai pas à son ministère, et que je le prie instamment
de ne pas venir chez moi. L'affaire d'hier est terminée; j'en fais
d'autres aujourd'hui.»
Comme Lucien se hâtait de partir:
«--Reste donc un peu...! Il ne faut pas gâter les grands hommes, autrement
ils se négligent. Tu me dis qu'il prend un ton familier et grossier avec
toi. Avec toi est de trop. Dès que cet homme ne déclame pas au milieu de
son salon, domine un préfet accoutumé à parler tout seul, il est grossier
avec tout le monde. C'est que toute sa vie s'est passée à réfléchir sur
l'art de gouverner les hommes et les conduire au bonheur par la vertu.»
M. Leuwen regardait son fils pour voir si cette phrase passerait. Lucien
ne fit, pas attention au ridicule des mots.
«--Comme il est encore loin d'écouter son interlocuteur et de savoir
profiter de ses fautes!» pensa M. Leuwen.
«--C'est un artiste, mon fils. Son art exige un habit brodé et un
carrosse, comme l'art d'Ingres et de Prud'hon exige un chevalet et des
pinceaux. Aimerais-tu mieux un artiste parfaitement poli, gracieux, d'un
ton parfait, faisant des croûtes, ou un homme au ton grossier, occupé du
fond des choses et non des formes, et produisant des chefs-d'œuvre? Si,
après deux ans de ministère, M. de Vaize te présente vingt départements
où l'agriculture aura fait un pas, trente autres dans lesquels la
moralité publique se soit augmentée, ne lui pardonneras-tu pas une
réflexion négligée ou même grossière en parlant à son premier aide de
camp, jeune homme qu'il aime et estime et qui d'ailleurs lui est
nécessaire?»
M. Leuwen parla longtemps, sans pouvoir engager la conversation avec
son fils. Il n'aima pas cet air rêveur.
«--J'ai vu trois ou quatre agents de change attendre dans le premier
salon,» dit Lucien, et il se levait pour retourner à la rue de Grenelle.
«--Mon ami, lui dit son père, toi qui as de bons yeux, lis-moi un peu les
_Débats_, la _Quotidienne_ et le _National._»
Lucien se mit à lire tout haut, et, malgré lui, ne put s'empêcher de
sourire.