M. Leuwen ne parut qu'une heure après la fin de l'Opéra.

«--Demain, à huit heures, dit-il à son fils, je vous présente à votre

ministre, si vous n'avez rien de mieux à faire.»

Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, Lucien était dans la

petite antichambre de l'appartement de son père.

Huit heures sonnèrent.

«--Pour rien au monde, monsieur, dit à Lucien, Anselme, le vieux valet

de chambre, je n'entrerais chez monsieur avant qu'il sonne.»

Enfin la sonnette se fit entendre à dix heures et demie.

«--Je suis fâché de t'avoir fait attendre, mon ami, dit M. Leuwen avec

bonté.

«--Moi, peu importe..., mais le ministre?

«--Le ministre est fait pour attendre, quand il le faut. Il a, ma foi,

plus besoin de moi, que moi de lui; il a besoin de ma banque et peur

de mon salon.

«Mais te donner deux heures d'ennui, à toi, mon fils, un homme que j'aime

et que j'estime, ajouta-t-il en riant, c'est fort différent. J'ai bien

entendu sonner huit heures, mais je sentais un peu de transpiration,

j'ai voulu attendre qu'elle fût bien passée. À soixante-cinq ans la vie

est un problème..., et il ne faut pas l'embrouiller par des difficultés

imaginaires. Mais comme te voilà fait, dit-il en s'interrompant. Tu as

l'air bien jeune! Va prendre un habit moins frais, un gilet noir...

arrange mal tes cheveux... tousse quelquefois... tâche de te donner

vingt-huit ou trente ans... La première impression fait beaucoup avec un

imbécile: il n'a pas le temps de penser. Rappelle-toi: n'être jamais très

bien vêtu tant que tu seras dans les affaires.»

On partit après une grande heure de toilette; le comte de Vaize n'était

point sorti. L'huissier accueillit avec empressement le nom de MM.

Leuwen, et les annonça sans délai.

«--Son Excellence nous attendait, dit M. Leuwen, à son fils, en

traversant trois salons où les solliciteurs étaient étagés selon leur

mérite de leur rang dans le monde.

MM. Leuwen trouvèrent Son Excellence fort occupée à mettre en ordre, sur

un bureau de citronnier chargé de ciselures de mauvais goût, trois ou

quatre cents lettres.

«--Vous me trouvez occupé de ma circulaire, mon cher Leuwen. Il faut

que je fasse une circulaire qui sera déchiquetée par le _National_, par

la _Gazette_, etc..., et messieurs mes commis me font attendre depuis

deux heures la collection des circulaires de mes prédécesseurs. Je suis

curieux de savoir comment ils ont franchi le pas... Je suis fâché de ne

l'avoir pas faite..., un homme d'esprit comme vous m'avertirait des

phrases qui peuvent donner prise.»

Son Excellence continua ainsi pendant vingt minutes. Pendant ce temps,

Lucien l'examinait.

M. de Vaize annonçait une cinquantaine d'années; il était grand et assez

bien fait. De beaux cheveux grisonnants, des traits fort réguliers, une

tête haute, prévenaient en sa faveur. Mais cette impression ne durait pas.

Au second regard, on remarquait un front bas, couvert de rides, excluant

toute idée de pensée. Lucien fut étonné et fâché de trouver à ce grand

administrateur l'air plus que commun, l'air valet de chambre. Il avait

de grands bras dont il ne savait que faire, et ce qui est pis, Lucien

crut entrevoir que Son Excellence cherchait à se donner des grâces

imposantes. Il parlait trop haut et s'écoutait parler.

M. Leuwen père, presque en interrompant l'éloquence du ministre, trouva

le moment de dire les paroles sacramentales:

«--J'ai l'honneur de présenter mon fils à Votre Excellence.

«--J'en veux faire un ami; il sera mon premier aide de camp. Nous aurons

bien de la besogne... mon prédécesseur a tout laissé dans un désordre

complet. Les commis qu'il a fourrés ici, au lieu de me répondre par des

faits et des notions exactes, me font des phrases.

«Vous me voyez ici devant le bureau de ce pauvre Corbière! Qui m'eût dit,

quand je le combattais à la Chambre des pairs et qu'il me répondait avec

sa petite voix de chat qu'on écorche, que je m'assoierais dans son

fauteuil un jour? C'était une tête étroite, sa vue était courte, mais il

ne manquait pas de sens dans les choses qu'il apercevait. Il avait de la

sagacité, mais c'était bien l'antipode de l'éloquence, outre que sa mine

de chat fâché donnait aux plus indifférents l'envie de le contredire. M.

de Villèle eût mieux fait de s'adjoindre un homme éloquent, Martignac,

par exemple...»

Ici, dissertation sur le système de M. de Villèle. Ensuite M. de Vaize

prouva que la justice est le premier besoin des sociétés. De là, il passa

à expliquer comment la bonne foi est la hase du crédit, et dit à ces

messieurs qu'un gouvernement partial et injuste se _suicide_ de ses

propres mains.

La présence de M. Leuwen père avait semblé lui en imposer d'abord, mais

bientôt, enivré de ses paroles, il oublia qu'il parlait devant un homme

dont Paris répétait les épigrammes. Il prit des airs imposants et finit

par l'éloge de son prédécesseur, qui passait généralement pour avoir

économisé 800.000 francs pendant son ministère d'une année.

«--Ceci est trop magnanime pour moi, mon cher comte,» lui dit M. Leuwen,

et il s'évada.

Mais le ministre était en train de parler; il prouva à son secrétaire

intime que, sans probité, l'on ne peut pas être un grand ministre.

Enfin Son Excellence installa Lucien dans un magnifique bureau, à vingt

pas de son cabinet particulier.

Celui-ci fut surpris par la vue d'un jardin charmant dans lequel

donnaient ses croisées; c'était un contraste piquant avec la sécheresse

de toutes les sensations dont il était assailli.

Il se mit à considérer les arbres avec attendrissement.

En s'asseyant, il remarqua de la poudre sur le dossier de son fauteuil.

«--Mon prédécesseur n'avait pas de ces idées-là,» se dit-il en riant.

Bientôt, en voyant l'écriture sage, très grosse et très bien formée de ce

prédécesseur, il eut le sentiment de la vieillerie au suprême degré.

«--Il me semble que ce cabinet sue l'éloquence vide et l'emphase plate.»

Il décrocha deux ou trois gravures de l'École française: _Ulysse arrêtant

le char de Pénélope_, par Fragonard, _Le Barbier_, etc., et les envoya

dans les bureaux.

Il les remplaça plus tard par des gravures d'Anderloni et de Morghen.

Le ministre revint une heure après et lui remit une liste de vingt-cinq

personnes qu'il fallait inviter pour le lendemain.

«--J'ai décidé qu'au moment où l'horloge du ministère sonne l'heure,

le portier vous apportera toutes les lettres arrivées à mon adresse.

Vous me donnerez sans délai ce qui viendra des Tuileries ou des

ministères, vous ouvrirez tout le reste et m'en ferez un extrait en une

ligne ou deux tout au plus; mon temps est précieux.»

À peine fut-il sorti, huit ou dix commis vinrent faire connaissance avec

le maître des requêtes dont l'air déterminé et froid leur parut de bien

mauvais augure.

Pendant toute cette journée, remplie d'un cérémonial faux à couper au

couteau, Lucien fut plus froid encore et plus ironique qu'au régiment.

Il lui semblait être séparé par dix années d'expérience impitoyable

de ce moment de premier début à Nancy.

Il trouva, en rentrant à la maison, son père d'une gaieté parfaite.

«--Voici deux petites assignations, lui dit-il, qui sont les suites

naturelles de vos dignités du matin.»

C'étaient deux cartes d'abonnement à l'Opéra et aux Bouffes.

«--Ah! mon père, ces plaisirs me font peur.

«--Vous m'avez accordé dix-huit mois au lieu d'un an, pour une certaine

position dans le monde. Pour rendre la grâce complète, promettez-moi de

passer une demi-heure chaque soir dans ces _temples du plaisir_,

particulièrement vers la fin des plaisirs, à onze heures.

«--Je le promets. Ainsi je n'aurai pas une pauvre petite heure de

tranquillité dans toute la journée!

«--Et le dimanche donc!»

Le second jour, le ministre dit à Lucien:

«--Je vous charge d'accorder des rendez-vous à cette foule de figures

qui afflue chez un ministre nouvellement nommé. Éloignez l'intrigant de

Paris, faufilé avec des femmes de moyenne vertu; ces gens-là sont

capables de tout, même de ce qu'il y a de plus noir. Faites accueil au

pauvre diable de provincial entêté de quelque idée folle. Le solliciteur

portant avec une élégance parfaite un habit râpé, est un fripon, il

habite à Paris. S'il valait quelque chose, je le rencontrerais dans un

salon, il trouverait quelqu'un pour me le présenter et répondre de lui.»

Peu de jours après, Lucien invita à dîner un peintre, La Croix, homme de

beaucoup d'esprit, qui portait le nom d'un préfet destitué par M. de

Polignac. Justement, ce jour-là, le ministre n'avait que des préfets.

Le soir, quand le comte de Vaize se trouva seul dans son salon, avec sa

femme et Leuwen, il rit beaucoup de la mine attentive des préfets qui,

voyant dans le peintre un candidat à préfecture, destiné à les remplacer,

l'observaient d'un œil jaloux.

«--Et pour fortifier le quiproquo, disait le ministre, j'ai adressé dix

fois la parole à La Croix, et toujours sur de graves sujets

d'administration.

«--C'est donc pour cela qu'il avait l'air si ennuyé et si ennuyeux, dit

la petite comtesse de Vaize, de sa voix douce et timide.

«C'était à ne pas le reconnaître: je voyais sa petite figure spirituelle

par-dessus un des bouquets du plateau. Je ne pouvais deviner ce qui lui

arrivait... Il maudissait votre dîner.

«--On ne maudit point un dîner chez un ministre, dit le comte de Vaize,

à demi sérieux.

«--Voilà la griffe du lion», pensa Leuwen.

Mme de Vaize, fort sensible à ces coups de boutoir, avait pris un air

morne.

«--Ce petit Lucien va me faire jouer un sot rôle chez son père, pensa

le ministre.

«Il veut avoir des commandes, reprit-il d'un air gai, et, parbleu, à

votre recommandation, je lui en donnerai. Je remarque que, de façon ou

d'autre, il vient ici deux fois la semaine.

«--Dites-vous vrai? Me promettez-vous des tableaux pour lui? Et cela sans

qu'il soit besoin de vous solliciter?

«--Ma parole!

«--En ce cas j'en fais un ami de la maison.

«--Ainsi, madame, vous aurez deux hommes d'esprit: M. La Croix et M.

Leuwen.»

Le ministre partit de ce propos pour plaisanter Lucien un peu trop

rudement sur la méprise qui l'avait fait inviter à dîner M. La Croix,

peintre d'histoire.

Lucien réveillé, répondit à Son Excellence sur le ton de la parfaite

égalité, ce qui choqua beaucoup le ministre.

Lucien le vit, et continua à parler avec une aisance qui l'étonna et

l'amusa.

Il aimait à se retrouver avec Mme de Vaize, jolie, très timide, bonne,

et qui, en lui parlant, oubliait parfaitement qu'elle était une jeune

femme et lui un jeune homme. Cet arrangement convenait beaucoup à notre

héros.

«--Ainsi me voilà, se disait-il, sur le ton de l'intimité avec deux êtres

dont je ne connaissais pas la figure il y a huit jours, et dont l'un

m'amuse, surtout quand il m'attaque, et dont l'autre m'intéresse.»

Il mit beaucoup d'attention à sa besogne; il lui sembla que le ministre

voulait prendre avantage de l'erreur de nom dans l'invitation à dîner,

pour lui attribuer l'aimable légèreté de la première jeunesse.

«--Vous êtes un grand administrateur, monsieur le comte, en ce sens je

vous respecte; mais l'épigramme à la main, je suis votre homme, et, vu

vos honneurs, j'aime mieux risquer d'être un peu trop ferme que vous

laisser empiéter sur ma dignité. Cela vous indiquera d'ailleurs que je

me moque parfaitement de ma place, tandis que vous adorez la votre.»

Au bout de huit jours de cette vie-là, Lucien fut de retour sur la

terre; il avait surmonté l'ébranlement produit par la dernière soirée

à Nancy. Son premier remords fut de n'avoir pas écrit à M. Gauthier; il

lui fit une lettre infinie, et, il faut l'avouer, assez imprudente.

Il signa d'un nom en l'air et chargea le préfet de Strasbourg de la

mettre à la poste.

«--Venant de Strasbourg, elle échappera peut-être à Mlle Cunier.»

Telle était la vie de Lucien: six heures au bureau de la rue de Grenelle

le matin, une heure au moins à l'Opéra, le soir. Son père, sans le lui

dire, l'avait précipité dans un travail de toutes les minutes.

«--C'est l'unique moyen, disait-il à Mme Leuwen, de parer au coup de

pistolet, si toutefois nous en sommes là, ce que je suis loin de croire.

Sa vertu si ennuyeuse l'empêcherait de nous laisser seuls, et outre cela,

il y a l'amour de la vie et la curiosité de lutter avec le monde.»

Par amitié pour sa femme, M. Leuwen s'est entièrement appliqué à résoudre

ce problème.

«--Vous ne pouvez vivre sans votre fils, et moi sans vous, et je vous

avouerai que depuis que je le suis de près, il ne me semble plus aussi

plat. Il répond quelquefois aux épigrammes de son ministre, et le

ministre l'admire. Et à tout prendre, les jeunes reparties un peu

impétueuses de Lucien valent mieux que les vieilles épigrammes sans

pointes du comte de Vaize... Reste à voir comment il prendra la première

friponnerie de Son Excellence.

«--Lucien a toujours la plus haute idée des talents de M. de Vaize.

«--C'est là notre seule ressource. C'est une admiration qu'il faut

soigneusement entretenir. Mon unique moyen, après avoir nié tant que je

pourrai le coup de canif donné à la probité, sera de dire: un ministre de

ce talent est-il trop payé à 400.000 francs par an?

«Là-dessus je lui prouverai que Sully a été un voleur. Trois ou quatre

jours après, je paraîtrai avec ma réserve, qui est _superbe_: le général

Bonaparte, en 1796, en Italie, volait. Auriez-vous préféré un honnête

homme comme Moreau, se laissant battre en 1798 à Cassano, à Novi, etc...?

Moreau coûtait au trésor 200.000 francs peut-être, et Bonaparte trois

millions... J'espère que Lucien ne trouvera pas de réponse, et je vous

réponds de son séjour à Paris, tant qu'il admirera M. de Vaize.

«--Si vous pouvez gagner le bout de l'année, dit Mme Leuwen il aura

oublié sa Mme de Chasteller.

«--Je ne sais, vous lui avez fait un cœur si constant! Vous n'avez jamais

pu vous déprendre de moi..., vous m'avez toujours aimé malgré ma conduite

abominable. Pour un cœur tout d'une pièce, tel que celui que vous avez

fait à votre fils, il faudrait un nouveau goût. J'attends une occasion

favorable pour le présenter à Mme Grandet.

«--Elle est bien jolie, bien jeune, bien brillante.

«--Et de plus veut absolument avoir une grande passion.

«--Si Lucien devine l'affectation, il prendra la fuite, etc...»

Un jour de grand soleil, vers les deux heures et demie, le ministre

entra dans le bureau de Leuwen, la figure fort rouge, les yeux hors de

la tête et comme hors de lui.

«--Courez auprès de M. votre père..., mais d'abord copiez cette dépêche

télégraphique... Veuillez prendre copie aussi de cette note que j'envoie

au _Journal de Paris..._ Vous sentez toute l'importance et le secret

de la chose?...»

Il ajouta, pendant que Lucien copiait:

«--Je ne vous engage pas à prendre le cabriolet du ministère et pour

cause. Prenez un cabriolet sous la porte cochère en face, donnez-lui six

francs d'avance, et, pour Dieu, trouvez M. votre père avant la clôture

de la Bourse. Elle ferme à trois heures et demie, comme vous le savez...»

Lucien, prêt à partir et son chapeau à la main regardait le ministre

haletant et ayant peine à parler. En le voyant entrer, il l'avait cru

destitué, mais le télégramme l'avait mis sur la voie. Le ministre s'enfuit,

puis rentra, et dit d'un ton impérieux:

«--Vous me remettrez à moi, à moi, monsieur, les deux copies que vous

venez de faire et, sur votre vie, vous ne les montrerez qu'à M. votre

père.»

Cela dit, il s'enfuit de nouveau.

«--Voilà qui est bien grossier et bien ridicule, se dit Lucien. Il n'est

propre qu'à suggérer l'idée d'une vengeance trop facile.

«Voilà donc tous mes soupçons avérés... Son Excellence joue à la Bourse

et je suis bel et bien complice d'une friponnerie.»

Il eut beaucoup de peine à trouver son père; enfin, comme il faisait un

beau froid et encore un peu de soleil, il eut l'idée d'aller le chercher

sur le boulevard, et il le trouva en contemplation devant un énorme

poisson, exposé au coin de la rue de Choiseul.

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second · 第 18 / 34 题