Mme de Chasteller aimait à revoir ce charmant _Café Haus._

Ce fut là que _l'ultimatum_ du voyage de Paris fut arrêté.

«--Ta conscience elle-même, si timorée, ne pourra t'appliquer ce mot

humiliant et vulgaire: _courir après un amant_, si tu te jures à

toi-même de ne jamais lui parler.

«--Eh bien, soit! dit Mme de Chasteller saisissant cette idée. À ces

conditions je consens, et mes scrupules s'évanouissent. Si je le

rencontrais au bois de Boulogne et s'il s'approchait de moi en

m'adressant la parole, je ne lui répondrais pas un seul mot, avant

d'avoir revu le _Chasseur vert._»

Mme de Constantin la regardait étonnée.

«--Si je voulais lui parler, je partirais pour Nancy, et ce n'est

qu'après avoir touché barre ici que je me permettrais de lui répondre.»

Il y eut un silence.

«--Ceci est un vœu!» reprit Mme de Chasteller avec un sérieux qui fit

sourire son amie.

Le lendemain, en revenant au _Chasseur vert_, Mme de Constantin remarqua

un cadre dans la voiture. C'était une belle Sainte-Cécile, gravée par

Perfetti, offerte jadis par Leuwen. Mme de Chasteller pria le maître du

cale de placer cette gravure au-dessus de son comptoir.

«--_Je vous la redemanderai peut-être un jour._ Et jamais, ajouta-t-elle

tout bas en s'éloignant, je n'aurai la faiblesse d'adresser môme un seul

mot à M. Leuwen tant que cette gravure sera ici. C'est ici qu'a commencé

cette préoccupation _fatale!_

«--Halte-là! sur ce mot _fatal._ Grâce au ciel, l'amour n'est point un

_devoir_ comme c'est un plaisir; ne le prenons donc point au tragique.

Quand ton âge, réuni au mien, fera cinquante ans, nous serons tristes,

raisonnables, lugubres, tant qu'il te plaira; nous ferons ce beau

raisonnement de mon beau-père: «Il pleut, tant pis! Il fait beau, tant

pis encore!» Tu t'ennuyais à périr, jouant la colère contre Paris sans

être en colère, arrive un beau jeune homme...

«--Mais il n'est pas très bien...

«--Arrive un beau jeune homme, sans épithète, tu l'aimes, tu es occupée,

l'ennui s'envole bien loin, el tu appelles cet amour-là _fatal?_»

Le départ arrêté, il y eut de grandes scènes à ce sujet avec M. de

Pointcarré. Heureusement Mme de Constantin soutint la plus grande part

du dialogue, et le marquis avait une peur mortelle de sa gaieté

quelquefois ironique.

«--Cette femme-là _dit tout._ Il n'est pas difficile d'être aimable quand

on ne se refuse rien, répétait-il un soir fort piqué, à Mme de

Puy-Laurens; il n'est pas difficile d'avoir de l'esprit quand on se

permet tout.

--Eh bien, mon cher marquis, engagez Mme de Serpierre, que voilà là-bas,

à ne se rien refuser, et nous allons voir si nous serons amusés.

«--Des propos toujours ironiques, disait le marquis avec humeur; rien

n'est sacré aux yeux de cette femme-là.

«--Jamais personne au monde n'eut l'esprit de Mme de Constantin, dit M.

de Sanréal, prenant la parole d'un air imposant; et si elle se moque des

prétentions ridicules, à qui la faute?

«--Aux prétentions, dit Mme de Puy-Laurens, curieuse de voir ces deux

êtres se gourmer.

«--Oui, ajouta Sanréal, aux prétentions, aux tyrannies.»

Heureux d'avoir une idée, plus heureux d'être approuvé par Mme de

Puy-Laurens, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, M. de Sanréal

tint la parole pendant un gros quart d'heure, et retourna sa pauvre

idée dans tous les sens.

Mme de Constantin accepta deux ou trois dîners magnifiques qui réunirent

toute la bonne compagnie de Nancy. Quand M. de Sanréal, faisant sa cour,

ne trouvait rien absolument à lui dire, elle lui demandait sa voix

électorale pour la centième fois. Elle était sûre de quelque protestation

bizarre. Il lui jurait qu'il lui était dévoué, lui, son homme d'affaires,

son notaire et ses fermiers.

«--Et de plus, madame, j'irai vous voir à Paris.

«--À Paris, je ne vous recevrai qu'une fois par semaine, disait-elle en

regardant Mme de Puy-Laurens. Ici nous nous connaissons tous, là, vous me

compromettriez. Un jeune homme! Votre fortune, vos chevaux, votre état

dans le monde! Une fois la semaine, je dis trop..., deux visites par

mois, tout au plus...»

Jamais Sanréal ne s'était trouvé à pareille fête. Il eût volontiers pris

acte, par-devant notaire, des choses aimables que lui adressait Mme de

Constantin, une femme d'esprit.

Il lui donnait ce titre au moins vingt fois par jour et avec une voix de

stentor, ce qui faisait beaucoup d'effet.

À cause de ses beaux yeux, il eut une grande querelle avec M. de

Pointcarré, auquel il déclara tout net qu'il prétendait aller au collège

électoral, sauf à prêter serment à Louis-Philippe.

«--Qui croit aux serments en France aujourd'hui? Louis-Philippe même

croit-il aux siens? Des voleurs m'arrêtent au coin d'un bois, ils sont

trois contre un, et me demandent un serment. Irais-je le refuser? Ici le

gouvernement est le voleur, qui prétend me voler ce droit d'élire un

député qu'a tout Français. Le gouvernement a ses préfets, ses gendarmes;

irai-je le combattre? Non, ma foi! je le paierai en monnaie de singe,

comme lui-même paie les partis.»

Dans quel pamphlet M. de Sanréal avait-il pris ces trois phrases? Car

personne ne le soupçonnait jamais de les avoir inventées.

Mme de Constantin qui lui donnait des idées tous les soirs, se serait

bien gardée de répandra des raisonnements qui eussent pu choquer le

préfet du département.

* * *

Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le

_Moniteur_, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût, était

assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme un

misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute

la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas

brillant, papillotaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête.

Il était fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal

tournées, qu'il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits

et encore mieux dits: c'est là le talent de l'habitant de Paris.

«--Maman, voilà donc le bonheur! dit-il à sa mère quand ils furent seuls.

«--Mon fils, il n'y a point de bonheur avec l'extrême fatigue, à moins

que l'esprit ne soit amusé ou que l'imagination ne se charge de peindre

vivement le bonheur à venir. Des compliments trop répétés sont fort

ennuyeux, et vous n'ôtes ni assez enfant, ni assez vieux, ni assez

ambitieux, ni assez vaniteux pour rester ébahi devant un uniforme de

maître des requêtes.»

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second · 第 17 / 34 题