Lucien fut adroit pour la première fois depuis _son cocuage._

C'était le mot qu'il employait avec une amère ironie, car pour torturer

davantage son âme, il se regardait comme un mari trompé et s'appliquait

la masse de ridicule et d'antipathie dont le théâtre et le monde

affublent cet état. Comme s'il y avait encore des caractères d'état!

Il allait conclure pour la place au ministère, principalement par

curiosité; il connaissait le comptoir et n'avait pas la moindre idée de

l'intérieur intime d'un ministre. Il se faisait une fête d'approcher M.

le comte de Vaize, travailleur infatigable et le premier administrateur

de France, disaient les journaux; un homme qu'on comparait au comte Daru

de l'empereur.

À peine son père eut-il cessé de parler.

«--Ce mot me décide, s'écria-t-il avec une fausseté naïve qui pouvait

donner de l'espoir pour l'avenir. Je penchais pour le comptoir, mais je

m'engage au ministère sous la condition que je ne contribuerai à aucun

assassinat comme ceux du maréchal Ney, du colonel Caron, de Frotté, etc.

Je m'engage tout au plus pour des friponneries d'argent, et, enfin, peu

sur de moi-même, je ne m'engage que pour un an.

«--C'est bien peu pour le monde; on dira: il ne peut pas tenir en place

plus de six mois. Peut-être aurez-vous du dégoût dans les commencements,

et de l'indulgence pour les faiblesses des hommes six mois plus tard.

Pouvez-vous, par amitié pour moi, me sacrifier six mois de plus, et me

promettre de ne pas quitter les bureaux de la rue de Grenelle avant

dix-huit mois?

«--Je vous donne ma parole pour dix-huit mois, toujours à moins

d'assassinat: par exemple si mon ministre engageait quatre ou cinq

officiers à se battre en duel successivement contre un député trop

éloquent, incommode pour le budget.

«--Ah! monsieur, dit M. Leuwen en riant de tout son cœur, d'où

sortez-vous? Il n'y aura jamais de ces crimes-là, et pour cause!

«--Ce serait-là un cas rédhibitoire, continua son fils sérieusement.

Je partirais à l'instant pour l'Angleterre.

«--Mais qui sera juge des crimes, homme vertueux?

«--Vous, mon père.

«--Les friponneries, les mensonges, les manœuvres, ne rompront pas notre

marché?

«--Je ne ferai pas les pamphlets menteurs...

«--Fi donc! Cela regarde les gens de lettres. Dans le genre sale, vous

dirigez; vous ne faites jamais. Voici le principe: tout gouvernement,

même celui des États-Unis, ment toujours et en tout; quand il ne peut pas

mentir sur le fond, il ment sur le détail. Ensuite, il y a les _bons_

mensonges et les _mauvais._ Les _bons_ sont ceux que croit le petit

public de cinquante louis de rente à douze ou quinze mille francs. Les

_excellents_ attrapent quelques gens à voiture. Les _excécrables_ sont

ceux que personne ne croit et qui ne sont répétés que par les

ministériels éhontés. Ceci est bien entendu. Voilà une première _maxime

d'État_; elle ne doit jamais sortir de votre mémoire ni de votre bouche.

«--J'entre dans une caverne de voleurs, mais tous leurs secrets, petits

et grands, sont confiés à mon honneur.

«--Le gouvernement escamote les droits et l'argent des populations tout

en jurant, tous les matins, de les respecter. Vous souvenez-vous du fil

rouge que l'on trouve au centre de tous les cordages, gros ou petits,

appartenant à la marine royale d'Angleterre? Ou plutôt vous souvenez-vous

de Werther, où j'ai lu je crois cette belle chose?

«--Très bien.

«--Voilà l'image d'une corporation ou d'un homme qui a un mensonge _de

fond_ à soutenir. Jamais de vérité pure et simple: voyez les

_doctrinaires._

«--Les mensonges de Napoléon n'étaient pas aussi grossiers à beaucoup près.

«--Il n'y a que deux choses sur lesquelles on n'ait pas encore trouvé

moyen d'être hypocrite: amuser quelqu'un dans la conversation et gagner

une bataille. Du reste ne parlons pas de Napoléon. Laissez le sens

moral à la porte en entrant au ministère, comme de son temps on laissait

l'amour de la patrie en entrant dans sa garde.

«Voulez-vous être un _joueur d'échecs_ pendant dix-huit mois, et n'être

rebuté par aucune affaire d'argent? Le sang seul vous arrêterait?

«--Oui, mon père.

«--Eh bien, n'en parlons plus.»

Et M. Leuwen s'enfuit de sa loge. Lucien remarqua qu'il marchait comme

un jeune homme de vingt ans.

C'est que cette conversation avec un niais l'avait mortellement excédé.

* * *

Dans le fait, Lucien était moins malheureux. Dix fois par jour, la pensée

de Nancy était remplacée par celle-ci:

«--À quel genre de besogne est-ce qu'ils vont me mettre?»

Il lisait tous les journaux avec un intérêt bien nouveau pour lui.

Sa mère lui dit:

«--Tu écris bien mal; tu ne formes pas tes lettres.

«--Ce n'est que trop vrai.

«--Eh bien, si tu vas rue de Grenelle, écris encore plus mal. Que jamais

ton écriture ne puisse passer sous les yeux du roi sans être recopiée.

Cela t'évitera l'ennui de transcrire des pièces secrètes, et, ce qui

vaut mieux, ton écriture ne restera pas attachée à des choses qui peuvent

être déshonorantes, ou à des souvenirs pénibles dans dix ans.

«Vois les changements qui ont eu lieu en France depuis trente-huit ans.

Pourquoi l'avenir ne ressemblerait-il pas au passé?

«La révolution est faite dans les choses, dit toujours ton père pour me

tranquilliser; mais une ambition effrénée n'est-elle pas descendue dans

les plus bas rangs, dans les rangs les plus infimes? Un garçon cordonnier

veut devenir un Napoléon.

«--Je ne vois que ce moyen pour acquérir de l'expérience et me _colleter_

avec la nécessité; mais une plaisanterie comme celle sur Caron ou le duc

d'Enghien me ferait fuir au bout du monde...»

Une idée bien lâche qu'il avail déjà repoussée plusieurs lois, se

présenta avec une vivacité à laquelle il ne put résister:

«--Si je campais là le ministère et retournais à Nancy et au régiment; si

je lui demandais pardon du mal qu'elle m'a fait, ou plutôt si je ne lui

parlais pas de ce que j'ai vu, ce qui est plus juste; pourquoi ne me

recevrait-elle pas comme la veille de ce jour fatal? En quoi puis-je être

offensé, raisonnablement, moi, qui ne suis point son amant, de rencontrer

la preuve qu'elle a eu un autre amant avant de me connaître?»

Huit jours après l'entretien à l'Opéra, le _Moniteur_ portait

l'acceptation de la démission de M. C..., ministre de l'Intérieur; la

nomination à cette place de M. le comte de Vaize, pair de France; des

ordonnances analogues pour quatre autres ministres, et, beaucoup plus

bas, dans un coin obscur: «Par ordonnance du..., MM. R..., N..., et

Lucien Leuwen, ont été nommés maîtres des requêtes. M. Lucien Leuwen est

chargé du bureau particulier de M. le comte de Vaize, ministre de

l'Intérieur.»

Pendant que Lucien recevait de son père les premières leçons de sens

commun, voici ce qui se passait à Nancy. Quand, le surlendemain du

brusque départ de Lucien, cet événement fut connu de M. de Sanréal, du

comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour

arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut.

Leur admiration pour M. Dupoirier fut sans bornes; ils ne pouvaient

deviner ses moyens de succès.

Suivant un premier mouvement, toujours généreux et dangereux, ces

messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois de mauvais ton, et

allèrent en corps lui faire une visite.

Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air

officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs

montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en

saluant, sans mot dire, et, s'étant rangés, en baie contre la muraille,

M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase

suivante frappa M. Dupoirier.

«--Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et qu'il

vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos voix

et toutes celles dont chacun de nous peut disposer.»

Le discours fini, M. Ludwig Roller s'avança d'un air gauche. Sa figure

sèche se couvrit d'un nombre infini de rides nouvelles; il fit une

grimace et enfin dit d'un air piqué:

«--Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. Dupoirier:

il m'a privé du plaisir de punir cet insolent, ou du moins d'essayer d'y

faire mon possible. Mais je devais ce sacrifice aux ordres de Sa

Majesté Charles X, et, quoique partie lésée dans cette circonstance, je

n'en fais pas moins à M. Dupoirier les mêmes offres de service que ces

messieurs.»

L'orgueil de Dupoirier, et sa manie de parler en public, triomphaient.

Il faut avouer qu'il parla admirablement, mais il se garda bien

d'expliquer pourquoi et comment Lucien était parti.

Il sut attendrir ses auditeurs: Sanréal pleurait tout à fait, Ludwig

Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant le

cabinet.

La porte fermée, Dupoirier éclata de rire: il venait de parler pendant

quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès et il se moquait

parfaitement des gens qui l'avaient écouté.

C'était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments de plaisir les

plus vifs.

Un autre chef de parti, aussi honnête que Dupoirier l'était peu,

Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé

du départ de Lucien:

«--Ne m'avoir rien dit, à moi qui l'aimais tant! Ah! cœurs parisiens:

politesse infinie et sentiment nul! Je le croyais un peu différent des

autres; il me semblait qu'il y avait de la chaleur et de l'enthousiasme

au fond de cette âme!...»

Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d'énergie,

agitaient le cœur de Mme de Chasteller:

«--Ne m'avoir pas écrit, à moi qu'il jurait de tant aimer! À moi, hélas!

dont il voyait la faiblesse!»

Cette idée lui était trop horrible; elle finit par se persuader que la

lettre de Lucien avait été interceptée.

«--Est-ce que je reçois une réponse de Mme de Constantin? Et je lui ai

écrit au moins six fois depuis que je suis malade!...»

Le lecteur doit savoir que la directrice de la poste aux lettres de Nancy

pensait bien. À peine M. le marquis de Pointcarré vit-il sa fille malade

et dans l'impossibilité de sortir, qu'il se transporta chez Mme Cunier,

petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après les premiers

compliments:

«--Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne royaliste, lui

dit-il avec onction, pour n'avoir pas une idée juste de ce que doit être

l'autorité du roi et des commissaires établis par lui, durant son

absence...»

Après l'hypocrisie élégante de ce père qui voulait hériter de sa fille,

et la fausseté plus plate et moins déguisée d'une dévote de profession,

après la promesse d'une bonne place dans le cas où Charles X ou Henry V

remonteraient sur le trône de leurs pères; après avoir parlé de franchise,

de cordialité, de vertu, pendant sept quarts d'heure, ces deux aimables

personnes tombèrent d'accord sur les articles suivants:

1° Aucune lettre du préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie ne

sera jamais livrée à M. le marquis. Mme Cunier lui montrera seulement,

sans s'en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand vicaire Rey,

l'abbé Olivier, etc.

Toute la conversation de M. de Pointcarré avait porté sur ce premier

article. En cédant il obtint un triomphe complet sur le second:

2° Toutes les lettres adressées à Mme de Chasteller seront remises à M.

le marquis, qui se charge de les donnera madame sa fille, retenue au lit

par la maladie.

3° Toutes les lettres écrites par Mme de Chasteller seront montrées à M.

le marquis.

Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s'en saisir pour les

faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais, dans ce

cas, qui entraînait une perte de deniers pour l'État, Mme Cunier, sa

représentante dans la présente affaire, pourrait naturellement s'attendre

à un cadeau d'un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité.

Dès le surlendemain de cette conversation, Mme Cunier remit un paquet,

fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du marquis.

Ce paquet contenait, une toute petite lettre de Mme de Constantin. Son

ton était doux et tendre.

«--Bavardage insignifiant,» se dit le marquis en la serrant dans son

bureau, et, un quart d'heure après, on vit le vieux valet de chambre

portant à Mme Cunier un panier de seize bouteilles de vin du Rhin.

Le caractère de Mme de Chasteller était la douceur et la nonchalance.

Rien ne parvenait à agiter cette âme douce et noble, amante de ses

pensées et de la solitude. Mais, placée par le malheur hors de son état

habituel, les décisions ne lui coûtaient rien; elle envoya son valet de

chambre jeter à la poste au bourg de Darney, une lettre adressée à Mme

de Constantin.

Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la

surprise de Mme de Chasteller en voyant Mme de Constantin entrer dans sa

chambre.

Ce moment fut bien doux pour les deux amies.

«--Quoi, ma chère Bathilde, dit enfin Mme de Constantin, quand on put

parler après les premiers transports; six semaines sans un mot de toi! Et

c'est par hasard que j'apprends d'un des agents que M. le préfet emploie

pour les élections, que tu es malade et que ton état donne des

inquiétudes...

«--Je t'ai écrit huit lettres au moins.

«--Ma chère, ceci est trop fort; il est un point où la bonté devient

duperie...

«--Il croit bien faire...»

Ceci voulait dire «_mon père_ croit bien faire,» car l'indulgence de Mme

de Chasteller n'allait pas sans voir ce qui se passait autour d'elle;

mais le dégoût inspiré parles petites manœuvres dont elle suivait le

développement n'avait d'autre effet que de redoubler son amour pour

l'isolement.

Ce qui lui convenait de la société, c'étaient les plaisirs des beaux-arts,

le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux. Quand elle

voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était sûre que

quelque chose de bas allait la blesser vivement.

C'était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans

la société, Mme de Constantin. Une humeur vive, entreprenante,

s'attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules,

faisait considérer Mme de Constantin comme l'une des femmes du département

qu'il était le plus dangereux d'offenser. Son mari, très bel homme, et

assez riche, s'occupait avec passion de tout ce qu'elle lui indiquait.

Depuis deux ans, par exemple, il ne songeait qu'à un moulin à vent, en

pierre, qu'il ferait construire sur une vieille tour, voisine de son

château, et qui devait lui rapporter 40 pour 100. Depuis trois mois il

négligeait le moulin et ne songeait qu'à la Chambre des députés. Comme il

n'avait point d'esprit, n'avait jamais offensé personne et passait pour

s'acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions

qu'on lui donnait, il avait des chances.

«--Nous croyons être assurés de l'élection de M. de Constantin. Le préfet

le porte en seconde ligne, par la peur qu'il a du marquis de Croisans,

_notre rival_, ma chère.»

Mme de Constantin dit ce mot en riant.

«--Le candidat ministériel sera perdu. C'est un friponneau assez méprisé;

et, la veille de l'élection, on fera courir trois lettres de lui qui

prouvent clairement qu'il s'adonne au noble métier d'espion. Si nous

réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous

restons au moins six grands mois, et tu viens avec nous.»

Ce mot fit rougir Mme de Chasteller.

«--Eh! bon Dieu! ma chère, fit Mme de Constantin en s'interrompant, que

se passe-t-il donc?»

Mme de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en ce moment

que son amie eût reçu la lettre que le valet de chambre portait à Darney.

Là se trouvait le mot fatal: «Une personne que tu aimes a donné son cœur.»

Elle dit enfin avec une honte infinie:

«--Hélas! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l'aime, et,

ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe guère.

«--Que tu es folle, s'écria Mme de Constantin. Réellement, si je te

laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les manières

de sentir d'une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu! qu'une jeune

veuve de vingt-quatre ans, qui n'a pour unique soutien qu'un père de

soixante et onze ans, lequel, par excès de tendresse, intercepte toutes

ses lettres, songeât à choisir un mari, un appui, un soutien...?

«--Hélas! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons; je mentirais si

j'acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu'il est riche et

assez né, mais il aurait été pauvre et fils d'un fermier qu'il en eût été

de même, que tout se serait passé exactement de même.»

Mme de Constantin exigea une histoire suivie; rien ne l'intéressait comme

les histoires d'amours sincères, et elle avait une amitié passionnée pour

Mme de Chasteller.

«--Il commença par tomber de cheval deux fois sous mes fenêtres...»

Mme de Constantin fut saisie d'un rire fou. Les yeux remplis de larmes,

elle put dire, en s'interrompant vingt fois:

«--Ainsi, ma chère Bathilde... tu ne peux pas appliquer... à ce puissant

vainqueur... le mot obligé de la province... _c'est un beau cavalier._»

L'injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l'intérêt avec lequel Mme

de Chasteller raconta à son amie ce qui s'était passé depuis six mois.

Mais toute la partie tendre ne toucha guère Mme de Constantin: elle ne

croyait pas aux grandes passions.

Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive.

«--Ton M. Leuwen est-il un don Juan terrible pour nous autres pauvres

femmes, ou est-ce un enfant sans expérience? Sa conduite n'a rien de

naturel...

«--Dis qu'elle n'a rien de commun, rien de convenu d'avance,» reprit

Mme de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle, et elle ajouta

avec une sorte d'enthousiasme: «C'est pour cela qu'il m'est cher. Ce

n'est point un nigaud qui a lu des romans...»

Le discours des deux amies fut infini sur ce point.

Mme de Constantin garda ses méfiances; elles furent même augmentées par

le profond intérêt, qu'à son grand chagrin, elle découvrait chez son amie.

Elle avait espéré d'abord un petit amour bien convenable, pouvant conduire

à un mariage avantageux si toutes les convenances se rencontraient; sinon

un voyage en Italie, ou les distractions d'un hiver à Paris, effaceraient

le ravage produit par trois mois de visites journalières. Au lieu de cela,

cette femme douce, timide, indolente, que rien ne pouvait émouvoir, elle

la trouvait absolument folle et prête à prendre tous les partis.

«--Mon cœur me dit, disait de temps en temps Mme de Chasteller, qu'il m'a

lâchement abandonnée. Quoi! ne pas m'écrire!

«--Mais de toutes les lettres que je t'ai écrites, pas une seule n'est

arrivée, disait Mme de Constantin.

«--Comment n'a-t-il pas dit à un postillon, reprenait Mme de Chasteller

avec un feu bien singulier, comment n'a-t-il pas dit à un postillon, à

dix lieues d'ici: «Mon ami, voilà cent francs, allez vous-même remettre

cette lettre à Mme de Chasteller, à Nancy, rue de la Pompe. Donnez-la à

elle-même et non à une autre.»

«--Il aura écrit en partant... écrit de nouveau en arrivant à Paris.

«--Et voilà neuf jours qu'il est parti. Jamais je ne lui ai avoué tout à

fait mes soupçons sur le sort de mes lettres, mais il sait ce que je

pense sur toutes choses...»

* * *

Les soupçons de Mme de Chasteller lui fournirent une objection décisive

à la proposition de suivre Mme de Constantin à Paris, si son mari était

nommé député.

«--N'aurais-je pas l'air, lui dit-elle, de _courir après_ M. Leuwen?»

Pendant les quinze jours qui suivirent, cette objection occupa seule les

moments les plus intimes de la conversation des deux amies.

Trois jours après l'arrivée de Mme de Constantin, Mlle Bérard fut payée

magnifiquement et renvoyée. Avec son activité ordinaire, Mme de

Constantin interrogea la bonne Mlle Beaulieu et congédia Anne-Marie.

M. le marquis de Pointcarré, extrêmement attentif à ces petits événements

domestiques, comprit qu'il avait une rivale invincible dans l'âme de sa

fille.

C'était un peu l'espoir de Mme de Constantin; son activité continue

rendit la santé à Mme de Chasteller. Elle voulut être menée dans le monde

et, sous ce prétexte, elle força son amie à paraître presque chaque

soir chez Mmes de Puy-Laurens, d'Hocquincourt, de Marcilly, de Serpierre,

de Commercy, etc.

Elle voulait bien établir que Mme de Chasteller n'était pas au désespoir

du départ de M. Leuwen.

En voiture, un soir, en allant chez Mme de Puy-Laurens:

«--Quel est l'homme le plus actif, le plus impertinent, le plus influent

de toute votre jeunesse? demanda Mme de Constantin.

«--C'est M. de Sanréal, sans doute répondit Mme de Chasteller en souriant.

«--Eh bien, je vais attaquer ce grand cœur dans ton intérêt. Dans le

mien, dis-moi, dispose-t-il de quelques voix?

«--Il a des notaires, un agent, des fermiers... Cet homme est aimable

parce qu'il a 40.000 livres de rente au moins.

«--Et qu'en fait-il?

«--Il s'enivre soir et matin, et il a deux chevaux.

«--C'est-à-dire qu'il s'ennuie. Je vais le séduire. Est-ce que jamais une

femme un peu bien a voulu le séduire?

«--J'en doute; il faut d'abord trouver le secret de ne pas mourir d'ennui

en l'écoutant.»

En peu de jours, Mme de Constantin devina, sous une écorce grossière,

l'esprit supérieur du Dr Dupoirier, et se lia tout à fait avec lui.

Cet ours n'avait jamais vu une jolie femme non malade lui adresser la

parole deux fois de suite. En province, les médecins n'ont pas encore

succédé aux confesseurs.

«--Vous serez notre collègue, cher docteur, lui disait-elle; nous

voterons ensemble, nous ferons et déferons les ministères. Nos dîners

vaudront bien les leurs, et vous me donnerez votre voix, n'est-ce pas?

Mais j'oubliais... Vous êtes légitimiste furibond, et nous...

antirépublicains modérés...»

Au bout de quelques jours, Mme de Constantin fit une découverte bien

utile: Mme d'Hocquincourt était au désespoir du départ de Leuwen. Le

silence farouche de cette femme si gaie, si parlante, qui autrefois était

l'âme de la société, sauvait Mme de Chasteller; personne presque ne

songeait à dire qu'elle avait perdu son attentif.

Mme d'Hocquincourt n'ouvrait la bouche que pour parler de Paris et de

ses projets de voyage aussitôt après les élections.

Un jour Mme de Serpierre lui dit méchamment:

«--Vous y retrouverez M. d'Antin...»

Elle la regarda avec un étonnement profond qui fut bien amusant pour Mme

de Constantin. Mme d'Hocquincourt avait oublié jusqu'à l'existence de

M. d'Antin!

Mme de Constantin ne trouva de propos réellement dangereux pour son amie

que dans le salon de Mme de Serpierre.

«--Mais, lui disait-elle, comment peut-on avoir la prétention de marier

une fille aussi cruellement, aussi ridiculement laide, à un jeune homme

riche, de Paris, et sans que ce jeune homme ait jamais dit un mot

encourageant? Cela est fou réellement. Il faudrait des millions pour

qu'un Parisien osât entrer dans un salon avec une telle figure...

«--M. Leuwen n'est pas ainsi, tu ne le connais pas. S'il l'aimait, le

blâme de la société serait méprisé par lui, ou plutôt il ne le verrait

pas.»

Et elle expliqua pendant cinq minutes le caractère de Lucien. Ces

explications avaient le pouvoir de rendre son amie très pensive.

Mais à peine Mme de Constantin eut-elle vu cinq ou six fois la bonne

Théodelinde, qu'elle fut touchée de la tendre amitié qu'elle avait pour

Leuwen. Ce n'était pas de l'amour, la pauvre fille n'osait pas. Elle

s'exagérait peut-être les désavantages de sa taille et de sa figure.

C'était sa mère qui avait des prétentions fondées sur ce que sa haute

noblesse lorraine honorait trop un petit roturier.

«--Mais que fait-on à Paris de ce lustre-là?» lui disait un jour

Théodelinde.

Le vieux M. de Serpierre plut aussi beaucoup à Mme de Constantin; il

avait un cœur admirable de bonté et passait son temps à soutenir des

doctrines atroces.

Mme de Constantin, avec sa jolie figure un peu commune, mais si

appétissante à regarder, avec son activité, sa politesse parfaite et son

adresse insinuante, eut bientôt fait la paix de son amie avec la maison

Serpierre.

«--Je garde ma pensée, dit d'un air mutin Mme de Serpierre la dernière

fois qu'on traita cette question délicate.

«--À la bonne heure, ma chère amie, dit le bon lieutenant du roi à

Colmar; mais ne parlons plus de cela, autrement les méchants diraient que

nous allons à la chasse aux maris.»

Il y avait bien dix ans que M. de Serpierre n'avait trouvé un mot aussi

dur; celui-ci fit époque dans sa famille, et la réputation de Leuwen,

jusque-là séducteur de Mlle Théodelinde, fut rétablie.

Tous les jours, pour fuir le malheur d'être rencontrées par des électeurs

auxquels il eût fallu faire bon accueil, les deux amies faisaient de

grandes promenades au _Chasseur vert._

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second · 第 16 / 34 题