M. Leuwen père sourit comme malgré lui.

Lucien comprit et ajouta avec empressement:

«--Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne l'ai

jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien

commencer mon conte par un bout.

«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le

permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une

démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à

cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre

convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des

rapports de police. Je sais donc le _métier._ Si la guerre survient, mais

une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son

armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La

guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef

ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave,

comme..., je me retirerai une seconde fois.

«--Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie. Diable!

c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que

voulez-vous, pour vous, personnellement?

«--Vivre à Paris ou faire de grands voyages: l'Amérique, la Chine.

«--Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si j'étais

l'enchanteur Merlin et que vous n'eussiez qu'un mot à dire pour arranger

le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous? Voudriez-vous

être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau particulier d'un

ministre qui va se trouver en possession d'une grande influence sur la

destinée de la France? M. de Vaize, en un mot. Demain, il peut être

ministre de l'Intérieur.

«--M. de Vaize! ce pair de France qui a tant de goût pour

l'administration, ce grand travailleur?

«--Précisément! répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute vertu

des intentions et la bêtise des perceptions de son fils.

«--Je n'aime pas assez l'argent pour entrer au comptoir.

«--Mais si après moi vous êtes pauvre?

«--Du moins à la dépense que j'ai faite à Nancy, maintenant je suis

riche; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps?

«--Parce que 65 n'est pas égal à 24.

«--Mais cette différence...»

La voix de Lucien s'attendrissait.

«--Pas de phrases, monsieur, je vous rappelle à l'ordre. La politique et

le sentiment nous écartent également de l'objet à l'ordre du jour:

_Sera-t-il Dieu,

Table ou cuvette?_

«C'est de vous qu'il s'agit et c'est à quoi nous cherchons une réponse.

Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du

comte de Vaize?

«--Oui, mon père.

«--Maintenant, paraît une grande difficulté: serez-vous assez coquin pour

cet emploi?»

Lucien tressaillit; son père le regarda avec le même air gai et sérieux

tout à la fois.

Après un silence, M. Leuwen reprit:

«--Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin?

«Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres; voulez-vous,

vous subalterne, aider le ministre dans ces choses ou le contrecarrer?

_That is the question?_ et c'est là-dessus que vous répondrez ce soir,

après l'Opéra, car ceci est un secret: pourquoi n'y aurait-il pas crise

ministérielle en ce moment? La finance et la guerre ne se sont-elles pas

dit des gros mots pour la vingtième fois? Je suis fourré là dedans: je

puis ce soir, je puis demain, je ne pourrai plus après-demain vous nicher

d'une façon brillante.

«Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous, pour

vous faire épouser leurs filles; en un mot, la position _la plus

honorable_, comme disent les sots; mais serez-vous assez coquin pour la

remplir? Réfléchissez donc à ceci: jusqu'à quel point vous sentez-vous la

force d'être un coquin, c'est-à-dire d'aider à faire une petite coquinerie?

Car depuis quatre ans il n'est plus question de verser du sang...

«--Tout au plus de voler l'argent, interrompit Lucien.

«--_Du pauvre peuple_, interrompit à son tour M. Leuwen d'un air piteux.

Mais il est un peu bête et ses députés un peu sots et pas mal

intéressés...

«--Et que désirez-vous que je sois? demanda Lucien d'un air simple.

«--Un coquin! reprit le père, je veux dire un homme politique, un

Martignac, je n'irai pas jusqu'à dire un Talleyrand. À votre âge et dans

vos journaux, on appelle ça être un coquin. Dans dix ans, vous saurez

que Colbert, que Sully, que le cardinal de Richelieu, en un mot que tout

ce qui a été homme politique, c'est-à-dire dirigeant les hommes, s'est

élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir.

N'allez pas faire comme N... qui, nommé secrétaire général de la police,

au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop

sale. Il est vrai que, dans le temps, on faisait fusiller _Frotté_ par

des gendarmes chargés de le conduire de sa maison en prison. Les

gendarmes savaient qu'il tenterait de s'échapper en route et les

obligerait à le tuer.

«--Diable! dit Lucien.

«--Oui. Le préfet Cafarelli, ce brave homme, préfet à Troyes et mon ami,

dont vous vous souvenez peut-être, un homme de cinq pieds six pouces,

grand, à cheveux gris...

«--Oui, je m'en souviens très bien. Ma mère lui donnait la belle chambre

à damas rouge, à l'angle du château, quand nous habitions Plancy...

«--C'est ça; il perdit sa préfecture parce qu'il ne voulut pas être

assez coquin.

«Ah! diable, _mon jeune ami_, comme disent les pères nobles, vous êtes

étonné?

«--_On le serait à moins_, répond souvent le jeune premier, dit Lucien.

Je croyais que les Jésuites seuls et la Restauration...

«--Ne croyez rien, mon ami, que ce que vous aurez vu, et vous serez plus

sage.

«Maintenant, à cause de cette maudite liberté de la presse, dit M. Leuwen

en riant, il n'y a plus moyen de traiter les gens à la _Frotté._ Les

ombres les plus noires du tableau actuel ne sont plus fournies que par

des pertes d'argent ou de place.

«Et ce soir votre réponse, claire, nette, sans phrases sentimentales,

surtout. Demain, peut-être, je ne pourrai plus _rien pour mon fils._»

Ces mots furent dits d'une façon à la fois noble et sentimentale, comme

eût fait Monvel, le grand acteur.

«--À propos, dit-il en revenant, vous savez sans doute que _sans votre

père_ vous seriez à l'_Abbaye._ J'ai écrit au général D...; j'ai dit que

je vous avais envoyé un courrier parce que votre mère était fort

malade. Je vais passer à la Guerre pour que votre congé antidaté arrive

au colonel; de votre coté, écrivez-lui et lâchez de le séduire.

«--Je voulais vous parler de l'Abbaye. Je pensais à deux jours de prison,

et à remédier à tout par ma démission...

«--Pas de démission, mon ami; il n'y a que les sots qui donnent leur

démission. Je prétends bien que vous serez toute votre vie un jeune

militaire de la plus haute distinction attiré par la politique. Une

véritable _perte pour l'armée_, comme disent les _Débats..._»

* * *

La distraction violente causée par la réponse catégorique, décisive,

demandée par son père, fut une première consolation pour Lucien. Pendant

le voyage de Nancy à Paris il n'avait pas réfléchi; il fuyait la douleur.

Le mouvement physique lui tenait lieu de mouvement moral. Depuis son

arrivée, il était dégoûté de lui-même et de la vie. Parler avec quelqu'un

lui était un supplice; à peine pouvait-il prendre sur lui de parler une

heure avec sa mère.

«--Je suis un grand sot, je suis un grand fou! J'ai estimé ce qui n'est

pas estimable: le cœur d'une femme, et, la désirant avec passion, je n'ai

pas su l'obtenir. Il faut ou quitter la vie, ou me corriger profondément.»

Le plaisant, c'est que tous les amis de Mme Leuwen lui faisaient

compliment sur l'excellente tenue que son fils avait acquise. «C'est

maintenant l'homme sage, disait-on de toutes parts, l'homme fait pour

satisfaire l'ambition d'une mère.»

Tourmenté par la nécessité de donner le soir même une réponse décisive,

il alla dîner seul, car il fallait parler et être aimable à la maison, ou

bien il pleuvrait des épigrammes, et l'usage était de n'épargner personne.

Après dîner, il erra sur les boulevards et ensuite dans les rues; il

craignait de rencontrer des amis sur le boulevard et chaque minute était

précieuse et pouvait lui donner l'idée d'une réponse. En passant sur

la place Beauvau, il entra machinalement dans un cabinet de lecture, mal

éclairé, et ou il espérait trouver peu de monde.

Il ouvrit un livre au hasard; c'était un ennuyeux moraliste qui avait

divisé sa drogue par portraits détachés, comme Vauvenargues:

_Edgar ou le Parisien de vingt ans._

«--Qu'est-ce qu'un jeune homme qui ne connaît pas les hommes? Qui n'a

vécu qu'avec des gens polis ou avec des subordonnés, ou des êtres dont

il ne choquait pas les intérêts? Edgar n'a pour garant de son mérite que

les magnifiques promesses qu'il se fait à lui-même. Ce n'est tout au plus

qu'un brillant _Peut-être..._»

Lucien relisait chaque phrase de cette morale deux et même trois fois: il

en examinait le sens et la vérité.

Sa rêverie sombre fit lever le nez aux lecteurs du _Journal du soir_; il

s'en aperçut, paya avec humeur, et sortit. Il se promenait sur la place

Beauvau, devant le cabinet littéraire.

«--Je serai un coquin!» s'écria-t-il tout à coup.

Il passa encore un quart d'heure à bien tâter son courage, puis appela un

cabriolet et courut à l'Opéra.

«--Je vous cherchais,» lui dit son père qu'il trouva errant dans le foyer.

Ils montèrent rapidement dans la loge de M. Leuwen; ils y trouvèrent

trois demoiselles en costume de sylphides.

«--Elles ne comprendront pas un mot de ce que nous dirons; aussi ne nous

gênons pas.

«--Messieurs, nous lisons dans vos yeux, dit l'une d'elles, des choses

beaucoup trop sérieuses pour nous. Nous allons sur le théâtre... Soyeux

heureux, si vous le pouvez, sans nous.

«--Eh bien, vous sentez-vous l'âme assez scélérate pour entrer dans la

carrière des honneurs?

«--Je serai sincère avec vous, mon père. L'excès de votre indulgence

m'étonne et augmente ma reconnaissance et mon respect. Par suite de

malheurs sur lesquels je ne puis m'expliquer, même avec mon père, je me

trouve dégoûté de moi-même et de la vie. Comment choisir telle ou telle

carrière?

«Tout m'est également indifférent, je puis dire odieux.

«Le seul état qui me conviendrait serait celui d'un mourant à

l'Hôtel-Dieu, et ensuite peut-être celui d'un sauvage qui est obligé de

chasser ou de pêcher pour sa subsistance de chaque jour. Cela n'est ni

beau ni honorable pour un jeune homme de vingt-quatre ans..., aussi

personne n'aura jamais cette confidence...

«--Quoi? pas même votre mère...?

«--Ses consolations augmenteraient mon martyre: elle souffrirait trop de

me voir dans ce malheureux état.»

L'égoïsme de M. Leuwen eut une jouissance qui l'attacha un peu à son

fils. «Il a, se dit-il, des secrets pour sa mère qui n'en sont pas pour

moi.»

«--Si je reviens à la sensibilité pour les choses extérieures, il se peut

que je me trouve étrangement choqué des exigences de l'état que j'aurais

choisi. Une place dans votre comptoir pouvant se quitter sans scandaliser

personne, je devrais peut-être la choisir.

«--Je dois vous communiquer une donnée importante de plus: vous serez

plus utile à mes intérêts comme secrétaire du ministre de l'Intérieur

que comme chef de correspondance dans mon bureau; vos qualités comme

homme du monde me seraient inutiles dans mon bureau.»

Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second · 第 15 / 34 题