Ceux qui l'apercevaient ainsi, songeant sur la grève, se

demandaient quelles réflexions pouvaient bien s'agiter dans

cette petite tête. Ce regard d'enfant, tout chargé de muettes

rêveries, donnait à penser; on ne connaissait pas les

antécédents de la fille des Marlioux, mais on disait qu'elle

avait des aspirations au-dessus de son rang, et que l'ouvrier

Marlioux, au lieu de payer une demi-servante à cette petite

princesse, devrait l'élever plus rudement et la préparer déjà

à l'état d'ouvrière.

Et voilà quelles étaient les uniques joies et les récréations

de la pauvre Folla, que nous avons connue naguère si gaie et

si insouciante.

Son père ne lui témoignait qu'une affection capricieuse et

froide. Tantôt il rentrait las de sa journée, fatigué,

maussade, et n'accordait à son enfant qu'un baiser glacé et

distrait; d'autres fois, se souvenant soudain qu'il possédait

une fille, il lui donnait une caresse plus longue et lui

adressait quelques paroles banales.

Quant à sa mère, elle n'avait pas changé; cependant on

constatait à certains jours un léger progrès dans on état, une

lueur lucide dans ses yeux mornes, et elle fixait alors un

regard avide et curieux sur la petite fille qui prenait soin

d'elle.

Elle paraissait sensible à ses attentions quotidiennes, et son

visage était moins farouche. De plus, au lieu de bercer sans

cesse sur ses bras un nourrisson imaginaire, elle s'occupait

un peu: Folla avait eu l'idée de lui mettre dans les doigts

des aiguilles à tricoter et de la laine. Machinalement

Gervaise s'était remise à ce travail, qui l'enlevait peu à peu

à son rêve bizarre.

Un soir, la petite fille eut une violente émotion: Félix

Marlioux était sorti après avoir fumé sa pipe, et Folla, qui

ne prenait goût ni à sa guitare ni à sa poupée ce jour-là, se

coucha, ne sachant à quoi s'occuper. Elle ne dormait point

dans sa chambrette dénudée, qu'elle partageait avec les

dernières mouches de la saison; sa porte se rouvrit, et la

folle parut.

Folla eut peur, mais ne bougea point.

Gervais semblait avoir recouvré une partie de sa raison; ses

mouvements n'étaient plus saccadés, ses yeux brillaient d'un

éclat naturel. Elle s'approcha du petit lit, une lumière à la

main, releva la couverture, et se mit à examiner les jambes de

Folla, qui apparaissaient nues et fines entre les draps de

grosse toile. Elle regardait scrupuleusement et semblait y

chercher une marque, un signe.

Folla la laissait faire, n'osant remuer et retenant son

souffle. Après quelques minutes d'un examen minutieux,

Gervaise se releva, et sans colère, profondément triste, elle

jeta ces mots à l'enfant atterrée:

"Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas ma Sophie; tu es l'autre,

celle qui n'est pas à moi!"

Et elle quitta la chambre, laissant Folla pleurer sous ses

couvertures, en proie à un chagrin amer.

La pauvre petite devait pourtant subir de plus dures épreuves

encore.

XII

VOLEE!

Cette vie mélancolique, mais tranquille au fond, dura environ

trois mois.

Intelligent et adroit ouvrier, Félix Marlioux gagnait de quoi

suffire aux dépenses du ménage. Au bout de quelques mois, son

humeur s'altéra, ses manières devinrent plus brusques, son

langage plus cynique, son caractère inégal.

Folla remarqua que ce changement data du jour où il reçut un

ami (l'homme qui accompagnait Félix Marlioux à Pallavas l'an

passé). A cet ami vint se joindre un autre, puis un autre.

Marlioux ne rentra bientôt plus tous les soirs à la maison, et

quand il rentrait il n'était pas seul. Alors Folla cachait sa

tête épouvantée sous les draps de son lit pour ne pas ouïr les

chansons grossières, les propos libres et parfois les paroles

furieuses qui s'élevaient dans la chambre voisine. Gervaise

couchait dans une autre pièce; on l'oubliait, elle,

heureusement.

Et le lendemain, au matin, Folla trouvait son père plongé dans

un lourd sommeil, et des traces d'orgie souillaient la salle

qu'entretenait si proprement la pauvrette.

Quand il se réveillait, Marlioux était de mauvaise humeur,

malade, et parlait à sa fille comme on parle à un chien, ne

pouvant supporter le regard douloureusement étonné de ces yeux

noirs et tristes attachés sur lui comme un muet reproche.

Peu à peu l'argent devint plus rare dans le petit ménage, et

Folla dut songer à devenir économe, très économe.

Elle prit sur elle de congédier la vieille femme qui faisait

le ménage chaque matin, et se chargea de cet ouvrage.

On était à la fin de l'hiver, et quoique en Provence cette

saison soit moins rude qu'ailleurs, les jours de pluie ou de

mistral la petite Folla eût été bien aise de voir une flambée

dans la salle, pour réchauffer ses mains rouges de froid; mais

il fallait du bois pour cela.

Tout alla de plus mal en plus mal: Félix Marlioux se fit

chasser de la fabrique où il travaillait, et il lui fallut

vivre d'expédients.

Sophie se demandait naïvement comment il faisait pour gagner

le peu d'argent qu'il apportait à la maison.

Il n'y venait plus guère cependant, au pauvre logis d'Endoume,

et les hommes de mauvaise mine qu'il amenait avec lui avaient

toujours le blasphème à la bouche ou de grossières

plaisanteries.

Et peu à peu l'enfant s'étiola dans ce milieu malsain, entre

une mère qui la reniait pour sa fille, et un père qui ne

s'occupait pas plus d'elle que si elle n'eût pas existé, et ne

lui donnait même pas le pain nécessaire à son existence.

Ce fut alors qu'elle se rappela la petite boîte que lui avait

remise Mme Milane le soir de son départ de la Seille.

Elle courut à sa petite malle, fouilla dans la poche de la

robe qu'elle portait ce jour-là, et en retira l'objet en

question.

Folla y trouva trois billets de cent francs et dix pièces de

vingt francs.

C'était une richesse, et du cœur meurtri de la petite fille

s'éleva une nouvelle effusion de reconnaissance pour sa

bienfaitrice.

Elle prit cet argent pour nourrir sa mère et se nourrir elle-

même.

Marlioux rentrait chez lui de plus en plus rarement et

toujours ivre.

Un jour cependant, entre deux lourds sommeils desquels il

sortit hébété, il se demanda, étrangement étonné, d'où

provenaient les ressources du petit ménage, que n'alimentait

plus son travail.

"La mioche aura écrit aux Milane, se dit-il, et on lui envoie

de l'argent. Pas bête, la mioche, mais sournoise; comme si

elle ne pouvait pas me le dire. Elle garde tout pour elle,

tandis que j'ai soif, et on ne me fait plus crédit dans aucun

cabaret."

Pendant que l'enfant était à l'école, il fouilla dans sa

malle, découvrit le petit trésor déjà bien entamé, et

l'empocha.

"Ah! ah! dit-il, je ne fais pas tort à la bambine; elle n'a

qu'à en demander de nouveau, on ne lui en refusera pas. Eh!

eh! je n'ai pas fait une si mauvaise combinaison en la

retirant à ses parents adoptifs, ils seront notre vache à

lait."

A la porte, il se sentit brutalement arrêté par une main de

fer. Sophie avait beau être sa fille, il n'agissait pas moins

comme un voleur; aussi fut-il effrayé.

Ce n'était pourtant que la folle.

Gervaise avait vu son manège, et, comprenant d'instinct que

son mari portait préjudice à la fillette qui la soignait si

tendrement, elle voulut la défendre.

Ce n'était qu'en de rares occasions qu'elle parlait; cette

fois ses lèvres blêmes s'ouvrirent pour jeter ces mots, comme

un soufflet, à la face de l'ancien forçat: "Voleur! lâche et

infâme voleur!"

Mais Félix Marlioux était fort; il secoua l'étreinte de

Gervaise et s'enfuit.

Quand Folla rentra et voulut puiser dans sa boîte pour aller

acheter de quoi souper, elle poussa un cri de détresse en

trouvant la serrure de sa malle forcée, ses effets éparpillés,

jusqu'aux cordes de sa guitare brisées; quant à l'argent, il

avait disparu.

Gervaise surgit derrière elle.

"C'est lui! dit-elle en montrant la porte ouverte.

— Qui, lui? un voleur?

— Oui, un voleur, répondit la folle dans un rire sinistre;

c'est lui, te dis-je, lui, Félix...

— Mon père?..." fit l'enfant avec effroi.

Gervaise se redressa et dit avec force:

"Il n'est pas ton père; tu sais bien qu'il n'est pas ton

père, et moi, je ne suis pas ta mère, heureusement pour toi,

pauvre petite!" ajouta-t-elle en hochant sa tête grise.

Et, cette fois encore, dans le cœur de Folla se glissa un

doute bizarre.

Elle ne se sentait plus autant de tendresse pour ce père qui

la volait, qui avait été au bagne et qui l'aimait si peu. Elle

ressentait pour Gervaise un sentiment plus proche de la pitié

que de l'affection filiale, et elle se reprochait cela comme

une faute, mais ne pouvait se surmonter; elle commençait à se

demander vingt fois par jour:

"Suis-je bien l'enfant des Marlioux?"

Cependant, comme il fallait manger, elle alla vendre une de

ses robes à une fripière, qui lui donna un prix dérisoire d'un

costume de drap encore presque neuf.

Les autres vêtements prirent la même route; on vécut ainsi

quelques jours.

Félix Marlioux ne rentrait pas; Folla se décida à écrire à Mme

Milane, de sa grosse écriture toujours incorrecte.

Elle était humiliée, la pauvre petite, d'être obligée d'avouer

sa misère; mais il le fallait.

Déjà, grâce à l'insuffisance de nourriture et aux précoces

soucis, son petit corps s'était émacié, son visage avait pâli,

et elle voyait Gervaise maigrir aussi.

Seulement on ne lui répondit pas.

Comme elle ne pouvait croire à l'oubli de ceux qui l'avaient

aimée, elle se dit:

"Ils sont en voyage, ils n'ont pas reçu ma lettre."

Elle pensait juste.

Juliette ayant pris un rhume dans une réunion d'enfants où

elle s'était trop amusée, ses grands-parents l'avaient emmenée

dans le Midi pour le reste de l'hiver.

Ils n'eurent point de nouvelles de Sophie Marlioux, sa lettre

s'étant égarée.

La petite fille souffrit en silence et devint de jour en jour

plus maigre et plus triste.

Un matin, ayant épuisé le peu de monnaie fournie par la vente

de ses robes, elle porta sa guitare chez un marchand de bric-

à-brac, qui la lui acheta.

Sa guitare! seul objet auquel elle tînt.

Et cela la désespéra tout à fait.

XIII

RENCONTRE

Un après-midi de mars, Folla n'avait pas été à l'école; ses

vêtements usés lui attiraient trop de quolibets et de

méchancetés de ses compagnes; sa maîtresse ne l'aimait pas, et

nul ne prenait intérêt à ses progrès. D'ailleurs elle n'avait

pas le cœur au travail, non plus qu'au jeu.

Elle alla sur la route où passent les tramways, les omnibus et

même les équipages; devant elle elle avait ce blanc chemin de

la Corniche serpentant au bord du golfe bleu, derrière elle la

mer d'azur semée de voiles claires.

Elle s'accouda au parapet de pierre, sa petite tête amaigrie

et triste appuyée sur sa main, et elle songea.

La veille, on avait parlé à Endoume d'un jeune garçon qui, en

s'aventurant seul au large dans la barque de son père, avait

chaviré et s'était noyé avant qu'on eût pu lui porter secours.

Folla pensait à cela, et se disait, comme malgré elle, que cet

enfant était bien heureux et que, quand la vie est si noire et

si dure, même pour les petits, il fait bon la quitter. Pauvre

Folla! son cœur était si plein de désespoir et de lassitude!

Ne la blâmez pas, mais plaignez-la.

Puis elle se rappelait son doux passé, son passé béni et

joyeux; il y avait un an à cette même époque, avait eu lieu à

Paris un charmant bal d'enfants auquel elle avait assisté avec

Juliette.

Celle-ci portait un fourreau de guipure sur un transparent de

soie bleue, qui allait merveilleusement à son teint de neige

et à ses cheveux d'or; Folla, elle, était vêtue d'une petite

robe anglaise en velours grenat, orné de dentelles blanches.

On s'était tant amusé! Il y a avait de jolis et gentils

enfants, des gâteaux exquis et des glaces.

Oh! cette délicieuse nuit de bal! Folla s'en souvenait. Elle

se souvenait de bien d'autres choses: des heures d'étude

passées dans la chambre chaude, à Paris ou à la Seille; des

repas gais et abondants, des promenades à pied ou en voiture,

des leçons de musique où elle se montrait si appliquée, du

grand salon or et ponceau où l'on prenait le thé le soir quand

il venait du monde, et enfin du château dauphinois, ce paradis

radieux aux pelouses ombreuses et aux bois touffus.

Et maintenant Folla n'avait plus de quoi se vêtir, plus de

quoi manger; son père volait et s'enivrait, sa mère ne lui

avait jamais donné un baiser... Un sanglot souleva sa

poitrine. Pauvre Folla! n'est-ce pas, c'était trop de

souffrance et d'abandon pour ses dix ans?

Et voilà qu'elle veut retourner à la maison, afin que les

passants ne voient point ses larmes.

Au moment où elle va traverser la route, le claquement d'un

fouet siffle à son oreille, et la grosse voix d'un cocher, à

l'accent marseillais des plus prononcés, lui crie:

"Sapristi! prends donc garde, petite sotte, j'ai failli

t'écraser."

Folla fait un bond en arrière pour éviter les chevaux; c'est

une voiture de louage qui emporte des promeneurs sur le chemin

de la Corniche.

Dans le fond est une dame mise élégamment; à côté d'elle une

fillette d'une dizaine d'années, non moins élégante, et sur le

strapontin deux autres enfants. La dame, Folla ne la connaît

pas; mais la petite fille assise près d'elle!... Dieu! mais

c'est Juliette! Juliette Kernor, sa sœur de lait!

Folla joint ses mains maigres sur sa poitrine, et crie,

affolée: "Juliette! Juliette!"

La petite fille de la voiture se retourne, fait un mouvement;

mais une vive rougeur couvre ses joues, et elle se détourne

lentement, faisant signe de continuer sa route au cocher, qui

a cru devoir ralentir l'allure de ses chevaux.

Et Folla voit filer dans la poussière la victoria légère,

tandis que son ancienne amie, d'un air embarrassé, donne une

explication à ceux qui l'accompagnent.

Folla demeure atterrée sur le chemin, enveloppée d'un nuage de

poussière. Se peut-il qu'on ne l'ait pas reconnue?

"Suis-je donc si changée?" murmure douloureusement l'enfant,

qui ne peut comprendre l'action blâmable qu'elle n'eût jamais

faite, elle.

En effet, Juliette Kernor avait fort bien vu Sophie; mais il

lui était venu une fausse honte en s'entendant appeler devant

ses petits amis par cette pauvresse mal vêtue.

Quel spectacle si celle-ci, ainsi accoutrée, l'eût embrassée

en pleine route, comme elle le faisait autrefois!

Cependant Folla reprend courage en se disant:

"Juliette est à Marseille, bon papa et bonne maman aussi. Qui

sait! je les verrai peut-être; je vais leur écrire."

Aussitôt rentrée elle prit une feuille de grossier papier et y

traça ces mots:

"Ma chère Juliette, tu n'as pas reconnu ta pauvre Folla dans

la petite fille en guenilles qui t'a appelée sur le chemin

d'Endoume.

"Je pense à toi et je souffre; moi, je t'ai bien reconnue,

va! Tu as passé devant notre porte, et tu n'y es point entrée;

devant moi, et tu ne m'as rien dit. Je suis bien malheureuse.

Je t'en supplie, dis à bon pa..., non, à M. et Mme Milane de

t'amener chez nous; je donnerais tout pour vous revoir. Je

n'ai pas de plus beau papier, tu me pardonneras, et je n'ai

pas non plus d'enveloppe, parce que je suis trop pauvre. Je

t'en prie, viens.

"Folla."

Elle ferma la feuille, pliée tant bien que mal, avec quelques

gouttes de bougie qu'elle y fit couler en guise de colle, puis

elle réfléchit.

Elle ne savait quelle adresse mettre sur sa lettre; sans doute

ses bienfaiteurs résidaient à Marseille, à l'hôtel, mais

lequel?

Et puis elle n'avait pas de quoi acheter un timbre. Elle se

résolut alors à partir.

"Je vais aller à la ville, se disait-elle; je porterai moi-

même ma missive, demandant aux plus grands hôtels si M. et Mme

Milane y logent; je finirai bien par trouver."

Elle s'enveloppa d'un mauvais petite châle, et, après s'être

assurée que la folle ne manquait de rien, elle partit, lui

laissant le dernier morceau de pain qui restât à la maison.

Elle avait pourtant bien faim, la pauvre mignonne, et la route

est longue d'Endoume au cœur de la vie; mais Folla pensait aux

autres avant de se servir elle-même.

Certes, toute autre enfant de son âge eût pu franchir cette

distance en s'imposant une fatigue; mais c'était plus pénible

encore pour la pauvre fillette, qui était à jeun et fort

affaiblie par les privations qu'elle endurait depuis

longtemps.

XIV

EN ROUTE

Elle suivit le bord de la mer jusqu'au rond-point des

Catalans, tourna à gauche, puis droit devant elle, boulevard

de la Corderie.

Au carrefour Notre-Dame, elle demanda la route qu'il fallait

prendre; elle était si rarement sortie d'Endoume! On lui

indiqua la rue Grignan.

Dieu! qu'elle était lasse! Ses petits jambes fléchissaient

sous elle, la tête lui tournait, et elle fermait les yeux en

passant devant les boutiques des boulangers, pour ne pas

apercevoir les petits pains dorés alignés dans la montre.

Elle s'assit sur les marches d'une petite maison close pour

reprendre des forces, puis se releva bientôt courageusement en

songeant qu'il fallait se hâter pour rentrer avant la nuit. De

la rue de Rome elle déboucha au cours Saint-Louis, et fut

étourdie du redoublement de cris, de mouvement.

Hôtels de Genève, de Rome, de Marseille, on lui répondit

négativement. Elle remonta les allées de Meilhan, et, à bout

d'énergie, vint échouer au seuil du bel établissement qui

commence l'avenue Noailles.

Le suisse qui gardait la porte repoussa cette fillette mal

vêtue, dont l'aspect misérable semblait indiquer une

mendiante; mais elle se redressa suppliante:

"Laissez-moi entrer au bureau, Monsieur; je veux demander si

M. et Mme Milane sont ici.

— M. et Mme Milane? fit l'homme, un peu radouci; qui est-ce?

— Un monsieur un peu gros avec des cheveux blancs, et une dame

toujours habillée de noir avec une figure colorée. Ils ont

avec eux une petite fille de ma taille à peu près, bien jolie,

avec des cheveux blond cendré.

— Attendez! Est-ce qu'elle ne s'appelle pas Juliette, la

petite demoiselle?

— Oui, justement, répondit Folla, dont les yeux noirs

brillaient de joie, et qui eût sauté d'allégresse si elle en

eût eu la force. Ils sont ici, alors?

— Ah! mais attendez, ma petite, je crois qu'ils sont partis.

— Partis..." Dans son découragement, elle laissa tomber la

lettre qu'elle tenait à la main, et deux larmes montèrent

lentement à ses paupières.

Le suisse fut pris de pitié en la voyant si pâle et

consternée.

"Restez là, dit-il, je vais l'en assurer, car je puis me

tromper."

Il courut au bureau, et en revint promptement.

"Je faisais erreur, reprit-il, M. et Mme Milane n'ont pas

quitté la ville, mais ils sont absents depuis ce matin.

— Alors, mon bon Monsieur, vous seriez si obligeant de leur

remettre ce papier quand ils rentreront. Vous ne l'oublierez

point, n'est-ce pas?

— Non, fit l'homme en prenant la lettre et en examinant

curieusement l'enfant. Où allez-vous donc comme cela?

— A Endoume.

— Vous savez où l'on prend l'omnibus, là, au bout de la

Cannebière.

— Je vous remercie, Monsieur, mais je ne le prendrai pas...

— Quoi! à pied?

— Oui."

L'homme toisa la fillette; sous ses vêtements usés elle avait

bon air, la pauvre mignonne, et son joli petit visage, son

corps émacié, gardaient une distinction naturelle.

Elle rougit sous ce regard; il lui en coûtait d'avouer qu'elle

n'avait pas même cinq sous dans sa poche pour payer l'omnibus.

"C'est bien loin pour vous, reprit le suisse.

— Aussi vais-je repartir tout de suite, pour ne pas être prise

en route par la nuit. Je vous remercie, Monsieur, et je vous

recommande mon billet."

Elle reprit sa course hâtive; elle n'avait pu voir ses anciens

amis; mais au moins elle avait découvert leur adresse et pu

remettre sa lettre; c'était une consolation, un espoir pour

son pauvre petit cœur meurtri.

"Viendront-ils?" se demandait-elle douloureusement. "Et

s'ils ne me répondaient pas? Oh! je crois que cette fois je

mourrais de chagrin."

Elle trottait le plus vite possible, car la nuit tombait, et

elle aurait peur sur la route d'Endoume, souvent déserte le

soir ou fréquentée par les gens de l'endroit, pour la plupart

mauvais ouvriers et méchants Italiens.

Quand elle fut à moitié chemin, la force lui manqua tout à

fait; alors elle s'assit sur le bord d'un trottoir et pleura.

Elle se sentait si lasse, si faible, et elle avait si

grand'faim!

Mais, comme c'était une vaillante petite fille, elle reprit sa

course, pensant qu'il faisait bien noir, que sa mère était

seule au logis; puis la brise de mer, à cette heure, soufflait

bien froide sur son pauvre petit corps mal garanti. Son front

ruisselait de sueur, et cependant ses dents claquaient; son

cerveau lui semblait vide; de temps en temps elle trébuchait

ou tombait sur les genoux, en buttant contre les pierres;

chaque pas lui causait une douleur dans la tête, mais elle n'y

faisait point attention et murmurait en allant, allant

toujours:

"Je marche, j'arriverai, j'arriverai."

Elle arriva, en effet, dans ce pauvre bourg d'Endoume mal

éclairé, et regardant mélancoliquement la mer, sombre ce soir-

là; Endoume, jeté comme un haillon bizarre sur cette adorable

route de la Corniche, village habité par de pauvres hères ou

des vagabonds mal famés, où le vice sordide s'étale sous un

ciel d'azur et ce soleil étincelant.

Folla aimait Marseille, mais elle n'aimait pas Endoume; ces

gens lui faisaient peur.

Elle arriva, le cœur battant; avant d'atteindre la maisonnette

où elle comptait trouver Gervaise, un bruit étrange la retint:

c'était comme un sanglot sortant de l'ombre épaisse, et en

même temps des rires confus et des voix moqueuses.

Folla regarda autour d'elle, et ce qu'elle vit lui fit pousser

un cri d'indignation et relever la tête avec une subite

colère: une troupe de méchants gamins s'amusaient à tourmenter

la pauvre Gervaise; ils l'avaient surprise sur le seuil de sa

porte, entraîné dehors, et se moquaient d'elle, déchirant sa

robe, tirant ses cheveux gris et la faisant tomber pour la

rouler à terre.

Gervaise ne paraissait point courroucée, seulement elle

demandait grâce et gémissait douloureusement.

Folla bondit comme si elle eût retrouvé des forces soudaines:

"Méchants! cria-t-elle, sans cœur! voulez-vous bien la

laisser en paix! N'avez-vous pas honte de faire un jouet d'une

pauvre femme sans défense?"

Ils répondirent par des huées brutales; mais, soit que

l'intervention de l'enfant indignée leur imposât, soit qu'ils

fussent las de leur jeu, ils lâchèrent Gervaise et

s'éloignèrent en ricanant, non sans que l'un d'eux cependant,

le plus robuste et le plus lâche de la troupe, n'eût allongé

un grand coup à la fillette en lui criant: "Tiens, petite

princesse, voilà pour t'apprendre à nous ennuyer. Il ne faut

pas courir la pretantaine à ces heures-ci et garder la folle

au logis, si tu ne veux pas qu'on rie d'elle."

Folla reçut le coup sans pousser un cri; déjà affaiblie par

son long jeûne et par sa course affolée, elle ne put supporter

cette dernière émotion et tomba, privée de sentiment. La folle

demeura auprès d'elle, murmurant d'incohérentes paroles et

tâtonnant dans l'ombre pour retrouver son châle.

XV

SCENE DRAMATIQUE

Le galop d'un cheval se fit entendre à cet instant.

C'est là, ce doit être là," dit une voix.

La voiture s'arrêta devant la maison des Marlioux; trois

personnages en descendirent.

"On n'y voit pas, murmura une autre voix. Arthur, entrez

donc, je vous prie, vous nous direz s'il y a quelqu'un.

— Personne, ma bonne amie, pas un chat. Ma foi! ce n'est pas

de chance; à moins que cette pauvre petite Sophie ne soit pas

encore de retour, ce qui serait bien possible, car nous sommes

partis au reçu de son billet, et notre voiture a dû filer plus

vite que le tramway. Au moins devrait-il y avoir Gervaise ou

son mari."

Soudain une exclamation retentit: Mme Milane (car vous avez

deviné quels sont les nouveaux venus) avait aperçu, à la lueur

des lanternes, la silhouette maigre d'une femme qui surgissait

de l'ombre, auprès d'un petit corps allongé à terre.

Tous trois se précipitèrent de ce côté:

"Folla!" s'écrièrent-ils.

La tête échevelée et pâle de l'enfant était renversée dans la

boue, et elle ne donnait pas signe de vie. Juliette la

considérait toute tremblante, et sentait un grand remords lui

mordre le cœur.

"Est-ce qu'elle est morte, bonne maman, dit-elle, la voix

pleine de larmes, en tirant Mme Milane par sa robe.

— Mon Dieu! murmurait celle-ci sans répondre à sa petite-

fille, voilà donc comme nous la retrouvons! voilà donc ce

qu'ils ont fait de notre pauvre oiseau rieur, si gai, si

gentil! Pauvre ange! comme elle a dû souffrir!"

M. Milane souleva Folla dans ses bras et l'emporta dans la

pauvre demeure, où, grâce aux allumettes qui se trouvaient

dans sa poche, on put faire de la lumière.

Alors ils purent voir le dénuement de ce logis misérable: rien

sur le poêle, rien dans le garde-manger, presque plus de

meubles dans les chambres, car Marlioux avait dépouillé sa

demeure au profit du mont-de-piété.

Folla · 第 4 / 5 段