Mais on recommanda à Mlle Cayer de la conduire au cirque, à la

ménagerie, au Luxembourg, bref partout où il lui plairait; on

promit tant de plaisirs à la fillette, qu'elle finit par se

réjouir de retourner à Paris, même sans Folla.

Il était convenu qu'elle ignorerait l'événement qui la

séparait de sa sœur de lait. Quand elle verrait arriver à

Paris M. et Mme Milane sans leur enfant adoptive, on lui

expliquerait que des parents de Folla étant venus la chercher

tout à coup, on l'avait laissée partir, mais qu'elle

reviendrait un jour.

On comptait sur le temps, sur les plaisirs de l'hiver et sur

d'autres petites amies pour lui faire oublier sa prétendue

cousine, ou au moins pour la consoler de son absence.

Juliette avait donc embrassé Folla en lui disant: "Tâche que

bon papa termine vite ses affaires pour venir me rejoindre au

plus tôt."

La dernière nuit qu'elles passèrent ensemble à la Seille,

elles couchèrent dans le même lit, comme cela arrivait

quelquefois quand elles voulaient babiller longtemps le soir

et qu'on les croyait sagement endormies.

La veilleuse éclairait faiblement les murs recouverts d'une

jolie tenture bleue.

Sous les rideaux de même teinte, deux petites têtes, l'une

blonde, l'autre brune, agitaient sur l'oreiller leurs boucles

confondues.

Folla était grave, Juliette rieuse.

"Pourquoi ne ris tu pas? demanda cette dernière en examinant

son amie à la lueur pâle de la veilleuse. Tu es toute drôle,

tu ne joues plus depuis quelque temps. Pourquoi me regardes-tu

ainsi? Tu n'es pas amusante, sais-tu?"

Folla n'y put tenir et éclata en sanglots:

"C'est que tu pars demain sans moi!" balbutia-t-elle dans

ses larmes.

Etonnée de cette soudaine explosion de pleurs, Juliette

répondit:

"Bah! moi aussi cela m'ennuie, mais dans huit jours tu me

rejoindras; nous allons bien nous divertir cet hiver, bonne

maman m'a promis tant de choses!"

Sophie ne répondit que par un triste sourire, tandis que

Juliette continua à babiller gaiement; puis sa tête blonde

reposa sur l'oreiller, et ses grands cils s'abaissèrent sur

ses yeux de rieuse. Elle dormait.

Accroupie sur son séant, Folla put alors laisser couler

librement ses larmes, sans bruit, doucement; mais elles

étaient si amères, ces larmes!

A la fin, sentant la fatigue la gagner, elle se glissa

lentement dans le lit, à côté de sa sœur de lait, et à son

tour tomba dans un lourd sommeil.

IX

LA DERNIERE HEURE

La Seille est plongée dans la mélancolie et le silence. Dans

la mélancolie, parce que Juliette est partie avec Mlle Cayer;

dans le silence, parce qu'on est à l'automne, que les oiseaux

ne chantent plus, et que le ciel est lugubre et lourd comme

une voûte de plomb.

Il est l'heure de la tombée du jour; on attend l'arrivée de

Félix Marlioux, qui va emmener sa fille.

Sa fille, elle erre, la pauvre enfant, à travers ces lieux

tant aimés, dont le moindre recoin lui garde un souvenir.

Elle a baisé les murs de sa chambrette, cette chambrette

claire qui a abrité ses rires joyeux et ses nuits calmes avec

sa chère Lili. Elle a embrassé Sapho, qui a gémi en la

regardant doucement; puis ses tourterelles rosées; puis

Marquise et Light, les chevaux, jusqu'au poulain, qu'on lui

défendait de toucher. De la main elle a envoyé un baiser aux

cygnes blancs de la pièce d'eau, aux saules éplorés qui

argentent de leurs feuilles tombées la surface de l'étang;

elle a contemplé leurs petits jardinets abrités contre un mur

au midi, elle y cueille les dernières fleurs; elle a visité

aussi le vieux chêne dans le tronc duquel elles se faisaient

un siège; les poules, dont elles mangeaient les œufs, qu'elles

allaient quelquefois chercher elles-mêmes à la basse-cour;

enfin chaque endroit familier lui rappelle une heure heureuse.

Là elles ont été prises d'un fou rire à la suite d'une

aventure plaisante; ici elles ont pleuré après une sottise

commise, de peur d'être grondées; plus loin, en grimpant sur

la même branche du cerisier, elles sont tombées, sans se

blesser, par bonheur.

Et maintenant voilà notre pauvre Folla debout, les bras

pendants, devant le piano, cet ami que ses menottes agiles ont

tourmenté si souvent; elle espérait devenir une forte

musicienne.

Deux grosses larmes s'échappent de ses yeux: hélas! il n'y

aura point de piano là-bas, dans le logis de Gervaise.

Heureusement cette excellente Mme Milane, qui pense à tout, a

glissé dans la malle de l'enfant la guitare, qui pourra au

moins la réjouir ou la consoler dans son exil.

A présent, l'heure de la séparation a sonné: Félix Marlioux

est ici. Tandis qu'il parle, M. Milane regarde attentivement

la petite Sophie et s'étonne de trouver à ce visage enfantin,

devenu grave en quelques jours, une vague ressemblance avec sa

fille, Mme Kernor, ressemblance à laquelle Juliette ne

participe aucunement.

Lui aussi souffre de voir s'envoler de sa maison cet oiseau

enchanteur qu'il a caressé si longtemps.

"Rendez-la heureuse, dit Mme Milane à Marlioux; souvenez-vous

que d'elle-même elle a voulu aller avec vous, quoiqu'elle ait

ici une seconde mère, presque une sœur et le bien-être."

M. Milane s'est occupé du père de l'enfant: il lui a découvert

tout près de Marseille, à Endoume, une place lucrative dans

une fabrique, où, s'il se montre laborieux, l'ouvrier gagne de

six à dix francs par jour. En se montrant économe, Marlioux

peut, tout en vivant bien, économiser de quoi payer une femme

pour faire chaque matin le plus gros du ménage, puisque

Gervaise est incapable de rien faire, et aussi de quoi envoyer

Folla dans un modeste externat, où elle pourra au moins ne pas

oublier le peu qu'elle a appris.

Marlioux fait de belles promesses, remercie les bienfaiteurs

de Sophie, et se montre bien décidé à vivre en honnête homme,

en bon père de famille; il travaillera ferme et donnera de

bons principes à sa fille.

Mme Milane prend Folla à l'écart et l'embrasse fort, tout

émue.

"Tiens, dit-elle en lui remettant une petite boîte cachetée,

mets ceci dans ta poche et ne le montre à personne, surtout à

ton père; conserve-la soigneusement. Si quelque jour le

travail lui manque, qu'il soit malade ou qu'il faille plus de

soins à ta mère; bref, si tu te trouves dans l'embarras, tu

ouvriras ton petit trésor, et n'oublie pas non plus de nous

appeler à ton aide si tu es malheureuse."

Folla cacha la boîte dans sa poche; elle est bien triste et

promet de ne jamais oublier ceux qui ont été si longtemps ses

parents adoptifs, de rester une bonne petite fille et de ne

jamais négliger ses devoirs de chrétienne. Puis elle ajouta

après un sanglot:

"Madame, vous m'aimerez bien encore un peu, quand même je ne

serai plus là?

— Mais certainement, mignonne, toujours.

— Et Juliette?

— Juliette aussi, elle n'est pas oublieuse.

— Vous ne lui direz jamais que...

— Que...?

— Que je suis la fille de... de...

— Non, je te le promets," répond Mme Milane, qui devine ce

que la bouche de l'enfant n'ose proférer.

Et voilà Folla trottinant sur la route, tournant le dos au

château et n'osant plus le regarder, de peur d'éclater en

sanglots.

L'obscurité du soir descendait lentement sur la campagne; le

vent secouait les arbres échevelés.

L'homme et l'enfant, qu'il tenait par la main, passèrent

devant une grande croix placée à l'angle du chemin.

Le premier n'y fit point attention, mais la petite fille

regarda ces grands bras du Christ ouverts sur la route et sur

elle.

"Mon Dieu, ayez pitié de moi, murmura-t-elle tout bas; faites

que mon papa m'aime un peu, et que maman ne soit plus folle.

— Est-ce que je te fais peur, petite?" demanda l'ancien

forçat d'une voix presque douce.

Folla releva sur lui ses grands yeux foncés brillants et

tendres:

"Non, papa.

— Ah! poursuivit-il, tu ne vas pas trouver là-bas le luxe que

tu as connu jusqu'ici.

— Je m'en passerai très volontiers, papa; même je serai très

contente de me rendre utile; vous verrez que je ferai une

bonne petite ménagère."

Marlioux glissa un coup d'œil malicieux sur la petite fille

brune, frêle et mince, qui trottait à côté de lui.

"Tu as les mains trop fines pour les mettre à la pâte, ma

petite, fit-il, et cependant il faudra faire bien des choses

par toi-même.

— Je les ferai, papa; je suis plus forte que je n'en ai l'air,

et l'on disait à la Seille que je suis adroite."

Ils se rendaient à Avignon d'abord, ne devant s'installer à

Endoume que la semaine suivante.

Il faisait nuit noire quand ils arrivèrent à destination.

Epuisée d'émotions, Folla s'était endormie en chemin de fer.

Une voisine complaisante la prit des bras de son père, la

déshabilla et la coucha, sans l'éveiller, dans un lit de

sangle installé à la hâte dans un étroit cabinet.

X

LA FEMME FOLLE

Quand elle rouvrit les yeux le matin suivant, la petite fille

se les frotta longuement, croyant rêver. Mais le souvenir de

la réalité lui revint. Elle ne pleura point en se trouvant

transportée tout à coup d'un nid coquet enter les quatre murs

blanchis à la chaux d'un réduit exigu, dans un lit maigre

garni de draps grossiers.

Elle se leva prestement, fit sa toilette et sa prière, natta

tant bien que mal sa chevelure prodigue et rebelle, et ouvrit

la porte.

La chambre voisine servait à la fois de cuisine et de salle à

manger.

La maisonnette ne se composait que de trois pièces; dans la

troisième couchaient Félix Marlioux et sa femme.

Folla s'aventura hors de chez elle avec un violent battement

de cœur: elle allait revoir sa mère, et cette mère était une

insensée. Qui sait si la vue de son enfant aimée, retrouvée

après tant d'années de séparation, ne lui rendrait pas la

raison!... Marlioux aussi pensait cela, debout au milieu de la

chambre carrelée, près du poêle sur lequel bouillait une

casserole de lait.

Folla vint présenter son front à son père, puis ses yeux

inspectèrent curieusement autour d'elle.

C'était un triste logis froid et sombre; la pièce était triste

et nue.

A l'entrée, sur le seuil de la porte ouverte, une femme était

assise sur un escabeau grossier. Cette femme pouvait avoir de

quarante à cinquante ans; ses cheveux étaient déjà tout gris

et tombaient épars de sa pauvre tête folle, qui ne pouvait

supporter ni bonnet ni chapeau.

Ses traits avaient dû être beaux, et Folla demeura toute

surprise d'y trouver comme une ressemblance avec ceux de

Juliette, surtout dans les yeux, de couleur claire et de forme

parfaite; seulement ceux de la petite Kernor avaient une

expression tranquille; ceux de Gervaise, brillants et

farouches, faisaient peur.

Les vêtements de cette femme étaient en désordre comme sa

chevelure; ses lèvres, presque sans remuer, murmuraient une

chanson monotone, et ses bras faisaient continuellement le

geste de bercer un petit enfant.

Folla se rapprocha timidement de Félix Marlioux:

"Père, dit-elle, ce qu'elle pleure, c'est sa fille, n'est-ce

pas?

— Oui, répondit-il machinalement.

— Et... si elle me reconnaît, cela peut la guérir, même

subitement.

— Peut-être," fit le père en poussant doucement la fillette

du côté de la folle.

Luis aussi pensait cela.

Ma foi! la femme et l'enfant ne lui étaient qu'un surcroît de

dépense, une lourde charge; si Gervaise recouvrait la raison,

au moins il n'aurait plus le souci du ménage.

Aussi regardait-il avec une certaine anxiété la petite Sophie

s'approcher de Gervaise.

"Mère," murmura-t-elle de sa douce voix, en tendant ses

lèvres roses à la joue flétrie de la folle.

Celle-ci tourna lentement sa tête vers elle. Il y eut un

regard glacé dans ses yeux d'un bleu gris, comme ceux de

Juliette Kernor.

"Mère, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Sophie, votre

fille, votre enfant que vous avez perdue depuis sept ans; je

vous aime beaucoup. Ne voulez-vous pas m'embrasser?"

Gervaise continua à la considérer tranquillement, sans

interrompre ni sa chanson ni son bercement monotone.

L'homme, qui attendait debout au fond de la chambre, poussa un

blasphème sourd.

Folla retint un sanglot.

"Prenons patience, dit-elle à son père; je la soignerai, je

la caresserai si bien, qu'elle finira par me reconnaître, vous

verrez."

Félix Marlioux partit pour s'occuper de son installation

prochaine à Marseille, et Folla demeura seule avec la pauvre

insensée. Elle s'en effraya un peu d'abord, puis elle reprit

courage.

Elle visita la maison pour en connaître tous les coins et

recoins; ce ne fut pas long.

Quand elle connut la place de chaque chose, elle retira du feu

le lait qui avait bouilli. Son père avait déjeuné avant de

sortir; elle en versa dans un bol de faïence minutieusement

lavé, et coupa une tranche de pain; puis elle apporta le tout

devant Gervaise, qui la regarda fixement, étonnée.

"Mangez, mère," lui dit la petite fille.

Gervais obéit et mangea assez avidement pour faire penser

qu'on devait souvent la négliger.

Quand elle eut terminé son repas, Folla déjeuna à son tour;

ensuite elle lava les bols et les cuillers, mit tout en ordre

dans la chambre, et entra dans son réduit, où sa malle était

déposée.

Elle l'ouvrit alors, et ses larmes coulèrent amères et

pressées en retrouvant tous ses chers souvenirs, qui gardaient

comme un parfum de la Seille et de sa vie heureuse. Il y avait

là sa guitare, ses cahiers et ses livres d'écolière

paresseuse, puis ses robes. Mme Milane avait eu le tact de n'y

placer que les plus simples: deux costumes de laine sombre, un

autre plus chaud, en drap, sans garniture.

Celui que Folla avait sur elle en ce moment était en flanelle

grise, orné d'un galon rouge. Elle mit soigneusement son

tablier le plus grand, referma la malle après avoir donné un

baiser presque religieux à la guitare. Il lui restait de

l'ouvrage à faire: son petit nécessaire de toilette n'avait

pas été oublié par la main prévoyante de bonne maman. Folla y

prit sa brosse, son peigne, et vint à sa mère, toujours assise

à la même place. Elle peigna non sans peine les cheveux gris

emmêlés de la pauvre femme, et les disposa assez adroitement

en chignon au sommet de la tête.

La folle se laissait faire, et même avec une certaine

satisfaction; si propre et si soigneuse autrefois, Gervaise

devait souffrir maintenant, inconsciemment peut-être, du

désordre dans lequel elle vivait.

Folla rajusta ensuite ses vêtements, la lava, brossa ses

souliers, puis remit tout en place; et, n'ayant plus rien à

faire, elle vint s'asseoir à côté de sa mère.

Elle n'en avait plus peur. En s'occupant laborieusement, elle

avait repris courage. Seulement midi approchait, et Folla se

demandait, inquiète, comment on déjeunerait, et si son père

allait revenir, comme il l'avait dit.

Il revint heureusement, un peu maussade, un peu de mauvaise

humeur; mais il donna une tape amicale à la joue de sa fille,

et apportait de la viande froide, des œufs et une bouteille de

vin.

Folla dressa promptement trois ouverts, et fit bouillir de

l'eau. Après ce frugal repas, Félix Marlioux bourra sa pipe;

Gervaise retourna s'asseoir à la porte comme à l'ordinaire, en

regardant la route.

"Petite, dit tout à coup l'homme à la fillette, qui

arrangeait la vaisselle, tu n'es pas habituée à faire si

maigre chair; tu n'as pas eu de dessert.

— Cela ne fait rien, papa, répondit-elle, et je m'en passe

très volontiers."

L'ancien forçat la regardait aller et venir, adroite et légère

comme un papillon.

"Laisse cela, dit-il encore, la Jantet s'en chargera; pour

trois sous par jour que je lui donne, elle balaye la maison et

lave les assiettes."

Folla soupira de soulagement; elle se prêtait bien volontiers

à toutes sortes d'ouvrages, même grossiers, mais elle

éprouvait une répugnance extrême à plonger ses mains dans

l'eau grasse. Cette fille dévouée et courageuse gardait

certaines délicatesses inhérentes à sa nature.

L'après-midi, elle n'osa se hasarder seule hors de la

maisonnette; son père était reparti, la vieille Jantet aussi,

après avoir accompli en hâte sa besogne quotidienne.

Folla s'ennuya; elle essaya de faire parler sa mère, mais

l'insensée ne répondait toujours que par sa chanson monotone.

La nuit tomba de bonne heure, une nuit noire et triste; le feu

était mort dans le fourneau refroidi. Le mistral s'éleva; la

folle ne voulut pas quitter son poste, elle était insensible

aux piqûres âpres du vent.

Et la petite fille y demeura exposée, assise loin de la porte,

sur un tabouret, les mains roulées dans son tablier pour les

réchauffer, et ses pieds se glaçant, immobiles, sur la dalle

froide.

Elle se sentit seule et abandonnée: au dehors, c'étaient les

ténèbres, le silence lugubre; au dedans, l'isolement et

l'ombre aussi.

Une tristesse étrange pesait sur ces lieux solitaires. Folla

fixa ses grands yeux désolés devant elle, sur cette mère qui

ne la reconnaissait pas, qui ne lui rendait pas ses baisers,

et dont les yeux brillaient dans la nuit comme deux flammes.

Folla frissonna et pleura.

"Tu t'ennuies, petite?" fit tout à coup auprès d'elle la

voix de son père.

Il était arrivé sans qu'elle l'entendît, ayant la tête cachée

dans son tablier, et à la lueur d'une allumette qu'il avait

frottée il avait vu l'enfant pleurer.

"Tu t'ennuies, reprit-il, et tu es toute gelée; console-toi,

dans deux jours nous partirons pour Marseille, et là-bas tu

trouveras du soleil et de l'eau salée tant que tu en voudras.

Si cela t'amuse, tu pourras aider au déménagement; dès demain

nous emballons."

Sophie sécha ses pleurs, et, en effet, fut si occupée pendant

quarante-huit heures, qu'elle n'eut plus le temps de se livrer

à sa tristesse.

XI

ENDOUME

Le samedi soir, Marlioux emmena sa femme et sa fille. Il

fallut beaucoup de peine pour décider la première à quitter la

maisonnette, et tout le long du trajet elle demeura sans

parole, effarouchée, presque terrifiée.

Folla, vêtue de son costume le plus simple, voyageait pour la

première fois en troisième classe; certes, elle n'en était ni

humiliée ni choquée, mais elle en souffrit. Son père entra en

conversation avec de rustiques voyageurs dont les voix rudes

sonnaient douloureusement aux oreilles délicates de l'enfant

et l'empêchaient de dormir; puis ils fumèrent, sans se soucier

de la femme et de la petite fille, blotties dans leur coin.

Mais cette impression pénible se dissipa à mesure qu'on

approcha de Marseille; l'aube devint moins pâle, l'atmosphère

plus douce, et enfin la jolie ville, toute gaie dans le soleil

du matin, sembla sourire à la petite exilée.

Elle sentit un peu de courage lui revenir au cœur; le tramway

emporta le trio de voyageurs du côté d'Endoume, un camarade

complaisant devant voiturer dans la journée le maigre mobilier

de Félix Marlioux.

Folla éprouva une vive émotion à la vue de la grand mer bleue,

qui, encore agitée de ses colères précédentes, battait le nord

de son flot blanc d'écume, et jetait ses gouttes salées jusque

par-dessus le parapet de pierre. La fillette joignit ses

mains, comme en extase; cela lui rappelait Pallavas, et elle

aimait tant la mer!

"Avec ce tableau sous les yeux, se dit-elle, je ne pourrai

pas m'ennuyer."

Les Marlioux s'installèrent donc à Endoume; on emménagea le

jour même, afin que Félix pût entrer à la fabrique le

lendemain matin, et cela ne prit pas beaucoup de temps.

Grâce à l'adresse et au bon goût de Folla, la maisonnette prit

un air riant, presque coquet.

Le jardin était lilliputien, mais il s'y trouvait un gros

figuier et quelques arbustes brûlés du soleil et dépouillés de

leurs feuilles.

Folla se promit de soigner tout cela au printemps prochain.

Le logis se composait de quatre pièces exiguës, sauf celle qui

servait de cuisine.

Tout fut bientôt en ordre et reluisant de propreté. Comme à

Avignon, Marlioux employa chaque jour une heure, pour une

modique somme, une vieille femme qui fit le ménage, ou plutôt

le plus gros du ménage.

De ce moment, la petite Folla commençait sa triste existence

d'enfant abandonnée; nous disons abandonnée, parce qu'elle

vivait entre un père d'humeur sombre et changeante, qui ne

pouvait comprendre sa nature fine et tendre, et une femme

privée de raison; parce que nul ne prenait soin d'elle, et

qu'elle n'avait point d'amie.

Aussi les jours lui parurent-ils d'une longueur démesurée, et,

au fond de son petit cœur désolé, elle regretta la douce vie

d'autrefois.

Elle se rendait utile cependant le plus possible, la chère

fillette; mais quand elle avait fait le matin sa toilette et

celle de sa mère, passé le torchon sur les meubles, rangé les

chambres après la vieille Provençale, qui nettoyait tout à la

diable, elle ne savait plus que faire.

En attendant le retour de son père, à midi, puis le soir, elle

eût désiré raccommoder le linge de la maison; mais elle tenait

mal l'aiguille, grâce à sa funeste paresse des temps passés,

qui lui faisait trouver ennuyeux le travail manuel comme celui

de la plume.

Alors elle tricotait un peu, ou bien elle essayait d'étudier

seule, reprenant ses livres de classe; mais là encore elle

déplorait sa nonchalance d'autrefois; si elle avait mieux

profité des claires explications de sa maîtresse ou exercé sa

mémoire, elle aurait pu parvenir à s'instruire à peu près

seule, car elle était intelligente; mais impossible!

Ah! que n'eût-elle donné alors pour se retrouver assise à son

petit bureau de la salle d'étude, et comme elle eût prêté une

oreille attentive aux moindres paroles de Fraülen! Pauvre

Fraülen, qui avait perdu son latin avec l'élève inappliquée et

rebelle!

Il fallut pourtant que Sophie allât à l'école, et sa honte

redoubla en voyant ses compagnes, toutes de son âge ou plus

jeunes qu'elle, suivre une classe supérieure à la sienne,

écrire plus correctement qu'elle et réciter leurs leçons

convenablement.

Là aussi Folla souffrit; ces enfants méridionales, bruyantes

et tapageuses, étaient promptes à la dispute. Quoique vive, la

fille de Gervaise gardait une attitude douce et froide, qui,

loin d'imposer aux jeunes Marseillaises, les exaspérait; elles

se sentaient au-dessous de Folla par l'éducation et la tenue,

aussi se liguèrent-elles contre la fillette, qu'elles

appelaient dédaigneusement "la Parisienne", et, dans leur

dialecte hardi, elles lui donnaient les épithètes les moins

flatteuses, surtout en faisant allusion au retard apporté dans

ses études.

Non qu'elles fussent méchantes; seulement, sentant que la

fillette n'était pas des leurs, elles le lui faisaient sentir,

sans se douter de leur cruauté, qui blessait vivement le petit

cœur aimant de Sophie Marlioux.

Quand elle rentrait de l'école, toujours seule, et avec une

sorte de soulagement, elle s'occupait un peu du ménage,

cousait comme elle pouvait, et se permettait un instant de

douce récréation avec sa guitare.

La folle semblait l'écouter avec un certain plaisir jouer et

chantonner. L'enfant avait retenu dans sa mémoire les courts

motifs appris autrefois; puis, chaque fois qu'un de ces

Italiens à la voix si mélodieuse accompagnait son travail

d'une chanson, quand un orgue de Barbarie jetait sur la route

empoussiérée son cri aigu et mélancolique, elle notait la

musique dans sa petite tête, et la retrouvait ensuite sur les

cordes sonores de son instrument.

Il y avait pour elle encore une autre distraction. Quand la

folle demeurait tranquille ou assoupie à sa place habituelle,

Folla s'éloignait un peu et traversait la belle route

d'Endoume jusqu'à la plage, non pour jouer avec les autres

enfants à ramasser des algues et des coquilles ou dans des

bateaux amarrés, mais pour se tenir à l'écart, bien blottie et

cachée aux regards par un rocher; elle passait ainsi des

heures entières à écouter les vagues harmonies de la mer ou

ses grands silences tout pleins de majesté.

Les flots mouillaient ses pieds, elle les laissait faire:

c'étaient ses amis, les flots, et elle leur contait toute

l'amertume qui minait son petit cœur.

Parfois il y avait tempête, et la jolie baie bleue d'Endoume,

si gaie et riante par le beau temps, devenait menaçante et

noyée sous les lames furieuses.

C'était beau encore, et Folla, assise un peu plus loin du

bord, aimait à recevoir sur sa peau douce et fraîche les

caresses violentes du vent du large, qui lui apportait de

grandes ondes salées.

Folla · 第 3 / 5 段