ménagerie, au Luxembourg, bref partout où il lui plairait; on
promit tant de plaisirs à la fillette, qu'elle finit par se
réjouir de retourner à Paris, même sans Folla.
Il était convenu qu'elle ignorerait l'événement qui la
séparait de sa sur de lait. Quand elle verrait arriver à
Paris M. et Mme Milane sans leur enfant adoptive, on lui
expliquerait que des parents de Folla étant venus la chercher
tout à coup, on l'avait laissée partir, mais qu'elle
reviendrait un jour.
On comptait sur le temps, sur les plaisirs de l'hiver et sur
d'autres petites amies pour lui faire oublier sa prétendue
cousine, ou au moins pour la consoler de son absence.
Juliette avait donc embrassé Folla en lui disant: "Tâche que
bon papa termine vite ses affaires pour venir me rejoindre au
plus tôt."
La dernière nuit qu'elles passèrent ensemble à la Seille,
elles couchèrent dans le même lit, comme cela arrivait
quelquefois quand elles voulaient babiller longtemps le soir
et qu'on les croyait sagement endormies.
La veilleuse éclairait faiblement les murs recouverts d'une
jolie tenture bleue.
Sous les rideaux de même teinte, deux petites têtes, l'une
blonde, l'autre brune, agitaient sur l'oreiller leurs boucles
confondues.
Folla était grave, Juliette rieuse.
"Pourquoi ne ris tu pas? demanda cette dernière en examinant
son amie à la lueur pâle de la veilleuse. Tu es toute drôle,
tu ne joues plus depuis quelque temps. Pourquoi me regardes-tu
ainsi? Tu n'es pas amusante, sais-tu?"
Folla n'y put tenir et éclata en sanglots:
"C'est que tu pars demain sans moi!" balbutia-t-elle dans
ses larmes.
Etonnée de cette soudaine explosion de pleurs, Juliette
répondit:
"Bah! moi aussi cela m'ennuie, mais dans huit jours tu me
rejoindras; nous allons bien nous divertir cet hiver, bonne
maman m'a promis tant de choses!"
Sophie ne répondit que par un triste sourire, tandis que
Juliette continua à babiller gaiement; puis sa tête blonde
reposa sur l'oreiller, et ses grands cils s'abaissèrent sur
ses yeux de rieuse. Elle dormait.
Accroupie sur son séant, Folla put alors laisser couler
librement ses larmes, sans bruit, doucement; mais elles
étaient si amères, ces larmes!
A la fin, sentant la fatigue la gagner, elle se glissa
lentement dans le lit, à côté de sa sur de lait, et à son
tour tomba dans un lourd sommeil.
IX
LA DERNIERE HEURE
La Seille est plongée dans la mélancolie et le silence. Dans
la mélancolie, parce que Juliette est partie avec Mlle Cayer;
dans le silence, parce qu'on est à l'automne, que les oiseaux
ne chantent plus, et que le ciel est lugubre et lourd comme
une voûte de plomb.
Il est l'heure de la tombée du jour; on attend l'arrivée de
Félix Marlioux, qui va emmener sa fille.
Sa fille, elle erre, la pauvre enfant, à travers ces lieux
tant aimés, dont le moindre recoin lui garde un souvenir.
Elle a baisé les murs de sa chambrette, cette chambrette
claire qui a abrité ses rires joyeux et ses nuits calmes avec
sa chère Lili. Elle a embrassé Sapho, qui a gémi en la
regardant doucement; puis ses tourterelles rosées; puis
Marquise et Light, les chevaux, jusqu'au poulain, qu'on lui
défendait de toucher. De la main elle a envoyé un baiser aux
cygnes blancs de la pièce d'eau, aux saules éplorés qui
argentent de leurs feuilles tombées la surface de l'étang;
elle a contemplé leurs petits jardinets abrités contre un mur
au midi, elle y cueille les dernières fleurs; elle a visité
aussi le vieux chêne dans le tronc duquel elles se faisaient
un siège; les poules, dont elles mangeaient les ufs, qu'elles
allaient quelquefois chercher elles-mêmes à la basse-cour;
enfin chaque endroit familier lui rappelle une heure heureuse.
Là elles ont été prises d'un fou rire à la suite d'une
aventure plaisante; ici elles ont pleuré après une sottise
commise, de peur d'être grondées; plus loin, en grimpant sur
la même branche du cerisier, elles sont tombées, sans se
blesser, par bonheur.
Et maintenant voilà notre pauvre Folla debout, les bras
pendants, devant le piano, cet ami que ses menottes agiles ont
tourmenté si souvent; elle espérait devenir une forte
musicienne.
Deux grosses larmes s'échappent de ses yeux: hélas! il n'y
aura point de piano là-bas, dans le logis de Gervaise.
Heureusement cette excellente Mme Milane, qui pense à tout, a
glissé dans la malle de l'enfant la guitare, qui pourra au
moins la réjouir ou la consoler dans son exil.
A présent, l'heure de la séparation a sonné: Félix Marlioux
est ici. Tandis qu'il parle, M. Milane regarde attentivement
la petite Sophie et s'étonne de trouver à ce visage enfantin,
devenu grave en quelques jours, une vague ressemblance avec sa
fille, Mme Kernor, ressemblance à laquelle Juliette ne
participe aucunement.
Lui aussi souffre de voir s'envoler de sa maison cet oiseau
enchanteur qu'il a caressé si longtemps.
"Rendez-la heureuse, dit Mme Milane à Marlioux; souvenez-vous
que d'elle-même elle a voulu aller avec vous, quoiqu'elle ait
ici une seconde mère, presque une sur et le bien-être."
M. Milane s'est occupé du père de l'enfant: il lui a découvert
tout près de Marseille, à Endoume, une place lucrative dans
une fabrique, où, s'il se montre laborieux, l'ouvrier gagne de
six à dix francs par jour. En se montrant économe, Marlioux
peut, tout en vivant bien, économiser de quoi payer une femme
pour faire chaque matin le plus gros du ménage, puisque
Gervaise est incapable de rien faire, et aussi de quoi envoyer
Folla dans un modeste externat, où elle pourra au moins ne pas
oublier le peu qu'elle a appris.
Marlioux fait de belles promesses, remercie les bienfaiteurs
de Sophie, et se montre bien décidé à vivre en honnête homme,
en bon père de famille; il travaillera ferme et donnera de
bons principes à sa fille.
Mme Milane prend Folla à l'écart et l'embrasse fort, tout
émue.
"Tiens, dit-elle en lui remettant une petite boîte cachetée,
mets ceci dans ta poche et ne le montre à personne, surtout à
ton père; conserve-la soigneusement. Si quelque jour le
travail lui manque, qu'il soit malade ou qu'il faille plus de
soins à ta mère; bref, si tu te trouves dans l'embarras, tu
ouvriras ton petit trésor, et n'oublie pas non plus de nous
appeler à ton aide si tu es malheureuse."
Folla cacha la boîte dans sa poche; elle est bien triste et
promet de ne jamais oublier ceux qui ont été si longtemps ses
parents adoptifs, de rester une bonne petite fille et de ne
jamais négliger ses devoirs de chrétienne. Puis elle ajouta
après un sanglot:
"Madame, vous m'aimerez bien encore un peu, quand même je ne
serai plus là?
Mais certainement, mignonne, toujours.
Et Juliette?
Juliette aussi, elle n'est pas oublieuse.
Vous ne lui direz jamais que...
Que...?
Que je suis la fille de... de...
Non, je te le promets," répond Mme Milane, qui devine ce
que la bouche de l'enfant n'ose proférer.
Et voilà Folla trottinant sur la route, tournant le dos au
château et n'osant plus le regarder, de peur d'éclater en
sanglots.
L'obscurité du soir descendait lentement sur la campagne; le
vent secouait les arbres échevelés.
L'homme et l'enfant, qu'il tenait par la main, passèrent
devant une grande croix placée à l'angle du chemin.
Le premier n'y fit point attention, mais la petite fille
regarda ces grands bras du Christ ouverts sur la route et sur
elle.
"Mon Dieu, ayez pitié de moi, murmura-t-elle tout bas; faites
que mon papa m'aime un peu, et que maman ne soit plus folle.
Est-ce que je te fais peur, petite?" demanda l'ancien
forçat d'une voix presque douce.
Folla releva sur lui ses grands yeux foncés brillants et
tendres:
"Non, papa.
Ah! poursuivit-il, tu ne vas pas trouver là-bas le luxe que
tu as connu jusqu'ici.
Je m'en passerai très volontiers, papa; même je serai très
contente de me rendre utile; vous verrez que je ferai une
bonne petite ménagère."
Marlioux glissa un coup d'il malicieux sur la petite fille
brune, frêle et mince, qui trottait à côté de lui.
"Tu as les mains trop fines pour les mettre à la pâte, ma
petite, fit-il, et cependant il faudra faire bien des choses
par toi-même.
Je les ferai, papa; je suis plus forte que je n'en ai l'air,
et l'on disait à la Seille que je suis adroite."
Ils se rendaient à Avignon d'abord, ne devant s'installer à
Endoume que la semaine suivante.
Il faisait nuit noire quand ils arrivèrent à destination.
Epuisée d'émotions, Folla s'était endormie en chemin de fer.
Une voisine complaisante la prit des bras de son père, la
déshabilla et la coucha, sans l'éveiller, dans un lit de
sangle installé à la hâte dans un étroit cabinet.
X
LA FEMME FOLLE
Quand elle rouvrit les yeux le matin suivant, la petite fille
se les frotta longuement, croyant rêver. Mais le souvenir de
la réalité lui revint. Elle ne pleura point en se trouvant
transportée tout à coup d'un nid coquet enter les quatre murs
blanchis à la chaux d'un réduit exigu, dans un lit maigre
garni de draps grossiers.
Elle se leva prestement, fit sa toilette et sa prière, natta
tant bien que mal sa chevelure prodigue et rebelle, et ouvrit
la porte.
La chambre voisine servait à la fois de cuisine et de salle à
manger.
La maisonnette ne se composait que de trois pièces; dans la
troisième couchaient Félix Marlioux et sa femme.
Folla s'aventura hors de chez elle avec un violent battement
de cur: elle allait revoir sa mère, et cette mère était une
insensée. Qui sait si la vue de son enfant aimée, retrouvée
après tant d'années de séparation, ne lui rendrait pas la
raison!... Marlioux aussi pensait cela, debout au milieu de la
chambre carrelée, près du poêle sur lequel bouillait une
casserole de lait.
Folla vint présenter son front à son père, puis ses yeux
inspectèrent curieusement autour d'elle.
C'était un triste logis froid et sombre; la pièce était triste
et nue.
A l'entrée, sur le seuil de la porte ouverte, une femme était
assise sur un escabeau grossier. Cette femme pouvait avoir de
quarante à cinquante ans; ses cheveux étaient déjà tout gris
et tombaient épars de sa pauvre tête folle, qui ne pouvait
supporter ni bonnet ni chapeau.
Ses traits avaient dû être beaux, et Folla demeura toute
surprise d'y trouver comme une ressemblance avec ceux de
Juliette, surtout dans les yeux, de couleur claire et de forme
parfaite; seulement ceux de la petite Kernor avaient une
expression tranquille; ceux de Gervaise, brillants et
farouches, faisaient peur.
Les vêtements de cette femme étaient en désordre comme sa
chevelure; ses lèvres, presque sans remuer, murmuraient une
chanson monotone, et ses bras faisaient continuellement le
geste de bercer un petit enfant.
Folla se rapprocha timidement de Félix Marlioux:
"Père, dit-elle, ce qu'elle pleure, c'est sa fille, n'est-ce
pas?
Oui, répondit-il machinalement.
Et... si elle me reconnaît, cela peut la guérir, même
subitement.
Peut-être," fit le père en poussant doucement la fillette
du côté de la folle.
Luis aussi pensait cela.
Ma foi! la femme et l'enfant ne lui étaient qu'un surcroît de
dépense, une lourde charge; si Gervaise recouvrait la raison,
au moins il n'aurait plus le souci du ménage.
Aussi regardait-il avec une certaine anxiété la petite Sophie
s'approcher de Gervaise.
"Mère," murmura-t-elle de sa douce voix, en tendant ses
lèvres roses à la joue flétrie de la folle.
Celle-ci tourna lentement sa tête vers elle. Il y eut un
regard glacé dans ses yeux d'un bleu gris, comme ceux de
Juliette Kernor.
"Mère, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Sophie, votre
fille, votre enfant que vous avez perdue depuis sept ans; je
vous aime beaucoup. Ne voulez-vous pas m'embrasser?"
Gervaise continua à la considérer tranquillement, sans
interrompre ni sa chanson ni son bercement monotone.
L'homme, qui attendait debout au fond de la chambre, poussa un
blasphème sourd.
Folla retint un sanglot.
"Prenons patience, dit-elle à son père; je la soignerai, je
la caresserai si bien, qu'elle finira par me reconnaître, vous
verrez."
Félix Marlioux partit pour s'occuper de son installation
prochaine à Marseille, et Folla demeura seule avec la pauvre
insensée. Elle s'en effraya un peu d'abord, puis elle reprit
courage.
Elle visita la maison pour en connaître tous les coins et
recoins; ce ne fut pas long.
Quand elle connut la place de chaque chose, elle retira du feu
le lait qui avait bouilli. Son père avait déjeuné avant de
sortir; elle en versa dans un bol de faïence minutieusement
lavé, et coupa une tranche de pain; puis elle apporta le tout
devant Gervaise, qui la regarda fixement, étonnée.
"Mangez, mère," lui dit la petite fille.
Gervais obéit et mangea assez avidement pour faire penser
qu'on devait souvent la négliger.
Quand elle eut terminé son repas, Folla déjeuna à son tour;
ensuite elle lava les bols et les cuillers, mit tout en ordre
dans la chambre, et entra dans son réduit, où sa malle était
déposée.
Elle l'ouvrit alors, et ses larmes coulèrent amères et
pressées en retrouvant tous ses chers souvenirs, qui gardaient
comme un parfum de la Seille et de sa vie heureuse. Il y avait
là sa guitare, ses cahiers et ses livres d'écolière
paresseuse, puis ses robes. Mme Milane avait eu le tact de n'y
placer que les plus simples: deux costumes de laine sombre, un
autre plus chaud, en drap, sans garniture.
Celui que Folla avait sur elle en ce moment était en flanelle
grise, orné d'un galon rouge. Elle mit soigneusement son
tablier le plus grand, referma la malle après avoir donné un
baiser presque religieux à la guitare. Il lui restait de
l'ouvrage à faire: son petit nécessaire de toilette n'avait
pas été oublié par la main prévoyante de bonne maman. Folla y
prit sa brosse, son peigne, et vint à sa mère, toujours assise
à la même place. Elle peigna non sans peine les cheveux gris
emmêlés de la pauvre femme, et les disposa assez adroitement
en chignon au sommet de la tête.
La folle se laissait faire, et même avec une certaine
satisfaction; si propre et si soigneuse autrefois, Gervaise
devait souffrir maintenant, inconsciemment peut-être, du
désordre dans lequel elle vivait.
Folla rajusta ensuite ses vêtements, la lava, brossa ses
souliers, puis remit tout en place; et, n'ayant plus rien à
faire, elle vint s'asseoir à côté de sa mère.
Elle n'en avait plus peur. En s'occupant laborieusement, elle
avait repris courage. Seulement midi approchait, et Folla se
demandait, inquiète, comment on déjeunerait, et si son père
allait revenir, comme il l'avait dit.
Il revint heureusement, un peu maussade, un peu de mauvaise
humeur; mais il donna une tape amicale à la joue de sa fille,
et apportait de la viande froide, des ufs et une bouteille de
vin.
Folla dressa promptement trois ouverts, et fit bouillir de
l'eau. Après ce frugal repas, Félix Marlioux bourra sa pipe;
Gervaise retourna s'asseoir à la porte comme à l'ordinaire, en
regardant la route.
"Petite, dit tout à coup l'homme à la fillette, qui
arrangeait la vaisselle, tu n'es pas habituée à faire si
maigre chair; tu n'as pas eu de dessert.
Cela ne fait rien, papa, répondit-elle, et je m'en passe
très volontiers."
L'ancien forçat la regardait aller et venir, adroite et légère
comme un papillon.
"Laisse cela, dit-il encore, la Jantet s'en chargera; pour
trois sous par jour que je lui donne, elle balaye la maison et
lave les assiettes."
Folla soupira de soulagement; elle se prêtait bien volontiers
à toutes sortes d'ouvrages, même grossiers, mais elle
éprouvait une répugnance extrême à plonger ses mains dans
l'eau grasse. Cette fille dévouée et courageuse gardait
certaines délicatesses inhérentes à sa nature.
L'après-midi, elle n'osa se hasarder seule hors de la
maisonnette; son père était reparti, la vieille Jantet aussi,
après avoir accompli en hâte sa besogne quotidienne.
Folla s'ennuya; elle essaya de faire parler sa mère, mais
l'insensée ne répondait toujours que par sa chanson monotone.
La nuit tomba de bonne heure, une nuit noire et triste; le feu
était mort dans le fourneau refroidi. Le mistral s'éleva; la
folle ne voulut pas quitter son poste, elle était insensible
aux piqûres âpres du vent.
Et la petite fille y demeura exposée, assise loin de la porte,
sur un tabouret, les mains roulées dans son tablier pour les
réchauffer, et ses pieds se glaçant, immobiles, sur la dalle
froide.
Elle se sentit seule et abandonnée: au dehors, c'étaient les
ténèbres, le silence lugubre; au dedans, l'isolement et
l'ombre aussi.
Une tristesse étrange pesait sur ces lieux solitaires. Folla
fixa ses grands yeux désolés devant elle, sur cette mère qui
ne la reconnaissait pas, qui ne lui rendait pas ses baisers,
et dont les yeux brillaient dans la nuit comme deux flammes.
Folla frissonna et pleura.
"Tu t'ennuies, petite?" fit tout à coup auprès d'elle la
voix de son père.
Il était arrivé sans qu'elle l'entendît, ayant la tête cachée
dans son tablier, et à la lueur d'une allumette qu'il avait
frottée il avait vu l'enfant pleurer.
"Tu t'ennuies, reprit-il, et tu es toute gelée; console-toi,
dans deux jours nous partirons pour Marseille, et là-bas tu
trouveras du soleil et de l'eau salée tant que tu en voudras.
Si cela t'amuse, tu pourras aider au déménagement; dès demain
nous emballons."
Sophie sécha ses pleurs, et, en effet, fut si occupée pendant
quarante-huit heures, qu'elle n'eut plus le temps de se livrer
à sa tristesse.
XI
ENDOUME
Le samedi soir, Marlioux emmena sa femme et sa fille. Il
fallut beaucoup de peine pour décider la première à quitter la
maisonnette, et tout le long du trajet elle demeura sans
parole, effarouchée, presque terrifiée.
Folla, vêtue de son costume le plus simple, voyageait pour la
première fois en troisième classe; certes, elle n'en était ni
humiliée ni choquée, mais elle en souffrit. Son père entra en
conversation avec de rustiques voyageurs dont les voix rudes
sonnaient douloureusement aux oreilles délicates de l'enfant
et l'empêchaient de dormir; puis ils fumèrent, sans se soucier
de la femme et de la petite fille, blotties dans leur coin.
Mais cette impression pénible se dissipa à mesure qu'on
approcha de Marseille; l'aube devint moins pâle, l'atmosphère
plus douce, et enfin la jolie ville, toute gaie dans le soleil
du matin, sembla sourire à la petite exilée.
Elle sentit un peu de courage lui revenir au cur; le tramway
emporta le trio de voyageurs du côté d'Endoume, un camarade
complaisant devant voiturer dans la journée le maigre mobilier
de Félix Marlioux.
Folla éprouva une vive émotion à la vue de la grand mer bleue,
qui, encore agitée de ses colères précédentes, battait le nord
de son flot blanc d'écume, et jetait ses gouttes salées jusque
par-dessus le parapet de pierre. La fillette joignit ses
mains, comme en extase; cela lui rappelait Pallavas, et elle
aimait tant la mer!
"Avec ce tableau sous les yeux, se dit-elle, je ne pourrai
pas m'ennuyer."
Les Marlioux s'installèrent donc à Endoume; on emménagea le
jour même, afin que Félix pût entrer à la fabrique le
lendemain matin, et cela ne prit pas beaucoup de temps.
Grâce à l'adresse et au bon goût de Folla, la maisonnette prit
un air riant, presque coquet.
Le jardin était lilliputien, mais il s'y trouvait un gros
figuier et quelques arbustes brûlés du soleil et dépouillés de
leurs feuilles.
Folla se promit de soigner tout cela au printemps prochain.
Le logis se composait de quatre pièces exiguës, sauf celle qui
servait de cuisine.
Tout fut bientôt en ordre et reluisant de propreté. Comme à
Avignon, Marlioux employa chaque jour une heure, pour une
modique somme, une vieille femme qui fit le ménage, ou plutôt
le plus gros du ménage.
De ce moment, la petite Folla commençait sa triste existence
d'enfant abandonnée; nous disons abandonnée, parce qu'elle
vivait entre un père d'humeur sombre et changeante, qui ne
pouvait comprendre sa nature fine et tendre, et une femme
privée de raison; parce que nul ne prenait soin d'elle, et
qu'elle n'avait point d'amie.
Aussi les jours lui parurent-ils d'une longueur démesurée, et,
au fond de son petit cur désolé, elle regretta la douce vie
d'autrefois.
Elle se rendait utile cependant le plus possible, la chère
fillette; mais quand elle avait fait le matin sa toilette et
celle de sa mère, passé le torchon sur les meubles, rangé les
chambres après la vieille Provençale, qui nettoyait tout à la
diable, elle ne savait plus que faire.
En attendant le retour de son père, à midi, puis le soir, elle
eût désiré raccommoder le linge de la maison; mais elle tenait
mal l'aiguille, grâce à sa funeste paresse des temps passés,
qui lui faisait trouver ennuyeux le travail manuel comme celui
de la plume.
Alors elle tricotait un peu, ou bien elle essayait d'étudier
seule, reprenant ses livres de classe; mais là encore elle
déplorait sa nonchalance d'autrefois; si elle avait mieux
profité des claires explications de sa maîtresse ou exercé sa
mémoire, elle aurait pu parvenir à s'instruire à peu près
seule, car elle était intelligente; mais impossible!
Ah! que n'eût-elle donné alors pour se retrouver assise à son
petit bureau de la salle d'étude, et comme elle eût prêté une
oreille attentive aux moindres paroles de Fraülen! Pauvre
Fraülen, qui avait perdu son latin avec l'élève inappliquée et
rebelle!
Il fallut pourtant que Sophie allât à l'école, et sa honte
redoubla en voyant ses compagnes, toutes de son âge ou plus
jeunes qu'elle, suivre une classe supérieure à la sienne,
écrire plus correctement qu'elle et réciter leurs leçons
convenablement.
Là aussi Folla souffrit; ces enfants méridionales, bruyantes
et tapageuses, étaient promptes à la dispute. Quoique vive, la
fille de Gervaise gardait une attitude douce et froide, qui,
loin d'imposer aux jeunes Marseillaises, les exaspérait; elles
se sentaient au-dessous de Folla par l'éducation et la tenue,
aussi se liguèrent-elles contre la fillette, qu'elles
appelaient dédaigneusement "la Parisienne", et, dans leur
dialecte hardi, elles lui donnaient les épithètes les moins
flatteuses, surtout en faisant allusion au retard apporté dans
ses études.
Non qu'elles fussent méchantes; seulement, sentant que la
fillette n'était pas des leurs, elles le lui faisaient sentir,
sans se douter de leur cruauté, qui blessait vivement le petit
cur aimant de Sophie Marlioux.
Quand elle rentrait de l'école, toujours seule, et avec une
sorte de soulagement, elle s'occupait un peu du ménage,
cousait comme elle pouvait, et se permettait un instant de
douce récréation avec sa guitare.
La folle semblait l'écouter avec un certain plaisir jouer et
chantonner. L'enfant avait retenu dans sa mémoire les courts
motifs appris autrefois; puis, chaque fois qu'un de ces
Italiens à la voix si mélodieuse accompagnait son travail
d'une chanson, quand un orgue de Barbarie jetait sur la route
empoussiérée son cri aigu et mélancolique, elle notait la
musique dans sa petite tête, et la retrouvait ensuite sur les
cordes sonores de son instrument.
Il y avait pour elle encore une autre distraction. Quand la
folle demeurait tranquille ou assoupie à sa place habituelle,
Folla s'éloignait un peu et traversait la belle route
d'Endoume jusqu'à la plage, non pour jouer avec les autres
enfants à ramasser des algues et des coquilles ou dans des
bateaux amarrés, mais pour se tenir à l'écart, bien blottie et
cachée aux regards par un rocher; elle passait ainsi des
heures entières à écouter les vagues harmonies de la mer ou
ses grands silences tout pleins de majesté.
Les flots mouillaient ses pieds, elle les laissait faire:
c'étaient ses amis, les flots, et elle leur contait toute
l'amertume qui minait son petit cur.
Parfois il y avait tempête, et la jolie baie bleue d'Endoume,
si gaie et riante par le beau temps, devenait menaçante et
noyée sous les lames furieuses.
C'était beau encore, et Folla, assise un peu plus loin du
bord, aimait à recevoir sur sa peau douce et fraîche les
caresses violentes du vent du large, qui lui apportait de
grandes ondes salées.