d'un ton gouailleur en dévisageant Juliette Kernor, tout le
portrait de la Gervaise quand elle était jeune. Et que c'était
un beau brin de fille quand je l'ai épousée! elle avait seize
ans. Un peu plus luronne que ça cependant; mais elle portait
ces yeux-là, ces cheveux-là tout en l'air, et ce minois rose
et blanc. Une blonde flambante! quoi. Faut la voir maintenant;
ah! ah! ah! quelle différence!
Allons-nous-en, dit tout bas Juliette en tirant Folla par sa
robe. Ces hommes me font peur."
Mais l'individu de mauvaise mine se mit à rire plus fort et
murmura quelques mots à l'oreille de son compagnon.
"Allons donc! c'est vrai? fit l'autre avec une stupéfaction
profonde. Mais alors, l'ami, t'as de quoi faire chanter les
parents.
Pas encore, faut d'abord que je rejoigne la Gervaise. Ah!
ah! on ne m'attend pas. L'homme qui revient de la Nouvelle
n'est pas tout à fait tombé dans la dèche."
Il se rapprocha des deux enfants qui écoutaient sans
comprendre, et prit sans façon le menton délicat de Juliette
dans sa grosse patte noire et velue.
"Dites-moi, ma belle petite, vous êtes chez Mme Milane,
n'est-ce pas?"
Juliette se recula avec dégoût et terreur.
"Laissez-moi, cria-t-elle, laissez-moi!"
L'homme éclata de rire.
"Eh! eh! on est bien fière. De mieux en mieux. Tout à fait le
regard de la Gervaise quand elle était en colère, et, ma foi!
elle s'y mettait quelquefois. Cré nom! si l'enfant est ce que
je pense, elle ne peut pas renier son sang.
Mais l'autre, fit le camarade en montrant Folla du doigt,
quelle est-elle?
La petite Kernor, parbleu!" répondit le premier avec un
geste insouciant.
Juliette avait pris la fuite; Folla, plus brave, demeurait,
ses grands yeux noirs fixés sur l'inconnu, protégeant de ses
petites mains le frêle édifice de sable qu'elle avait érigé à
grand'peine.
"Pourquoi restez-vous là? qu'est-ce que vous voulez? dit-elle
aux deux individus.
Vous êtes bien la petite Kernor? La dame qui est là-bas, et
vers qui votre sur de lait se réfugie en ce moment, est bien
Mme Milane, de la Seille?"
L'enfant hésita, mais ces mots: "Votre sur de lait,"
prouvaient que l'homme qui parlait ainsi les connaissait.
Son petit cur naïf et confiant lui suggéra l'idée que ces
hommes étaient deux malheureux qui voulaient implorer la
générosité de Mme Milane, et elle répondit:
"Que vous importe qui je suis, moi? Quant à cette dame qui
est là-bas, elle s'appelle, en effet, Mme Milane. Si vous avez
quelque chose à lui demander, allez la trouver.
Pas sotte, celle-ci, ma foi! s'écria l'inconnu en riant.
Non, ma mignonne, je n'ai rien à lui dire aujourd'hui. Plus
tard je ne dis pas, il se peut qu'elle soit obligée de me
donner gros."
Et il entraîna son compagnon, avec lequel il se mit à causer
et à gesticuler vivement.
Folla resta songeuse, regardant disparaître à l'horizon la
silhouette traînante des deux hommes. Juliette la rejoignit,
et elles recommencèrent leurs jeux.
En septembre on retourna à la Seille. C'étaient encore les
vacances; les vendanges et bien des plaisirs arrivèrent,
pauvres joies éphémères qui ne devaient plus revenir.
En causant avec sa cousine, comme elles le faisaient souvent
avant de s'endormir le soir, Juliette posa cette question à
Folla:
"Dis donc, si tu devenais pauvre un jour, tu serais bien
malheureuse, n'est-ce pas?
Ca dépend, répondit la fillette avec son adorable
spontanéité, ça dépend; si j'étais avec quelqu'un qui m'aimât
et que j'aimasse, je ne serais pas à plaindre.
Ah! bien moi, reprit Juliette en roulant sa tête blonde sur
l'oreiller brodé, je ne pourrais jamais me passer de toutes
les belles choses auxquelles je suis habituée, ni vivre dans
une vilaine maison, ni manger du pain sec.
Ca dépend," répéta encore Follette.
Et les deux mignonnes s'endormirent sans plus rêver luxe ou
misère.
VI
CE QU'ENTENDIT FOLLA EN DORMANT
C'était un après-midi d'automne, à cette heure où, les jours
diminuant de plus en plus, le soleil décline dans le ciel déjà
plus pâle.
Le château était plongé dans une douce et silencieuse paix.
L'air était un peu froid, mais pur et bon à respirer; le
feuillage rougi, à diverses nuances, s'agitait au moindre
souffle et tombait feuille à feuille avec un bruit sec.
M. Milane était allé en ville; Mlle Cayer à vêpres, car
c'était dimanche. Bonne maman gardait les petites filles tout
en combinant un remède contre les crampes d'estomac. Nous
avons déjà vu que bonne maman était une femme pratique. Les
deux petites filles arrosaient d'arnica leur perroquet, qui
s'était blessé aux barreaux de sa cage. De temps en temps un
rire frais et argentin coupait l'air silencieux. Il faisait
chaud dans la salle à manger, où l'on entretenait un bon feu
de bois.
Juliette bâilla.
"Ecoute, dit-elle à sa sur de lait, Coco est bien assez
pansé comme cela. Si nous jouions à autre chose? Si Fraülen
était là, elle nous raconterait une histoire; mais les vêpres
ne sont pas finies, et puis elle causera avec grand'mère en
revenant. Veux-tu jouer à cache-cache?
Je veux bien, répondit Folla, toujours complaisante.
Tu commenceras à chercher. Et, tu sais, on cherche jusqu'à
ce qu'on trouve. Il n'y a pas de camp."
Follette se boucha consciencieusement les yeux et les
oreilles, et après avoir compté cent elle fureta un peu
partout, et finit par découvrir Juliette au haut d'une armoire
où bonne maman elle-même l'avait cachée.
Puis ce fut au tour de Folla.
"Je vais, se dit-elle, à la bibliothèque; on ne l'ouvre
jamais que pour recevoir les gens et les fermiers qui veulent
parler à bon papa. Lili n'aura pas l'idée d'y venir."
Seulement il advint que Juliette, après avoir fouillé toutes
les chambres sans succès, perdit patience: "Bah! quand elle
s'ennuiera elle sortira de son trou," se dit-elle.
Et elle se mit à lire au coin du feu, tandis que Martine, la
seule des domestiques qui fût restée à la maison, prévenait
Mme Milane qu'un homme demandait à lui parler.
Notre Follette, qui n'aimait guère l'immobilité, s'assoupit
tranquillement derrière le fauteuil qui la dérobait aux
regards, quoique sa position ne fût pas des plus commodes.
Dans son assoupissement elle eut un rêve bien pénible, si
pénible, qu'elle ne put se secouer pour le chasser, bien
qu'elle ne fût endormie qu'à moitié.
Il lui semblait qu'elle avait les bras et les jambes liés, que
sa langue était paralysée, et qu'elle ne pouvait sortir de son
engourdissement.
Il lui parut que bonne maman entrait à la bibliothèque,
précédant un homme de mine équivoque, semblable à celui
qu'elle avait rencontré à la grève de Palavas, sauf le chapeau
crasseux, qui ne recouvrait plus son front et qu'il tenait à
la main.
"Que désirez-vous, mon ami? dit Mme Milane avec complaisance,
et croyant avoir affaire à un malheureux venant implorer des
secours. Vous vouliez sans doute vous adresser à mon mari,
mais il est absent et ne rentrera que pour dîner.
Ma foi, Madame, je crois que vous ferez l'affaire aussi
bien. Seulement j'avoue que ce que j'ai à vous dire ne va pas
vous causer grand plaisir.
Qu'est-ce? Est-il arrivé malheur à quelqu'un de nos amis?
Je ne les connais pas, vos amis. Je veux parler d'une petite
fille qui doit vivre chez vous, qui n'est pas votre parente,
que vous avez adoptée."
Mme Milane se troubla.
"Eh bien, en quoi ce sujet peut-il vous intéresser?
Il y a que l'enfant n'est pas orpheline, comme on le croit.
Comment! cette bonne Gervaise, dont on m'a appris la mort,
est vivante? Voilà sept ans qu'on n'a entendu parler d'elle.
J'ai passé un jour dans son pays, on m'a affirmé que la pauvre
femme avait succombé à une violente fièvre.
La Gervaise vit encore, oui, Madame. Elle a résisté au mal
terrible qui a failli l'emporter; dans un accès violent elle
s'est sauvée de chez elle, puis un jour elle est revenue,
seulement...
Seulement quoi?
Elle est restée folle, complètement folle."
Mme Milane eut comme un soupir de soulagement.
"Pauvre Gervaise! reprit-elle; et vous venez sans doute me
prier de lui venir en aide, car sa position doit être bien
misérable? C'est juste. Alors, puisqu'elle a perdu la raison,
elle ne se souvient probablement plus qu'elle a un enfant?
Que si qu'elle s'en souvient. Elle le pleure tous les jours.
Elle doit être bien abandonnée. Je ferai des démarches pour
la faire entrer dans une maison de santé où elle sera bien
soignée.
C'est inutile, Madame, la Gervaise n'est plus seule depuis
quelque temps: elle a retrouvé son mari."
Mme Milane sursauta sur son fauteuil.
"Son mari? mais je la croyais veuve.
C'est une erreur: elle n'a jamais été veuve, seulement elle
a eu honte de son homme et l'a fait passer pour mort.
Mais alors...
N'est-ce pas que c'est bizarre? fit l'homme en ricanant.
Deux défunts qui reparaissent!
Est-ce que cet homme c'est le père... de...?
De sa fille, naturellement, Madame, de l'enfant que vous
avez adoptée.
Et croyez-vous, reprit Mme Milane, plus hésitante encore,
croyez-vous qu'il me laissera l'enfant?
Pour ça, je ne puis rien vous en dire; car c'est un bon
père, répliqua l'homme en ricanant. Cependant on ne sait
pas... Il n'est guère chançard, et on ne s'enrichit pas dans
le pays d'où il revient.
Quel pays, s'il vous plaît? demanda la vieille dame en
regardant fixement son interlocuteur.
Ma foi! faut voyager longtemps avant d'y arriver, mais c'est
aux frais du gouvernement."
Mme Milane se leva toute droite:
"Comment!... le mari de Gervaise! revenir de... de Nouméa!...
Comme vous le dites. Il ne s'est pas enfui. Sa peine est
terminée. Huit ans, Dieu merci! c'est bien assez, pour une
méchante petite affaire."
Mme Milane ne l'écoutait plus.
"Folla! ma pauvre petite Folla, la fille d'un...
Ca ne lui ôte rien de sa gentillesse, Madame. Je l'ai
aperçue un jour, et je l'ai reconnue rien qu'à sa ressemblance
avec sa mère.
Sophie ne ressemble pas à Gervaise.
Pardon, elle est tout son portrait quand la pauvre femme
était jeune. Une jolie blondine, ma foi!
La fille de Gervaise est brune.
Ah! fit l'homme interloqué, je me serais donc trompé. Enfin,
Madame, s'agit pas de la couleur des cheveux de la petite. Que
comptez-vous faire?
De quel droit cette question? Avant d'y répondre, je veux
savoir qui vous êtes.
Bien volontiers, Madame. Je suis tout simplement Félix
Marlioux, le mari de Gervaise et le père de l'enfant que vous
avez adoptée."
Mme Milane était devenue très pâle et très agitée.
"Ecoutez, dit-elle à l'homme, dont elle s'éloigna par un
mouvement de répulsion dont elle ne put être maîtresse,
écoutez, je ne puis prendre aucun parti avant de m'entretenir
avec M. Milane
Vous savez, reprit grossièrement l'ancien forçat, on
s'arrangerait peut-être bien à vous laisser l'enfant pour de
l'argent.
Alors c'est un marché que vous proposez pour votre fille? Ce
n'est pas l'amour paternel qui vous a poussé à venir me
trouver, c'est l'âpre désir d'avoir de l'or en nous menaçant
de reprendre votre enfant?
"Partez, fit Mme Milane avec dégoût, et revenez dans deux
jours pour recevoir la réponse. Je vous avoue qu'il m'est
pénible de penser que j'ai sous mon toit la fille d'un...
galérien; mais je suis prête à faire un sacrifice d'argent,
pourvu que ce soit raisonnable, afin de la garder auprès de
moi. A après-demain donc. Veuillez seulement ne pas ébruiter
cette histoire, cela vous nuirait considérablement.
C'est convenu. Faut pas vous fâcher, ma petite dame, si l'on
a parlé un peu rondement; c'est pas là-bas qu'on se forme aux
belles manières."
Mme Milane lui montra la porte. Félix Marlioux salua et
sortit.
La vieille dame, très troublée, quitta à son tour la
bibliothèque.
Le petite Folla, restée seule, se frotta les yeux et se
secoua.
"J'ai rêvé d'affreuses choses, murmura-t-elle en sortant de
sa cachette, toute pâle et tremblante. Quelle mauvaise idée
j'ai eue de venir ici et de m'y assoupir!"
Soudain elle s'arrêta; en traversant la chambre pour s'y
blottir derrière le fauteuil, elle avait remarqué l'ordre
parfait qui y régnait, cet appartement n'ayant pas été ouvert
depuis plusieurs jours; et voilà que maintenant elle aperçoit
deux sièges dérangés, placés l'un vis-à-vis de l'autre comme
pour deux interlocuteurs; puis sur le parquet, au-dessous
d'une de ces chaises, la trace poudreuse d'une grosse
chaussure; enfin, sur une table, les lunettes de bonne maman.
Elle les avait sur son nez tout à l'heure dans son boudoir, et
elle ne s'en sépare qu'involontairement, dans les moments de
trouble.
Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que, par hasard, le songe
de Folla serait une effrayante réalité?
"Je le saurai bien," se dit la fillette.
Et, prise d'une résolution subite, quoique ses petites jambes
tremblent bien fort, elle court jusqu'au pavillon, au bout du
jardin, d'où l'on peut apercevoir la route bien à découvert.
Tout essoufflée, elle se penche par la fenêtre ouverte.
Justement à cet instant passe un homme sur le chemin; et cet
homme, qui traîne un peu la jambe en marchant, c'est celui de
Palavas, celui qui a parlé tout à l'heure à Mme Milane dans la
bibliothèque; c'est le forçat..., le père de Folla. Mon Dieu,
mon Dieu!
Il y avait là, dans ce pavillon rustique, mais gentiment
installé, un divan turc vaste et moelleux, où les fillettes se
sont souvent roulées dans leurs ébats aux heures chaudes de
l'été. Folla s'y jette, éperdue, et, la tête enfouie dans les
coussins, elle pleure amèrement.
Un certain temps s'écoula ainsi.
L'enfant se souleva, faible et brisée. Il faisait nuit dans la
pavillon. Elle essuya ses grands yeux ruisselants et descendit
dans le jardin.
L'air froid sécha les traces de ses larmes. Heureusement qu'on
ne s'était pas inquiété de son absence.
Bonne maman, enfermée dans sa chambre avec bon papa, de retour
de la ville, devait l'entretenir de choses fort graves.
Mlle Cayer recevait une visite; Juliette achevait un livre
fort intéressant.
Folla se mit au piano et joua tous les airs tristes qu'elle
connaissait. N'osant plus pleurer, elle faisait passer dans
les notes chantantes du clavier toute l'amertume dont sa
pauvre âme débordait.
A dîner, par bonheur il y avait du monde: deux ou trois
convives ramenés de la ville par M. Milane. On ne fit donc pas
attention à Folla, qui avait le cur trop gros pour manger.
Elle retenait ses pleurs à grand'peine, la pauvre mignonne, et
se disait tout bas: "Je ne suis qu'une enfant adoptée par
charité. Bonne maman, bon papa, que j'ai crus si longtemps mes
parents, ne sont que mes bienfaiteurs. Je ne suis que la sur
de lait de Juliette, et non sa cousine. Que dira-t-elle,
Juliette, lorsqu'elle apprendra que je suis la fille d'un...
forçat et d'une folle? Elle ne voudra peut-être plus me
toucher la main."
Le soir, après dîner, Mlle Cayer raconta une histoire aux
enfants. Folla l'écouta d'abord distraitement, tout entière à
ses tristes pensées; mais le conte finit par lui frapper
l'esprit: il parlait d'un petit garçon trouvé, qui avait plus
tard été reconnu par sa famille, et qui de pauvre était devenu
riche, de malheureux bien heureux.
"Mademoiselle, demanda Folla d'une voix troublée, si ç'avait
été le contraire, est-ce que Pierre serait quand même retourné
à ses parents, si ceux-ci avaient été pauvres et misérables,
au lieu de riches et considérés, est-ce qu'il aurait dû quand
même changer de position?
Certainement, ma petite Folla, répondit Mlle Cayer, qui ne
se doutait de rien; un enfant doit toujours suivre ses
parents, aussi bien s'ils sont indigents et méprisés, et sans
rougir d'eux, à plus forte raison s'ils sont à plaindre."
Quand la nuit fut venue et que les fillettes s'étendirent dans
leurs petits lits blancs, sous les rideaux soyeux, Folla se
releva doucement, et, s'assurant que Juliette dormait
profondément, elle souffla la veilleuse et se recoucha toute
frileuse.
Alors elle enfouit sa tête brune dans l'oreiller et pleura de
toutes ses forces, étouffant le plus qu'elle le pouvait le
bruit se ses sanglots.
Le lendemain matin elle se leva toute pâle et très grave. Elle
embrassa tendrement Juliette comme à l'ordinaire; mais elle
eut beau faire, elle ne put venir à bout de rire avec elle.
"J'ai encore deux jours pour réfléchir et pour attendre que
mon père revienne. Que fera-t-on de moi? pensait-elle; que
diront M. et Mme Milane?... Mon Dieu! que je suis malheureuse!
Je suis sûre qu'il n'y a pas sur terre une petite fille plus
triste que moi."
On trouva, au déjeuner, que Folla avait la mine tirée et l'air
mélancolique.
La pauvre enfant faillit fondre en larmes. On crut que Mlle
Cayer l'avait grondée.
Et cependant Folla, malgré sa préoccupation, s'était montrée
d'une sagesse exemplaire. Elle n'avait ni parlé ni souri
pendant la classe: elle avait su ses leçons pour la première
fois depuis longtemps, et son institutrice ne savait à quoi
attribuer ce changement subit.
VII
TES PERE ET MERE HONORERAS
Il était revenu, l'homme de Pallavas, ce Félicien Marlioux qui
réclamait la petite Folla comme son bien légitime, et qui
cependant, pour un peu d'or, l'eût cédée volontiers à ceux qui
l'avaient adoptée.
C'est qu'il ne demanda pas seulement _un peu_ d'or, le
malheureux! il exigea une si forte somme que les Milane
reculèrent devant le sacrifice à faire, ne croyant pas devoir
détourner une telle part de l'héritage futur de Juliette, leur
idole.
Leur intention, d'ailleurs, en gardant Folla, eût été, non
point de l'élever comme par le passé, mais de la mettre en
pension jusqu'à sa majorité, et ensuite de l'établir selon son
rang modeste, de la marier avec un honnête ouvrier. Après
tout, la fille d'un galérien ne pouvait plus désormais vivre
sur un pied d'égalité presque absolue avec la fille des
Kernor; cela porterait préjudice à celle-ci plus tard; on
aurait pu jaser dans le monde sur cette intimité entre deux
enfants si distinctes d'origine et de rang.
Seulement les prétentions exorbitantes de Félix Marlioux
firent avorter ce nouveau plan; elles soulevèrent
l'indignation du châtelain de la Seille.
C'est alors que Mme Milane prit sur elle d'annoncer à Folla le
secret de sa naissance, de lui apprendre le nom de son père et
de sa mère et le changement qui allait avoir lieu dans sa vie.
Ce n'était point tâche facile, et la pauvre femme tremblait
fort en attirant sur ses genoux l'enfant qu'elle avait aimée,
caressée pendant sept ans, et à laquelle elle allait porter un
coup terrible.
Mais, à sa grande surprise, aux premiers mots qu'elle
prononça, Folla l'interrompit d'un petit air tranquille qui ne
lui était pas habituel:
"Bonne maman... non, Madame, fit-elle en se reprenant
tristement, je sais déjà tout.
Comment! tu sais tout?... Ce... cet homme t'a donc parlé?"
Folla raconta simplement la scène de la grève à Pallavas, puis
celle de la bibliothèque, dont elle avait été l'auditrice
inconsciente en jouant à cache-cache.
Mme Milane ne revenait pas de la force d'âme de cette enfant,
qui s'était tue pendant deux jours et n'avait rien montré de
la peine cuisante qui lui déchirait le cur.
"J'ai pourtant bien du chagrin, bonne maman," conclut Folla
en fondant en larmes et en cachant sa tête désolée sur
l'épaule de la vieille dame.
Celle-ci fut émue de tant de désespoir, et son cur se rouvrit
à l'enfant qu'elle voyait si aimante et si malheureuse.
"Ma chérie, lui dit-elle, je te parle comme à une grande
personne; je te le dis tout simplement, ton père a des
exigences folles. Cependant je causerai encore de tout cela
avec bon papa; nous trouverons peut-être un moyen de tout
arranger.
Et..., demanda l'enfant en regardant fixement Mme Milane, si
vous ne me rendez pas à mon père, que ferez-vous de moi?"
Mme Milane parut embarrassée.
"Je ne sais pas encore. Tu auras besoin de beaucoup
travailler, ma pauvre petite; nous te mettrions dans une bonne
pension où...
Je ne serais plus avec Juliette? plus avec vous? plus à la
Seille? plus à Paris?
Mon Dieu, mon enfant, tu dois comprendre que tu ferais ton
éducation bien mieux à la pension qu'au milieu de nous."
Folla baissa la tête; puis, la relevant d'un air triste, mais
déterminé:
"Bonne maman, ce n'est pas cela qu'il faut faire. Je vous
remercie beaucoup de vos généreuses intentions pour la pauvre
fille de Gervaise Marlioux; je me souviendrai toute ma vie que
vous avez longtemps remplacé ma mère, que vous m'avez élevée,
gâtée, soignée; mais il ne faut pas que vous cédiez à mon
père, il ne faut pas lui donner votre argent. Il ne faut pas
non plus que j'aille en pension; j'y serais très malheureuse.
Songez donc, si un jour on apprenait que je suis la fille
de... (ici elle baissa la tête confuse) d'un homme qui revient
de... là-bas, on me le ferait sentir.
Mais alors tu retournerais donc volontiers chez ton père?
Eh! oui, Madame, c'est ce que je dois faire. Pensez donc que
ma pauvre maman est privée de raison, dans la misère peut-
être; qui est-ce qui prend soin d'elle là-bas? Personne
souvent, ou bien des mains étrangères qui ne font pas ce que
ferait une parente, une fille surtout. Mon père enfin n'est
pas heureux, puisqu'il est sans travail et probablement
méprisé. Vous voyez bien, Madame, ma place est auprès d'eux."
Mme Milane regardait Folla avec de grands yeux stupéfaits.
"Mon enfant, qui donc t'a appris ces choses-là?
Personne, bonne maman; mais j'ai beaucoup pensé depuis
quelques jours. Est-ce que je n'ai pas raison?
Certainement, mignonne, tu parles comme une femme; mais si
tu allais souffrir loin de nous?"
Folla réfléchit un peu.
"Bien sûr, bonne maman, je souffrirai, puisque je ne vous
verrai plus, ni vous, ni bon papa, ni Juliette, ni Mlle Cayer,
ni la Seille. Mais si ma pauvre maman venait à guérir grâce à
mes soins, et si mon papa m'aime un peu, je serai bien payée."
Mme Milane la regarda avec attendrissement et l'embrassa.
"Promets-moi, si tu as trop de peine chez tes parents, si
l'on méconnaît ton bon cur, si la vie t'y est trop dure,
promets-moi de nous appeler, et nous te secourrons.
Oui," répondit la petite fille. Et, ne pouvant plus retenir
les sanglots qui l'étouffaient, elle pleura avec abandon dans
les bras de la vieille dame.
M. Milane, à qui sa femme raconta, tout émue, l'entretien
qu'elle avait eu avec Folla, tenta vainement quelques efforts
pour concilier les intérêts de Folla et ceux de Juliette; il
voulut même prémunir la première contre la déception qui
l'attendait peut-être, en lui traçant un sombre tableau de
l'existence qu'il faudrait mener sous le toit de Marlioux.
L'enfant soupira, mais elle tint bon; elle voulait remplir son
devoir.
VIII
LA DERNIERE NUIT
C'était un mardi, à six heures du soir, que Folla devait
quitter la Seille.
Félix Marlioux jura et tempêta longuement lorsqu'il vit
échouer son plan, quand M. Milane lui apprit qu'il ne pouvait
accepter ses conditions, et que la petite Sophie était toute
décidée à rentrer chez ses parents.
Il ne s'attendait pas à cela.
"Bah! pensa-t-il à la fin, emmenons toujours l'enfant, ça ne
durera pas longtemps; elle aura vite assez de sa nouvelle vie,
et elle manquera ici; on me la redemandera, et j'exigerai une
plus forte somme encore."
En attendant, il joua les sentiments paternels et feignit de
prendre bravement son parti. C'était pour le bien de sa fille
uniquement qu'il avait parlé de la laisser à la Seille; car
enfin la pauvre petite, élevée jusqu'alors dans le duvet de
cygne, allait se trouver bien dépaysée soudainement. Mais
quoi! il était père avant tout, et bien trop heureux de
retrouver son enfant; il allait enfin avoir de la gaieté
autour de lui, et une petite ménagère pour faire la soupe.
"Vous n'allez pas la tuer de travail, au moins, demanda Mme
Milane, que ces derniers mots inquiétèrent. Songez qu'elle n'y
est pas accoutumée.
Ah! ma foi! Madame, riposta l'homme, faut bien qu'elle
redescende à son rang. J'ai pas de quoi lui payer une
servante."
Le matin du jour fixé pour le départ de Folla, Juliette et son
institutrice partirent pour Paris. On prétexta qu'elles
devaient s'y rendre d'avance pour faire préparer l'appartement
de la rue Lafayette, M. Milane ayant encore affaire à la
Seille avec ses fermiers, Mme Milane restait avec lui et même
gardait Folla pour ne point trop s'ennuyer. Cette dernière
clause fit bouder Juliette.
"Je ne m'amuserai guère toute seule!" murmura-t-elle.