L'un d'eux poussa une exclamation soudaine: "Tiens! fit-il

d'un ton gouailleur en dévisageant Juliette Kernor, tout le

portrait de la Gervaise quand elle était jeune. Et que c'était

un beau brin de fille quand je l'ai épousée! elle avait seize

ans. Un peu plus luronne que ça cependant; mais elle portait

ces yeux-là, ces cheveux-là tout en l'air, et ce minois rose

et blanc. Une blonde flambante! quoi. Faut la voir maintenant;

ah! ah! ah! quelle différence!

— Allons-nous-en, dit tout bas Juliette en tirant Folla par sa

robe. Ces hommes me font peur."

Mais l'individu de mauvaise mine se mit à rire plus fort et

murmura quelques mots à l'oreille de son compagnon.

"Allons donc! c'est vrai? fit l'autre avec une stupéfaction

profonde. Mais alors, l'ami, t'as de quoi faire chanter les

parents.

— Pas encore, faut d'abord que je rejoigne la Gervaise. Ah!

ah! on ne m'attend pas. L'homme qui revient de la Nouvelle

n'est pas tout à fait tombé dans la dèche."

Il se rapprocha des deux enfants qui écoutaient sans

comprendre, et prit sans façon le menton délicat de Juliette

dans sa grosse patte noire et velue.

"Dites-moi, ma belle petite, vous êtes chez Mme Milane,

n'est-ce pas?"

Juliette se recula avec dégoût et terreur.

"Laissez-moi, cria-t-elle, laissez-moi!"

L'homme éclata de rire.

"Eh! eh! on est bien fière. De mieux en mieux. Tout à fait le

regard de la Gervaise quand elle était en colère, et, ma foi!

elle s'y mettait quelquefois. Cré nom! si l'enfant est ce que

je pense, elle ne peut pas renier son sang.

— Mais l'autre, fit le camarade en montrant Folla du doigt,

quelle est-elle?

— La petite Kernor, parbleu!" répondit le premier avec un

geste insouciant.

Juliette avait pris la fuite; Folla, plus brave, demeurait,

ses grands yeux noirs fixés sur l'inconnu, protégeant de ses

petites mains le frêle édifice de sable qu'elle avait érigé à

grand'peine.

"Pourquoi restez-vous là? qu'est-ce que vous voulez? dit-elle

aux deux individus.

— Vous êtes bien la petite Kernor? La dame qui est là-bas, et

vers qui votre sœur de lait se réfugie en ce moment, est bien

Mme Milane, de la Seille?"

L'enfant hésita, mais ces mots: "Votre sœur de lait,"

prouvaient que l'homme qui parlait ainsi les connaissait.

Son petit cœur naïf et confiant lui suggéra l'idée que ces

hommes étaient deux malheureux qui voulaient implorer la

générosité de Mme Milane, et elle répondit:

"Que vous importe qui je suis, moi? Quant à cette dame qui

est là-bas, elle s'appelle, en effet, Mme Milane. Si vous avez

quelque chose à lui demander, allez la trouver.

— Pas sotte, celle-ci, ma foi! s'écria l'inconnu en riant.

Non, ma mignonne, je n'ai rien à lui dire aujourd'hui. Plus

tard je ne dis pas, il se peut qu'elle soit obligée de me

donner gros."

Et il entraîna son compagnon, avec lequel il se mit à causer

et à gesticuler vivement.

Folla resta songeuse, regardant disparaître à l'horizon la

silhouette traînante des deux hommes. Juliette la rejoignit,

et elles recommencèrent leurs jeux.

En septembre on retourna à la Seille. C'étaient encore les

vacances; les vendanges et bien des plaisirs arrivèrent,

pauvres joies éphémères qui ne devaient plus revenir.

En causant avec sa cousine, comme elles le faisaient souvent

avant de s'endormir le soir, Juliette posa cette question à

Folla:

"Dis donc, si tu devenais pauvre un jour, tu serais bien

malheureuse, n'est-ce pas?

— Ca dépend, répondit la fillette avec son adorable

spontanéité, ça dépend; si j'étais avec quelqu'un qui m'aimât

et que j'aimasse, je ne serais pas à plaindre.

— Ah! bien moi, reprit Juliette en roulant sa tête blonde sur

l'oreiller brodé, je ne pourrais jamais me passer de toutes

les belles choses auxquelles je suis habituée, ni vivre dans

une vilaine maison, ni manger du pain sec.

— Ca dépend," répéta encore Follette.

Et les deux mignonnes s'endormirent sans plus rêver luxe ou

misère.

VI

CE QU'ENTENDIT FOLLA EN DORMANT

C'était un après-midi d'automne, à cette heure où, les jours

diminuant de plus en plus, le soleil décline dans le ciel déjà

plus pâle.

Le château était plongé dans une douce et silencieuse paix.

L'air était un peu froid, mais pur et bon à respirer; le

feuillage rougi, à diverses nuances, s'agitait au moindre

souffle et tombait feuille à feuille avec un bruit sec.

M. Milane était allé en ville; Mlle Cayer à vêpres, car

c'était dimanche. Bonne maman gardait les petites filles tout

en combinant un remède contre les crampes d'estomac. Nous

avons déjà vu que bonne maman était une femme pratique. Les

deux petites filles arrosaient d'arnica leur perroquet, qui

s'était blessé aux barreaux de sa cage. De temps en temps un

rire frais et argentin coupait l'air silencieux. Il faisait

chaud dans la salle à manger, où l'on entretenait un bon feu

de bois.

Juliette bâilla.

"Ecoute, dit-elle à sa sœur de lait, Coco est bien assez

pansé comme cela. Si nous jouions à autre chose? Si Fraülen

était là, elle nous raconterait une histoire; mais les vêpres

ne sont pas finies, et puis elle causera avec grand'mère en

revenant. Veux-tu jouer à cache-cache?

— Je veux bien, répondit Folla, toujours complaisante.

— Tu commenceras à chercher. Et, tu sais, on cherche jusqu'à

ce qu'on trouve. Il n'y a pas de camp."

Follette se boucha consciencieusement les yeux et les

oreilles, et après avoir compté cent elle fureta un peu

partout, et finit par découvrir Juliette au haut d'une armoire

où bonne maman elle-même l'avait cachée.

Puis ce fut au tour de Folla.

"Je vais, se dit-elle, à la bibliothèque; on ne l'ouvre

jamais que pour recevoir les gens et les fermiers qui veulent

parler à bon papa. Lili n'aura pas l'idée d'y venir."

Seulement il advint que Juliette, après avoir fouillé toutes

les chambres sans succès, perdit patience: "Bah! quand elle

s'ennuiera elle sortira de son trou," se dit-elle.

Et elle se mit à lire au coin du feu, tandis que Martine, la

seule des domestiques qui fût restée à la maison, prévenait

Mme Milane qu'un homme demandait à lui parler.

Notre Follette, qui n'aimait guère l'immobilité, s'assoupit

tranquillement derrière le fauteuil qui la dérobait aux

regards, quoique sa position ne fût pas des plus commodes.

Dans son assoupissement elle eut un rêve bien pénible, si

pénible, qu'elle ne put se secouer pour le chasser, bien

qu'elle ne fût endormie qu'à moitié.

Il lui semblait qu'elle avait les bras et les jambes liés, que

sa langue était paralysée, et qu'elle ne pouvait sortir de son

engourdissement.

Il lui parut que bonne maman entrait à la bibliothèque,

précédant un homme de mine équivoque, semblable à celui

qu'elle avait rencontré à la grève de Palavas, sauf le chapeau

crasseux, qui ne recouvrait plus son front et qu'il tenait à

la main.

"Que désirez-vous, mon ami? dit Mme Milane avec complaisance,

et croyant avoir affaire à un malheureux venant implorer des

secours. Vous vouliez sans doute vous adresser à mon mari,

mais il est absent et ne rentrera que pour dîner.

— Ma foi, Madame, je crois que vous ferez l'affaire aussi

bien. Seulement j'avoue que ce que j'ai à vous dire ne va pas

vous causer grand plaisir.

— Qu'est-ce? Est-il arrivé malheur à quelqu'un de nos amis?

— Je ne les connais pas, vos amis. Je veux parler d'une petite

fille qui doit vivre chez vous, qui n'est pas votre parente,

que vous avez adoptée."

Mme Milane se troubla.

"Eh bien, en quoi ce sujet peut-il vous intéresser?

— Il y a que l'enfant n'est pas orpheline, comme on le croit.

— Comment! cette bonne Gervaise, dont on m'a appris la mort,

est vivante? Voilà sept ans qu'on n'a entendu parler d'elle.

J'ai passé un jour dans son pays, on m'a affirmé que la pauvre

femme avait succombé à une violente fièvre.

— La Gervaise vit encore, oui, Madame. Elle a résisté au mal

terrible qui a failli l'emporter; dans un accès violent elle

s'est sauvée de chez elle, puis un jour elle est revenue,

seulement...

— Seulement quoi?

— Elle est restée folle, complètement folle."

Mme Milane eut comme un soupir de soulagement.

"Pauvre Gervaise! reprit-elle; et vous venez sans doute me

prier de lui venir en aide, car sa position doit être bien

misérable? C'est juste. Alors, puisqu'elle a perdu la raison,

elle ne se souvient probablement plus qu'elle a un enfant?

— Que si qu'elle s'en souvient. Elle le pleure tous les jours.

— Elle doit être bien abandonnée. Je ferai des démarches pour

la faire entrer dans une maison de santé où elle sera bien

soignée.

— C'est inutile, Madame, la Gervaise n'est plus seule depuis

quelque temps: elle a retrouvé son mari."

Mme Milane sursauta sur son fauteuil.

"Son mari? mais je la croyais veuve.

— C'est une erreur: elle n'a jamais été veuve, seulement elle

a eu honte de son homme et l'a fait passer pour mort.

— Mais alors...

— N'est-ce pas que c'est bizarre? fit l'homme en ricanant.

Deux défunts qui reparaissent!

— Est-ce que cet homme c'est le père... de...?

— De sa fille, naturellement, Madame, de l'enfant que vous

avez adoptée.

— Et croyez-vous, reprit Mme Milane, plus hésitante encore,

croyez-vous qu'il me laissera l'enfant?

— Pour ça, je ne puis rien vous en dire; car c'est un bon

père, répliqua l'homme en ricanant. Cependant on ne sait

pas... Il n'est guère chançard, et on ne s'enrichit pas dans

le pays d'où il revient.

— Quel pays, s'il vous plaît? demanda la vieille dame en

regardant fixement son interlocuteur.

— Ma foi! faut voyager longtemps avant d'y arriver, mais c'est

aux frais du gouvernement."

Mme Milane se leva toute droite:

"Comment!... le mari de Gervaise! revenir de... de Nouméa!...

— Comme vous le dites. Il ne s'est pas enfui. Sa peine est

terminée. Huit ans, Dieu merci! c'est bien assez, pour une

méchante petite affaire."

Mme Milane ne l'écoutait plus.

"Folla! ma pauvre petite Folla, la fille d'un...

— Ca ne lui ôte rien de sa gentillesse, Madame. Je l'ai

aperçue un jour, et je l'ai reconnue rien qu'à sa ressemblance

avec sa mère.

— Sophie ne ressemble pas à Gervaise.

— Pardon, elle est tout son portrait quand la pauvre femme

était jeune. Une jolie blondine, ma foi!

— La fille de Gervaise est brune.

— Ah! fit l'homme interloqué, je me serais donc trompé. Enfin,

Madame, s'agit pas de la couleur des cheveux de la petite. Que

comptez-vous faire?

— De quel droit cette question? Avant d'y répondre, je veux

savoir qui vous êtes.

— Bien volontiers, Madame. Je suis tout simplement Félix

Marlioux, le mari de Gervaise et le père de l'enfant que vous

avez adoptée."

Mme Milane était devenue très pâle et très agitée.

"Ecoutez, dit-elle à l'homme, dont elle s'éloigna par un

mouvement de répulsion dont elle ne put être maîtresse,

écoutez, je ne puis prendre aucun parti avant de m'entretenir

avec M. Milane

— Vous savez, reprit grossièrement l'ancien forçat, on

s'arrangerait peut-être bien à vous laisser l'enfant pour de

l'argent.

— Alors c'est un marché que vous proposez pour votre fille? Ce

n'est pas l'amour paternel qui vous a poussé à venir me

trouver, c'est l'âpre désir d'avoir de l'or en nous menaçant

de reprendre votre enfant?

"Partez, fit Mme Milane avec dégoût, et revenez dans deux

jours pour recevoir la réponse. Je vous avoue qu'il m'est

pénible de penser que j'ai sous mon toit la fille d'un...

galérien; mais je suis prête à faire un sacrifice d'argent,

pourvu que ce soit raisonnable, afin de la garder auprès de

moi. A après-demain donc. Veuillez seulement ne pas ébruiter

cette histoire, cela vous nuirait considérablement.

— C'est convenu. Faut pas vous fâcher, ma petite dame, si l'on

a parlé un peu rondement; c'est pas là-bas qu'on se forme aux

belles manières."

Mme Milane lui montra la porte. Félix Marlioux salua et

sortit.

La vieille dame, très troublée, quitta à son tour la

bibliothèque.

Le petite Folla, restée seule, se frotta les yeux et se

secoua.

"J'ai rêvé d'affreuses choses, murmura-t-elle en sortant de

sa cachette, toute pâle et tremblante. Quelle mauvaise idée

j'ai eue de venir ici et de m'y assoupir!"

Soudain elle s'arrêta; en traversant la chambre pour s'y

blottir derrière le fauteuil, elle avait remarqué l'ordre

parfait qui y régnait, cet appartement n'ayant pas été ouvert

depuis plusieurs jours; et voilà que maintenant elle aperçoit

deux sièges dérangés, placés l'un vis-à-vis de l'autre comme

pour deux interlocuteurs; puis sur le parquet, au-dessous

d'une de ces chaises, la trace poudreuse d'une grosse

chaussure; enfin, sur une table, les lunettes de bonne maman.

Elle les avait sur son nez tout à l'heure dans son boudoir, et

elle ne s'en sépare qu'involontairement, dans les moments de

trouble.

Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que, par hasard, le songe

de Folla serait une effrayante réalité?

"Je le saurai bien," se dit la fillette.

Et, prise d'une résolution subite, quoique ses petites jambes

tremblent bien fort, elle court jusqu'au pavillon, au bout du

jardin, d'où l'on peut apercevoir la route bien à découvert.

Tout essoufflée, elle se penche par la fenêtre ouverte.

Justement à cet instant passe un homme sur le chemin; et cet

homme, qui traîne un peu la jambe en marchant, c'est celui de

Palavas, celui qui a parlé tout à l'heure à Mme Milane dans la

bibliothèque; c'est le forçat..., le père de Folla. Mon Dieu,

mon Dieu!

Il y avait là, dans ce pavillon rustique, mais gentiment

installé, un divan turc vaste et moelleux, où les fillettes se

sont souvent roulées dans leurs ébats aux heures chaudes de

l'été. Folla s'y jette, éperdue, et, la tête enfouie dans les

coussins, elle pleure amèrement.

Un certain temps s'écoula ainsi.

L'enfant se souleva, faible et brisée. Il faisait nuit dans la

pavillon. Elle essuya ses grands yeux ruisselants et descendit

dans le jardin.

L'air froid sécha les traces de ses larmes. Heureusement qu'on

ne s'était pas inquiété de son absence.

Bonne maman, enfermée dans sa chambre avec bon papa, de retour

de la ville, devait l'entretenir de choses fort graves.

Mlle Cayer recevait une visite; Juliette achevait un livre

fort intéressant.

Folla se mit au piano et joua tous les airs tristes qu'elle

connaissait. N'osant plus pleurer, elle faisait passer dans

les notes chantantes du clavier toute l'amertume dont sa

pauvre âme débordait.

A dîner, par bonheur il y avait du monde: deux ou trois

convives ramenés de la ville par M. Milane. On ne fit donc pas

attention à Folla, qui avait le cœur trop gros pour manger.

Elle retenait ses pleurs à grand'peine, la pauvre mignonne, et

se disait tout bas: "Je ne suis qu'une enfant adoptée par

charité. Bonne maman, bon papa, que j'ai crus si longtemps mes

parents, ne sont que mes bienfaiteurs. Je ne suis que la sœur

de lait de Juliette, et non sa cousine. Que dira-t-elle,

Juliette, lorsqu'elle apprendra que je suis la fille d'un...

forçat et d'une folle? Elle ne voudra peut-être plus me

toucher la main."

Le soir, après dîner, Mlle Cayer raconta une histoire aux

enfants. Folla l'écouta d'abord distraitement, tout entière à

ses tristes pensées; mais le conte finit par lui frapper

l'esprit: il parlait d'un petit garçon trouvé, qui avait plus

tard été reconnu par sa famille, et qui de pauvre était devenu

riche, de malheureux bien heureux.

"Mademoiselle, demanda Folla d'une voix troublée, si ç'avait

été le contraire, est-ce que Pierre serait quand même retourné

à ses parents, si ceux-ci avaient été pauvres et misérables,

au lieu de riches et considérés, est-ce qu'il aurait dû quand

même changer de position?

— Certainement, ma petite Folla, répondit Mlle Cayer, qui ne

se doutait de rien; un enfant doit toujours suivre ses

parents, aussi bien s'ils sont indigents et méprisés, et sans

rougir d'eux, à plus forte raison s'ils sont à plaindre."

Quand la nuit fut venue et que les fillettes s'étendirent dans

leurs petits lits blancs, sous les rideaux soyeux, Folla se

releva doucement, et, s'assurant que Juliette dormait

profondément, elle souffla la veilleuse et se recoucha toute

frileuse.

Alors elle enfouit sa tête brune dans l'oreiller et pleura de

toutes ses forces, étouffant le plus qu'elle le pouvait le

bruit se ses sanglots.

Le lendemain matin elle se leva toute pâle et très grave. Elle

embrassa tendrement Juliette comme à l'ordinaire; mais elle

eut beau faire, elle ne put venir à bout de rire avec elle.

"J'ai encore deux jours pour réfléchir et pour attendre que

mon père revienne. Que fera-t-on de moi? pensait-elle; que

diront M. et Mme Milane?... Mon Dieu! que je suis malheureuse!

Je suis sûre qu'il n'y a pas sur terre une petite fille plus

triste que moi."

On trouva, au déjeuner, que Folla avait la mine tirée et l'air

mélancolique.

La pauvre enfant faillit fondre en larmes. On crut que Mlle

Cayer l'avait grondée.

Et cependant Folla, malgré sa préoccupation, s'était montrée

d'une sagesse exemplaire. Elle n'avait ni parlé ni souri

pendant la classe: elle avait su ses leçons pour la première

fois depuis longtemps, et son institutrice ne savait à quoi

attribuer ce changement subit.

VII

TES PERE ET MERE HONORERAS

Il était revenu, l'homme de Pallavas, ce Félicien Marlioux qui

réclamait la petite Folla comme son bien légitime, et qui

cependant, pour un peu d'or, l'eût cédée volontiers à ceux qui

l'avaient adoptée.

C'est qu'il ne demanda pas seulement _un peu_ d'or, le

malheureux! il exigea une si forte somme que les Milane

reculèrent devant le sacrifice à faire, ne croyant pas devoir

détourner une telle part de l'héritage futur de Juliette, leur

idole.

Leur intention, d'ailleurs, en gardant Folla, eût été, non

point de l'élever comme par le passé, mais de la mettre en

pension jusqu'à sa majorité, et ensuite de l'établir selon son

rang modeste, de la marier avec un honnête ouvrier. Après

tout, la fille d'un galérien ne pouvait plus désormais vivre

sur un pied d'égalité presque absolue avec la fille des

Kernor; cela porterait préjudice à celle-ci plus tard; on

aurait pu jaser dans le monde sur cette intimité entre deux

enfants si distinctes d'origine et de rang.

Seulement les prétentions exorbitantes de Félix Marlioux

firent avorter ce nouveau plan; elles soulevèrent

l'indignation du châtelain de la Seille.

C'est alors que Mme Milane prit sur elle d'annoncer à Folla le

secret de sa naissance, de lui apprendre le nom de son père et

de sa mère et le changement qui allait avoir lieu dans sa vie.

Ce n'était point tâche facile, et la pauvre femme tremblait

fort en attirant sur ses genoux l'enfant qu'elle avait aimée,

caressée pendant sept ans, et à laquelle elle allait porter un

coup terrible.

Mais, à sa grande surprise, aux premiers mots qu'elle

prononça, Folla l'interrompit d'un petit air tranquille qui ne

lui était pas habituel:

"Bonne maman... non, Madame, fit-elle en se reprenant

tristement, je sais déjà tout.

— Comment! tu sais tout?... Ce... cet homme t'a donc parlé?"

Folla raconta simplement la scène de la grève à Pallavas, puis

celle de la bibliothèque, dont elle avait été l'auditrice

inconsciente en jouant à cache-cache.

Mme Milane ne revenait pas de la force d'âme de cette enfant,

qui s'était tue pendant deux jours et n'avait rien montré de

la peine cuisante qui lui déchirait le cœur.

"J'ai pourtant bien du chagrin, bonne maman," conclut Folla

en fondant en larmes et en cachant sa tête désolée sur

l'épaule de la vieille dame.

Celle-ci fut émue de tant de désespoir, et son cœur se rouvrit

à l'enfant qu'elle voyait si aimante et si malheureuse.

"Ma chérie, lui dit-elle, je te parle comme à une grande

personne; je te le dis tout simplement, ton père a des

exigences folles. Cependant je causerai encore de tout cela

avec bon papa; nous trouverons peut-être un moyen de tout

arranger.

— Et..., demanda l'enfant en regardant fixement Mme Milane, si

vous ne me rendez pas à mon père, que ferez-vous de moi?"

Mme Milane parut embarrassée.

"Je ne sais pas encore. Tu auras besoin de beaucoup

travailler, ma pauvre petite; nous te mettrions dans une bonne

pension où...

— Je ne serais plus avec Juliette? plus avec vous? plus à la

Seille? plus à Paris?

— Mon Dieu, mon enfant, tu dois comprendre que tu ferais ton

éducation bien mieux à la pension qu'au milieu de nous."

Folla baissa la tête; puis, la relevant d'un air triste, mais

déterminé:

"Bonne maman, ce n'est pas cela qu'il faut faire. Je vous

remercie beaucoup de vos généreuses intentions pour la pauvre

fille de Gervaise Marlioux; je me souviendrai toute ma vie que

vous avez longtemps remplacé ma mère, que vous m'avez élevée,

gâtée, soignée; mais il ne faut pas que vous cédiez à mon

père, il ne faut pas lui donner votre argent. Il ne faut pas

non plus que j'aille en pension; j'y serais très malheureuse.

Songez donc, si un jour on apprenait que je suis la fille

de... (ici elle baissa la tête confuse) d'un homme qui revient

de... là-bas, on me le ferait sentir.

— Mais alors tu retournerais donc volontiers chez ton père?

— Eh! oui, Madame, c'est ce que je dois faire. Pensez donc que

ma pauvre maman est privée de raison, dans la misère peut-

être; qui est-ce qui prend soin d'elle là-bas? Personne

souvent, ou bien des mains étrangères qui ne font pas ce que

ferait une parente, une fille surtout. Mon père enfin n'est

pas heureux, puisqu'il est sans travail et probablement

méprisé. Vous voyez bien, Madame, ma place est auprès d'eux."

Mme Milane regardait Folla avec de grands yeux stupéfaits.

"Mon enfant, qui donc t'a appris ces choses-là?

— Personne, bonne maman; mais j'ai beaucoup pensé depuis

quelques jours. Est-ce que je n'ai pas raison?

— Certainement, mignonne, tu parles comme une femme; mais si

tu allais souffrir loin de nous?"

Folla réfléchit un peu.

"Bien sûr, bonne maman, je souffrirai, puisque je ne vous

verrai plus, ni vous, ni bon papa, ni Juliette, ni Mlle Cayer,

ni la Seille. Mais si ma pauvre maman venait à guérir grâce à

mes soins, et si mon papa m'aime un peu, je serai bien payée."

Mme Milane la regarda avec attendrissement et l'embrassa.

"Promets-moi, si tu as trop de peine chez tes parents, si

l'on méconnaît ton bon cœur, si la vie t'y est trop dure,

promets-moi de nous appeler, et nous te secourrons.

— Oui," répondit la petite fille. Et, ne pouvant plus retenir

les sanglots qui l'étouffaient, elle pleura avec abandon dans

les bras de la vieille dame.

M. Milane, à qui sa femme raconta, tout émue, l'entretien

qu'elle avait eu avec Folla, tenta vainement quelques efforts

pour concilier les intérêts de Folla et ceux de Juliette; il

voulut même prémunir la première contre la déception qui

l'attendait peut-être, en lui traçant un sombre tableau de

l'existence qu'il faudrait mener sous le toit de Marlioux.

L'enfant soupira, mais elle tint bon; elle voulait remplir son

devoir.

VIII

LA DERNIERE NUIT

C'était un mardi, à six heures du soir, que Folla devait

quitter la Seille.

Félix Marlioux jura et tempêta longuement lorsqu'il vit

échouer son plan, quand M. Milane lui apprit qu'il ne pouvait

accepter ses conditions, et que la petite Sophie était toute

décidée à rentrer chez ses parents.

Il ne s'attendait pas à cela.

"Bah! pensa-t-il à la fin, emmenons toujours l'enfant, ça ne

durera pas longtemps; elle aura vite assez de sa nouvelle vie,

et elle manquera ici; on me la redemandera, et j'exigerai une

plus forte somme encore."

En attendant, il joua les sentiments paternels et feignit de

prendre bravement son parti. C'était pour le bien de sa fille

uniquement qu'il avait parlé de la laisser à la Seille; car

enfin la pauvre petite, élevée jusqu'alors dans le duvet de

cygne, allait se trouver bien dépaysée soudainement. Mais

quoi! il était père avant tout, et bien trop heureux de

retrouver son enfant; il allait enfin avoir de la gaieté

autour de lui, et une petite ménagère pour faire la soupe.

"Vous n'allez pas la tuer de travail, au moins, demanda Mme

Milane, que ces derniers mots inquiétèrent. Songez qu'elle n'y

est pas accoutumée.

— Ah! ma foi! Madame, riposta l'homme, faut bien qu'elle

redescende à son rang. J'ai pas de quoi lui payer une

servante."

Le matin du jour fixé pour le départ de Folla, Juliette et son

institutrice partirent pour Paris. On prétexta qu'elles

devaient s'y rendre d'avance pour faire préparer l'appartement

de la rue Lafayette, M. Milane ayant encore affaire à la

Seille avec ses fermiers, Mme Milane restait avec lui et même

gardait Folla pour ne point trop s'ennuyer. Cette dernière

clause fit bouder Juliette.

"Je ne m'amuserai guère toute seule!" murmura-t-elle.

Folla · 第 2 / 5 段