Produced by Daniel Fromont.
Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859-1914),
_Folla_ (1889)
Produit par Daniel FROMONT
FOLLA
2è SERIE PETIT IN 8°
PROPRIETE DES EDITEURS
FOLLA
PAR
ROGER DOMBRE
TOURS
ALFRED MAME ET FILS, EDITEURS
M DCCC XCII
Droits de reproduction réservés.
FOLLA
I
EN VEINE DE PARESSE
VERBE _MARCHER_
_Indicatif présent_.
Je marches
Tu marche
Il parle
Nous marchons
Vous marchent
Ils marchez.
_Imparfait_.
Je marches
Il marchat
Nous marchons
Vous marchiez
Ils marchent.
Le reste de la page était à lavenant ; vous jugez par cet
échantillon de lapplication de lélève. Elle trempait
cependant sa plume jusquau fond de lencrier, ce qui rendait
ses petits doigts bien noirs, et elle soupirait bien fort. Or
il est de foi que les soupirs navancent pas les devoirs, au
contraire.
Et si vous aviez vu ce cahier saturé de taches, de ratures et
de corrections!
Lassée davoir écrit jusquau futur tant bien que mal, la
fillette posa son porte-plume et leva le nez, un joli petit
nez, ni rond ni pointu, sous lequel souriaient une bouche rose
et de petites dents de nacre.
Elle sappelait Sophie, notre paresseuse; mais elle portait si
mal son nom (car vous n'ignorez pas que Sophie veut dire
sagesse), qu'on la surnommait _Folla_, ce qui lui seyait
infiniment mieux.
Folla avait, outre sa bouche rose qui riait toujours, une
chevelure foncée et bouclée en constante rébellion, un menton
à fossette et de grands yeux noirs, vifs et pétillants, qui
devenaient doux comme une caresse lorsqu'elle était sérieuse
un instant.
Folla avait neuf ans; la vie ne pesait guère à ses mignonnes
petites épaules, par conséquent; elle jouait sans cesse, et
elle avait bien mal employé ces quelques années, ce qu'elle
regrettera plus tard, vous le verrez.
Au jour où nous la trouvons à la salle d'étude, bâillant sur
sa page chiffonnée, elle ne savait pas encore écrire
correctement un temps de verbe; les quatre règles de
l'arithmétique se brouillaient dans sa petite tête de linotte,
et les leçons quotidiennes étaient généralement à reprendre à
la récréation. Aussi les livres, passablement écornés,
avaient-ils reçu d'abondantes averses de larmes sur leurs
pages ramollies.
Et pourtant, sans son incurable paresse, Folla eût été une
adorable enfant, non par sa beauté et son espièglerie, dons,
comme vous le savez, purement accessoires, mais à cause de son
cur d'or et de sa franchise excessive.
Tout le monde l'aimait à la Seille, non seulement les maîtres
de la maison, mais les domestiques, les gens de la ferme, même
les animaux, et les pauvres qui passaient, quêtant un morceau
de pain ou un sou.
Mais revenons à la peu studieuse écolière, qui avait déposé sa
plume sur le bord du bureau, comme si elle eût été à bout de
forces pour avoir barbouillé une page.
Sauter de sa chaise à la fenêtre (en passant par la table,
bien entendu) fut l'affaire d'une seconde.
Folla pencha sa tête brune au dehors, dans un rayon de soleil
qui l'enveloppait d'une lumière éblouissante.
"Sapho! ici, Sapho!" cria-t-elle à un beau chien bondissant
qui vint sarc-bouter des deux pattes sur le rebord de la
croisée ouverte. Et les deux amis firent dincroyables
efforts, lune pour tendre sa joue ronde, lautre pour
allonger sa grande langue rose.
Sapho, veux-tu achever mon verbe? Tu serais bien gentil!"
La brave bête ne répondit quen remuant la queue.
"Cest heureux, les chiens! pensa la fillette soudain
songeuse; ça napprend rien, ni lhistoire, ni la grammaire,
ni surtout le calcul. Oui, cest bien heureux, les chiens!"
ajouta-t-elle dans un soupir, en jetant un regard denvie sur
la pelouse veloutée où Sapho retournait sétendre, puis sur
les beaux arbres du parc tout verts et touffus depuis quelques
semaines, et sur la pièce deau où naviguaient les cygnes
orgueilleux, leurs longs cous onduleux blancs comme la neige,
plongeant gracieusement par intervalle dans leau bleue.
Tout à coup, sous le balcon de la salle détude, qui était au
rez-de-chaussée, apparut le bonnet de dentelle noire de Mme
Milane:
"Arthur! cria-t-elle en levant sa tête rouge et animée vers
les croisées du premier.
Quest-ce, ma bonne amie? répondit une voix masculine.
Du vermicelle ou du riz?
Ah! cest le jour du bouillon? Eh bien, va pour le
vermicelle, voilà deux fois quon nous sert le potage au riz ;
et puis la petite laime mieux.
Bien!" Et le front de la vieille dame sabaissa et disparut
bientôt dans les sous-sols, où Mme Milane élaborait avec sa
cuisinière un dîner soigné.
"Bon, se dit Folla, qui avait éclipsé sa mignonne personne
derrière la persienne pendant ce court colloque, voilà quon
parle de bouillon: ça prouve que six heures approchent.
Fraülen va ramener Juliette de sa leçon de piano, et je serai
grondée; aussi il ny a pas de bon sens de me donner à faire
un verbe tout entier en une fois. Et mon thème anglais, qui
nest même pas commencé. Voilà quon va encore me punir, et
cest demain dimanche! Je nai jamais de chance, moi. Si
Juliette pouvait revenir sans Fraülen, elle maiderait; mais
elles rentreront ensemble. Si mademoiselle pouvait avoir la
migraine!..."
Folla rougit aussitôt de sa mauvais pensée:
"Voilà que je deviens méchante, maintenant! Souhaiter du mal
à ma maîtresse! Je laime pourtant bien..., surtout quand elle
ne gronde pas. Voyons, écrivons vite."
_Futur antérieur_.
Jaurai marché
Tu seras marché
Nous aurions marché...
"Moi, jaimerais mieux du riz; le vermicelle, ça nen finit
plus...
Vous auriez marché...
"Bien! jentends la voix de Fraülen! Mon Dieu, mon Dieu! que
va-t-elle dire! Elle me privera de ma leçon de musique de
mardi, et j'ai déjà manqué celle d'aujourd'hui; moi qui aime
tant la musique et M. Walter! Dire qu'on n'a pas plutôt l'idée
de me priver de dessert!"
Au même instant, comme Folla, rouge et confuse, baissait le
nez sur son cahier, une autre fillette du même âge environ
entrait dans la salle d'étude.
Juliette était plus grande et plus élancée que Folla. C'était
une fort jolie enfant, aussi blonde, d'un blond foncé, avec un
teint blond et rose, des traits fins et de beaux yeux noisette
au regard tranquille et un peu fier. Seulement il manquait à
sa figure l'expression de bonté et de franchise infinie qui se
lisait sur celle de sa campagne.
Les deux petites filles ne se ressemblaient aucunement; ce qui
n'avait rien d'étonnant, puisque nul lien de parenté ne les
unissait, quoiqu'elles fussent persuadées du contraire.
Elles étaient unies comme deux soeurs et se croyaient
cousines.
Juliette était la petite-fille de M. et Mme Milane; son père
et sa mère étaient morts depuis quelques années, et, sous la
douce tutelle de ses grands-parents, elle s'élevait,
excessivement gâtée, choyée et adulée.
Aussi n'était-elle pas éloignée de se croire une petite
perfection morale et physique. Son naturel, bon et doux au
fond, s'altérait progressivement sous la perpétuelle
admiration dont elle était l'objet.
Il n'y avait guère dans la maison que son institutrice, Mlle
Cayer, qui n'en fît pas son idole et ne lui épargnât point les
remontrances, en dépit des grands-parents, qui n'admettaient
pas cela.
En vérité cependant, sauf ceux-ci, on préférait Folla;
seulement on adulait la petite Kernor pour complaire aux
maîtres, chose assurément blâmable, qui rendait un bien
mauvais service à la petite égoïste.
Et Folla, qui donc était-elle, si elle n'était ni la petite-
fille ni même la petite-nièce des châtelains de la Seille?
Mon Dieu, tout simplement une enfant adoptée, une sur de lait
de Juliette, pas autre chose.
Il y avait environ neuf ans de cela: Gervaise, la nourrice de
cette dernière, partageait ses soins et son lait entre la
petite Kernor et sa propre fille.
Gervaise habitait avec son mari une ferme aux environs
d'Avignon.
Le médecin de Mme Kernor ordonna pour leur bébé, qui était née
frêle et maladive, l'air pur de la campagne et le soleil.
Voilà pourquoi, malgré les larmes de la jeune mère, on confia
la petite fille à Gervaise.
L'excellente femme prodiguait si bien ses soins à ses deux
nourrissons, qu'on ne savait à laquelle elle montrait le plus
d'amour.
Sophie et Juliette tétèrent, vagirent, jouèrent et grandirent
donc de concert.
Toutes deux mignonnes et gentilles, elles se ressemblaient
beaucoup; d'ailleurs, à cet âge, tous les bébés sont
semblables ou à peu près; elles avaient également un teint
clair, une bouche rose, des yeux foncés et une voix argentine.
On les eût confondues certainement sans le costume qui
différait, riche chez l'une, pauvre mais propre chez l'autre.
A la longue, les cheveux blonds de l'enfant de Gervaise
brunirent progressivement, tandis que Juliette garda ses
boucles mordorées.
Pendant que leur fille prospérait chez sa nourrice, M. et Mme
Kernor voyageaient en Italie. A leur retour ils s'arrêtèrent à
Avignon pour reprendre leur trésor, alors âgé d'une quinzaine
de mois.
Ils trouvèrent la petite ferme en grand émoi; il courait dans
le pays une vague rumeur: un crime avait été commis.
La Gervaise pleurait, la tête cachée dans son tablier, tandis
que les bébés criaient, demandant vainement leur soupe.
La Gervaise était bien malheureuse; "son homme" avait
disparu depuis la veille, et des langues malveillantes
disaient que "le coup" pouvait bien venir de lui.
M. et Mme Kernor la consolèrent de leur mieux, mais ce n'était
point tâche facile.
En même temps ils caressaient les deux mignonnes, surtout la
petite Sophie, qui avait les yeux noirs de Mme Kernor et le
sourire de son mari.
Quand Gervaise fut apaisée et capable de parler et d'entendre,
la jeune femme lui montra Sophie:
"C'est la mienne, n'est-ce pas, nounou? Dire qu'il y a plus
d'un an que j'ai quitté mon enfant, et que j'hésite à la
reconnaître.
La vôtre, Madame, c'est celle-ci," fit Gervaise en
désignant Juliette.
Et elle se couvrit de nouveau le visage pour sangloter de plus
belle.
Vraiment, l'idée qu'on lui enlevait son nourrisson n'était
point faite pour tarir ses larmes.
Mme Kernor lâcha la petite Sophie pour presser Juliette contre
son cur. Celle-ci n'avait rien des Kernor, c'était vrai; mais
elle était plus frêle, plus blanche, et enfin, dans la suite,
on retrouverait mieux chez elle les traits de la famille;
même, en la bien considérant, on lui découvrait une vague
ressemblance avec un aïeul de M. Kernor.
Gervaise fut comblée de présents et de bonnes paroles: elle
avait si bien soigné Juliette! Mais tout cela parut redoubler
son chagrin, au contraire, et le soir la trouva seule à la
même place, pleurant toujours, sans que les cris suppliants de
Sophie parvinssent à l'arracher à sa douleur.
Et son homme ne revint jamais.
II
L'ENFANT DE GERVAISE
Environ un an après, le grand-père et la grand'mère Milane
venaient mélancoliquement s'installer à la Seille, jolie
propriété qu'ils possédaient en Dauphiné.
Ils étaient tristes, car ils adoraient les enfants et ne
pouvaient jouir de leur petite-fille; leur gendre, d'un
caractère un peu entier, ne sympathisait pas avec eux, et
après quelques discussions pénibles la brouille s'était mise
entre les deux ménages.
Mme Kernor en souffrit beaucoup, mais elle ne put décider son
mari à oublier sa rancune.
"Si du moins ils nous envoyaient la petite de temps en temps!"
soupiraient les Milane.
Voilà pourquoi leur riche appartement de la rue Lafayette à
Paris et leur gentil château de la Seille leur paraissaient
vides et froids.
Il arriva qu'un jour Mme Milane, qui était une maîtresse de
maison accomplie, pesait le sucre destiné à ses confitures
dans la cuisine de la Seille, lorsqu'on vint la prévenir
qu'une vieille femme demandait à lui parler.
Quand Mme Milane eut équilibré les deux plateaux de la balance
et recommandé à sa cuisinière de ne pas laisser s'attacher la
gelée au fond du chaudron, la bonne dame alla au vestibule, où
l'attendait la visiteuse.
C'était une villageoise avignonnaise, tenant dans ses bras une
petite fille brune et jolie, mais chétive, qui ouvrait de
grands yeux effarés.
"Madame, dit la paysanne avec une brusque franchise, vous
souvenez-vous de la Gervaise, qui a nourri votre petite-fille?
Certainement. Comment va-t-elle, cette bonne Gervaise?
Ah! Madame, faut-y qu'y ait des gens malheureux dans ce
monde!... La pauvre femme n'est plus de cette vie à l'heure
qu'il est. V'là sa pétioune, qu'est orpheline, péchère; la
Gervaise m'a dit comme ça de vous l'amener, que vous étiez
bonne, que vous lui donneriez p't-être bien une place dans
votre maison jusqu'à ce qu'elle soit en état de gagner son
pain."
Mme Milane fut émue de cette confiance naïve. Elle attira à
elle l'enfant, qui lui passa immédiatement ses petits bras
autour du cou. Cette marque de tendresse spontanée mit des
larmes dans les yeux de la bonne dame, qui songea soudain aux
caresses de la petite Juliette, dont elle était privée.
Elle alla trouver son mari, lui montra Sophie, lui conta
l'affaire, et il se trouva que le même soir l'Avignonnaise
quittait le château, bien reposée et restaurée, laissant en
bonnes mains la fillette qui lui avait confiée.
C'est ainsi que, par une sorte d'adoption qui devint plus
sérieuse à mesure qu'on s'attacha davantage à elle, Sophie,
autrement fit Folla ou Follette, devint l'enfant de la maison.
Quand on la vit bien peignée, bien lavée et gentiment
habillée, on la trouva ravissante.
Elle recouvra bien vite la gaieté de son âge; elle avait des
mines adorables, des réflexions amusantes; elle remplissait de
rires et de gazouillements joyeux tour à tour le château
dauphinois ou l'appartement parisien, selon la saison, et M.
et Mme Milane songèrent moins à regretter leur petite-fille
éloignée d'eux.
Quand Folla eut atteint une sizaine d'années, un nouvel
événement survint chez ses parents adoptifs: M. Kernor mourut
presque subitement, et sa femme ne tarda pas à s'éteindre,
minée par le chagrin, et malgré les soins de son père et de sa
mère.
La petite Juliette se trouvait orpheline à son tour, sous la
tutelle de ses grands-parents, qu'elle connaissait à peine.
Les Milane étaient donc en possession de deux fillettes, dont
une seule leur appartenait par les liens du sang.
Maintenant qu'ils avaient recouvré leur trésor si longtemps
convoité en vain, que faire de Folla? Certes, il eût été cruel
de la renvoyer, dur de la faire descendre au rang de paysanne,
à présent qu'elle avait reçu une éducation soignée et vécu
d'une vie luxueuse. M. et Mme Milane avaient le sens trop
droit et le cur trop bon pour agir ainsi; ils la gardèrent
comme jadis.
Folla se croyait leur petite-nièce et la cousine de Juliette,
qu'elle adorait, et elle appelait M. et Mme Milane bon papa et
bonne maman, comme Juliette.
Elle ne jalousait point sa sur de lait, quoiqu'elle sût
parfaitement que celle-ci était l'unique enfant de la maison
et l'unique héritière des Kernor et des Milane.
Ceux-ci, malgré leur bonté, et perdus qu'ils étaient dans leur
idolâtrie, parlaient souvent à leur petite-fille de choses de
l'avenir qu'il ne lui était pas utile de connaître encore;
mais cela ne faisait pas une ombre au bonheur de Folla; elle
n'était pas même attristée de la préférence qu'elle voyait
accorder à Juliette. Presque à leur insu, les grands-parents
manifestaient beaucoup plus de tendresse à l'enfant de leur
fille, ce qui était assez naturel en somme, et toutes les
gâteries étaient pour elle. Folla sentait d'instinct qu'elle
leur était plus indifférente que par le passé, mais elle n'en
chérissait pas moins ses bienfaiteurs, et trouvait tout simple
que sa petite compagne attirât à elle toutes les louanges et
les caresses. Elle se croyait bien inférieure à Juliette; elle
la voyait plus belle, plus intelligente, plus raisonnable
qu'elle, et cependant, nous l'avons déjà dit, Juliette Kernor
avait une petite dose d'égoïsme et de suffisance qui la
mettait en réalité au-dessous de l'enfant de Gervaise.
Elle aimait certainement beaucoup Folla, mais par un sentiment
personnel; Folla jouait avec elle, se prêtait à tous ses
caprices, faisait ses commissions; puis la paresse de l'une
mettait en relief les capacités de l'autre.
Sans Folla, Juliette se fût ennuyée sûrement, surtout l'été,
entre Mlle Cayer et ces deux vieillards qui la choyaient à qui
mieux mieux, mais ne l'égayaient pas.
Revenons au fameux samedi où la paresseuse, fort penaude, vit
entrer à la salle d'étude son amie Juliette, par bonheur sans
Fraülen.
"Dis donc, Lili, fit-elle en bondissant, j'ai découvert un
endroit du parc, du côté de la glacière, où nous pourrons
bâtir notre maison sans être dérangées, et bon papa ne dira
plus que nous abîmons le terrain.
Allons-y tout de suite! Tiens, aide-moi à enfiler mon
tablier.
C'est que... je n'ai pas fini mes devoirs, répondit Folla en
baissant la tête.
Pas fini? Fraülen va te gronder."
Les petits bras nus de la coupable retombèrent le long de son
sarreau de toile.
"Oh! que je suis malheureuse!
Et l'on te privera encore de récréation, et nous ne pourrons
pas nous amuser. Tu es bête, aussi. Sais-tu que M. Walter
n'était pas content de ne pas te voir arriver? Il a dit que,
si tu continues, tu ne seras jamais capable de jouer
convenablement un morceau de piano, et que tu perdras tes
excellentes dispositions."
Folla éclata en sanglots.
"Et si l'on m'enlève ma leçon de musique de mardi! J'aimerais
mieux n'avoir point de récréations jusqu'à après-demain.
Merci! fit Juliette en faisant la moue; et moi donc, avec
qui jouerai-je? Tu sais bien que je n'aime pas à m'amuser
seule. Ecoute: Fraülen sera longue à se déshabiller, car il
fait très chaud; je vais un peu voir tes devoirs et te dicter
la suite. Passe-moi ton verbe d'abord. Mais il y a des fautes
à toutes les personnes, ma pauvre Folla! Fraülen va être en
colère. Corrige toi-même, on reconnaîtrait mon écriture."
Les petites filles se mirent à l'ouvrage, et tout était à peu
près terminé et passablement fait quand leur institutrice
parut.
La cloche du dîner les fit s'envoler comme deux hirondelles,
et elles allèrent en gazouillant se laver les mains et se
faire recoiffer.
A table Juliette mangea si peu, que Mme Milane s'alarma. Mlle
Cayer la rassura.
"Madame, c'est bien sa faute; Juliette a mangé une demi-
douzaine de gâteaux chez le pâtissier après sa leçon. Je lui
ai bien dit que ça lui enlèverait l'appétit pour dîner; mais
elle n'a pas voulu m'écouter.
Oh! fit la grand'mère, elle a au moins mangé ce qui lui
plaisait, n'est-ce pas, mignonne? Elle se rattrapera demain
sur les choses solides.
Et tu n'as pas pensé à rapporter à Folla quelques
friandises? demanda M. Milane à Juliette, qui rougit.
Si, bon papa, j'y avais pensé, répondit-elle, et
j'emporterais des biscuits pour elle, seulement... j'avais
faim encore en chemin, et je les ai croqués dans la voiture
pour m'occuper.
Voyez-vous la petite gourmande! dit Mme Milane en embrassant
la fillette, toujours placée à sa droite.
N'est-ce pas un peu le fait d'une égoïste? fit observer Mlle
Cayer.
Ma foi! oui, dit M. Milane.
Bah! reprit la grand'mère, tous les enfants sont ainsi.
D'ailleurs, Folla n'en mourra pas pour se passer de biscuits,
elle a tout ce qu'il faut ici; si elle ne s'était pas fait
priver de sa course en ville, cela ne serait pas arrivé.
Bien sûr que je n'en mourrai pas, dit gaiement Folla; Lili a
bien fait de manger ces gâteaux, si ça lui faisait plaisir."
Le repas s'acheva sans autre incident. Mme Milane s'occupait
exclusivement de sa petite-fille, la servant avant tout le
monde et lui choisissant les meilleurs morceaux.
Après le dessert, les fillettes coururent au jardin, où les
jours, très longs à ce moment, leur permettaient de jouer le
soir; elles débattirent la question de l'emplacement de leur
construction; comme toujours, Juliette imposa sa volonté, et
Folla céda.
A huit heures et demie, on les appela au salon. Juliette, qui
aimait la lecture, prit un livre amusant, un livre très beau,
présent de son bon papa, fournisseur habituel de sa
bibliothèque enfantine.
Folla préférait la musique; elle ouvrit le piano et joua en
sourdine, pour ne point fatiguer ses grands-parents, tout son
petit répertoire.
A neuf heures il fallait se coucher sans récriminer. Folla y
alla après avoir embrassé tout le monde à la ronde. Juliette,
elle, ne prit son bougeoir qu'après avoir galopé un grand
moment sur le genou de M. Milane, et après avoir reçu les
interminables caresses de sa grand'mère.
Les deux jeunes filles se mirent à genoux pour faire leur
prière. Juliette la récitait machinalement, mais correctement.
Folla était distraite par une mouche qui bourdonnait en
cherchant à se poser le long des murs; mais elle pensa tout à
coup à de pauvres enfants affamés et à demi nus qu'elle avait
vus dans la journée, et qui lui avaient fait grand'pitié; elle
se rappela combien elle s'était trouvée heureuse en comparant
son sort au leur, et elle remercia le bon Dieu de ses
bienfaits.
Elle fut bientôt endormie, de sorte qu'elle ne vit pas Mme
Milane apporter à sa petite compagne un verre de sirop, puis
ramener le couvre-pieds sur son petit corps, et embrasser
encore maintes fois la jolie blondine, quoique celle-ci
murmurât avec fatigue: "Assez, bonne maman, assez! je veux
dormir."
Juliette ne se levait pas avant huit heures, à moins qu'elle
ne s'éveillât plus tôt; ce qui arrivait quelquefois en été,
jamais en hiver.
Folla, au contraire, était toujours sur pied avant sept
heures; alors elle passait son petit peignoir et ses
pantoufles, et, s'échappant sans bruit de la chambre, elle
allait jouer de la guitare sous les arbres silencieux du parc.
Musicienne dans l'âme, elle avait la voix et l'oreille d'une
justesse admirable et cherchait, soit sur le clavier, soit sur
les cordes, tous les airs qu'elle avait entendus.
Malgré son très jeune âge, M. Walter la considérait comme
l'élève qui lui donnait le plus de satisfaction, et à la fin
de la leçon de piano il y avait toujours un quart d'heure pour
la guitare. Ce qui explique pourquoi la plus grande punition
qu'on pût infliger à la petite fille paresseuse était de lui
enlever son heure de musique.
Folla n'était paresseuse que pour ses études de français et de
langues, jamais pour être matinale, sauf peut-être quand il
gelait fort, l'hiver; jamais non plus quand il s'agissait de
rendre un service, de courir chercher les lunettes de bonne
maman, l'éventail de mademoiselle, tandis que Juliette faisait
la sourde oreille quand on disait: "Qui est-ce qui va me
faire une commission?"
Or le matin du dimanche où nous retrouvons les deux petites
filles, elles étaient habillées pour aller à la messe. Leur
costume était le même quant à la couleur et à la forme des
vêtements, mais la robe de Folla était un simple lainage garni
de dentelles communes; celle de Juliette était en foulard et
garnie de fines guipures.
Pour expliquer cette différence, on disait que Folla était une
lutine qui portait constamment le désordre sur elle et autour
d'elle, et par conséquent ne pouvait avoir de riches
vêtements.
En cela on avait raison; mais Juliette, quoique moins vive,
n'avait guère plus de soin.
Or, ce dimanche, comme la chaleur était supportable, on permit
aux deux petites filles d'aller à la messe à pied, tandis que
les grands-parents s'y rendaient en voiture. Elles s'amusaient
à gambader, leurs petites jambes nues dans leurs chaussettes
roses, ou cueillaient les fleurs étiolées des haies, tandis
que Mlle Cayer trottait délibérément dans la poussière en
causant avec la femme du maire, qu'on avait rencontrée.
Au milieu de leurs ébats, les fillettes se trouvèrent face à
face avec un vieux pauvre qui leur demanda l'aumône en
balbutiant des paroles bizarres.
"Sauvons-nous, il est fou, murmura Juliette à l'oreille de sa
sur de lait.
Eh! non, il est infirme seulement, répondit Folla, et il
n'est pas du pays."
Juliette avait dans sa poche une petite bourse bien garnie;
mais elle ne songea même pas à l'alléger en faveur du
mendiant, tandis que Follette, qui n'avait pour tout bien que
onze sous, vida son porte-monnaie dans la main du pauvre
homme.
Celui-ci, au milieu de ses bénédictions, laissa tomber son
bâton; il se courba en gémissant pour le relever, car il était
perclus de rhumatismes, mais Folla le prévint et le ramassa
prestement.
"Comment as-tu osé toucher cette affreuse canne toute noire?
n'as-tu pas vu que cet homme a les mains très sales? disait la
petite Kernor à sa cousine comme elles couraient sur la route,
les cloches sonnant à grande volée. Moi, je ne l'aurais pas
touchée pour un empire!
Mais, Lili, il n'aurait jamais pu relever sa canne tout
seul, ou bien il y aurait mis un quart d'heure, et en se
faisant mal, encore.
Tu lui as donné tout ton argent?
Oh! il n'y en avait pas beaucoup. Heureusement que c'est
demain lundi.
Qu'as-tu donc fait de ta semaine? Moi, j'ai mes dix francs
presque intacts.
Comment t'y prends-tu donc? fit à son tour Folla, naïvement
admirative.
Je garde mon argent, voilà tout.
Eh bien, moi, je ne sais pas comment je m'arrange, mais il
s'en va toujours trop vite.
C'est bien simple, dit alors Mlle Cayer, que les enfants
avaient rejointe et qui les entendait causer; Follette dépense
son argent non pour son propre agrément, mais parce qu'elle
n'est point avare et qu'elle a le cur généreux. Je sais où
passe sa semaine, qui d'ailleurs n'est que de cinq francs, et
d'autres pourraient le dire avec moi. Demandez à la mère Rabu
comment elle a pu acheter des remèdes pour sa douloureuse
maladie. Demandez à la petite Mélie pourquoi elle ne marche
plus nu-pieds lorsqu'elle va à l'église, ou dans les champs
quand il a beaucoup plu. Et qui est-ce qui a payé l'accordéon
du petit garçon infirme qui aime tant la musique, et le châle
de la brave Tevré, dont la fille est poitrinaire?"
Folla était toute rose de confusion et de plaisir, et Juliette
baissait honteusement la tête: elle avait compris la leçon.
De fait, celle-ci n'était point généreuse, non peut-être par
l'amour de l'or, mais parce qu'elle était égoïste, tenait à
son bien, et ne se mettait jamais à la place des autres pour
songer à leurs besoins.
A Paris, chaque hiver, on quêtait auprès des enfants riches
les vieux jouets et les vêtements hors de service; il fallait
arrêter Folla, qui voulait donner tout ce qu'elle avait, même
ses poupées neuves et ses livres les plus beaux.
Juliette ne se séparait qu'avec regret de quelques vieilleries
dont on ne pouvait plus rien faire et de quelques joujoux
déteints et abîmés dont on pouvait à peine se servir.
Voilà donc nos fillettes à l'église, priant tantôt avec
distraction, tantôt avec piété. Juliette était coquette: elle
se savait jolie et admirée, cela ne lui déplaisait point.
Quant à Folla, elle ne s'inquiétait guère de ces choses-là; ce
qui venait la distraire n'était pas la pensée que sa robe
seyait bien à son petit visage, le ruban rose à ses boucles
brunes, mais plutôt une grosse mouche remuante qui entrait
dans le bonnet tuyauté d'une paysanne, ou bien les maladresses
de l'enfant de choeur; rien n'échappait à son il espiègle.
Mais, dès qu'elle pensait qu'on se trouvait à l'église, vite
elle reprenait son livre et sa gravité.
III
POULETS PERDUS
L'après-midi, les petites filles jouaient dehors, le temps
étant fort beau. Un peu avant le dîner, elles obtinrent la
permission de s'amuser au bout du parc.
Or, de l'autre côté de la haie, s'élevait une petite ferme
appartenant à un pauvre ménage dont les enfants, "pour être
moins nombreux à la niche," étaient serviteurs ou bergers
dans de plus grandes métairies des environs.
Ce jour-là, la mère Serriau et "son homme" étaient en
violent émoi: un oiseau de proie, buse ou corbeau, on ne
savait, avait jeté le désarroi dans la basse-cour; les
volailles, effarées, fuyaient de tous côtés avec des
piaillements de désespoir. Cela durait depuis une heure
environ. Sur les vingt-deux poulets qui composaient la basse-
cour, on n'avait pu en réunir qu'une dizaine. Les autres
piaulaient dans la campagne, éperdus, épouvantés.
Combien en restaient-ils de vivants? car le père Serriau avait
recueilli dans un buisson le cadavre ensanglanté d'une poussin
à demi rongé.
Le couple infortuné geignait à fendre l'âme; comment rattraper
les fuyards à présent? Voilà que la nuit allait tomber, et
ceux qui se cachaient sous les buissons se garderaient bien de
se montrer.
En écoutant le récit de ce désastre, Folla n'hésita pas à
venir en aide aux pauvres gens, tandis que Juliette demeurait
immobile, regardant les allées et venues des Serriau.
Le père Serriau gardait, en les appelant doucement, une grosse
poule et ses petits. Follette se mit à l'ouvrage; petite et
légère, elle se glissait dans les trous des haies, enjambait
les fossés, grimpait au faîte des buissons d'épines sans souci
de ses mollets et de ses mains, qui s'y déchiraient
cruellement.
"Tenez, madame Serriau, en voilà un, deux! Prenez garde à ce
petit noir qui se sauve de votre côté, attrapez-le au passage;
et celui-ci, quatre! Ne les laissez pas échapper. Portez-les
vers la mère. Il n'en reste plus que sept à retrouver, puisque
le vingt-deuxième est mort. Encore un, voyez; il est blessé à
l'aile, il ne peut pas courir. Ma foi! je ne sais guère où se
cachent les autres."
La mignonne parvint cependant à les rattraper tous et aida la
mère Serriau, peu experte en calcul, à compter les bêtes
réunies: il y avait bien le compte.
La cloche du dîner ayant sonné depuis quelques minutes, les
petites filles, en se tenant par la main, coururent à la
maison.
Elles entrèrent rouges et essoufflées à la salle à manger, où
l'on commençait à s'inquiéter de ne pas les voir.
Juliette avait conservé sa petite robe intacte et presque
propre sous le tablier blanc; mais Folla, grand Dieu! en quel
état elle se présentait! Ses jambes nues étaient
ensanglantées, ses mains égratignées, ses vêtements souillés
et déchirés, ses cheveux embroussaillés.
Folla fut vertement grondée et dut aller réparer le désordre
de sa toilette. Juliette essaya de la défendre en racontant
l'incident des poulets et en disant comment la petite fille
avait rendu service aux Serriau; mais on ne comprit rien à
cette histoire, trop précipitamment narrée, et, pour prix de
sa bonne action, Folla ne reçut que des admonestations.
Le lendemain cependant, en se promenant avec Fraülen, on
rencontra la mère Serriau.
"Ah! Mademoiselle, dit-elle à l'institutrice dans son patois
à peine compréhensible en sa bouche édentée, la bonne petite
fille que mam'zelle Sophie! Mes poulardes étions tous perdus
sans elle. Elle me les a retrouvés les uns après les autres,
même que les buissons lui zont tout épiné les jambes et les
doigts. Sans ça mon homme et moi étions bien empêchés, que ça
faisait ben une pièce de six francs perdue par bête, puisque
je les élevons pour les engraisser."
Justice fut donc rendue à l'enfant complaisante, et on ne lui
reprocha plus sa robe fripée. Mais, hélas! les gronderies n'en
pleuvaient pas moins chaque jour sur la paresseuse, dont les
devoirs étaient criblés de fautes, et l'été ne s'écoula point
sans que les leçons de piano et de guitare fussent souvent
remplacées par un pensum.
Une autre fois on fut en plus grand émoi encore au château,
Mlle Folla s'étant fait chercher pendant trois quarts d'heure.
Voilà ce qui était advenu.
En poursuivant un beau papillon-sphinx, la petite était sortie
de la cour; il n'y avait personne dans le chemin; après y
avoir couru l'espace de quelques mètres, elle atteignit le
joli insecte, qu'elle rendit à la liberté après l'avoir
examiné de près, car elle avait trop bon cur pour lui faire
du mal, et s'apprêta à revenir sur ses pas.
Mais elle entendit des cris affreux qui partaient d'une
chaumière située non loin de là sur la route.
"Bon, pensa-t-elle, que se passe-t-il chez les Moussard? Ce
sont des gens qui ont toujours du malheur: si j'allais voir?"
Elle secoua la poussière brillante que le papillon avait
laissée à ses doigts, et courut à la masure; ce n'était pas
une ferme, mais plutôt un bâtiment triste et noir, entouré
d'un jardinet moisi où picoraient quelques poules sur un
fumier nauséabond.
Un roquet aboyait avec frénésie; par terre, assise sur le sol
nu, une petite créature de quatre à cinq ans, vêtue seulement
d'une chemise et d'une jupe, mal peignée et très barbouillée,
tenait sur ses genoux un bébé de six à huit mois déjà en robe,
et qui se tordait en poussant des cris d'aigle.
Un peu plus loin, une autre fillette, de deux ans à peu près,
jouait avec des morceaux de bois.
Celle qui faisait la maman ne savait guère remplir son rôle et
n'en avait guère la force non plus; ses bras, trop faibles,
tenaient le bébé tout de travers, ou le secouaient par
moments, sans qu'elle eût l'intention de lui faire du mal. Le
pauvre petit geignait à fendre l'âme, et pleurait en se
tordant convulsivement.
"Mais tu vas le blesser? cria Folla, qui accourait; attends,
je vais te montrer à le porter comme il faut."
Et, enjambant sans façon la mince barrière qui défendait
l'entrée du jardinet, elle enleva à l'aînée des enfants le
poupon, qui cessa de crier dès qu'il se sentit dans des bras
plus vigoureux et surtout plus adroits. Folla s'assit sur une
pierre, tandis que le petit garçon la contemplait de ses yeux
bleus étonnés, en suçant consciencieusement son pouce.
"Il est bien pâlot, ton frère; quel âge a-t-il? demanda-t-
elle à la fillette.
Je ne sais pas.
Et toi, quel âge as-tu?
Quatre ans, je crois.
Et on te donne le petit à garder?
Faut bien, la mère lave."
Par bonheur, Folla avait des dragées dans sa poche; elle les
distribua aux deux aînées, qui se jetèrent dessus, et elle fit
jouer le tout petit, qui se mit à rire.
"Est-elle allée bien loin, ta maman? reprit-elle.
Que non! elle va revenir."
La pauvre femme disait bien toujours: "Je vais revenir, soyez
sages," pour faire prendre patience aux marmots; mais il
fallait du temps pour savonner le misérable linge de la
famille.
Elle ne reparut qu'au bout de vingt minutes et fit de grands
remerciements à la petite demoiselle du château.
"Votre fille est trop jeune pour soigner un bébé de cet âge,
lui dit Folla.
Eh! Mademoiselle, il le faut pourtant ben; mais je ne
m'absente jamais longtemps. Faut ben que les mioches
s'habituent de bonne heure à se rendre utiles, mais une autre
fois j'emporterai le petit et l'étendrai sur une couverture à
terre, près de moi, pendant que je laverai.
Il n'a pas bonne mine.
Ma foi non, le pauvret! Pensez donc, un enfant que j'ai dû
sevrer à quatre mois.
Sitôt, comment le nourrissez-vous?
Je lui donne le biberon, et puis la soupe quand il en veut,
et des tisanes."
Folla fut prise de pitié pour le malheureux être: "Ecoutez,
madame Moussard, fit-elle, je dirai à bonne maman de vous
donner nos anciens vêtements pour vos enfants, puis de
meilleures choses à boire pour ce petit malade.
Vous êtes ben aimable, Mademoiselle, et ça ne sera pas de
refus: on a ben de la misère chez nous, et ce sera ben de la
charité que de nous venir en aide."
A son retour, quoiqu'elle eût couru à toutes jambes, Folla fut
encore grondée; car elle arrivait très en retard pour l'étude,
et l'on se tourmentait à son sujet.
Elle ne raconta ce qui avait causé sa fugue qu'à sa cousine, à
la récréation suivante (récréation écornée pour elle), et lui
fit part de son projet de demander leurs anciens vêtements à
bonne maman pour les petits Moussard.
"C'est que, répondit Juliette, je comptais qu'ils serviraient
à nos poupées; il y a des robes de piqué et de flanelle qui
iraient si bien à Lydie, ma grande blonde.
Mais les petits Moussard en ont bien plus besoin que nos
poupées.
Oui, mais cet hiver bonne maman leur en coudra ou tricotera
elle-même de moins jolies.
Et ils attendront tout ce temps? Non, par exemple; garde tes
affaires, à toi, pour ta Lydie, si tu veux; moi, je demanderai
les miennes à bonne maman pour les pauvres. Bonne maman a
assez à travailler pour les malheureux de Paris dans son
hiver.
Et tu as osé tenir sur tes genoux ce baby malpropre?
Tiens! l'autre lui faisait mal.
Et tu t'es assise dans cette cour sale, peut-être pleine de
puces et de bêtes?
Je ne pouvais pas leur demander de la balayer pour moi, bien
sûr! D'ailleurs je me suis lavé les mains. Laisse-moi aller
trouver bonne maman."
Non seulement Mme Milane consentit à ce que Folla portât aux
Moussard un gros paquet de vêtements encore très bons, mais
elle y joignit un peu d'argent, et plusieurs boîtes de farine
lactée pour le dernier petit.
IV
EN MER
On parla d'aller aux bains de mer: Juliette grandissait
beaucoup, était pâlotte; bref, on partit. Comme M. et Mme
Milane craignaient l'air frais du Nord, on s'établit à
Montpellier, en dehors de la ville, sur la route de Pallavas,
afin de se rendre facilement au bain chaque jour. On s'amusa
beaucoup sur cette bonne petite plage méditerranéenne, assez
fréquentée et cependant paisible.
C'était si divertissant de courir dans l'eau salée, vêtu
seulement d'un simple costume de bain, les cheveux flottant au
vent du large, de s'ébattre dans la vague bleue qui vous
roulait, vous emportait et vous rapportait au rivage; puis
d'apprendre à nager avec le baigneur, ce vieux marin qui
aimait tant les enfants et qui leur jouait des tours, en les
plongeant jusqu'au fond quand ils faisaient la grimace à
l'onde froide.
Et ce beau soleil qui dorait les flots ou les rougissait à
l'heure du couchant, qui brunissait la peau et fortifiait le
corps!
Et les bonnes parties qu'on faisait en bateau, quand la mer
n'était pas grosse! et les moules que l'on cueillait dans les
rochers, et les promenades aux environs de Montpellier!
Folla eut pourtant un jour une grande déception: Mlle Cayer,
qui avait des amis à voir à Cette, avait obtenu d'y emmener
les deux petites filles. Celles-ci se faisaient une joie de ce
voyage; on devait partir le jeudi matin, pour ne revenir que
par le train du soir.
Quelle fête! et comme on allait s'amuser! Mais voilà que la
veille, donc le mercredi, les enfants, après avoir beaucoup
joué à la mer et pris leur bain, goûtèrent chez le meilleur
pâtissier de la ville.
Nous avons dit que Juliette Kernor était égoïste et coquette,
nous avons oublié d'ajouter un troisième défaut: la
gourmandise.
Lorsque Juliette aimait quelque chose, elle ne s'en privait
jamais; mais elle n'eût pas touché pour un empire à ce qui
n'était pas de son goût.
Aussi qu'arriva-t-il ce jour-là pour leur malheur à toutes les
deux? c'est qu'elle dévalisa si bien la boutique du marchand,
qu'elle dut s'en repentir cruellement.
Les fillettes se couchèrent le soir en admirant la sérénité du
ciel, qui promettait pour le lendemain une journée magnifique.
Mais les petites filles proposent, et Dieu dispose, surtout
quand il a à punir.
Au milieu de la nuit, Juliette se réveilla fort malade, et
Folla courut chercher sa grand'mère; la pauvre Folla seulement
se demandait avec inquiétude ce qu'il allait advenir de la
partie projetée. Toute la maison fut bientôt sur pied, car
Juliette était prise d'une formidable indigestion et souffrait
réellement beaucoup. Après les premiers soins donnés à la
malade, bonne maman, désolée, la transporta chez elle pour la
mieux dorloter et pour que Folla pût se rendormir en paix.
Et voilà que, le matin, Mlle Cayer vint faire lever la seule
de ses élèves qui fût capable de l'accompagner. Folla fut
bientôt prête et alla frapper à la porte de Mme Milane pour
avoir des nouvelles de sa cousine et faire ses adieux.
"Ah! tu pars? fit languissamment Juliette en rouvrant les
yeux au bruit de la porte. Comme je vais m'ennuyer, moi, toute
seule, à présent que je n'ai plus mal!"
Aussi Mme Milane décida-t-elle que Folla resterait à la maison
pour amuser la malade.
"Mais, Madame, dit alors Mlle Cayer outrée, il me semble que
si Juliette est souffrante, c'est bien par sa faute; ni vous
ni moi n'avons pu l'empêcher de goûter aussi copieusement
hier. La petite Folla, qui a été plus raisonnable, ne doit pas
être privée d'un plaisir si longtemps désiré.
Mon Dieu! chère mademoiselle, je ne dis pas; mais Juliette
s'ennuiera horriblement sans sa cousine, et, vous comprenez,
si elle reprend la fièvre, Folla l'amusera, la distraira, lui
fera la lecture.
Cependant, Madame...
Je vous ferai observer, Mademoiselle, que si je garde Folla
à la maison, je ne la condamnerai pas à travailler; elle aura
congé et jouera avec Juliette: donc elle n'est pas à plaindre."
Il n'y avait plus à discuter. L'excellente Mlle Cayer embrassa
tendrement Folla et partit sans adresser un regard à Juliette.
Juliette, terriblement égoïste, n'intercéda pas en faveur de
la pauvre Folla, privée à cause d'elle de la partie de
plaisir, ni ne s'excusa auprès de la pauvre petite de lui
avoir causé cette déception.
Mais Folla était si bonne, qu'elle ne songea pas une minute à
lui reprocher son égoïsme. Elle enleva tristement ses
vêtements de sortie, et se mit en devoir de rassembler les
livres et les jouets que réclamait sa cousine.
De fait, Juliette allait beaucoup mieux, mais elle était
capricieuse et gâtée, et garda Folla auprès d'elle presque
toute la journée, ce pauvre petit feu follet dont les jambes
avaient tant besoin de danser et de courir!
Folla ne se rappelait plus que, l'hiver dernier, elle avait eu
deux gros rhumes qui l'avaient retenue bien des jours à la
maison; mais jamais Juliette n'avait sacrifié pour elle la
moindre promenade, le plus petit plaisir.
La pauvre victime eut cependant une compensation à son
infortune.
Mme Milane força la convalescente à sommeiller un peu l'après-
midi pour remplacer sa nuit blanche, et M. Milane emmena Folla
gambader une heure dans la campagne.
Ils n'allèrent pas du côté de la mer, et, afin de lire
commodément son journal, le grand-père s'assit au pied d'un
arbre, sans s'inquiéter de sa petite-fille adoptive, qui
courait comme une jeune poulain.
Au milieu de ses ébats elle aperçut un brave paysan qu'elle
connaissait pour l'avoir vu apporter quelques fruits à la
maison qu'avait louée Mme Milane pour la saison.
"Bonjour, père Limousin! cria Folla de sa petite voix douce.
Vous ramassez de l'herbe pour vos lapins?
Oui, mam'zelle Sophie. Ca va bien?
Oui, merci.
Et votre sur, la petite demoiselle blonde, elle n'est pas
avec vous? (Il croyait Juliette la sur de Sophie.)
Oh! non, elle est malade.
Malade, mam'zelle Kernor?
Oui, d'une indigestion terrible; mais elle va mieux déjà que
cette nuit.
Oh! si ça n'est que ça! Les petites demoiselles s'en donnent
souvent trop à croquer des sucreries. Ca n'est pas comme ma
pauvre femme, qui s'en va du mal de la mort.
Comment! père Limousin! elle est si mal que cela, votre
femme?
Puis qu'elle souffre rude, et que le docteur a dit comme ça
que c'est inutile de lui donner des remèdes, parce que ça n'y
ferait rien.
Comment? il a osé dire cela?
Mais oui, pourquoi pas? Ce qui tourmente la pauvre vieille,
ça n'est pas l'idée de mourir; faut bien s'en aller un jour,
et nous autres gens misérables, ça ne nous fait jamais peur;
mais c'est la pensée que j'ons tout l'ouvrage à faire et que
je serons tout seul après.
Est-ce que je pourrais la voir, votre femme?
Mon Dieu! oui, Mademoiselle, que c'est même bien de la bonté
de votre part, et que ça va lui faire un plaisir! C'est c'te
maisonnette que vous voyez là, à côté du figuier."
Folla courut, légère comme son nom, à la pauvre masure
indiquée, bien indigente, en effet, et composée d'une unique
pièce.
Cette chambre renfermait à la fois le four à pain, le petit
poêle où cuisait le dîner, une table, un banc, quelques
chaises, deux armoires et un lit aux rideaux de serge.
Dans un coin, quelques poules se blottissaient dans deux
corbeilles chaudement couvertes.
Un chat maigre ronronnait sur le banc; les meubles étaient en
ordre, le sol propre, sauf quelques brindilles de bois que le
bonhomme n'avait pas eu le temps de ramasser; contre le mur,
blanchi à la chaux, pendaient deux filets de pêche, et devant
la croisée ouverte s'étendait la toile métallique qui, dans
les maisons les plus pauvres du Midi, défend des insectes qui
voudraient s'abriter à l'intérieur.
A côté, en dehors, l'étable à pourceaux, un rucher d'abeilles
et une petite grange, puis le jardinet bien soigné.
"Bonsoir, madame Limousin! je viens vous voir," dit très
doucement Folla en entrant.
Et elle ouvrit de grands yeux effrayés à l'aspect de ce
squelette de vieille femme allongé sous les draps de toile
bise; les bras, absolument décharnés, sortaient du lit, et la
tête maigre, étroite, aux tempes enfoncées, aux yeux caves,
faisait un trou dans l'oreiller recouvert d'une taie de
couleur.
"Vous êtes bien gentille, ma petite demoiselle, de visiter
comme ça une pauvre vieille qui s'en va, même que vous ne me
connaissez que pour m'avoir vue les quelques fois que j'ai
porté du poisson chez vous. Ca fait du bien d'apercevoir un
jeune visage.
Est-ce que vous souffrez beaucoup?
Beaucoup; c'est la fièvre qui me mange; je l'ons toujours,
toujours. Je ne dormons plus ni le jour ni la nuit.
Mangez-vous un peu?
Que non; y a ben des petites choses que je verrais sur
l'assiette avec plaisir, mais je ne pouvons les acheter, c'est
cher. M'en faut pourtant pas gros, mais ça ne me fait encore
rien. Y a ben un autre souci qui me tourmente.
Quoi donc? votre mal?
Que non. Ca m'emmènera un de ces matins; mais je vois mon
pauvre homme qu'est plus vieux que moi, et qu'a tout l'ouvrage
à faire, et qui se donne un tintouin! Faut qu'i porte le
manger aux bêtes, qu'i fasse sa soupe, qu'i soigne la vache,
les poules, le jardin et le cochon, qu'i balaye; et qu'encore
je me faisons un mauvais sang, parce que ça n'est plus propre
comme quand j'étions sur pied.
Mais c'est encore très propre ici, mère Limousin, et votre
mari s'en tire très bien.
Vous croyez? I fait bien ce qu'i peut, le pauvre. Ah! c'est
que ma maison elle était renommée dans le temps comme la plus
nette du pays. Mais maintenant que je sommes malade...
Vous guérirez, mère Limousin.
Que non, ma petite demoiselle; je sommes asthme; et j'ons
attrapé un froid par-dessus. Sans mon homme que je laissons,
je serions ben contente de m'en aller. J'ons peiné toute ma
vie; j'ons supporté la gêne. On n'avait pas la misère, quoi!
mais on n'a jamais été riche; on a travaillé dur, et on ne
doit rien à personne. Le bon Dieu peut m'appeler quand il
voudra, je sommes prête."
Folla s'en alla toute pénétrée de cette grande pensée de la
mort qui en épouvante tant d'autres, et que le paysan, l'homme
du travail et des privations, souvent voit approcher avec un
calme si résigné.
Et cette vieille qui souffrait tant, qui avait à peine le
nécessaire, tandis que Juliette, l'enfant gâtée, pour avoir eu
un peu mal au cur, était comblée de soins et de remèdes, et
voyait satisfaire toutes ses fantaisies!
Son grand-père, la regardant s'asseoir près de lui toute
songeuse, lui dit soudain en caressant ses cheveux flottants:
"Eh bien! petite, te voilà triste. Le fait est que tu as été
privée de ton voyage avec Fraülen. Tiens, pour le remplacer,
voilà de quoi t'acheter des joujoux."
Et il lui tendit une pièce de vingt francs.
Follette se jeta au cou de M. Milane; vraiment cela ne pouvait
mieux tomber. Et, tandis qu'il terminait son journal, elle
courut à toutes jambes chez les Limousin.
"Tenez, cria-t-elle tout essoufflée, mère Limousin, vous
pourrez avec cela vous procurer quelques douceurs." Et elle
s'enfuit radieuse. Ainsi elle n'avait point perdu sa journée.
V
L'HOMME QUI REVIENT
Et voilà qu'à partir de ce temps un vilain oiseau noir aux
ailes déployées, qui a nom le malheur, plana sur la pauvre
petite Folla.
Elle était pourtant bien douce et bien généreuse cette
fillette. N'est-ce pas que vous l'aimez bien, notre mignonne
héroïne, malgré sa paresse, qui peut-être n'est pas celui de
ses défauts qui vous offusque le plus?
Un matin, les deux enfants, sous un soleil magnifique,
jouaient au bord de la mer, abritées sous leurs grands
chapeaux de jonc ornés d'une gaze blanche, leurs jambes nues
hâlées par l'air salin.
Mlle Cayer et Mme Milane causaient un peu plus loin à l'ombre
d'une cabine roulante, et M. Milane fumait en lisant derrière
une falaise en miniature.
Ce n'était pas l'heure du bain; aussi la plage était-elle à
peu près déserte.
Deux hommes vinrent à passer près des petites filles; ils
avaient mauvaise mine sous le feutre à larges bords qui
cachait le haut de leurs visages; leurs vêtements étaient
sales et usés, et ils marchaient en traînant la jambe d'une
façon bizarre.