représentent l'amour devant la rampe, avec leur teint gris, leurs traits
comme grossis et déformés par la mimique théâtrale, leurs narines larges
et dilatées.
A quatre heures, nous allons raconter à Thierry, nos visites à Bressant et
à Delaunay. Le diplomate, presque ecclésiastique qu'il y a en lui, laisse
percer de ces comédies une sourde colère. Et sa voix, si onctueuse, prend
un petit tremblement rageur: «Comment! Delaunay vous a dit... Mais je lui
ai racheté son congé précisément, pour l'avoir au mois de septembre...
Voyez-vous, ici, rien n'est vrai... Ce qu'on dit n'est pas vrai... Le
mensonge même n'est pas vrai... Oui, oui, rien n'est vrai ici!»
Dîner le soir chez Magny. Sainte-Beuve et Soulié nous confirment l'annonce
de l'INDÉPENDANCE BELGE. Nous devions être décorés le 15 août. La
princesse l'avait demandé directement à l'Empereur, sans nous en parler,
et nous avait invités à passer la fête chez elle, pour nous faire la
surprise de la croix. Nous sommes vraiment fort touchés, et véritablement
reconnaissants à la princesse de cette pensée de coeur, que nous n'aurions
pas connue sans l'indiscrétion de ses amis.
Notre croix est remise au mois de janvier, où nous devons être décorés en
compagnie de Taine et de Flaubert.
* * * * *
_29 août_.--Encore à table, nous causons de nous, après dîner... Je n'ai
pas les mêmes aspirations que l'autre de nous. Lui, sa pente, s'il n'était
ce qu'il est, ce serait vers le ménage, vers le rêve bourgeois d'une
communion d'existence avec une femme sentimentale. Lui est un passionné
tendre et mélancolique, tandis que moi je suis un matérialiste
mélancolique... Je sens encore en moi, de l'abbé du XVIIIe siècle, avec de
petits côtés cruels du XVIe siècle italien, non portés toutefois au sang,
à la souffrance physique des autres, mais à la méchanceté de l'esprit[1].
Chez Edmond, au contraire, il y a presque de la bonasserie. Il est né en
Lorraine: c'est un esprit germain. Edmond se voit parfaitement militaire
dans un autre siècle, avec la non-déplaisance des coups et l'amour de la
rêverie. Moi je suis un latin de Paris... moi, je me vois plutôt dans des
affaires de chapitre, des diplomaties de communautés, avec une grande
vanité de jouer des hommes et des femmes pour le spectacle de l'ironie.
Est-ce qu'il y aurait chez nous une naturelle prédestination de l'aîné et
du cadet, comme elle fut sociale autrefois. Nous découvrons cela pour la
première fois.
[Note 1: Je donne la note telle qu'elle a été rédigée par mon frère après
avoir été parlée; mais je dois déclarer qu'il y a dans cette note de mon
frère une exagération à se peindre en laid et à me peindre en beau.]
Au résumé chose étrange, chez nous, la plus absolue différence de
tempéraments, de goûts, de caractère, et absolument les mêmes idées, les
mêmes sympathies et antipathies pour les gens, la même optique
intellectuelle.
* * * * *
_30 août_.--C'est décidément plus difficile de distribuer une pièce que de
composer un ministère. Ce qui me paraît dominer chez l'acteur, ce n'est
pas le désir d'avoir un beau rôle, c'est d'empêcher un camarade de l'avoir.
* * * * *
_31 août_.--Bressant a pris le rôle de Got. Nous allons chez Got pour
tâcher d'obtenir qu'il joue le rôle de Bressant. Nous le trouvons
aujourd'hui en débraillé, en pantalon de toile bleue, en vareuse
d'ouvrier. C'est un autre particulier que les autres. Rien de réservé, de
diplomatique. S'il joue quelque chose, c'est plutôt la rondeur. Il
s'invite sans façon à déjeuner chez nous pour le lendemain, cause de notre
pièce, des rôles non distribués, du péril de tomber dans le _babouin_, si
nous n'avons pas Mme Plessy, etc., etc.
* * * * *
_1er septembre_.--Got vient déjeuner chez nous. C'est un acteur qui a fait
ses classes et qui a l'air d'arriver de la campagne avec une gaie figure
de vicaire de village et de madré campagnard. Il a une gaîté de sanguin,
le rire large, ouvert, communicatif.
On sent en lui l'acteur qui voit, qui observe, qui est à la recherche de
types, de caractéristiques silhouettes humaines: il nous dit, sans savoir
dessiner, jeter très bien le mouvement d'un bonhomme sur le papier. Comme
nous lui parlions de la mystérieuse cristallisation du rôle d'un auteur
dans la personne d'un acteur, il nous confesse le composer d'abord avec la
pensée de l'auteur, en y entrant entièrement,--c'est pour cela qu'il ne
crée jamais sûrement un rôle dans une pièce d'auteur mort, car pour lui,
avec l'auteur, le rôle meurt.--Il faut qu'il entende l'auteur lire et
expliquer le rôle dans son mouvement à lui. Puis, dit-il, quand il a le
bonheur de pouvoir _raccorder_ la pensée de l'auteur avec un type vivant
qu'il a en vue: c'est fait, il tient son personnage. Dans Giboyer par
exemple, son type vivant a été Jean Macé, avant qu'il fût un homme rangé.
Sur le nom de Mme Plessy prononcé par moi, il nous fait d'elle un portrait
de forte mangeuse, d'une femme qui dévorerait un dindon. «Oui, dit-il,
après des pièces, elle a des paresses, des langueurs de créole. Tout à
coup son oeil s'allume et elle s'écrie avec une bouche humide: «Mon Dieu!
que je mangerais bien un peu de boeuf à l'huile!»
«Ah! vous allez avoir de rudes répétitions, continue-t-il, des répétitions
de trois heures, mais il faut cela, voyez-vous. Voilà un joli mot de Mlle
Mars; au milieu de répétitions qui n'en finissaient pas, elle s'écria: «Ça
ne m'amuse pas plus que vous autres, mais je «ne _vomis_ pas encore assez
mon rôle!»
Comme tous les hommes d'un talent moderne et vivant, il a le goût
d'écouter dans la rue, sur les impériales des omnibus, et il nous conte ce
dialogue entendu par lui, ce dialogue de deux ouvriers, le plus jeune
gourmandant le plus vieux: «Elle se fichait de toi, cette femme!--Je
l'aimais.--Mais elle couchait dans le garni avec un sergent de ville!--Je
le savais... cette femme-là, vois-tu, je lui aurais mangé le _délivre!_»
Et nous voici avec Got à attendre, aux Français, Thierry qui est allé lire
notre pièce à Mme Plessy et essayer de la décider à jouer son premier rôle
de mère. Nous attendons en compagnie de ce pauvre Guyard, le lecteur
mélancolique de tous les _ours_, un homme si attristé de toutes les
tragédies infiltrées en lui, qu'il rêve toutes les nuits que son ménage
est dans un cachot, et assailli à tout moment, à propos de ces tragédies,
d'incidents comme celui-ci: il vient de recevoir une lettre d'un
malheureux qui lui écrit d'un lit de la Charité, qu'il a un pistolet sous
son traversin, pour se brûler la cervelle, si sa pièce n'est pas reçue.
Ces histoires coupées d'esquisses drolatiques par Got des gens passés et
présents du Théâtre-Français, et qui comparait l'attitude d'Empis, devant
les cotillons de la Comédie-Française, à celle d'un dindon mis en présence
d'un oeuf en plâtre.
Là-dessus Thierry entre, fatigué, éreinté, les cheveux pleurant sur la
face, les yeux coulés dans les joues, pareil à la peinture d'un christ
byzantin, très fatiguée. Mme Plessy se décide, non sans hésitation, à
jouer, mais elle exige une excellente composition.
Dans cette fatigue d'émotions perpétuelles, assis sur une chaise du
boulevard, après dîner, la réalité des passants, des choses, du boulevard,
perd de son relief, et tout prend à nos yeux des effacements de rêve.
* * * * *
_Samedi 2 septembre_.--La loge de Got: un divan qui fait le tour de la
pièce couvert en algérienne, une grande natte par terre, trois étagères,
une sorte de panoplie faite avec des sabres, des épées.
Ce soir, Got en s'habillant, nous raconte ses débuts. Lorsqu'il a commencé
à répéter, il avait encore son habit de _troubade_ sur le dos; il était
caporal. Il nous parle de sa première création, de la création de l'abbé
dans IL NE FAUT JURER DE RIEN, rôle qui lui échut à la suite du refus de
tous les sociétaires. Musset aux répétitions l'y trouvait détestable et ne
se cachait pas de le lui dire. Il voulait qu'il le jouât en soutane, et
Got précisément, à cause des circonstances, ne voulait le jouer qu'en
lévite.
Cette altercation entre l'auteur et l'acteur se termina par cette phrase
de Musset: «Au fond je m'en f..., puisqu'on se tire des coups de fusil!»
C'était le 22 juin 1848.
* * * * *
_3 septembre_.--... Aujourd'hui la princesse a été d'un révolutionnarisme
terrible; au milieu du monde académique qu'elle avait à dîner, elle a
déclaré tout haut et violemment qu'elle préférait un vase japonais à un
vase étrusque... Retour en chemin de fer avec Carpeaux qui déborde
d'esthétique passionnée. Le beau pour lui est toujours la nature: le beau
trouvé comme le beau à trouver... Et encore pour lui le corps humain
actuel, dans les beaux échantillons, offre d'aussi beaux modèles que la
Grèce. Il y a encore des athlètes: ainsi ce cent-garde qui fait un trou à
une pièce de vin, et la boit en la tenant au-dessus de sa tête.
Pour Carpeaux comme pour tous les gens de talent et d'avenir de ce
temps-ci, il n'y a pas d'idéalisation du beau, il n'y a que sa rencontre
et sa perception. Bref, c'est un artiste capable de faire un croquis en
omnibus,--ce dont le blague, comme un imbécile qu'il est, un membre de
l'Institut qui est là.
Ce Carpeaux: une nature de nervosité, d'emportement, d'exaltation, ce
Carpeaux: une figure fruste, toujours en mouvement, avec des muscles
changeant continuellement de place, et avec des yeux d'ouvrier en
colère:--la fièvre du génie dans une enveloppe de marbrier.
* * * * *
_6 septembre_.--8, rue des Saints-Pères, chez Mme Plessy. Nous allons la
remercier. Elle allait sortir. Elle a son chapeau sur la tête. Une poignée
de main vive, des paroles animées, des gestes de passion. La voix perlée
du théâtre, perdue, emportée dans la chaleur des entretiens émotionnés.
J'ai rarement vu la vie se dégager aussi électriquement d'une femme.
Elle nous a dit ce joli mot: «C'est le premier rôle de maman que je
joue... après cela, elle est si coupable!»
* * * * *
_11 septembre_.--Relecture de notre pièce aux acteurs. Maintenant qu'on a
décidé Got à prendre le rôle de Bressant, Mme Plessy à remplir un rôle de
mère, maintenant qu'il y a eu pour engager les uns et les autres à jouer,
plus de démarches, de courses, de diplomatie dépensée que pour un traité
de paix,--voici Delaunay--le personnage sur lequel repose toute la
pièce--qui refuse son rôle, non qu'il se plaigne que la pièce soit
mauvaise ou le rôle déplaisant, au contraire; mais il le déclare trop
jeune pour lui. Il faut par malheur que, le matin même, le CONSTITUTIONNEL
l'ait trouvé trop vieux dans Damis, et d'ailleurs, ainsi que tous les
jeunes premiers dont la coquetterie est à rebours, il aspire aux rôles
plus vieux que son âge, au rôle du Misanthrope. Au fond il semble qu'il
veuille avoir la main forcée, de façon à être couvert par un ordre
ministériel.
Tout philosophe qu'on peut être, et quelque raisonnement qu'on se fasse,
cette continuité d'exigences, de prétentions, d'importances, de vanités
d'acteurs, vous agace à la fin jusqu'à l'impatience. Et c'est que cela
vous arrive de tous côtés, des petits comme des grands. La petite Dinah me
demande assez maussadement d'ajouter dix jolies lignes à son rôle, et
Lafontaine me témoigne un peu de mauvaise humeur d'avoir été ouvrier dans
le passé de M. Maréchal.
* * * * *
_13 septembre_.--Il est pour les auteurs, un empoisonnement, un
empoisonnement, où chaque jour apporte sa petite dose de poison: c'est la
vie au milieu de gens pleins de doute, prêtant au succès d'une pièce les
hasards du jeu, et défiants naturellement d'un début, et par les demi-mots,
les sous-entendus, les consolations par avance même du _four_ futur, vous
glaçant petit à petit, et qui arrivent à vous donner une certaine défiance
de l'oeuvre, dans laquelle vous aviez une foi entière.
Il y a dans tout ce monde des acteurs une impersonnalité qui inquiète. Ils
n'ont pas l'air d'être quelqu'un; mais les personnages qu'ils travaillent
à être. Il y a chez ces êtres une habitude de changer de peau, qui ne
laisse pas en eux un bonhomme sur lequel on puisse mettre la main. Le
tréfonds de leur pensée et de leur conscience ne vous apparaît pas.
* * * * *
_14 septembre_.--Delaunay refuse décidément son rôle, et avec le refus de
son rôle, la pièce a l'air de devenir impossible. La pièce se désagrège,
et, comme nous dit Thierry, «cette maille qui part, fait partir tout le
bas du filet».
Une journée où on se promène avec du désespoir. Nous traînons nos pieds
dans les feuilles mortes du jardin des Tuileries, sans vision des choses
ni des gens, de l'amertume plein la bouche.
* * * * *
_15 septembre_.--Eh bien! vieil ami, on nous a dit que tu étais un peu
souffrant?
--Ah! vous savez, on est bête!
Et il lui vient, se pressant, un tas de phrases embrouillées par de
l'oppression de poitrine, par une émotion qui monte et met des larmes dans
ses yeux et dans sa voix qui se mouille et bredouille.
Puis essayant comme de se railler: «Je lui avais bien dit: On ne tue pas
seulement un homme avec un coup de pistolet... chaque fois que ça me
revient, depuis deux mois... c'est comme une aiguille à tricoter qui me
passe là--et il se touche la poitrine à l'endroit du coeur.--Je viens de
voir le docteur... Je lui ai tout dit... dans ces choses-là, vous
comprenez, il faut tout dire... Ah! un fort saisissement que j'ai eu...
C'est que ç'a été si brusque... Je l'avais quittée le mardi... Elle m'a
écrit le mercredi... et le dimanche ses bans étaient publiés... Il n'y
avait rien eu entre nous, la dernière fois... Seulement en s'en allant
elle m'avait montré son chapeau... c'était sans doute son chapeau pour se
marier... Mon Dieu, quand elle m'avait parlé de se marier, je l'avais
toujours engagée à le faire... mais ça a été trop prompt... Puis ces
derniers jours aussi, elle m'avait dit--oui, j'en ai été frappé:--«Je
croyais n'avoir que cela, j'ai tel âge...» Elle l'avait vu, son âge, sur
l'acte de naissance, qu'elle avait fait venir pour son mariage.
Ainsi il va se raccrochant à chaque petit souvenir, en en dégustant
l'amertume, avec une voix qui à tout moment sombre dans de l'émotion,
pendant que du jaune lui monte dans le teint.
Le soir, après dîner, il nous dit: «Les *** étaient retournés en Italie.
Je n'avais plus personne, mon fils était en pension... Dans mes rêves
creux, je demandais à Dieu une femme pour la protéger, pour être un
intérêt dans ma vie... Quand je reçus sa lettre, mes voeux étaient
exaucés... Je la voyais, tous les quinze jours, dans un hôtel... jamais
chez moi ni chez elle. Je m'étais défendu de jamais aller chez elle, de
peur d'être jaloux... Je voulais ne pas l'être, ne rien savoir... Tous les
quinze jours, j'arrivais le premier... Les femmes, vous savez, ça se fait
toujours attendre... On me donnait mon journal... Il y avait du feu... Je
lisais en l'attendant... Elle arrivait, elle ôtait son chapeau... Je lui
disais: «Qu'est-ce que vous avez fait depuis que je ne vous ai vue...
dites-moi tout...» Elle me le racontait longuement... Puis elle me
demandait des renseignements sur des choses qu'elle n'aurait pas osé
demander à d'autres... Je lui donnais des livres à lire... Nous causions
sur ce qu'elle avait lu... Elle me disait souvent: «Vous ne savez pas, je
ne dis pas l'amour, mais l'attachement que j'ai pour vous... Nous
déjeunions... Je passais là, quatre ou cinq heures... Elle s'en allait, je
la regardais dans l'escalier.... Qu'est devenu tout cela?... Il y a deux
mois que je n'ai reçu une lettre d'elle.
Il cherche sur lui des lettres, et les feuilletant:--«Tiens, voilà la
dépêche de ma mort, pour mon fils!
--Oh! vieil ami!
--J'étouffe, non, je ne peux pas surmonter cela!»
C'est un vieil ami de la famille, un vieillard de 76 ans, qui nous dit
cela, avec l'accent d'une vie brisée, d'un homme blessé à mort, qui aurait
perdu du même coup une habitude de quinze ans, une famille, une fille, une
maîtresse. Je ne sais quoi de tragique, de funèbre et de touchant
s'échappe de la désolation passionnée de ce vieillard, qui semble ne plus
vouloir avoir la force de vivre, et que le délaissement frappe au coeur
comme avec une épée.
Comme je lui parlais d'un voyage, en compagnie de son vieux domestique que
nous avons baptisé _Leporello_, le vieil homme a murmuré d'un ton moitié
triste, moitié ironique: «Pauvre don Juan que je ferais!»
* * * * *
_Dimanche 17 septembre_.--Mérimée vient faire une visite à Saint-Gratien.
De gros traits, d'épais sourcils noirs, la forte encolure des hommes
d'esprit de Louis-Philippe, le type d'un censeur de collège de province.
Comme il désire faire acheter à la princesse une villa à Cannes, il en a
apporté les dessins faits par lui: des gouaches criardes rappelant les
éruptions du Vésuve encadrées de noir.
* * * * *
_18 septembre_.--Nous allons voir Camille Doucet à propos de l'affaire
Delaunay. Dans l'antichambre le garçon lit la GAZETTE DES ÉTRANGERS, et de
gras cabotins de province, et des Antony de troupe ambulante attendent
mélancoliquement sur les banquettes. Delaunay sort du cabinet de Camille
Doucet, qui nous dit avoir tout épuisé auprès de lui sans succès. Delaunay
ne veut décidément pas jouer, et demande, pour y être forcé, un procès.
* * * * *
_25 septembre_.--Nous sommes dans la situation de gens qui font effort,
pour tuer le temps, l'anéantir, par de continuels changements de place et
de lieux, toutefois pleins de tressaillements à un coup de sonnette, à un
bout de lettre aperçu dans notre case, chez le portier.
* * * * *
_26 septembre_.--On est venu nous dire que le vieil ami se mourait. Déjà!
Nous sommes dans un grand salon, où il y a le vide et le désordre d'un
emménagement commencé. Par une glace sans tain, on voit sur une commode
une rangée de bouteilles et de remèdes, et dans un lit quelqu'un, qu'on
devine couché derrière les oreillers relevés, et à travers ce cadre
transparent qui ouvre l'appartement sur la mort, passe et repasse, active
et glissante, une soeur de Bon-Secours, noire sous sa coiffe blanche.
Il se meurt. Il a voulu recevoir l'extrême-onction ce matin. Un prêtre de
Saint-Augustin a été appelé, et le prêtre là, il n'a pas voulu le
recevoir. C'est le prêtre qui a marié la femme qu'il aimait. Est-ce
curieux, et ça ressemble-t-il aux inventions d'auteur, les combinaisons
dramatiques amenées par les événements de la vie?
Nous sommes entrés dans sa chambre. Il nous reconnaît. Il nous serre la
main avec une main presque encore vivante, et refermant les yeux, nous dit
comme avec le dernier soupir de sa gaîté passée: «Castor et Pollux.» Rien
de déchirant comme ce suprême sourire d'un homme qui commence à être un
mort.
* * * * *
_27 septembre_.--C'est une agonie horrible, le mourant éprouve un
sentiment de vide, si douloureux dans le corps, qu'il demande qu'on le
remplisse avec des chiffons, de la viande, avec n'importe quoi... De temps
en temps, il supplie Dieu, de le faire mourir. Aux paroles des gens qui le
réconfortent, aux discours du médecin il a des gestes d'un abandon
désespéré...
* * * * *
_28 septembre_.--C'est fini. Nous voyons le mort, un foulard noué en
turban sur la tête, le drap remonté sous le menton et tombant droit avec
une croix sur la poitrine, et dans son profil sculpté par la mort, un
calme où il y a presque un souffle et un sourire...
Des ballots noirs sont dans la salle à manger, des ballots au milieu
desquels est une demoiselle de magasin de deuil, qui les déficelle, en
faisant l'article: «Voulez-vous un châle carré pour les domestiques?...
Désire-t-on une robe de chambre pour la toilette de l'eau... Prenez ceci,
c'est très avantageux.» C'est la devinaille de toute une maison, et de la
situation, et de l'âge des domestiques, et du degré de douleur à ménager
chez les parents, et d'un merveilleux bagou approprié à la qualité du
chagrin de chacun.
Aujourd'hui Thierry nous déclare qu'il est impossible de jouer la pièce
dans ce moment, qu'il faut la remettre après celle de Ponsard. «Il y a un
vent de grève sur le théâtre français,» nous dit-il. Et nous avons cette
mauvaise fortune sans exemple à la Comédie-Française, d'être arrêtés, les
rôles distribués et acceptés par les meilleurs acteurs de la troupe, les
décors faits et essayés,--et cela par la volonté d'un seul acteur qui a
reçu notre pièce à boule blanche, et qui joue, tous les soirs, dans Musset,
des rôles aussi jeunes que celui, dont il a prétexté la jeunesse pour ne
le pas jouer. Du reste, nous savons à peu près le fond de l'affaire.
Delaunay nous a dit qu'il jouerait notre pièce, la répéterait le lendemain
du jour où le ministère lui accorderait ce qu'il lui avait demandé.
Qu'est-ce? sans doute une position égale à Bressant.
Bref, notre pièce est tuée par ce refus.
* * * * *
_2 octobre_--Saint-Gratien... Nous sommes dans le potager. Je vois à la
princesse les yeux rouges. Elle vient de recevoir de Girardin la dépêche
annonçant la mort de sa fille, très touchée de la tournure: «L'angélique
enfant ne dira plus: «Comme j'aime la «princesse!»
* * * * *
_Dimanche 8 octobre_.--Retour de Cernay, d'une assez lugubre auberge de
paysagistes, où nous étions arrivés hier, en repassant par Dampierre, le
royaume des Luynes: une de ces grandeurs mortes tristes à faire pleurer et
qui _enversaillent_ l'âme.
J'ai remarqué, que dans tous les endroits où il y a de vieux monuments
d'histoire, il se rencontre plus de vieilles gens qu'ailleurs: les
centenaires s'abritent aux vieilles pierres.
* * * * *
_10 octobre_.--Vraiment c'est une chose injuste qu'on n'ait pas donné à
notre corps l'étoffe de notre caractère. Nous voici tous les deux pris de
crises d'estomac et de foie, qui se succèdent et renaissent de nos
mutuelles anxiétés. Et voilà ces mauvaises nuits de maladie, où sans
personne à la maison, le plus valide de nous est à courir le pharmacien, à
découvrir un médecin quelconque, à maladroitement et fiévreusement
chercher à faire du feu avec de la braise dans un fourneau--avec une vague
terreur et qu'on ne se communique pas, du choléra qui court.
--En notre état de maladie, de souffrance, une espèce d'insapidité de tout,
et des impressions pâteuses des choses dans l'esprit comme dans la bouche.
--Tout pourrit et finit sans l'art. C'est l'embaumeur de la vie morte, et
rien n'a un peu d'immortalité que ce qu'il a touché, décrit, peint ou
sculpté.
* * * * *
_20 octobre_.--Barbizon, forêt de Fontainebleau. Il y a vraiment du
courage à nous, si malingres dans ce moment, d'être venus ici, pour
travailler à notre roman (MANETTE SALOMON); oui, du courage, d'habiter
cette mauvaise auberge, à l'inconfortable accepté par la nature ouvrière
des peintres, dans ces chambres sans cheminée, à cette table où l'on est
obligé de se jeter sur le gruyère à la fin des repas, et sur laquelle
plane la tristesse des fruits secs, assis là cette année: tristesse se
mêlant à la sinistre mélancolie des maladies qui commencent à s'y donner
rendez-vous.
Il s'y trouve une espèce de fou, un phtisique qui tousse toute la nuit, un
malade de la moelle qui fauche d'une jambe. Ce dernier, un nommé Vittoz,
qui est un sculpteur, plein de choses et de ressouvenirs de toutes les
grandes capitales de l'Europe, parlait ce soir, et très bien, de Sauvage,
l'inventeur de l'hélice, qu'il a beaucoup connu.
Il le peint avec ses cheveux blancs, sa barbe blanche, sa belle tournure
théâtrale, ses grands gestes dans les habits de la misère, dans son
immense redingote bleue, et se détachant, en sa silhouette d'ouvrier
stoïque, sur les hauteurs de Ménilmontant, où on le voyait rapporter du
marché, son déjeuner et son dîner du lendemain.
Il nous montre ce type d'inventeur sublime volé, volé, volé par tout le
monde, volé par Ericsen de sa découverte de l'hélice, volé par Girardin de
sa découverte du physionotrace, et vivant, à la fin de sa vie, d'une
misérable pension faite par le ministère de la marine, et toujours la tête
dans un tas de découvertes, et soutenant en lui la flamme qui fait trouver
avec de l'eau-de-vie,--et se préparant aux travaux de la nuit par le jeu
enragé de deux ou trois heures de violon.
Il est mort en disant que «c'était vraiment dommage!» parce que la
véritable application de son hélice était dans l'air et non dans l'eau.
* * * * *