la réapparition de choses, qu'il croyait ne pas avoir vues, que chez lui
c'est toujours de la vérité sans aucune exactitude, que par exemple la
caravane du chef avec ses chiens, il l'a vue, mais point du tout en la
localité où il l'a mise, et non dans le voyage décrit.
Il nous dit encore que son grand malheur, et le malheur de tous les
maîtres actuels, c'est de ne pas avoir vécu dans un temps héroïque de
peinture, en un temps, où on savait peindre le _grand morceau_, et il
s'échappe de lui le regret de n'avoir pas eu la tradition, de n'être pas
un aide, un rapin sorti de l'atelier d'un Van der Meulen.
* * * * *
--Aujourd'hui, il y a des étourdis pleins de raison, des fous très
pratiques, des viveurs très rangés. Ils me font penser à ce magasin qui
avait pour enseigne: AU CARNAVAL DE VENISE: on y vendait des bonnets de
coton.
--Un phénomène de ce temps, c'est que la valeur la plus positive, la plus
réalisable, est l'objet d'art. La curiosité est devenue une valeur plus
sûre que la rente, que la terre, que l'immeuble.
* * * * *
--Préault, devant lequel nous nous étonnions de la résistance à la fatigue
de l'Empereur, dans ses voyages de représentation, de gala, nous dit: «Il
a le torse d'un colosse. Ces torses-là ne se fatiguent jamais!»
* * * * *
--Ces jours-ci, notre femme de ménage se laisse aller à nous dire, ainsi
qu'une brute, dont jaillirait une idée intelligente: «Oh! vous, vous vous
creusez la tête pour trouver le mystère de la nature, mais vous ne le
trouverez jamais!»
Le mystère de la nature! mot énorme par tout le vague que cela me semble
remuer dans les idées de cette femme sur nos occupations.
* * * * *
_6 juin_.--Il nous vient un dégoût, presque un mépris des dîneurs de
Magny. Penser que c'est la réunion des esprits les plus libres de la
France, et cependant en dépit de l'originalité de leur talent, quelle
misère d'idées bien à eux, d'opinions faites avec leurs nerfs, avec leurs
sensations propres, et quelle absence de personnalité, de tempérament!
Chez tous, quelles peurs bourgeoises de l'excessif! Ce soir, nous avons
failli nous faire lapider pour soutenir que Hébert, l'auteur du PÈRE
DUCHÊNE--que du reste personne de la table n'a lu--avait du talent.
Sainte-Beuve a professé que la preuve qu'il n'en avait pas, c'est que ses
contemporains ne lui en avaient pas reconnu.
Ce sont tous des serviteurs de l'opinion courante, du préjugé qui a force
de loi, enfin des domestiques d'Homère ou des principes de 1789. Aussi ne
parlons-nous plus beaucoup, renfonçant nos idées personnelles sur toutes
choses, et dédaignant de les étonner par la propriété personnelle de nos
pensées.
* * * * *
--Un trait de collectionneur. Le graveur D..., qu'on vend en ce moment, a
laissé sa fille, une grande fille de quinze ans, grandir dans son lit de
petite fille de cinq ans: heureusement que c'était un lit de fer, et
qu'elle pouvait passer les pieds et les jambes dehors.
* * * * *
_16 juin_.--Barbizon. Un grand charme d'ici est l'impossibilité de
dépenser son temps et son argent.
* * * * *
--Des cris pendant le dîner: c'est une troupe de bohémiens en discussion
bataillante avec des paysans de Seine-et-Marne qui les ont amenés ici. Des
bras levés qui s'agitent; un imprésario énorme qui veut mettre la paix
avec un patois des Pyramides; des mères furieuses, leurs marmots chargés
sur le dos, dont les colères gesticulantes, mimées, farouches, mêlent des
phrases de sang à des malédictions du désert; un jeune homme de la troupe,
en maillot, dont le dos saigne comme d'un soleil de sang,--la scène était
poignante, mystérieuse, grandie par la nuit.
Un maire en blouse est venu, lequel naturellement, au nom de la
civilisation, a donné raison aux gens du pays, et a défendu la
représentation que la troupe s'apprêtait à donner dans une grange.
Tout s'est remballé en vociférant. On a attelé les maigres petits chevaux.
Les deux voitures se sont ébranlées, et le roulant magasin des accessoires
s'en est allé, les suivant, avec sa grande fenêtre rouge flambante comme
d'un feu d'enfer et d'une cuisine d'Altothas, pareille à un oeil rouge
dans la nuit des routes vicinales.
Comme je revenais, j'avais encore dans la mémoire des yeux le visage d'une
des bohémiennes: le visage d'une vierge de grand chemin.
* * * * *
_27 juin_.--Oisême. Il n'y a de gai, en ce siècle, que les maisons
bourgeoises où il y a beaucoup d'enfants. Le château aujourd'hui est
triste, gêné, ruiné par les dépenses de vanité. La petite maison seule a
les rires et les joies de l'aisance.
Ici sont nos vacances: un endroit où la sécheresse de notre monde est
remplacée par l'affection des grandes personnes et par la tendresse
presque amoureuse des enfants. Les petites filles vous donnent des fleurs,
vous mordent et vous embrassent les mains. C'est autour de vous le
frôlement adorable de petits animaux et de petits anges, et nous nous
laissons aller à redevenir enfants avec ces enfants. Il est si bon, au
milieu de cette nerveuse et tourmentante carrière, de s'oublier un instant,
et de _bêtifier_ comme des gens qui ne font pas métier d'avoir de l'esprit!
Hier soir nous avons eu le baptême d'une poupée, un joli petit tableau,
dont un peintre de scènes familières, à la façon de Knaus, aurait fait une
drolatique et fraîche procession.
Toute la maison avait été réquisitionnée. Le père, en suisse d'église avec
une vieille hallebarde, dans une veste Louis XV, fleur de pêcher, et sur
le ventre un gilet de soie à astragales jaunes comme les gilets des
tableaux de Largillière. Le domestique costumé en bedeau au moyen de
toutes les serviettes de la maison. La plus grande demoiselle ayant pris
un chapeau et un châle à sa tante, et jouant une mariée de province. La
cadette dans le cotillon, le tablier, le fichu, le petit bonnet du pays,
une vraie miniature de nourrice chartraine, portant le poupon de carton
sous une serviette. Enfin, du garçonnet du jardinier, on avait fait un
petit curé, qui avait passé une chemise de nuit sur un jupon noir de la
gouvernante, et qui, avec un morceau de taffetas noir pour rabat, sa mine
rose, ses cheveux en bourre de soie blonde, ressemblait à ces jolis abbés
en porcelaine de Saxe.
Il y a eu des boîtes de dragées lilliputiennes, et pour l'inscription des
noms du baptisé, on a ouvert au hasard, dans un immense volume du MUSÉE de
Florence, à une page où se trouvait une académie d'homme. Les grandes
personnes ont ri, et les petites aussi de confiance.
* * * * *
--En revenant du château de Villebon avec les Marcille... Comme ce temps
d'Henri IV semble le fils d'un père prodigue! Les grandes folies, les
grandes dépenses, les grandes magnificences intérieures du temps de
François Ier sont remplacées par des appartements sobres, des châteaux
sévères, des salles nécessiteuses, des chambres à faire des comptes, enfin
de petites bastilles de bourgeois serrés, à l'image de Villebon.
Cela semble le palais de l'Économie, que ce château, où est mort l'auteur
des OECONOMIES ROYALES.
* * * * *
--C'est un mot divin de mère, que le nom donné par Mme Marcille à sa
petite chérie de Jeanne. Elle l'appelle: «Ma Jésus.»
* * * * *
--L'homme demande quelquefois à un livre la vérité; la femme lui demande
toujours ses illusions.
* * * * *
--PAUL ET VIRGINIE: c'est la première communion du désir.
* * * * *
_3 juillet_.--Chez Magny. Renan contait, ce soir, que Boccace dit quelque
part être en adoration devant la couverture d'un Homère qu'il a dans sa
bibliothèque, et dont il ne peut comprendre un mot. Il est en extase
devant le dos et le nom du volume. Les religions littéraires ressemblent
aux religions. Il y a, chez presque tout le monde un respect, admiratif
pour le beau qui ne leur parle pas leur langue. L'homme veut du
_paraphagaramus_.
* * * * *
--Les vengeances du peuple contre les riches: ce sont ses filles.
* * * * *
Il y a de singuliers martyrs du _kant_. Ma voisine de table d'hôte m'avoue,
avec des regrets qu'elle ne dissimule pas, qu'elle n'a jamais mangé
d'écrevisses bordelaises, parce que son mari trouve que c'est un manger de
lorette.
* * * * *
--Pour haïr vraiment la nature, il faut naturellement préférer les
tableaux aux paysages et les confitures aux fruits.
* * * * *
--Il existe des auteurs qui sont antipathiques autant que des personnes.
Ils vous déplaisent à les lire comme si on les voyait.
* * * * *
_8 août_.--Thierry nous racontait que Ponsard, le soir de sa lecture (LE
LION AMOUREUX), avait assisté au SUPPLICE D'UNE FEMME, et qu'à la fin, il
s'était mis à dire: «II y a de la vie dans cette pièce-là, il n'y en a pas
dans la mienne.» Puis il s'était pris à pleurer comme un enfant. Pauvre
homme! ces larmes-là, c'est ce qu'il laissera de mieux.
* * * * *
--La description matérielle des choses et des lieux n'est point dans le
roman, telle que nous la comprenons, la description pour la description.
Elle est le moyen de transporter le lecteur dans un certain milieu
favorable à l'émotion morale qui doit jaillir de ces choses et de ces
lieux.
* * * * *
_Dimanche 13 août_.--Nous arrivons, en plusieurs voitures, à Saint-Gratien,
où la princesse nous a invités à passer quelques jours. Autour de la
table du déjeuner sont le comte Primoli et sa femme, Nieuwerkerke, le
vieux Giraudet son fils à la tête frisée, à la fine figure de
Méphistophélès, Baudry, Marchal, Hébert qui a quelque chose d'un fumiste
de l'idéal, Saintin, Soulié, Arago, dont l'anémie met en ce moment une
sourdine à sa blague amusante.
On cause de la pièce des DEUX SOEUBS, jouée hier, et absolument chutée, et
que la princesse, dans un sentiment de bienveillance pour Girardin,
soutient _mordicus_, et contre tous, être un succès...
Après déjeuner on passe dans la vérandah, et on attelle le vieux Giraud à
l'album de caricatures. La princesse, accotée au bras du canapé, sur
lequel il est assis, rit la première, en regardant par-dessus sa tête, rit
de la charge d'Arago, écrasé sous une légion d'honneur gigantesque, de la
charge de Baudry et de son appareil nasal, de la charge de Marchal et de
sa large face, de la charge de nos deux profils reliés par une seule plume.
Puis en troupe, on va au lac, à ce chalet joujou, garni de sa féerique
batterie de cuisine en bois, à ce bord de l'eau, meublé des grandes
étagères, portant les rames, les avirons, les pagayes de la flottille de
canots, de yoles, de patins, et près duquel se dresse le pavillon de
l'embarcadère, tout tapissé et remuant de plantes grimpantes. Et l'on se
partage pour faire le tour du lac, entre le petit canot blanc, les patins
et le grand canot de la princesse...
En abordant, on trouve les deux décorés du jour, mandés par dépêche
télégraphique: Protais et Boulanger, que la princesse place à ses côtés, à
dîner, après leur avoir attaché elle-même la petite croix de diamant,
qu'elle a l'habitude de donner aux amis décorés par son influence.
Le soir, dans le grand salon, tout le monde s'amuse à feuilleter de grands
albums, des cartons pleins de croquades de Giraud, qui sont comme
l'histoire intime et burlesque de la maison, où l'on voit sur une page la
princesse posant pour son buste de Carpeaux, en embrassant son chien
_Chine_, et sur une autre l'immense derrière de l'abbé Coquereau dans un
pantalon de bébé, etc., etc., etc.
* * * * *
_Lundi 14 août_.--Déjeuner où la princesse parle de gens qu'elle voudrait
marier, entre autres de Taine, pour lequel elle a trouvé un parti qui lui
apporterait une dot de 400,000 francs et 800,000 francs d'espérances...
On passe dans l'atelier aux portières algériennes, au papier grenat
velouté, aux grandes armoires de marqueterie, aux murs garnis d'immenses
palmes croisées. Dans un coin sont encadrées les mentions obtenues par la
princesse aux Expositions. Giraud, debout, peint le ciel d'un panneau
faisant partie d'une décoration à personnages du Directoire, qu'il exécute
pour l'escalier du château.
Deux Italiennes entrent, en soulevant la persienne de la porte donnant sur
le jardin, et la princesse se met à peindre l'une d'elles, pendant deux
heures, lui donnant à peine quelques minutes de repos. A côté de la
princesse, la comtesse Primoli lit silencieusement les MÉMOIRES DE Mlle DE
MONTPENSIER, et derrière la princesse, Hébert lave une aquarelle d'après
l'Italienne qu'elle peint.
L'Italienne est gracieusement sculpturale, et montre dans son droit profil
et sa fine nuque de bronze florentin, une distinction de race, le style de
ces campagnardes étrusques, où reste comme la marque d'un grand passé:
femmes qui, tout peuple qu'elles sont, restent des reines de nature.
Toutefois en son immobilité et son inexpression de marbre et de modèle, de
temps en temps des mots dits en italien par la princesse ou par Hébert,
animent, vivifient son visage de jolis sourires spirituels, et lui mettent,
un moment, dans la bouche une voix de musique.
Giraud, de temps en temps, jette dans le travail quelque blague, que la
princesse rabroue en riant et en grondant.
La femme de chambre apporte un noeud de diamant que la princesse a
commandé, ces jours-ci, et en fait voir la beauté, en le détachant sur le
noir de son tablier. Giraud de prendre le menton de la femme de chambre,
disant sur le ton d'un marquis de théâtre: «Agaçons la soubrette.» Sur
quoi la princesse crie: «Allons, vieillard, voulez-vous vous en aller,
vilaine ordure!» Et le travail reprend, sérieux, acharné, coupé de
dépêches télégraphiques jaunes, que la princesse déchire à mesure et roule
en boulettes.
De ces journées d'art, se lève je ne sais quoi de pareil au charme de
l'atelier d'une princesse italienne de la Renaissance, qu'auraient égayé
des calembours de Carle Vernet.
La voiture est au perron. La princesse rit de voir Mme de Fly ne pas
vouloir l'abandonner à nous autres, disant: «Mais qu'est-ce qu'elle croit
que nous allons faire?» et sur la route de Montmorency, elle nous conte
l'hôtel qu'elle rêve: un rez-de-chaussée avec un immense atelier au milieu,
éclairé par le haut; et tout autour une colonie d'une dizaine de nous,
logés dans de petites maisonnettes.
Au dîner, à propos d'un mot de je ne sais qui, la princesse s'emporte
contre l'antiquité, la tragédie; et déclare n'aimer, ne sentir, ne
comprendre que le moderne,--et semble avoir pour tout le classique
l'horreur d'un écolier pour un pensum.
Le soir, Chesneau vient remercier la princesse de sa croix. Dans la
journée, elle m'avait demandé si Flaubert était décoré, et comme je lui
répondais qu'il ne l'était pas, et que ce serait un honneur pour le
gouvernement de le décorer, elle s'est écriée: «Je n'en savais vraiment
rien; si j'avais su ça, je l'aurais demandé directement; mais je le savais
si peu, que, l'autre jour, nous nous le demandions avec Charlotte.»
A onze heures et demie, les hommes sont montés causer et raconter des
histoires chez le vieux Giraud jusqu'à deux heures du matin. C'est
l'habitude de la maison.
J'oubliais. La princesse a eu toute la journée une joie enfantine. On lui
a apporté sa médaille d'or. Elle veut en faire un bijou, une espèce
d'ordre et à la fois un bouquet de côté, pour porter dans ses soirées.
* * * * *
_Mardi 15 août_.--Eugène Giraud nous mène à la maison rustique qu'il
possède à Saint-Gratien, une maison inventée dans une grange, et bâtie et
décorée de débris moyenageux, et où les lierres, la vigne folle, toutes
les plantes de liberté, jettent leurs lianes et leur verdure zigzaguante
sur le bric-à-brac de l'architecture de l'intérieur. C'est le cottage, le
vrai nid d'une lune de miel romantique.
Giraud n'y habite jamais. On a voulu la lui acheter le prix qu'il en
voudrait. Il s'y est refusé. Singulier homme, vrai artiste, original qui a
passé sa vie à faire des folies comme l'achat de cette maison, comme
l'achat de sa grande maison de Paris, folies qui l'ont fait riche sans
qu'il y songeât. Vieil habitué de coulisses, honnête noctambule du
boulevard, faisant lit commun avec sa femme, dans une coucherie
patriarcale, qui a le grand fils au pied du ménage, en travers, sur un lit
de sangle.
En retournant au château, nous trouvons la princesse revenant du TE DEUM
pour la fête de l'Empereur, dont elle a eu la discrétion de ne pas nous
parler. Au déjeuner, il est question des nominations de la Légion
d'honneur, passées au MONITEUR. A ce propos, Giraud trouve qu'il y a des
croix qu'on aurait dû donner, et, poussé par la princesse, finit par
prononcer le nom de Carpeaux, déclarant que ceux qui la méritent le plus,
sont ceux à qui on la fait le plus attendre.
La princesse, qui a la voix nerveuse et le rire strident d'une femme qui a
éprouvé quelque contrariété, la princesse s'emporte, et avec une sorte de
colère, soutient que les gens de talent ont le temps d'attendre, qu'il ne
faut pas les combler, qu'à force de récompenses, on les endort, qu'il faut
qu'ils aient quelque chose à espérer. Giraud ne démord pas de sa
proposition, et la soutient, nettement, bravement, carrément.
Quand on l'entend parler ainsi, l'estime vient pour cet homme qui passe
pour un courtisan, et qui, dans cette maison, gardant toutes les libertés
de la discussion, fait à tout moment passer la voix de la vérité sous le
couvert de la blague.
Il pleut, Giraud est parti. La princesse travaille à l'atelier. Elle a
repris un portrait commencé, un portrait aux trois crayons de la princesse
Primoli, qui pose avec ses beaux et bons yeux, ses noirs cheveux luisants,
ses dents blanches, toute la ronde bienveillance de son visage, qui a
l'air chatouillé d'envie de dormir.
Hébert, assis derrière la princesse, sans toucher un crayon, préside au
travail, et c'est à tout moment:
«Faites donc cela avec la main morte... Indiquez ceci comme cela... Mettez
de la sauce là... je sais bien, vous ne voulez pas vous salir les
doigts?»--«Si Monsieur!» répond la princesse. Une leçon coupée de petites
révoltes charmantes et de bougonnements pleins de grâce, au milieu de
laquelle tombe soudainement une envie de manger du _cocomero_.
Et voilà les figures des deux femmes entrant dans ces tranches roses
bordées de vert, qui leur laissent aux joues comme du fard mouillé, et où
ça et là, un pépin noir fait une mouche.
Les trois chiens ronflent dans leur panier, et toujours des dépêches, et
un travail, par ce jour de fête, comme si la princesse avait à gagner sa
vie, et attendait pour dîner le prix de son portrait.
Cela dure presque jusqu'à six heures et demie, où chacun va passer l'habit
du dîner. Au second service, on annonce la fanfare d'Ermont. «Dites que je
suis couchée et que j'ai la migraine,» fait la princesse. On passe du
champagne, et la princesse levant son verre: «A la santé du tyran!» comme
dit Giraille....
Et l'on cause peinture et commandes. Hébert demande à la princesse conseil
à propos d'un travail que sollicite de lui la Païva, qui est venue un jour
l'enlever dans son atelier. La princesse est fort indignée qu'un peintre,
de la valeur d'Hébert, travaille pour une pareille femme, et lui dit:
--«Une drôlesse comme ça, protéger l'art... Mais vous ne pourriez pas
seulement mener chez elle votre mère voir vos peintures!
--Ne faites pas vos yeux jaunes, dit Hébert, en se défendant mollement.
--C'est que pour moi, c'est bien simple ces questions-là, reprend la
princesse, vous pouvez faire tout pour ces dames, quand c'est gratis, mais
du moment qu'il y a de l'argent... Est-ce que vous ne pensez pas comme
moi?» dit-elle brusquement à Soulié, qui soutient cyniquement qu'un
artiste comme Raphaël aurait travaillé pour n'importe quelle femme de son
temps, et finit par s'écrier: «Moi je n'ai pas de principes!»
Cette déclaration fait lever la princesse, qui se retournant, prête à
sortir, nous souhaite le bonsoir, en nous jetant: «Vraiment, avec vos
indulgences si je revenais au monde, vous me feriez désirer, Messieurs,
d'être une femme à tempérament, une gueuse!»
Nous remontons avec Hébert qui nous parle de Rome, de l'Académie, des
lignes de la campagne de là-bas avec une voix amoureuse et émue d'un homme
qui y aurait là, la patrie de son talent, de ses goûts, de ses bonheurs.
Comme nous causions, un grand laquais m'a apporté de la part de la
princesse une pommade quelconque pour un rhume de cerveau. La princesse a
beaucoup de ces gentilles attentions, de ces petites façons de vous dire
qu'elle pense à vous.
* * * *
_Mercredi 16 août_.--Arrivent ce matin, à déjeuner, le ménage Benedetti,
et le médecin du prince Napoléon, qui vient de couper à la princesse une
petite verrue qu'elle avait sur la paupière. On cause santé, et comme
quelqu'un fait à la princesse compliment de sa belle santé, elle dit: «Oh!
moi, je n'ai jamais été malade. Sauf une scarlatine, jamais rien de rien,
jamais de sangsues, de vésicatoires. Je ne connais que l'huile de ricin et
l'eau de Pulna.»
Dans l'omnibus qui nous a ramenés à Sannoy, nous repassions ces trois
journées. Nous jugions la princesse. Nous trouvions que peu de bourgeoises
mettraient autant de bonne enfance dans leur amabilité. Nous revoyions,
dans la princesse, une maîtresse de maison plus attentive aux gens qu'elle
invite, et les distinguant plus délicatement, que presque toutes les
femmes du monde que nous avons vues jusqu'ici. Nous pensions à cette
liberté, à ce charme de brusquerie, à cette parole passionnée, à cette
langue colorée d'artiste, à ce sabrement des choses bêtes, à ce mélange de
virilité et de petites attentions féminines, à cet ensemble de qualités,
de défauts même, marqués au coin de notre temps, et tout nouveaux dans une
Altesse,--et qui font de cette femme le type d'une princesse du XIXe
siècle: une sorte de Marguerite de Navarre dans la peau d'une Napoléon.
* * * * *
_19 août_.--La joie de voir bientôt notre pièce jouée, un peu mêlée de
tressaillement et d'angoisse, et même cette joie légèrement atténuée par
l'approche trop rapide de la réalisation de la chose, qu'on aimerait mieux
continuer à sentir devant soi, à sentir à l'horizon.
* * * * *
_28 août_.--30, rue du Petit-Parc, avenue de l'Impératrice. M. Bressant?
Un domestique nous introduit dans un salon, tout empli de tableaux de
Bonvin et de Wattier, parmi lesquels se voit un grand et noir portrait de
Bressant, où la jeunesse de l'acteur est peinte fatalement, avec des
empâtements blafards, et je ne sais quel air sinistre d'Hamlet chez M.
Scribe. Au milieu de ces peintures est un buste en marbre d'une élégante
femme, portant des armoiries à la ceinture... Bressant entre, commence par
refuser le rôle, nous dit que les autres rôles sont superbes et mettent le
sien au second plan, qu'il y a longtemps qu'il n'a joué, qu'il veut créer
quelque chose, et que notre rôle ne lui semble qu'un rôle de confident.
Là-dessus, comme nous nous levons, en lui témoignant tous nos regrets, il
s'écrie qu'il voudrait bien nous rendre service, qu'il a peut-être lu le
rôle d'une manière superficielle, qu'il le relira et qu'il verra...
Je commence à m'apercevoir que les comédiens sont comédiens chez eux. Leur
habitude est de commencer par dire: non. Ils aiment à se faire prier et
veulent se faire obtenir. Il me semble que j'entre dans un monde de
diplomatie particulière, où la parole est donnée à l'acteur pour déguiser
l'envie qu'il a d'un rôle, la crainte qu'il a de le voir aller à un autre.
Rue du Petit-Parc, 32. C'est chez Delaunay. Thierry nous a dit que c'était
une affaire faite, et nous allons, par politesse, le remercier d'avoir
pris le rôle.
Ici, c'est un autre intérieur, de petites pièces, des meubles de damas,
des gravures consacrées: la Vierge à la Chaise, Napoléon Ier, des
photographies parmi lesquelles un portrait de Delaunay en regard d'un
portrait de femme. Entre les rideaux on aperçoit un jardinet à tonnelle de
marchand de vin de la banlieue. Delaunay est dans une élégante chemise de
nuit.
Aux premiers mots de remerciements que nous lui adressons, il fait
l'étonné, dit qu'il ne comprend pas, que Thierry ne lui en a pas parlé,
que ses camarades l'ont assuré qu'on avait engagé un amoureux, qu'il
pensait que c'était pour ce rôle. Comme nous insistons sur la valeur du
rôle, il nous dit qu'à la lecture, il n'y a pas fait attention, qu'il
était tout à la pièce, qu'il est impossible qu'il joue un rôle de dix-sept
ans. Nous voilà forcés de le prier. Il veut bien nous dire qu'il
réfléchira. Nous sortons, en ne comprenant pas, mais pas du tout...