hostiles, une conjuration d'ennuis de tous les jours et de toutes les
choses; une série de déveines, les taquineries bêtes et à la fois
insupportables d'un _enguignonnement_... A côté des mauvais sommeils, des
malaises de corps, toutes sortes de tracas intérieurs: notre toit, ouvert
par les maçons pour une réparation, et la pluie tombant sur nos
tapisseries comme dans la rue, et nous faisant relever, toute une nuit,
pour décadrer des dessins et les sauver d'un déluge.
* * * * *
_1er novembre_.--A la porte du petit salon de la princesse, une forme de
femme blanche, en camisole et en jupon court. Un cri. Des chiens qui
jappent. C'est la princesse en déshabillé, qui se sauve avec deux femmes
en noir. Ces deux femmes en noir étaient la princesse Murat et sa fille
Anna, dont la mère venait annoncer le mariage avec le jeune duc de Mouchy.
Après dîner, Sainte-Beuve parle de ses grandes colères à l'Académie--le
jeudi--quand il avait les nerfs montés et toutes les susceptibilités
hérissées par l'excitation de son article du CONSTITUTIONNEL. Il avoue que
c'est allé, un jour, chez lui, à la suite d'une petite altercation avec
Villemain, jusqu'à lui crier qu'il était aussi méprisable que... et à
lever son parapluie sur lui. Car il y a toujours un parapluie dans toutes
les grandes actions de Sainte-Beuve.
Mérimée vient le soir, et pour la première fois, nous l'entendons causer.
Il cause en s'écoutant avec de mortels silences, lentement, mot par mot,
goutte à goutte, comme s'il distillait ses effets, faisant tomber autour
de ce qu'il dit une froideur glaciale. Point d'esprit, point de trait,
mais un tour cherché, une façon de vieil acteur qui prend ses temps, avec
un fond d'impertinence de causeur gâté, un mépris affecté de tout ce qui
est illusion, pudeur, convenance sociale. Je ne sais quoi de blessant pour
les gens bonnement constitués, s'échappe de cette sèche et méchante ironie,
travaillée pour étonner et dominer la femme et les faibles.
C'est ainsi qu'il conte, en épais universitaire au ton léger, cette
vieille histoire des CENT NOUVELLES, la belle jeune fille de la peste de
Grenoble, se repentant, au lit de mort, d'avoir désespéré l'amour de sept
ou huit soupirants, et leur en demandant un pardon si vif, qu'ils en
meurent et qu'elle en guérit.
Et comme on parle de l'amour et de tous les sentiments complexes qui
peuvent y entrer, il raconte l'histoire de son ami Malleville, enlevant
une religieuse en diligence, vivant trois jours avec elle, au bout
desquels, en apprenant qu'il était protestant, elle éprouva une telle
révolution intérieure, que sa digestion fut dérangée. Et de là, passant au
méli-mélo de la religion avec ces choses-là, il cite comme un modèle une
lettre qu'il aurait bien voulu copier,--un chef-d'oeuvre du genre, à ce
qu'il dit--une lettre qui commençait par l'invitation à l'amant d'aller au
mois de Marie, à la suite un petit sermon, puis une petite infamie à
laquelle on l'invitait après, et en post-scriptum un rendez-vous avec
quelques jolies polissonneries.
* * * * *
_2 novembre_.--En chemin de fer pour Bar-sur-Seine. Quatre heures et
demie. Une ronde lune jaune. Un ciel presque indéfinissable du plus fin
cobalt, d'un bleu pareil au bleu au-dessus des montagnes où il y a de la
neige. Les petits tons grillés de l'automne noyés dans une vapeur où se
perd la sourde et harmonieuse richesse des valeurs fanées. Les arbres,
--une légèreté dorée--apparaissant dans la nuit comme feuilles de
brouillard.
--La province dépasse le Roman. Jamais le Roman n'inventera la femme d'un
commandant de gendarmerie mettant en vers les sermons du vicaire.
* * * * *
_5 novembre_.--Je suis enfoncé sous l'édredon de la province. Ma vieille
cousine me jette une lettre sur mon lit. Je l'ouvre. C'est Thierry qui
m'annonce que Delaunay accepte le rôle, qu'il faut revenir, que la pièce
doit être jouée le 1er décembre.
Le théâtre est vraiment une terrible machine à surprises.
Ce soir, le maire d'ici contait cette amusante anecdote. Il est lié avec
Paul de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son
portrait. Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait
donné tout ce que le ménage avait d'artistique et le portrait de Paul de
Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du reposoir.
* * * * *
_6 novembre_.--... Sur le chemin de fer, il y avait une voiture avec un
coupé et des volets fermés. On y a fait monter des femmes qui pleuraient
dans des mouchoirs de cotonnade bleue. Des oiseaux qui étaient posés sur
la voiture se sont dépêchés de s'envoler... J'ai lu alors: SERVICE DES
PRISONS.
* * * * *
_10 novembre_.--Enfin nous voici faisant répéter sur la scène, à côté du
souffleur assis à une table. A la première répétition nous avons eu encore
une terreur. A son entrée, Delaunay ne paraissait pas... On l'a appelé,
enfin il est venu...
Ce qui nous frappe surtout, c'est le long ânonnement que les acteurs
mettent à dire. Ils commencent à répéter, à réciter un peu comme des
enfants. On sent le besoin qu'ils ont d'être serinés, montés, chauffés.
Ils tâtonnent l'intonation, ils manquent le geste. A tout moment ils font
des contresens à rencontre de ce que vous avez écrit. Et comme ils vous
semblent longs à entrer dans la peau de votre rôle!
Il faut excepter pourtant Mme Plessy, elle seule a l'intelligence
véritablement littéraire. Du premier coup elle comprend et elle rend. Elle
a eu immédiatement le sentiment des choses observées, des choses vraies du
rôle de Mme Maréchal. Elle a mis le doigt sur tous les cris du coeur, en
disant: «C'est étonnant, les hommes, je ne sais pas où ils nous prennent
cela?» Et chez elle, c'est une compréhension si vive, que l'a traduction
est immédiate, intelligente toujours, quelquefois sublime.
* * * * *
_16 novembre_.--Après les répétitions, dans cette haute salle des Français,
on a l'impression de trouver le plafond de son chez soi écrasant, et le
sommeil vous ennuie... La nuit vous paraît vide et impatientante, ainsi
qu'à un homme qui a quelque chose devant lui qu'il voudrait hâter. On ne
vit plus que sa première représentation.
* * * *
_17 novembre_.--Rien d'une volupté discrète comme l'ancien cachemire.
Toutes les modes actuelles, avec leur tapage, me semblent habiller la
femme de scandale: le cachemire me paraît envelopper le mystère et le
secret de la femme du monde qui sort de chez son mari,--pour aller à son
premier rendez-vous.
Il vous vient dans les répétitions une incroyable irritation nerveuse,
produite par tous les remaniements imposés, exigés, conseillés, postulés
par l'un, par l'autre. Suppression de ceci, atténuation de cela,
changement d'entrée, déplacement d'un chapeau. C'est un tas d'observations,
une suite de coupures dans le vif de votre phrase, de votre idée: c'est
énervant à la longue comme une amputation faite à coups de canif.
* * * * *
_18 novembre_.--Quelque chose d'austère au fond dans le théâtre. Les
femmes y sont peu femmes. Elles y viennent un peu en tenue d'ouvrage, en
brûleuses de maison. Robes et sourires, elles gardent tout, on le sent,
pour le public. Nulle coquetterie, à peine de sexe. Rien de donné par
elles au roman des coulisses. Pas la moindre intention de trouver là,
l'amant ou le caprice. L'affaire de la pièce: rien que cela.
Singulière existence à rebours que cette vie des répétitions. Tout le jour
dans de la nuit, dans des ténèbres éclairées par deux quinquets. Une
absolue suppression de la vie réelle, du soleil, de l'heure du dehors. En
sortant du théâtre à quatre heures, par une fin de jour, on tombe dans la
rue, tout hébété et tout désorienté, et on ne sait plus si on vit ou si on
rêve.
Une vie bien empoignante après tout, par sa création d'inventions,
d'ingéniosités, de toutes sortes de petits détails d'une délicatesse
infinie, enfin de tout un art insoupçonné. C'est la recherche et la
trouvaille du geste qui est le geste de la parole qu'on dit, la formation
des groupes, les communications établies ou brisées entre les personnages,
tous les soulignements mis sous les paroles, le naturel à se lever, à
s'asseoir, qui demande des dix reprises de la scène: toutes petites choses
si absolues, si positives, d'une vérité si flagrante, qu'elles font crier,
aussitôt trouvées: «C'est cela!»--et le mouvement trouvé, une petite
émotion de joie passe en vous comme une chaleur.
On ne se doute pas de ce travail, de ce _remâchement_ perpétuel dont ont
besoin les acteurs pour se pénétrer de leur rôle. Il leur faut une
infiltration quotidienne pendant un mois.
Le seul défaut de Mme Plessy est son instantanéité d'intuition qui ne
s'arrête et ne se fixe pas. Elle comprend si vite qu'elle comprend chaque
jour quelque chose de nouveau. C'est ainsi qu'elle a joué toute notre
pièce de répétitions en répétitions, et morceau par morceau, d'une manière
supérieure, mais elle n'était supérieure chaque jour qu'à un endroit, où
elle ne l'était plus le lendemain.
* * * * *
_19 novembre_.--Eugène Giraud nous racontait que Sainte-Beuve, pour se
préparer à la charge qu'il en a faite à une soirée de Nieuwerkerke, avait
pris l'étonnante précaution de prendre un lavement, afin, disait-il très
sérieusement, d'avoir le teint plus frais.
* * * * *
_20 novembre_.--Perpétuelle émotion que cette vie de théâtre! Aujourd'hui,
quand tout semble gagné, Thierry nous dit que la censure est dans la plus
grande animation contre la pièce, qu'elle conclura peut-être à
l'interdiction.
* * * * *
_22 novembre_.--Je sors navré de chez Gavarni. Mlle Aimée me raconte qu'on
est dans la misère la plus affreuse, que ce sont tous les jours des scènes
effroyables de fournisseurs. Il serait déjà expulsé de la maison qu'il a
achetée 260 000 francs, si M. Trélat n'était mort. Par là-dessus des
dettes, qu'on croyait éteintes, renaissent. Un menuisier a surgi avec un
compte de 15 000 francs pour des fournitures impossibles, pour des portes
qui étaient de la pure ébénisterie. Malgré son apparente indifférence, il
y a des moments, où Gavarni se rend compte de sa position. Il lui est
échappé de dire à Aubert «qu'il ne connaissait pas dans le monde un homme
dans une position plus terrible que la sienne»!
* * * * *
_24 novembre_.--Mlle Rosa Didier a amené aujourd'hui son fils à la
répétition, un joli enfant de dix ans, qui dans une figure pâle, a deux
grands yeux tout noirs et tout doux. On l'assied auprès du souffleur, et
il essaye de répéter de sa petite voix l'engueulement de Bressant. Ça
ressemblait à un chérubin qui épellerait, dans le ciel, le catéchisme
poissard.
* * * * *
_25 novembre_.--Aujourd'hui, on répète au trou du souffleur. La pièce
commence à être admirablement jouée. Mme Plessy est presque toujours
sublime, oui sublime, je ne recule pas devant le mot. Et quelle grande
artiste dramatique n'a-t-on pas utilisée! Quant à la voix de Delaunay,
c'est la plus adorable musique que puisse rêver un auteur pour sa prose.
Mme Plessy racontait avoir vu Scribe, dans les derniers temps, manger un
mouchoir pendant une mauvaise répétition.
* * * * *
_26 novembre_.--J'entre chez le libraire France. Un monsieur, qui est là,
entend dire qu'il n'y a plus de places pour notre première. Ce monsieur ne
connaît pas notre nom, n'a jamais lu un livre de nous. Et il dit: «Si je
passais au théâtre, peut-être que...» C'est bien là le monde parisien, ce
monde qui a envie de ce qui n'est plus possible.
* * * * *
_26 novembre_.--La salle pendant les répétitions. Salle dans la pénombre
avec des lueurs de lune glissant d'un côté sur les toiles de couverte des
balcons et sur les muscles des cariatides des avant-scènes; au-dessous
tout le fond de la salle obscurée, piqué de petits trous de jour cerise,
filtrant par les rideaux rouges du fond des loges.
Le lustre, au milieu de ces ténèbres, scintillant de feux prismatiques
ainsi qu'un bouquet de pierres précieuses dans une cave, ou comme des
stalactites pendues à la voûte d'une grotte neigeuse.
Dans l'orchestre enseveli, sous une vague de toile grise, et éclairé par
les deux quinquets à abat-jour de la scène et la lampe du souffleur, le
manche d'une contrebasse dépassant la rampe, rayé d'un trait de lumière.
De temps en temps le tournoiement du lustre descendu et le souffle du
lampiste dans les verres, donnant la sensation de la sonnerie d'un collier
de petit chien.
* * * * *
_27 novembre_.--En lisant Victor Hugo. Il me semble voir une séparation,
un abîme de distance entre l'artiste et le public de nos jours. Dans les
autres siècles, un homme comme Molière n'était que la pensée de son
public. Il était pour ainsi dire de plain-pied avec lui. Aujourd'hui, les
grands hommes sont plus haut et le public plus bas.
* * * * *
--Les formes les plus distinguées et les goûts les plus populaciers
peuvent s'accorder chez la femme;--chez l'homme, non.
* * * * *
_29 novembre_.--Gavarni nous donne une grande preuve d'amitié en venant à
la répétition. Il est très malade. Dans l'escalier, il est obligé de
rester assis dix minutes sur la banquette de l'escalier pour reprendre sa
respiration. Quand nous l'aidons à remonter en voiture, il est suffoqué à
ce point qu'il peut à peine nous parler.
Thierry nous montre une lettre de Camille Doucet, dans laquelle le
ministre Rouher et le maréchal Vaillant nous font l'honneur d'avoir
cherché, trouvé un dénouement à notre pièce. Rouher veut que la fille soit
seulement blessée, et qu'il reste l'_espérance d'un mariage avec l'amant
de sa mère_. Le maréchal Vaillant en a trouvé un autre à peu près du même
goût. Heureusement qu'il n'y tient pas, et, comme militaire, il n'est pas
trop opposé au coup de pistolet du dénouement.
On vit tout entier absorbé, dans l'enchantement, le doux enivrement, la
musique du jeu de ses acteurs, et la volupté de cela vous fait passer
entre les épaules de petits frissons agréables. Puis, quand c'est fini, la
répétition vous reste encore dans la tête, dans les oreilles, au coeur,
comme une douce émotion mourante.
* * * * *
_30 novembre_.--En me voyant si près d'être joué aux Français, je commence
à croire qu'il pourrait y avoir une providence pour la constance de
l'effort et le courage de la volonté.
* * * * *
_1er décembre_.--... Qui regarde, au Cirque, ce joli spectacle: les
enfants avec leur bouche ouverte de surprise et d'attention, montrant le
blanc de leurs petites dents d'en haut, les yeux grands ouverts, qui
clignent, de temps en temps, de la fatigue de regarder, le front creusé de
deux ombres au-dessus des sourcils par la contraction de l'attention, le
haut des oreilles rouge, contre le blond d'or pâle de leurs cheveux.
* * * * *
_2 décembre_.--Enfin la sourde inquiétude de ces jours-ci a disparu. La
censure a envoyé, pour donner son visa, son bonhomme drolatique, le
censeur Planté.
L'impatience de ces jours-ci a fait place en nous à un contentement plein,
tranquille, et qui ne voudrait pas aller en avant. Nous serions désireux
d'en rester où nous en sommes, longtemps. Nous avons presque un regret
d'en avoir sitôt fini avec cette douce suspension de la vie réelle dans
les répétitions, avec ces délicieuses petites bouffées d'orgueil qui vous
passent par le nez, aux bons moments de votre pièce, aux beaux endroits de
vos tirades aimées, avec enfin cette perpétuelle et toujours nouvelle
attente du mot qu'on sait qui va venir, et que vos lèvres marmottent
d'avance.
* * * * *
_3 décembre_.--Aujourd'hui c'est la répétition en costume. J'entre dans le
foyer, et j'y trouve, sautillante et adorable, Rosa Didier dans son
costume de Bébé, avec ses beaux yeux sous sa perruque blonde, et dans le
nuage de folle mousseline s'envolant autour d'elle. Il m'a semblé que tous
les vieux portraits de ce foyer sévère, les ancêtres de la Tragédie noble
et de la Comédie grave, les Orosmanes à turbans et les reines à poignard,
fronçaient le sourcil devant le lutin du carnaval de l'Opéra.
Je rencontre dans un corridor Delaunay, que tout d'abord je ne reconnais
pas, tant il s'est bien rajeuni par je ne sais quelle préparation magique,
et tant il semble n'avoir que les dix-sept ans de Paul de Bréville.
En regardant, en écoutant ce monde aller, dire votre prose, jouer la vie
de votre création; en voyant cette scène à vous, et sentant tout vous
appartenir là, le bruit, le remuement, la musique, les acteurs, les
figurants, tout, jusqu'aux machinistes et aux pompiers, je ne sais quelle
joie orgueilleuse vous remplit de posséder tout cela... Comme public il y
avait un curieux public, et tout d'abord Worth et sa femme, sans
l'inspection desquels Mme Plessy ne joue jamais, et avec eux tout le monde
des modistes et des tailleuses célèbres... L'effet de la pièce croît de
répétition en répétition. Les acteurs s'étonnent d'eux-mêmes et s'admirent
entre eux. Tout le théâtre croit à un immense succès, et la phrase qui
court est celle-ci: «Il y a vingt ans qu'on n'a vu, aux Français, une
pièce montée et jouée comme celle-ci!»
* * * * *
_5 décembre_.--Une bonne nuit. Nous mettons des cartes aux critiques.
Visite à Roqueplan. Nous le trouvons déjeunant. Il est tout en rouge, et
botté d'espèces de grands mocassins brodés: l'air moitié bourreau, moitié
Ojibewas. Il cause hygiène des gens de lettres. Il dit que, dans notre
métier, «il faut combattre la déperdition nerveuse, qu'il vient de manger
deux beefsteaks, qu'il y a un art de tâter son estomac, de l'entraîner...»
Et comme nous lui faisions compliment de sa santé, de sa résistance à
l'âge, il soupire: «Oh! tout le monde a sa maladie. J'ai, moi aussi, mon
égout collecteur. Le matin, je graillonne... Ça me nettoie pour la
journée.»
De là, été voir le vieux père Janin, qui ne descend plus de son chalet,
qui est maintenant, avec sa goutte, critique de théâtre en chambre. Il
m'apprend que sa femme s'habille pour aller voir notre pièce. Malgré tout,
malgré le féroce éreintement des HOMMES DE LETTRES, il nous revient le
souvenir de notre première visite à son premier article.
Enfin, nous attrapons l'heure du dîner, et nous allons nous attabler chez
Bignon, où nous mangeons et buvons pour une trentaine de francs,
absolument comme des gens qui ont devant eux cent représentations.
Pas la moindre inquiétude. Une sérénité absolue, la conviction que quand
même le public ne trouverait pas notre pièce parfaite, elle est si
remarquablement jouée, que le jeu des acteurs doit emporter le succès.
Nous demandons l'ENTR'ACTE, et lisons et relisons les noms de nos acteurs.
Puis, nous fumons des cigares, coudoyant ce Paris où notre nom grouille
déjà, et que nous allons emplir demain, respirant comme la première
bouffée d'un grand bruit autour de nous. Le théâtre! nous au théâtre! et
nous pensons à ces petits bouts de rôle, aperçus sur des tables de nuit
d'actrices de deux sous, et qui nous faisaient palpiter le coeur.
Nous arrivons aux Français. Les abords nous semblent assez vivants, assez
remuants. Nous montons en victorieux cet escalier, que nous avons monté si
souvent dans des dispositions d'esprit si différentes. Nous nous sommes
bien promis, dans la journée, que si nous voyions, vers la fin de la pièce,
l'enthousiasme aller trop bien, nous filerions bien vite pour n'être pas
traînés en triomphe sur la scène.
Les corridors sont pleins. Il y a comme une grande émotion bavarde dans
tout ce monde. Nous attrapons au vol des rumeurs de bruit, de tapage: «On
a cassé les barrières à la queue!» Guichard, encore vêtu de son costume de
Romain, entre au foyer assez déconcerté; il a été hué dans HORACE ET
LYDIE. Nous commençons à respirer, peu à peu, un air d'orage. Got, sur
lequel nous tombons, nous dit des spectateurs avec un singulier sourire:
«Ils ne sont pas caressants!»
Nous allons au trou du rideau, essayant de voir dans la salle, et
n'apercevons, dans une sorte d'éblouissement, qu'une foule très éclairée.
Soudain, nous entendons qu'on joue. Le lever du rideau, les trois coups;
ces choses solennelles que nous attendions avec un battement de coeur,
nous ont totalement échappé. Puis, tout étonnés, nous entendons un sifflet,
deux sifflets, trois sifflets, une tempête de cris à laquelle répond un
ouragan de bravos.
Nous sommes dans un coin de coulisse, adossés à un portant, parmi les
masques, et, en passant, il nous semble que les figurants nous jettent des
regards apitoyés. Et on siffle toujours, et on applaudit aussi.
La toile baisse, nous sortons sans paletot, et nous avons chaud aux
oreilles. Le second acte commence. Les sifflets reprennent avec rage,
mêlés à des cris d'animaux, à des imitations des intonations des acteurs.
On siffle tout, jusqu'à un silence de Mme Plessy. Et la bataille continue
entre les acteurs, soutenus par une partie de l'orchestre et presque la
totalité des loges où l'on applaudit, et le parterre et tout le poulailler
qui veulent, à force de cris, d'interruptions, de colères, de blagues du
Petit-Lazari, faire tomber la toile.
«Ah! c'est un peu secoué!» nous dit Got, deux ou trois fois. Nous restons,
pendant tout ce temps, adossés à notre portant, recevant les bordées de
sifflets en pleine poitrine, pâles, nerveux, mais debout, ne bronchant pas,
forçant, par notre présence entêtée, les acteurs à aller jusqu'au bout.
Le coup de pistolet est tiré. La toile tombe dans la clameur d'une émeute.
Je vois passer Mme Plessy qui sort de scène avec le courroux d'une lionne,
rugissant des injures contre ce public qui l'a insultée. Et derrière la
toile du fond, nous entendons, pendant un quart d'heure, des vociférations
féroces ne pas vouloir permettre à Got de dire notre nom.
Nous sortons à travers les groupes tumultuants remplissant les galeries du
Théâtre-Français, et nous allons souper à la Maison d'Or avec le comte
d'Osmoy, Bouilhet, Flaubert. Nous y faisons très bonne figure, malgré une
crise nerveuse qui nous donne envie de vomir, chaque fois que nous portons
quelque chose à nos lèvres. Flaubert ne peut s'empêcher de nous dire qu'il
nous trouve superbes; et nous rentrons à cinq heures du matin, chez nous,
las de la plus infinie lassitude que nous ayons éprouvée de notre vie.
* * * * *
_6 décembre_.--Le chef de claque m'affirme que, depuis HERNANI et les
BURGRAVES, le théâtre n'a jamais vu de tumulte semblable.
Dîner chez la princesse, qui est rentrée hier les gants déchirés et les
mains brûlantes d'avoir applaudi.
Ma bête de maîtresse, qui a assisté à la représentation d'hier, me disait,
cette nuit, qu'elle n'osait plus sortir ce matin, qu'il lui semblait
qu'elle avait la chose écrite sur la figure.
* * * * *
_7 décembre_.--Singulière chose que l'idée fixe! Ces deux jours-ci, j'ai,
toute la journée, des sifflets dans les oreilles. La soirée est presque
bonne et les acteurs peuvent un rien jouer, et c'est un vrai rayon que
l'embellie qui passe sur la figure de Mme Lafontaine, toute joyeuse,
d'entrer en scène sans être sifflée.
* * * * *
_9 décembre_.--Augier s'étonnait, à la première représentation d'HENRIETTE
MARÉCHAL, de n'avoir pas vu la tranquillité faite par l'expulsion de dix
ou douze personnes. A celle-ci, ainsi qu'aux deux précédentes, les acteurs
ont l'air de se demander ce que signifie cette espèce de tolérance de la
police. Coquelin, ce soir à la sortie, me contait qu'aujourd'hui, pendant
que les sifflets empêchaient de rien entendre, les messieurs de deux ou
trois loges de premières s'étaient réunis et avaient été trouver le
commissaire de police, disant qu'ils avaient payé, qu'ils avaient amené
leur famille, et qu'ils voulaient entendre. Le commissaire de police leur
avait répondu qu'il n'avait pas d'ordres.
Ces heures douloureuses, recommençant tous les soirs, vous barrent
absolument l'estomac, vous ferment l'appétit. Nous n'allons plus aux
représentations qu'avec des pastilles de menthe anglaise: on pue l'émotion.
L'autre jour, à propos de cela, Dumas fils nous disait qu'à ses premières
pièces, Labiche lui avait demandé:
--Eh bien, et l'estomac, tu n'en souffres pas encore?
--Non.
--Ah! tu verras, quand tu auras fait un peu de théâtre!
* * * * *
_11 décembre_.--Notre premier acte est joué absolument comme une
pantomime. On ne laisse pas entendre un mot.
Au milieu du tapage hostile de la salle, Bressant dans son rôle du
«Monsieur en habit noir», le rôle le plus _attrapé_ de la pièce, est
admirable de courage.