--L'autre jour, à un dîner d'hommes, l'on se demandait pourquoi les juifs

arrivent à tout,--et si facilement à ce qui est l'ambition de tous:

l'argent. Un médecin, qui se trouvait là, émit l'idée que la circoncision,

en diminuant chez eux considérablement le plaisir, diminuait beaucoup la

jouissance et l'occupation de la femme.

* * * * *

--... Banville fait aujourd'hui le croquis de Rouvière et de son intérieur.

La phtisie l'a diaphanéisé. Et il est devenu, pour ainsi dire, l'ombre

transparente du petit et maigrelet homme qu'il était autrefois: une ombre

avec quelques rares bouquets de poils blancs épars sur une figure

spectrale. Il n'a gardé que ses yeux et sa voix.

Et cette ombre de comédien, ce revenant de Shakespeare, est moribond dans

une chambre, meublée d'un petit lit à bateau, et d'un fauteuil auquel il

manque les deux bras, entre des murs tout couverts de ses tableaux

invendus, encadrés dans des boudins dorés au cuivre, avec, au milieu de la

pièce, une montagne de bois de chauffage, amenée par les annonces de sa

misère.

* * * * *

--A une table d'un café, sur le boulevard de Sébastopol. Quand je regarde

les passants, ce qui me frappe le plus, c'est le nombre des lâches qu'il

doit y avoir dans le monde. Tant de gens passent devant vous avec de

mauvaises têtes, et qui ne commettent pas de crimes, n'élèvent pas même

des barricades.

* * * * *

--Le coeur est une chose qui ne naît pas avec l'homme. L'enfant ne sait

pas ce que c'est. C'est un organe que l'homme doit à la vie. L'enfant

n'est que lui, ne voit que lui, n'aime que lui, et ne souffre que de lui:

c'est le plus énorme, le plus innocent et le plus angélique des égoïstes.

* * * * *

_27 mars_.--En sortant de cette salle à manger, à l'aspect antique, aux

colonnes cannelées, enguirlandées de lierre, la vraie salle à manger d'une

cousine d'Auguste, la conversation va à l'amour, et sur ce qu'il est dit,

qu'à un certain âge on doit en faire son deuil; les deux vieux de la bande,

Sainte-Beuve, et Giraud de l'École de droit, s'insurgent.

Et voilà Sainte-Beuve exposant sa théorie, qui est de ne point demander

l'amour d'une femme jeune, mais la charité de cet amour, et de faire en

sorte que cette femme vous tolère, ne vous prenne point en haine... «C'est

là, oui, tout ce qu'on peut demander, finit-il par dire dans un soupir.

--Mais avez-vous jamais aimé réellement, monsieur Sainte-Beuve? lui jette

la princesse.

--Moi, princesse, écoutez-moi, j'ai dans la tête, je ne sais où, là ou

là--il se tâte le crâne--une loge, une case, que j'ai toujours peur de

laisser trop ouvrir. Et mes travaux, et tout ce que je fais, et mes excès

d'articles, c'est pour la comprimer... Je l'ai bouchée, écrasée avec des

livres, de façon à ne pas avoir le loisir de réfléchir, de n'être pas

libre d'aller et de venir... Vous ne savez pas ce que c'est, reprend-il,

en s'animant, et sur le ton d'une noire mélancolie, et avec des mots qui

sortent d'un coeur gros, vous ne savez pas ce que c'est de sentir qu'on ne

sera pas aimé, que c'est impossible, parce que c'est inavouable, comme

vous l'avez dit tout à l'heure... parce qu'on est vieux et qu'on serait

ridicule... parce qu'on est laid.

--Et l'autre, dit la princesse, en s'adressant à Giraud.

--Oh! moi, princesse, jamais un seul amour. Toujours deux ou trois au

moins: c'est le moyen d'être tranquille, et de ne pas trembler sur la

perte de l'un d'eux.

--Oh! alors, quelles femmes?

--Mais des femmes possibles, princesse!

--Princesse, interrompt Sainte-Beuve, vous ne savez pas cela, demandez à

ces messieurs de Goncourt, il y avait au XVIIIe siècle des sociétés

particulières qui fournissaient ces femmes-là, des _sociétés du moment_.

--Oui, reprend Giraud, supposez des personnes qui descendraient de ces

sociétés-là, et qui, à première vue, dans le monde se reconnaîtraient en

s'abordant, et se comprendraient d'un clin d'oeil.

--Tenez, fait la princesse, vous me dégoûtez. Ah! le saligot!»

Le vieux Giraud s'agenouille devant la princesse avec les yeux d'un satyre

qui s'humilie, et les cheveux de ces caricatures du PUNCH qui ont trois

fils d'archal sur la tête. Et il embrasse une main que la princesse retire

aussitôt, et fait mine d'essuyer contre sa robe.

* * * * *

--La maladie sensibilise l'homme pour l'observation, comme une plaque de

photographie.

* * * * *

--_Et moriens, reminiscitur Argos_. On voit par cette citation comme, dans

la littérature ancienne, le regret de la patrie, chez un mourant, est pris

dans ce que la patrie a de plus général, de moins défini. Or, à l'heure

présente, il n'y a pas un homme de génie ou de talent, depuis Hugo

jusqu'au dernier de nous, qui ne remplacerait cette généralité par un

détail.

Donc ce qui différencie le plus radicalement la littérature moderne de la

littérature ancienne: c'est le remplacement de la généralité par la

particularité.

* * * * *

--... Dans cette soirée, je me trouve à côté de quelqu'un qui a un grand

cordon dans son gilet, et un crachat sur son habit. Cet homme, que je ne

connaissais pas, m'entend quand je parle, me regarde et me sourit, enfin

s'aperçoit qu'il a quelqu'un à côté de lui... Mais c'est M. de Nesselrode,

c'est un Russe, chez lequel subsiste la tradition des aristocraties. Dans

les salons actuels la conversation s'est désorganisée, débandée, perdue en

_a parte_, pourquoi? Parce que l'égalité a disparu des salons. Un gros

personnage ne s'abaisse pas à parler avec un petit, un ministre avec un

monsieur qui n'est pas décoré, un illustre avec un anonyme.

Chacun autrefois, une fois admis dans un salon, se livrait familièrement à

son voisin; aujourd'hui, chacun semble se trier dans une cohue.

* * * * *

_7 avril_.--Lecture par Lockroy de notre pièce d'HENRIETTE MARÉCHAL chez

la princesse.

* * * * *

_Samedi 8 avril_.--Je vais demander à Roqueplan d'annoncer la lecture de

ma pièce chez la princesse. Il demeure au second dans une maison qui n'a

que deux étages. Une jolie bonne m'introduit. Un petit appartement décoré

de médiocres objets d'art du XVIIIe siècle et de quelques tableaux et

esquisses de son frère. Cela ressemble au nid d'une fille qui aurait

hérité d'un peintre.

Je trouve assis à une petite table, jetant sur du papier les phrases de

son feuilleton, un homme qui me paraît avoir l'âge des hommes qui se

teignent, et de gros traits, et le teint d'un viveur sanguin, avec un tic

qui lui démantibule, toutes les cinq minutes, la moitié du visage. Il a

une calotte noire sur la tête, un ruban de la Légion d'honneur à la

boutonnière de sa robe de chambre, une pipe d'écume de mer à la bouche.

Il cause, il blague aimablement, comme si nous soupions depuis des années

ensemble, me parle de tout comme un homme revenu de tout, affirme qu'il

faut à Paris mille francs d'argent de poche par jour, émet le paradoxe que

le plus intelligent moyen de se loger est de louer une boutique, soutient

que tout ce qu'il y a de bon dans une pièce est justement ce qui la fait

tomber, déclare qu'il a donné des mots à des pièces de ses amis qui

n'étaient pas plus mauvais que d'autres,--et qu'on les a toujours sifflés.

Il est bien nommé de son petit nom: Nestor. Il m'est apparu comme le

patriarche du petit journalisme.

* * * * *

_9 avril_.--Chez Gavarni. Notre ami tourne à l'ours. Il ne veut plus

s'habiller, mettre des bottines neuves, porter des chemises amidonnées,

qui, dit-il, lui font mal au cou. Impossible de le faire sortir de sa

solitude et de sa sauvagerie. Et toujours cependant dans sa parole, la

rédaction de ces formules sur les gens et les choses, les définissant et

les résumant en une phrase courte et rapide, ainsi que dans les légendes

de ses lithographies. Aujourd'hui il dit que ce qu'il y a de remarquable

chez Proudhon, «c'est la netteté du dire et l'obscurité de la pensée».

* * * * *

_11 avril_.--J'ai écrit ces jours-ci au directeur du Vaudeville, lui

demandant un rendez-vous pour lui lire notre pièce: HENRIETTE MARÉCHAL. Je

reçois ce matin une lettre de Banville m'écrivant que Thierry, que nous ne

connaissons pas, que nous n'avons vu qu'une fois dans notre vie, a une

très grande curiosité de lire notre pièce, non comme directeur, mais comme

homme de lettres, comme confrère... A quoi bon, vraiment? La pièce est

impossible pour son théâtre, avec un premier acte qui a l'inconvenance de

se passer au bal de l'Opéra, et un coup de pistolet de dénouement qui a la

monstruosité de se tirer sur le théâtre!

* * * * *

_18 avril_.--C'est aujourd'hui le mariage civil d'un cousin... J'arrive à

la mairie dans une de ces voitures de noces, banal carrosse de gala, où

l'on cherche par terre, machinalement, un bouton de chemise du marié et

des pétales de fleurs d'oranger d'un bouquet de mariée. Ces voitures: ça

sent la fête, le compliment, les jours endimanchés.

Les mariés ne sont pas arrivés. J'attends sous le péristyle de la mairie.

Passe une lorette, riante et bouffant de la jupe, les yeux de son métier

sous le voile qui joue sur le rose de son teint, une torsade d'or dans les

cheveux, comme si elle les avait noués avec sa ceinture: elle sent le musc,

le désir et la nuit. La vie de Paris surtout a de ces coudoiements et de

ces antithèses. Sous la salle où l'on se marie, c'est la justice de paix,

et celle-ci y va sans doute pour quelque démêlé avec son tapissier.

Elle y entre, en jetant sur la porte, à ma cravate blanche qu'elle croit

la cravate du marié, le sourire d'adieu du libre amour: c'est le Plaisir,

la Beauté, la Grâce d'orgie, l'Élégance, le Désordre, la Dette.

Et voici le contraire qui descend de voiture: la Dot, le Ménage,

l'Économie, la Famille, l'Épouse.

--«Levez-vous, voici M. le Maire,» nous dit un garçon en bleu.

Nous sommes dans une grande salle, tendue d'un papier chocolat, où il y a

des fauteuils de tragédie, recouverts d'un velours usé et miroitant, et un

buste de l'Empereur soutenu par un aigle, qui a l'air d'une oie. Le maire,

au crâne en pain de sucre, bridé dans sa sous-ventrière tricolore, a l'air

d'un maire grognon d'une farce du Palais-Royal.

--Le mariage civil est une cérémonie où la Loi ne met juste que le coeur

du Code.

* * * * *

_17 avril_.--Passant devant les Français, nous montons au cabinet de

Thierry, pour lui dire qu'il ne se donne pas l'ennui de lire la pièce,

qu'elle est impossible pour son théâtre. L'huissier nous dit qu'on ne peut

pas le voir.

* * * * *

_21 avril_.--Reçu une lettre d'Harmand, du Vaudeville, qui nous promet une

lecture après la pièce de Feydeau, qui passe ces jours-ci.

Le soir, en allant à la soirée de Nieuwerkerke, nous remontons l'escalier

du Théâtre-Français, sur un mot de Thierry, qui nous fait de grands

compliments, nous assure de sa sympathie, et, quoi que nous lui disions,

s'entête à nous demander HENRIETTE MARÉCHAL, pour la lire.

* * * * *

_24 avril.--Chez Magny. On cause de l'espace et du temps, et j'entends la

voix de Berthelot, un grand et brillant imaginateur d'hypothèses, jeter

ces paroles dans la conversation générale:

«Tout corps, tout mouvement exerçant une action chimique sur les corps

organiques avec lesquels il s'est trouvé, une seconde, en contact, tout,

--depuis que le monde est,--existe et sommeille, conservé, photographié en

milliards de clichés naturels: et peut-être est-ce là, la seule marque de

notre passage dans cette éternité-ci... Qui sait si, un jour, la science,

avec ses progrès, ne retrouvera pas le portrait d'Alexandre sur un rocher,

où se sera posée un moment son ombre?»

* * * * *

_Jeudi 27 avril_.--Nous avions remis samedi notre pièce aux Français, sans

aucune espérance de réception. Thierry devait nous la renvoyer hier; sur

une lettre de nous, il nous la fait reporter, ce matin, avec un mot dans

lequel il nous demande pourquoi nous ne la présenterions pas au Théâtre

Français.

Nous allons ce soir voir Thierry. Il nous parle de notre pièce absolument

comme si elle avait des chances pour être jouée, se charge de la lire, et

nous éblouit de la distribution qu'il fait d'avance des rôles aux plus

grands noms de la Comédie-Française: Mme Plessy, Victoria, Got, Bressant,

Delaunay.

Nous descendons l'escalier, fous, ivres de bonheur.

* * * * *

--C'est une curieuse chose que la spécialité d'aptitudes chez les femmes,

dans le travail du goût. Sur trois jeunes filles, sorties du même milieu,

et entrant dans un magasin de modes: l'une fera d'instinct et toujours la

mode _fille_; l'autre la mode _femme honnête_; l'autre la mode _province_.

* * * * *

_4 mai_.--Une drôle de table que celle où nous sommes assis chez Théophile

Gautier. Ça a l'air de la table d'hôte du dernier caravansérail du

romantisme et de la tour de Babel, la table d'hôte d'une mêlée de gens de

toutes nationalités, dont le maître de la maison a l'habitude et tire une

certaine fierté.

L'autre jour à sa table, dit l'écrivain, étaient réunis vingt individus,

parlant quarante langues différentes, vingt individus avec lesquels on

aurait pu faire, sans interprètes, le tour du monde.

Il y a ce soir, aux côtés de Flaubert et de Bouilhet, un vrai Chinois avec

ses yeux retroussés et sa robe groseille, le professeur de chinois des

filles de Gautier. Le Chinois a pour voisin, un peintre exotique, qui a

des yeux volés à un jaguar et des bottes qui lui montent jusqu'au ventre.

Puis c'est le violoniste hongrois Reminy avec sa tête glabre de prêtre et

de diable, Reminy, flanqué de son accompagnateur, un petit bonhomme gras

et féminin, à la tête d'Alsacienne, aux cheveux blonds en baguettes,

tombant droit de la raie du milieu de sa tête, et en sa redingote de

séminariste allemand, dans l'ouverture de laquelle se flétrit un peu de

lilas blanc: un garçon gras, douteux, un peu inquiétant. Enfin plus loin,

accompagnée de son fils, la femme d'un dieu, la veuve d'un mapa: Mme

Ganneau.

Tout le temps du dîner, Gautier semble jouer une comédie italienne avec

les bonnes de la maison, en les menaçant de les estrangouiller au sujet

d'une assiette mal essuyée, ou d'une sauce tournée, pendant que la plus

jeune des deux filles se pose sur la joue, une mouche faite de je ne sais

quoi de noir, en se servant, pour miroir, du manche de sa fourchette

* * * * *

_Samedi 6 mai_.--Ce matin, très matin, on a sonné. Nous n'avons pas

ouvert. A dix heures on me monte une lettre pour laquelle on demande une

réponse: c'est notre lecture à la Comédie-Française, lundi prochain.

Je cours aux Français, on m'introduit auprès de M. Guyard, qui me dit de

revenir dans l'après-midi, parce que le soir Thierry s'enferme pour

chercher les effets de notre pièce. Nous allons voir Thierry sur le coup

de cinq heures, tout pleins de confiance, arrangeant, ordonnant tout

d'avance dans notre tête. Mais voilà que, sur nos espérances, tombent

ainsi que des gouttes d'eau glacées, des paroles de Thierry, nous disant

qu'il n'a pas trouvé tout le concours qu'il espérait dans Got, que Got

appartient trop à Laya, auquel il est reconnaissant outre mesure de son

succès dans le DUC JOB, et que venant de jouer un rôle de vieux, il veut

jouer un rôle jeune:--tout cela confidemment et discrètement dit, comme

des choses dont on ne laisse passer que la moitié, et qui font redouter ce

qu'on ne dit pas. Des phrases, à la fin de notre visite, semblent en

quelque sorte vouloir amortir un refus, nous consoler d'avance, en cas de

non-réception, des phrases qui font appel à d'autres pièces que nous

pourrions faire.

Nous sortons du cabinet de Thierry, sans nous rien dire, l'espérance un

peu découragée. Notre beau rêve s'écroule à demi, et je sens comme ma bile

se remuer, prête à l'épanchement, me donnant un vague malaise, une sorte

de mal de mer.

Le soir après dîner chez Marcille, qui nous fait défiler devant les yeux

des cartons de portraits en manière noire de Lawrence, il nous faut de la

politesse pour ne pas crier: «Merci! Assez»! Les émotions de ces jours-ci

nous donnent le brisement de beaucoup d'heures, passées en chemin de fer.

Et c'est une fatigue qu'on ne peut endormir. Nous entendons sonner toutes

les heures de la nuit avec le sentiment d'un épigastre tiraillé et

douloureux.

Tous ces temps-ci, absence totale d'attention aux choses matérielles. On

ne sait plus ce que fait son corps. On ne se sent plus s'habiller, manger,

vivre.

* * * * *

_Dimanche 7 mai_.--Thierry nous a remis la liste des sociétaires, nous

conseillant de faire une visite à Got, avec lequel nous avons dîné chez

Charles Edmond. Ces comédiens sont champêtres, bocagers, hommes de

banlieue. Il faut aller les joindre au bout de stations de chemin de fer,

à Courcelles, à Passy, à Auteuil, en tous ces endroits de villégiature, où

ces hommes ont de charmantes habitations avec le décor d'un bout de nature.

Nous trouvons Got, au milieu de fraîches verdures à lui, tout botté et

éperonné...

Après ma tournée, je retombe dans la journée chez Flaubert, où je me

couche sur son grand divan, et dans la rêvasserie inquiète où je suis

plongé, j'entends, ainsi que dans le lointain, la voix enrouée et mate du

sculpteur Préault, laisser tomber des histoires, des anecdotes, des mots

spirituels.

* * * * *

_8 mai_.--Nous sommes devant une table recouverte d'un tapis vert, où il y

a un pupitre et de quoi boire, et nous avons en face de nous un tableau

représentant la mort de Talma.

Ils sont là dix, sérieux, impassibles, muets.

Thierry se met à lire. Il lit le premier acte, «le bal de l'Opéra», dans

le rire et au milieu de regards de sympathie adressés à notre fraternité.

Puis il entame tout de suite le second acte et passe au troisième... En

nos cervelles, pendant cette lecture, peu d'idées; au fond de nous une

anxiété que nous essayons de refouler et de distraire, en nous appliquant

à écouter notre pièce, les mots, le son de la voix de Thierry, le lecteur.

Le sérieux a gagné les auditeurs, le sérieux fermé, cadenassé, qu'on

cherche à interroger, à surprendre. C'est fini.

Thierry nous a fait lever et nous mène dans son cabinet.

Nous nous sommes assis dans ce cabinet, garni de rideaux de mousseline

tamponnés, y faisant le jour blanc et discret d'un cabinet de bain, et nos

regards ont été aux tapisseries mythologiques du plafond, comme dans une

invocation à notre XVIIIe siècle chéri... puis ainsi que dans les grandes

émotions de la vie, nous sommes tombés dans une de ces profondes et bêtes

attentions machinales, allant du bout du nez d'un buste en terre cuite à

sa gaine.

Les minutes sont éternelles. Nous entendons à travers une des deux portes,

qui seule est fermée, le bruit des voix, au milieu desquelles domine la

voix de Got, dont nous avons peur, puis c'est un doux et successif petit

bruit métallique de boules tombant dans du zinc.

Mes yeux sont sur la pendule qui marque 3 heures 35 minutes, je ne vois

pas entrer Thierry; mais quelqu'un me serre les mains, et j'entends une

voix de caresse qui me dit: «Vous êtes reçus et bien reçus.»

Là-dessus il commence à nous parler de la pièce, mais au bout de deux

minutes, nous lui demandons à nous sauver, à nous jeter dans une voiture

découverte, à travers de l'air que nous couperons avec nos têtes sans

chapeaux.

* * * * *

_9 mai_.--Flaubert nous disait hier, en sortant de chez Magny: «Ma vanité

était telle quand j'étais jeune, que lorsque j'allais dans un mauvais lieu

avec mes amis, je prenais la plus laide, et je tenais à faire l'amour avec

elle devant tout le monde... sans quitter mon cigare. Cela ne m'amusait

pas du tout, mais c'était pour la galerie.»

Flaubert a toujours un peu de cette vanité-là: ce qui fait qu'avec une

nature très franche, il n'y a jamais une parfaite sincérité dans ce qu'il

dit, sentir, souffrir, aimer.

* * * * *

--Il y a des envieux qui paraissent tellement accablés de votre bonheur,

qu'ils vous inspirent presque la velléité de les plaindre.

* * * * *

_20 mai_.--Ce soir, nous passons la petite porte d'une barrière de bois

enverdurée, au fond d'une grande maison de la rue de Vaugirard, et nous

voici chez Tournemine.

Un gai rez-de-chaussée, tout plein de pimpantes aquarelles, de tableautins

d'amis, d'armes orientales. Dans de petites vitrines chatoient des soies

aux couleurs délicieuses, des vestes, des gilets de femmes turques

montrant leurs rangées de boutons d'or où est sertie une perle: un petit

musée de souvenirs de l'Orient.

Le peintre de la Turquie d'Asie veut bien nous communiquer, pour notre

futur roman (MANETTE SALOMON), les lettres qu'il a écrites à sa femme; et

voici celle-ci, qui apporte un paquet de ces longues grandes lettres,

rendues presque vénérables par une dizaine de timbres. Elle se met à les

relire, heureuse, et repassant ainsi toutes les joies qu'elle a eues à les

recevoir: son front bombé, ses joues grassouillettes, ses yeux doux, sa

bonne figure aimable, éclairés par les deux lampes.

A de certains passages, des souvenirs font sauter dans sa poitrine le

coeur du peintre, qui donne des coups de poing sur le divan, revoyant les

choses, avec sur la figure du Paradis, et s'écriant: «Ah! que c'était

beau!»

Au milieu de cette lecture qui fait respirer l'Orient, on tire, au milieu

de la pièce, un tabouret à mosaïque de nacre, sur lequel on place, dans

leurs coquetiers en filigrane d'argent, les petites tasses bleues que l'on

remplit d'un café fait à la turque, dans des cafetières de Constantinople.

Alors, ramenant ses jupes contre elle, de peur d'effleurer la petite table,

traverse la chambre, une grande jeune fille qui s'en va dans le fond

écouter, et passe la soirée à envoyer à son père le sourire de sa figure

amoureusement renversée, toutes les fois qu'il a couru des dangers ou

s'est battu avec des punaises.

Puis, le café est remplacé sur le tabouret-table par quatre grands pots de

confitures de Constantinople, confitures de bergamote, de fleurs d'oranger,

de roses, et d'une sorte de mastic blanc, vous mettant dans la bouche le

pays qu'on a dans l'oreille.

Soirée charmante, prolongée jusqu'à deux heures du matin, où nous trouvons

toutes les douceurs de la famille mêlées à tous les chatouillements de

l'exotique.

* * * * *

_22 mai_.--Maintenant il n'y a plus dans notre vie qu'un grand intérêt:

_l'émotion de l'étude sur le vrai_. Sans cela l'ennui et le vide.

Certes, nous avons galvanisé, autant qu'il est possible, l'histoire, et

galvanisé avec du vrai, plus vrai que celui des autres, et dans une

réalité retrouvée. Eh bien, maintenant, le vrai qui est mort ne nous dit

plus rien. Nous nous faisons l'effet d'un homme habitué à dessiner d'après

la figure de cire, auquel serait tout à coup révélée l'académie

vivante--ou plutôt la vie même avec ses entrailles toutes chaudes et sa

tripe palpitante.

* * * * *

_25 mai_.--Nous allons déjeuner à Trianon en bande avec la princesse

Mathilde. La vie est bizarre. Nous ne croyions guère, quand nous sommes

venus ici chercher les pas de Marie-Antoinette, déjeuner un jour avec une

Napoléon, dans le décor de chaumière que lui dessina Hubert Robert.

Toutes les fins de repas où il y a des femmes, vont à des causeries sur le

sentiment, sur l'amour. Et la princesse a demandé à chacun ce qu'il

aimerait le mieux avoir d'une femme comme souvenir. Chacun a dit sa

préférence: l'un, une lettre; l'autre, des cheveux; l'autre, une fleur;

moi, un enfant: ce qui a manqué me faire jeter à la porte.

Alors Amaury Duval, avec le petit oeil souriant et battant la chamade,

qu'il a lorsqu'il parle des choses d'amour, a dit que tout ce qu'il avait

toujours aimé et désiré d'une femme, c'était le gant, l'empreinte et le

moule de sa main, la chose qui dessine ses doigts. «Vous ne savez pas,

ajoutait-il, ce que c'est, de demander, en dansant, un gant à une femme

qui vous le refuse... Puis une heure après, vous la voyez au piano, elle

ôte ses gants pour jouer quelque chose... vous restez l'oeil fixé sur ses

gants... Alors elle se lève et les laisse tous les deux... Vous ne voulez

pas les prendre... et puis une paire de gants n'est pas un gant... On va

s'en aller... la femme revient et n'en prend qu'un de ses gants... Alors à

ce signe qu'elle vous le donne, vous êtes heureux, heureux!»

Amaury Duval a dit cela bien joliment.

* * * * *

--J'ai une longue conversation avec Fromentin, un des plus grands parleurs

d'art et fileurs d'esthétique, que j'aie encore entendus.

Il était curieux parlant de lui, nous disant qu'il ne savait rien, pas un

mot de la peinture, que jamais il n'avait travaillé d'après nature, qu'il

n'avait jamais pris de croquis, pour se forcer à regarder simplement, que

les choses ne lui reviennent que des années après,--que ce soit de la

peinture ou de la littérature.

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 14 / 18 段