Peut-être est-ce ce qu'il y a de meilleur et de plus suave dans l'amour,

que ces yeux qui se cherchent et se trouvent, et s'isolent et se mêlent,

au milieu de tant de monde, seuls au monde, un moment... Et ce jeu est

surtout charmant, quand la femme est obligée de vous regarder, sans en

avoir l'air, vous jette un sourire sous sa lorgnette, met son manteau et

ses fourrures lentement, sur le bord de sa loge, et vous jette un regard,

gai, triste et doux.

Il y a des regards de femme, n'est-il pas vrai, qu'on ne changerait pas

contre toute la femme?

* * * * *

_12 janvier_--Je pense que la meilleure éducation littéraire d'un écrivain,

serait, depuis sa sortie du collège jusqu'à 25 ou 30 ans, la rédaction

sans convention de ce qu'il verrait, de ce qu'il sentirait... rédaction

dans laquelle il s'efforcerait d'oublier le plus possible ses lectures.

En sortant du Ministère de la Guerre, où je viens de parcourir les

correspondances du maréchal de Noailles et de Louis XV, je fais cette

réflexion que la dignité humaine disparaît des monarchies avec les

aristocraties. Ça a l'air d'un paradoxe et ce n'en est pas un.

* * * * *

--Il est bien rare qu'on se dévoue gratuitement à spiritualiser ses

semblables. On démêle presque toujours, au fond des théories du beau, du

bien, de l'idéal, l'aspiration à une place, à une chaire, à un bon

logement,--pour le théoricien.

* * * * *

_13 janvier_--Chez Peters, j'entends mon voisin de table dire: «Il y a

trois choses supérieures au Mexique: le tabac, le café, la vérole.»

* * * * *

--A l'ELDORADO... Une grande salle circulaire, aux deux rangs de loges,

salle plaquée d'or et de faux marbre, des lustres aveuglants de lumière,

un café noir de chapeaux d'hommes, entremêlés de quelques bonnets de

femmes de la barrière et de quelques képis d'enfants, et au fond un

théâtre.

Là-dessus un comique, en habit noir, a mimé quelque chose ressemblant à la

danse de Saint-Guy de l'idiotisme. La salle était enthousiasmée,

délirante...

Je ne sais, mais il me semble que nous approchons d'une révolution. Le

rire est si malsain, qu'il faudra un grand bouleversement, du sang pour

assainir jusqu'au comique.

* * * * *

--... Que d'heures, il y a une dizaine d'années, que d'heures aux UFFIZI,

à regarder les Primitifs, à contempler ces femmes, ces longs cous, ces

fronts bombés d'innocence, ces yeux cernés de bistre, longuement et

étroitement fendus, ces regards d'ange et de serpent coulant sous les

paupières baissées, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces

minceurs pointues du menton, ce roux ardent de cheveux où le pinceau

effile des lumières d'or, ces pâles couleurs de teints fleuris à l'ombre,

ces demi-teintes doucement ombrées de verdâtre et comme baignées d'une

transparence d'eau, ces mains fluettes et douloureuses où jouent des

lumières de cire: tout ce musée de virginales physionomies maladives, qui

montrent sous la naïveté d'un art la Nativité d'une Grâce.

S'abreuver de ces sourires, de ces regards, de ces langueurs, de ces

couleurs pieuses et faites pour peindre de l'idéal, c'était un charme qui

nous prenait tous les jours, et tous les jours, nous ramenait vers ces

robes bleues ou roses, ces robes de ciel.

Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d'oeuvre mûrs n'enfoncent

pas en vous un si parfait souvenir de figures: seules, ces femmes peintes

des Primitifs s'attachent à vous comme la mémoire d'êtres rencontrés dans

la vie.

Elles vous reviennent ainsi qu'une tête de morte que vous auriez vue,

éclairée et dorée au matin, par la flamme mourante d'un cierge.

* * * * *

_16 janvier_--Peu de gens connaissent ce grand bonheur de regarder des

dessins anciens, en fumant des cigares opiacés: c'est mêler le nuage de la

ligne au rêve de la fumée.

* * * * *

_17 janvier_.--Notre GERMINIE LACERTEUX a paru hier.

Nous sommes honteux d'un certain état nerveux d'émotion. Se sentir

l'outrance morale que nous avons, et être trahis par des nerfs, par une

faiblesse maladive, une lâcheté du creux de l'estomac, une _chifferie_ du

corps. Ah! c'est bien malheureux de n'avoir pas une force physique

adéquate à sa force morale... Se dire qu'il est insensé d'avoir peur,

qu'une poursuite, même non arrêtée, est une plaisanterie; se dire encore

que le succès immédiat nous importe peu, que nous sommes sûrs d'avoir été

agrégés et _jumellés_ pour un but et un résultat, et que ce que nous

faisons, tôt ou tard sera reconnu... et pourtant passer par des

découragements, avoir les entrailles inquiètes: c'est la misère de nos

natures si fermes dans leurs audaces, dans leurs vouloirs, dans leur

poussée vers le vrai, mais trahies par cette loque en mauvais état, qui

est notre corps.

Après tout, ferions-nous sans cela ce que nous faisons? La maladie

n'est-elle pas pour un peu dans la valeur de notre oeuvre?

* * * * *

--Je me demandais comment était née la justice dans le monde?

Je passais aujourd'hui sur un quai. Des gamins jouaient. Le plus grand a

dit:

«II faut faire un tribunal... c'est moi le tribunal!»

* * * * *

--En peinture, il y a toujours une espèce de déconsidération pour le

peintre de tempérament: soit en haut de l'échelle: Rubens, soit en bas:

Boucher.

La solide estime est réservée aux peintres qui n'étaient pas nés pour

l'être: exemple Flandrin, etc., etc.

* * * * *

--Il y a des écrivains dont tout le talent ne fait jamais rêver au delà de

ce qu'ils écrivent. Leur phrase emplit l'oreille d'une fanfare, et c'est

tout.

* * * * *

_Mercredi 18 janvier_.--Ce soir à dîner, chez la princesse, on parlait de

la désolation, au temps jadis, du bonhomme Sauvageot, se lamentant sur la

destinée de ses bibelots, de ses trésors de goût, à la pensée qu'ils

pouvaient tomber entre les mains imbéciles d'un banquier.

Un grand éloge à faire de la princesse, c'est que la causerie avec les

femmes bêtes, avec les sots, enfin que l'ennui l'ennuie--et, chose plus

curieuse, lui plombe le teint à l'instar d'une peinture du Guerchin. Rien

n'était plus drolatique, ce soir, que sa figure de crucifiement se

tournant vers notre conversation avec le grand et le séduisant savant, qui

s'appelle Claude Bernard, pendant qu'elle était obligée de répondre à deux

diseuses de rien.

Et les deux femmes parties, elle s'écrie: «Vraiment, ce serait assez de se

_galvauder_ dans le monde jusqu'à trente ans, mais à cet âge-là on devrait

avoir sa retraite, et n'être plus bonne aux choses assommantes de la

société.»

* * * * *

_19 janvier_.--Nous sommes assez bien caractérisés et résumés par les

trois choses que nous donnons, ce mois-ci, au public: GERMINIE LACERTEUX,

le fascicule d'HONORÉ FRAGONARD, l'eau-forte: LA LECTURE.

* * * * *

--Comme le passé s'évapore! Il arrive un moment dans la vie, où comme dans

les exhumations, on pourrait ramasser les restes de ses souvenirs et de

ses amis, dans une toute petite bière, dans un bien petit coin de mémoire.

* * * * *

--Les ballons, à force de monter, trouvent un ciel noir, où rien ne se

voit plus... C'est à ce ciel que la science finira par arriver.

* * * * *

_26 janvier_.--La main maigre de l'un de nous, entre les doigts de

laquelle brûle un cigare tordu, roulé sur une cuisse de négresse, un

cigare plein d'exotisme et d'opium me fait penser ceci:

Un peintre qui fait poser par un modèle les mains d'un portrait, ne sait

pas son métier. Rien ne désigne plus un homme que sa main. C'est là

qu'apparaît plus nettement l'individualité de l'organisme de chacun, cette

personnalité de construction, qui empêche les monteurs de squelettes, de

jamais confondre dans le tri de leurs matériaux, le plus petit os d'un

corps avec celui d'un autre corps.

Il y a la signature du caractère et la griffe du talent dans cette main de

l'homme. Nerveuse, vibrante, impressionnable, elle semble, au bout du bras,

une extrémité palpitante, emmanchée, embranchée à la pensée et au coeur.

Comme elles vivent, comme elles parlent, comme elles sont des raccourcis

de personnes qu'on devine, qu'on voit, qu'on aime, ces mains de race,

cambrées, arquées, et colères, et languides, et voluptueuses; ces mains de

malade et d'artiste, d'élégance capricieuse, tourmentée, presque

diabolique; vraies mains de violoniste, pleines d'âme, fines, longuettes,

spirituelles, frémissantes comme des cordes de guitare;--les mains que

Watteau seul a pu peindre, sur le papier d'une feuille d'étude, avec de la

sanguine et du crayon noir.

* * * * *

_Mercredi 1er février_.--Ce soir, chez la princesse, une _tablée_ d'hommes

de lettres, parmi lesquels est Dumas père.

Une sorte de géant, aux cheveux d'un nègre devenu _poivre et sel_, au

petit oeil d'hippopotame, clair, finaud, et qui veille même voilé, et,

dans une face énorme, des traits ressemblant aux traits vaguement

hémisphériques que les caricaturistes prêtent à leurs figurations humaines

de la Lune. Il y a, je ne sais quoi, chez lui, d'un montreur de prodiges

et d'un commis voyageur des MILLE ET UNE NUITS.

La parole est abondante, toutefois sans grand brillant, et sans le mordant

de l'esprit, et sans la couleur du verbe; ce ne sont que des faits, des

faits curieux, des faits paradoxaux, des _faits épatants_, qu'il tire

d'une voix enrouée du fond d'une immense mémoire. Et toujours, toujours,

toujours il parle de lui, mais avec une vanité de gros enfant qui n'a rien

d'agaçant. Il conte, par exemple, qu'un article de lui sur le Mont Carmel,

a rapporté aux religieux 700,000 francs.

... Il ne boit pas de vin, ne prend pas de café, ne fume point: c'est le

sobre athlète du feuilleton et de la copie...

Le perceur d'isthme, Lesseps, à l'oeil si noir sous ses cheveux argentés,

et qui dîne aujourd'hui, au débotté de l'Egypte, fait la confidence--cet

homme d'une implacable volonté--qu'il a été détourné de faire beaucoup de

choses dans sa vie, par une tireuse de cartes de la rue de Tournon, qui a

succédé à Mlle Lenormand.

Après dîner, en fumant, Nieuwerkerke nous conte que Bénédict Masson,

chargé de peindre l'Histoire de France dans la Cour des Invalides, avait

imaginé de figurer le règne de Louis-Philippe par la représentation d'une

barricade. Nieuwerkerke lui fit l'observation que cette représentation

était d'un goût médiocre, et à la barricade, lui donna l'idée de

substituer le Retour des Cendres de l'Empereur. N'est-ce pas là vraiment,

un charmant trait d'esprit pour un surintendant des beaux-arts de l'Empire.

* * * * *

--Il faudrait étudier dans l'enfant l'origine des sociétés. L'enfant c'est

l'humanité qui commence, les enfants ce sont les premiers hommes.

* * * * *

_8 février_.--Dîner chez les Charles Edmond avec Herzen.

Un masque socratique, la carnation chaude et transparente des portraits de

Rubens, une marque rouge comme une brûlure au fer chaud entre les deux

sourcils, et la barbe et les cheveux grisonnants.

Il cause, et c'est, de temps en temps, une espèce de rictus ironique qui

tombe et s'élève et retombe dans sa gorge. La voix est douce,

mélancoliquement musicale, sans rien de la sonorité brutale qu'on pourrait

attendre de l'encolure massive de l'homme. L'idée est fine, délicate,

acérée, quelquefois subtile, toutefois expliquée, éclairée par des mots

qui se font attendre, mais qui ont toujours la bonne fortune des

expressions d'un joli esprit étranger parlant le français.

Il parle de Bakounine, de ses onze mois au cachot, enchaîné à un mur, de

sa fuite en Sibérie par le fleuve Amour, de son parcours de la Californie,

de son arrivée à Londres, où, après avoir, un moment, transpiré entre ses

bras, son premier mot a été: «Y a-t-il des huîtres ici?»

La Russie, selon Herzen, est menacée d'un démembrement prochain...

L'empereur Nicolas, dit-il, n'était qu'un caporal, et il nous cite des

traits qui nous le font apparaître comme le Christ de la consigne, cet

empereur, que beaucoup de Russes disent s'être empoisonné, après les

désastres de la Crimée. Il le montre, après la prise d'Eupatoria, se

promenant dans le Palais, la nuit, avec ce pas de pierre qu'il avait, ce

pas de la statue du Commandeur, et allant tout à coup à un soldat montant

la garde, lui arrachant son fusil, et lui-même agenouillé en face du

soldat, lui criant; «A genoux... Prions pour la victoire!»

Puis sur les moeurs de l'Angleterre, pays qu'il aime comme un pays de

liberté, il nous cite de curieuses anecdotes. Un domestique, que

Tourguéneff avait placé dans le ménage Viardot, et auquel il demandait la

raison pour laquelle il en était sorti, lui fit cette belle réponse: «Ce

ne sont pas des gens comme il faut. Non seulement la femme, mais même le

mari me parle à table!» Et c'est encore l'histoire arrivée à un riche

Anglais de ses amis, qui reçoit, le même jour, congé de son valet de

chambre, de son cocher, de son groom. Il s'adresse à la femme de charge,

qui lui dit: «S'il n'y avait pas un demi-siècle que je suis chez vous, moi

aussi je serais partie! Venez voir le désordre de la cuisine. Et elle le

mène dans une vaste cuisine, où au milieu se trouvait une table très

propre: «Eh bien, vous ne voyez pas... Cette table est ronde... Cela fait

que, tantôt le cocher se met à côté de moi, tantôt le groom, tandis que si

la table était carrée, le valet de chambre serait toujours à sa place, à

côté de moi.» Ce qu'il y a de beau, ajoute Herzen, c'est que lui aussi, le

groom, avait donné son compte, dans la prévision que, dans quelques

dizaines d'années, quand il serait devenu valet de chambre, un autre groom

pourrait usurper la place qu'il usurpait dans le moment.

Et comme nous essayions de démêler les caractères des deux peuples

français et anglais, Herzen nous dit: «Tenez, il y a un Anglais qui les a

assez bien résumés ces deux caractères, dans cette phrase: «Le Français

mange du veau froid chaudement; nous, nous mangeons notre boeuf chaud

froidement.»

* * * * *

--D'homme à femme, peut-être n'y a-t-il de bien vrai et de bien sincère,

que les sentiments que la parole n'exprime pas.

* * * * *

_17 février_.--Quand Flaubert eut des clous, l'année dernière, Michelet

dit à l'un de ses amis: «Qu'il ne se soigne pas, il n'aurait plus son

talent!»

C'est peut-être une grande idée. Je ne sais qui a dit que, lorsque

Napoléon avait été guéri de la gale, il n'avait plus gagné de batailles.

L'âcreté du sang chez Chamfort devait faire son âcreté d'esprit.

* * * * *

Frémiet me racontait que Rude s'amusait à mettre, à côté de la belle tête

du cheval de Phidias, la tête d'un cheval de fiacre, et qu'il faisait

observer que c'était la même chose, que seulement la tête du cheval de

fiacre était encore plus belle. Et Rude soutenait que les Grecs faisaient

ce qu'ils voyaient, la nature, avec leur tempérament de grands artistes,

mais sans aucune préoccupation ou recherche d'idéal.

* * * * *

--Une femme qui reconnaît avoir tort et qui n'est pas de mauvaise

humeur... où la trouverez-vous?

* * * * *

_Dimanche 26 février_.--On parle chez Flaubert de cette femme mêlée à tout

ce qu'il y a eu de caché, de honteux, de scandaleux, depuis les tripotages

politiques de Guizot jusqu'au maquerellage de la Deslions; de cette femme

à tête de criminelle qui ressemble à la veuve de Jean Hiroux.

On nous la montre, sa voiture attelée, dès sept heures du matin, courant

Paris d'un bout à l'autre, pénétrant par des portes dérobées chez tout le

monde politique et financier. Pendant le long temps que Mirès a été

enfermé à Mazas, elle y était, tous les jours, à neuf heures.

Au milieu de la débâcle de Fournier, S---- la voyant se donner un mal de

chien, à propos de ses affaires, et galoper toute la journée, lui

demandait, si elle avait envie de reprendre le théâtre?--Non,

répondait-elle.--Si elle poussait quelqu'un à la Direction?--Non.--Si elle

s'intéressait enfin tant que ça à Fournier?--Non.--Alors pourquoi toutes

ces courses?--_C'est pour en être!_

Un mot profond: «pour en être,» c'est-à-dire avoir sa main dans toutes les

choses secrètes et ténébreuses de la vie parisienne.

* * * * *

--Deux portraits croqués dans le salon de la princesse.

Mme de B---- dans les yeux de l'angélique d'un ange brun, et une bouche

entr'ouverte, montrant le rose et la nacre d'un coquillage.

Mme C---- L---- Des mouvements lents de physionomie, des yeux paresseux,

des ombres prud'honniennes mêlées à des grâces de créole, un grain de

beauté que le sourire remue sans cesse.

* * * * *

--Voir, sentir, exprimer--tout l'art est là!

* * * * *

--Les femmes du monde, à la fin du carnaval, ont un peu de l'hébétement

des bestiaux à la fin d'un long trimballement en chemin de fer.

* * * * *

--Le grand succès d'une pièce, à l'heure présente, est de créer le

_reveneur_: c'est-à-dire l'homme qui voit vingt fois ORPHÉE AUX ENFERS.

* * * * *

_Mars_.--Ce serait un grand débarras de la bêtise _chic_ et de

l'imbécillité élégante, qu'une machine infernale, qui, par un beau jour,

tuerait tout le Paris, faisant, de 4 à 6 heures, le tour du lac du Bois de

Boulogne.

* * * * *

_11 mars_.--Les études télescopiques ou microscopiques de ce temps-ci: le

creusement de l'infiniment grand ou de l'infiniment petit, la science de

l'étoile ou du microzoaire, aboutissent pour moi au même infini de

tristesse. Cela mène la pensée de l'homme à quelque chose de plus triste

pour lui que la mort, à une conviction du rien qu'il est,--même de son

vivant.

* * * * *

_12 mars_.--Un trait de moeurs de l'année présente. On m'a nommé une femme

qui se trouve être à la fois anglaise, protestante et puritaine: laquelle,

pour achalander le salon qu'elle veut ouvrir, est en négociation pour

avoir Thérésa, à sa première soirée.

* * * * *

_13 mars_.--J'ai vu l'autre jour, en passant rue Laffitte, de formidables

aquarelles de Daumier.

Ces aquarelles représentent des panathénées de judicature, des rencontres

d'avocats, des défilés de juges, sur des fonds blafards, éclairés du jour

sinistre d'un cabinet de juge d'instruction, de la lumière grise d'un

corridor de palais de justice.

C'est lavé avec une eau d'encre de Chine, larveusement fantastique. Les

têtes sont hideuses, avec des gaudissements, des jovialités qui font peur.

Ces hommes noirs ont je ne sais quelle laideur d'horribles masques

antiques, dans un greffe. Les avoués souriants prennent un air de

corybantes, et il y a du faune dans les avocats macabres.

* * * * *

_15 mars_.--... Un petit garçon de sept à huit ans. Il a une veste et une

culotte en velours noir, un gilet blanc, des bas rouges. Il est tout

frisotté, avec une figure joufflue, de beaux yeux caressants, un petit air

endormi. C'est le prince Impérial.

La princesse lui a donné, ce soir, un spectacle d'enfants; et le spectacle

fini, il a obtenu de monter sur le théâtre et de se mêler aux acteurs.

Pauvre petit bonhomme! Il était là, au milieu des autres qui gaminaient,

empêché de s'amuser par le grand cordon de la Légion d'honneur, qu'il

portait pour la première fois, à la fois heureux et triste, partagé entre

son âge et sa majesté, et réduit à sourire seulement des yeux aux jeux des

autres enfants.

* * * * *

_Jeudi 16 mars_.--Nous avons passé la journée chez Burty, rue du

Petit-Banquier, dans un quartier perdu et champêtre, qui sent le

nourrisseur et le marché aux chevaux. Un intérieur d'art, une resserre de

livres, de lithographies, d'esquisses peintes, de dessins, de faïences; un

jardinet; des femmes; une petite fille; un petit chien, et des heures où

l'on feuillette des cartons effleurés par la robe d'une jeune, grasse et

gaie chanteuse, au nom de Mlle Hermann. Une atmosphère de cordialité, de

bonne enfance, de famille heureuse, qui reporte la pensée à ces ménages

artistiques et bourgeois du XVIIIe siècle. C'est un peu une maison riante

et lumineuse, telle qu'on s'imagine la maison d'un Fragonard.

Le soir, après dîner, trois hommes se sont présentés à la porte du salon,

et voyant des femmes, ont reculé gauchement avec des saluts gênés. Je les

ai suivis dans l'atelier où ils venaient donner des renseignements, sur un

nommé Soumy, un mort de leurs amis.

Ils portaient des chapeaux mous, des vieux manteaux de voyageurs de

malle-poste. Ils sont restés debout comme des gens qui ne savent pas

s'asseoir, les mains dans les poches, se dandinant ou le dos calé contre

un meuble. Ils avaient des voix d'ouvriers dans le monde, des voix à la

fois canailles et maniérées de jeune premier de barrière qui file les mots,

sans être sûr de leur orthographe. Tout en eux respirait le manque

d'éducation, et montrait l'homme du peuple prétentieux, devenu

insupportable par je ne sais quel orgueil d'idéal. Ils disaient des

phrases d'art comme des sentences d'argot. Sur leur figure au teint des

gens mal nourris, et noire d'une barbe non faite, on lisait je ne sais

quoi d'hostile, de rétracté, d'un passé de bohème qui fait amer.

L'un surtout avait une tête taillée à la serpe, la tête grossière et rude

d'un carrier, avec des moustaches de sergent de ville, et des yeux

durement brillants: «Quand nous sortons de l'école, a-t-il dit, nous

sommes comme un fil de fer. Il n'y a qu'à Rome que nous trouvons le gras

des contours.» Celui-là était Carpeaux[1], un jeune sculpteur de grand

talent.

[Note 1: Je donne sur Carpeaux notre impression première, et telle que je

la rencontre sur notre journal, mais j'ai besoin d'ajouter que cette

impression a été fort modifiée par les rapports que nous avons eus depuis

avec lui, et que nous le considérons comme le plus grand artiste français

de la seconde moitié du XIXe siècle.]

* * * * *

--La dorure moderne ressemble à ces feuilles de faux or, dont sont

enveloppées les noix de bonne aventure, qu'on vous offre pour un sou dans

les foires.

* * * * *

--Un paysage d'opéra, de féerie, une forêt pour un duo d'amour, un bois de

volupté et de triomphe: les feuilles semblent sur le bleu du ciel se

dessiner immortellement vertes et glorieuses comme les feuilles d'une

couronne de poète; un jour lustré saute dans les branches; un

bourdonnement de verger chante dans les arbres, et par terre il neige des

parfums.

La fête d'une éternelle saison de bonheur palpite dans les orangers,

pleins de fleurs et de fruits, cachant dans des boutons d'argent l'or rond

d'une orange, pendant que de grands boeufs roux passent sous la verdure,

emportant sur leur croupe comme l'effeuillement blanc d'un bouquet de

mariée.

Une langueur de paresse, une poésie de _farniente_, se lève dans les

senteurs pâmées de ces jardins d'Armide... Sorrente, c'est le Tasse, comme

Baïes, la côte de cendres et de cavernes et de terreur: c'est Tacite.

Une note que me fait écrire aujourd'hui le feuilletage de mon carnet de

notes sur l'Italie.

* * * * *

--... Ces femmes enfarinées de poudre de riz, blanches comme un mal blanc,

les lèvres peintes en rouge au pinceau, ces femmes maquillées d'un teint

de morte, le sourire saignant dans une pâleur de goule, l'oeil charbonné,

avivé de fièvre, avec des cheveux, pareils à un morceau d'astrakan,

frisottant et laineux, leur mangeant le front et la pensée, ces femmes

avec leurs figures de folles et de malades, semblent des spectres et des

bêtes du plaisir. Elles tiennent étrangement du fantôme et de l'animal,

--se faisant tentantes par un caractère d'apparition, par l'aspect

cadavéreux, par l'enluminure macabre, enfin par un renversement de nature

parlant à des appétits d'amour viciés.

Je les regardais, ces femmes, au CASINO CADET, à côté de leurs danseurs,

des espèces de plumitifs malheureux, de jeunes Gringoires, des clercs en

deuil, dans des gilets de velours noir avec un crêpe à leur chapeau:

pantins sinistres.

Une femme en robe havane dansait, la tignasse en désordre, sa grande

bouche fendue par un rire,--le rire d'une bacchante à la Salpêtrière. Elle

excellait à jeter follement par-dessus elle, tout autour d'elle, les

volants de son jupon, et à disparaître, en plongeant comme dans un remous

de jaconas. A la pastourelle elle a tourné sur elle-même, en lançant

continuellement sa jambe au-dessus de son visage, et en jetant au ciel, la

tête toute renversée dans son dos, un regard ivre qui blaguait...

Ce n'était pas impudique, c'était blasphématoire. Toutes les horreurs de

l'argot, toutes les ironies du trottoir à l'encontre de l'amour, et les

mots qui crachent sur lui, et tous les cynismes qui le salissent,--ces

jambes, ce corps, cette femme, cette robe, avaient l'air de vous les dire

et de vous les danser.

* * * * *

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 13 / 18 段