_2 septembre_--Quand Sainte-Beuve est fatigué, et qu'il se dispose à

dormir dans la journée, il donne cette consigne à Mme Dufour: «Si le pape

venait, vous lui diriez que je n'y suis pas, et si ma pauvre mère revenait,

vous lui diriez d'attendre!»

Sainte-Beuve nous raconte cette anecdote sur Musset. Véron demande à

Musset un feuilleton pour le CONSTITUTIONNEL. Musset dit qu'il a en tête

une fantaisie et qu'il voudrait 4,000 francs. Véron consent à les lui

donner, et les lui remet un matin. Le soir il va dîner chez Véry. Il voit

fleurir les escaliers des plus belles fleurs. Il demande qui donne cette

fête. Le garçon lui répond: «C'est M. de Musset,» avec un visage tout

émerillonné. Il monte voir.

C'était tout un lupanar, auquel le chantre de ROLLA payait une fête de 4,

000 francs. Et quand les femmes arrivèrent, le poète était si saoul, qu'il

ne put pas même jouir de son orgie.

* * * * *

--Ce soir, sur le coup de minuit, en passant sur le boulevard, j'attrape

ce mot d'un homme à une femme: «Adieu, mon jus d'ananas!»

* * * * *

--On s'étonne, en lisant l'HISTOIRE AUGUSTE, que les notions du bien, du

mal, du juste et de l'injuste aient pu survivre aux Césars, et que les

Empereurs romains n'aient pas tué la conscience humaine.

* * * * *

_13 septembre_--Voir des hommes, des femmes, des salons, des rues.

Toujours étudier la vie des êtres et des choses--loin de l'imprimé: c'est

la lecture de l'écrivain moderne.

* * * * *

_Septembre_.--Le défectueux de l'imagination, c'est que ses créations sont

rigoureusement logiques. La vérité ne l'est pas. Ainsi, je viens de lire

dans un roman, la description d'un salon religieux: tout s'y tient, tout

s'y suit, depuis le portrait gravé du comte de Chambord jusqu'à la

photographie du pape. Eh bien! je me rappelle avoir vu, dans le décor

sacro-saint du salon du comte de Montalembert, un portrait de religieuse,

qui était le costume de comédie d'une de ses parentes, jouant dans une

pièce du XVIIIe siècle. Voici l'imprévu, le décousu, l'illogique du vrai.

* * * * *

_Fin septembre_.--Au milieu de la préoccupation de notre GERMINIE

LACERTEUX, du congestionnement du dernier travail, j'ai rêvé que j'allais

faire une visite à Balzac, qui était vivant dans une vague banlieue, en

une habitation ressemblant, moitié au chalet de Janin, moitié à une villa

que j'ai vue, je ne sais plus où.

Il me semblait qu'il y avait eu une grande bataille aux environs, et la

maison de Balzac était quelque chose comme le quartier général. Cela

m'était dit non par la vue de soldats, mais par ces révélations qu'on tire

du fond de soi-même dans les rêves. Toutefois, je me rappelle que j'avais

aperçu des faisceaux d'armes dans la cour, et qu'il y avait, dans la pièce

où j'attendais, étendues par terre, des cartes militaires.

Balzac arrivait avec la taille massive et la figure monacale de ses

portraits. Il portait le costume d'un aumônier d'armée en campagne. Je

savais ne l'avoir jamais vu, et il me recevait comme une connaissance. Je

lui racontai mon roman, et remarquai chez lui un grand dégoût, quand je

l'entretenais d'hystérie...

Puis tout à coup, brusquement, comme cela a lieu dans les songes,

j'oubliai ce qui m'amenait, et je lui parlai de ses livres, l'interrogeant

sur ce qu'il faisait alors. Dans mon rêve, il était sourd. J'étais obligé

de lui crier aux oreilles, et comme les sourds, il parlait si bas, si bas,

que je n'entendais qu'une partie de ses réponses. Je lui demandais, si ses

romans militaires étaient terminés? Il me fit un signe de tête négatif,

ajoutant: «Non, non... ah! mon gaillard, je sais à quoi vous faites

allusion!» Et je compris qu'il parlait des maisons de prostitution de la

route de Vincennes: «Eh bien! je les ai vues... mais je n'y ai pas vécu,

je n'y ai pas vécu!» reprit-il tristement.

Ici une lacune semblable au texte de Pétrone dans le SATYRICON.

Et Balzac disait encore: «Ah! c'est dommage, l'autre jour, Henri Heine, le

fameux Heine, le puissant Heine, le grand Heine est venu. Il a voulu

monter, sans se faire annoncer. Moi, vous savez, je ne suis pas au premier

venu, mais quand j'ai su que c'était lui, toute ma journée, il l'a eue...

Si j'avais su votre adresse, je vous aurais écrit, c'est bien malheureux

que je n'aie pas su votre adresse!»

* * * * *

--Ne dirait-on pas qu'en mangeant une banane, on mange mieux qu'un fruit?

Comme tout, depuis l'attache du fruit jusqu'à l'enveloppe, charme l'oeil!

Dieu ne me semble avoir fait à la main, et avec un caprice d'artiste, que

les arbres d'Orient. Toute notre pauvre et régulière végétation d'Europe,

me paraît fabriquée à la mécanique, dans une prison.

* * * * *

_1er octobre_--Il y a toujours je ne sais quoi de bas et de faux dans les

enfants, qui ne sont pas les fils de leurs pères. On dirait que le

mensonge, dont leur mère a été obligée d'envelopper sa faute, leur est

descendu dans l'âme.

* * * * *

_2 octobre_--Au passage Mirès, je regarde un éventail en dentelle, qui

représente, sur cette toile d'araignée, des colombes becquetant des

tulipes: un éventail à la monture de nacre, légère comme la dentelle. Cet

éventail m'a révélé tout à coup le procédé pour faire un roman qui me

tracassait depuis longtemps: le roman d'amour distingué de la femme _comme

il faut_.

J'ai pensé, en voyant cet éventail, à faire une collection de toutes les

élégances matérielles, morales, sentimentales de la femme d'aujourd'hui,

et la collection faite, de bâtir mon roman idéal avec le dessus du panier

des réalités _chic_.

* * * * *

--Maintenant que le haut du pavé appartient aux gniafs, aux pignoufs, à

des canuts de Lyon devenus millionnaires, à des grands coulissiers de la

coulisse, les choses n'ont plus besoin d'être fines, d'être délicates,

d'être exquises, il ne leur faut plus que l'apparence de la richesse et de

la cherté. Voilà l'explication de l'exécrable nourriture, à l'heure

présente, des grands restaurants de ce temps.

* * * * *

--Quelqu'un me racontait, qu'une de ses parentes ayant été nommée dame

d'honneur d'une princesse, sous Louis XVI, le jour où elle entra en charge,

la dame d'honneur qu'elle remplaçait, lui demanda si elle avait fait _sa

toilette_, et sur son étonnement, lui révéla le secret du mot. Toute dame

tenue à un service de cour, prenait, avant de le commencer, un, deux,

trois lavements, tant qu'il en fallait enfin, pour n'être plus distraite

de son service, de toute la journée.

* * * * *

_12 octobre_--Nous lisons aujourd'hui, quelques chapitres de notre

GERMINIE LACERTEUX à l'éditeur Charpentier.

A l'endroit où Germinie raconte qu'en arrivant à Paris, elle était

couverte de poux, Charpentier nous dit qu'il faudra mettre «de vermine»

pour le public... Au diable ce public, auquel il faut cacher le vrai et le

cru de tout! Quelle petite-maîtresse est-il donc, et quel droit a-t-il à

ce que le roman lui mente toujours... lui voile éternellement tout le laid

de la vie?

* * * * *

_13 octobre_--C'est maintenant la manie de Gavarni de visiter de grandes

propriétés, qu'il rêve d'acheter avec la vente de son terrain d'Auteuil;

oui, des châteaux avec des communs, des écuries, des grands salons, des

petits salons, enfin des habitations avec plus de fenêtres à la façade,

que n'en pourraient ouvrir et fermer les deux vieilles femmes qui le

servent.

Donc ç'a été, pendant tout l'été, des courses de toute la journée,

cahotées dans de mauvais fiacres sur les chemins de la banlieue, en

compagnie de la dévouée Mlle Aimée, mourante de la poitrine, cette longue

et maigre fille à l'éternelle robe noire: couple de moribonds s'appuyant

l'un sur l'autre, et que les concierges voyaient, avec une curiosité

étonnée, s'essouffler à monter des escaliers, pour visiter, haletants tous

les deux, les maisons à vendre.

Un moment il a été sur le point d'acquérir la magnifique propriété de

Tamburini, au Bas-Meudon; aujourd'hui il nous emmène voir le Montalais, la

propriété du maréchal Saint-Arnaud, qu'il a envie d'acheter.

Nous l'avons ce vieil ami devant nous, dans la voiture, et nous sommes

péniblement remués et frappés au coeur, par sa faiblesse, l'abandon de son

corps voûté, les quintes de sa petite toux de gorge qui ne cesse pas, la

souffrance qui traverse visiblement l'expression de sa figure,

l'absorption qui la fait muette, enfin tout cet aspect navrant d'un homme

qui s'en va. Il nous apparaît, pour la première fois, comme quelqu'un vers

lequel nous voyons s'approcher la mort, et nos yeux s'attachent

involontairement à lui, comme à une personne aimée qu'on va perdre et dont

on veut garder le souvenir.

Nous contemplons ce visage fouetté aux pommettes, la lumière fiévreuse du

gris de son oeil, rayé de filets de sang, cette tête forte, fruste,

puissante, pour ainsi dire taillée dans la chair à grands coups

d'ébauchoir, s'éclairant, par instants, d'un sourire resté jeune,--d'un

sourire qui a, à la fois, de la bonhomie du paysan et de la câlinerie

d'une femme.

Arrivé au Montalais, il s'essaye à marcher un peu dans le parc, qui se

trouve être une montée presque à pic, coupée par des allées pour les

chèvres. Il gravit encore avec un effort infini le grand escalier, au

milieu duquel, s'arrêtant las, il nous charge de parcourir les étages

supérieurs, et de les lui _raconter_.

Remonté péniblement dans le fiacre, comme nous lui demandons ses

impressions, il nous fait signe qu'il ne peut parler avec une main

exsangue, aux ongles encore jaunes de ses habitudes passées de fumeur de

cigarettes.

* * * * *

_16 octobre_.--Croissy. Le parc à neuf heures du soir.

Une allée de haute futaie paraissant emplie d'une lumière électrique, vue

à travers un globe dépoli, une lumière vaporeuse et diffuse, effaçant le

vert des feuilles, et les baignant dans un fluide pâle et miroitant,

semblable à l'eau d'un fleuve qui roule du gaz noyé.--Sur les grands

arbres obscurs, çà et là, des bouquets de feuilles ayant, comme les

frottis de rousse verdure, faits par le pinceau de Watteau, et dans les

petits taillis, tout noirs, un rayon sautillant en maigres zigzagures,

coulant sur le revers d'un fossé, s'enfouissant comme une luciole dans une

touffe d'herbe.--Près de l'étang, des silhouettes d'arbres, qu'on semble

entrevoir à travers la buée d'un carreau.--Comme bruit, rien que la course

trotte-menue d'un lapin attardé dans la broussaille, et à toute minute, le

bruit de la chute d'une feuille, détachée par l'automne, et qui touche la

terre, avec quelque chose du frôlement du pas d'une ombre.--Un silence,

mais un silence pourtant vivant par l'insensible _friselis_ des feuilles

au haut des arbres, par la sorte de respiration à l'haleine humide, des

fourrés endormis.--Des allées sous bois, aux grands espaliers ténébreux,

avec d'étroites zébrures de jour sur le chemin, et fermées par une arcade

d'ombre, ayant tout au fond, une petite porte de lumière.--Au loin les

prairies apparaissant avec le vert incolore, qu'y met la nuit, et tachées

des grandes ombres couchées et sommeillantes des chênes de la lisière du

bois.--La lune dans le ciel: un diamant dans un lait d'opale.--Une nature

couleur de rêve... Le paysage élyséen d'un promenoir d'âmes... Puis, par

instants, le ciel se voilant, et le bois devenant d'ébène sous un ciel

d'étain...

Assis sur un banc, nous avons passé une heure de pénétrante volupté, à

jouir de cette nuitée du bois.

* * * * *

_23 octobre_--Je retire ceci, comme trop vrai, de mon manuscrit de

GERMINIE LACERTEUX, lors de ses couches à la Bourbe.

«Auprès de la cheminée, deux jeunes élèves sages-femmes causaient à

demi-voix. Germinie écouta, et avec l'acuité des sens des malades,

entendit tout. L'une des élèves disait à l'autre:

«Cette malheureuse naine! Sais-tu de qui elle était grosse? de l'hercule

de la baraque, où on la montrait!

Juge... Nous étions là toutes dans l'amphithéâtre... Il y avait un monde

fou... des étudiants en masse... On avait bouché le jour des fenêtres...

C'était éclairé par un réflecteur pour mieux voir... Des matelas avaient

été posés en largeur sur la table de l'amphithéâtre... On faisait une

grande place sur laquelle le réflecteur donnait... Auprès une table, et

tous les instruments de chirurgie... Et puis à côté, de grandes terrines

avec des éponges, grosses comme la tête...

M. Dubois est entré, suivi de tout son état-major. Il était tout chose,

M. Dubois... Alors, voici un paquet qu'on apporte comme un paquet de linge,

et qu'on pose sur les matelas: c'était la naine... Ah! l'affreuse

créature... Figure-toi une vilaine tête d'homme brun sur un énorme corps

tout blanc: ça avait l'air de ces grosses araignées, tu sais d'automne...

M. Dubois l'a un peu exhortée.... Elle n'avait pas l'air de comprendre...

Et puis il a tiré de sa poche, deux ou trois morceaux de sucre, qu'il a

posés, à côté d'elle, sur le matelas.

Alors on a jeté une serviette sur sa tête, pour qu'elle ne se voie pas,

pendant que deux internes lui tenaient les bras, et lui parlaient... M.

Dubois a pris un scalpel, il lui a fait, comme ça, une raie sur tout le

ventre, du nombril en bas... la peau tendue s'est divisée...On a vu les

aponévroses bleues comme chez les lapins, qu'on dépiaute. Il a donné un

second coup qui a coupé les chairs... le ventre est devenu tout rouge...

un troisième... A ce moment, ma chère, ont disparu les mains à M.

Dubois... Il farfouillait là dedans... Il a retiré l'enfant... Alors...

Ah! tiens, ça c'était plus horrible que tout... j'ai fermé les yeux... on

lui a mis les grosses éponges... elles entraient toutes, toutes... On ne

les voyait plus!.. Et puis, quand on les retirait, c'était comme un

poisson qu'on vide... un trou, ma chère.

Enfin on l'a recousue, on a noué tout cela avec du fil et des épingles...

Ça ne fait rien, je t'assure que je vivrais cent ans, je n'oublierai pas

ce que c'est qu'une opération césarienne.

--Et comment va-t-elle, cette pauvre diablesse, ce soir? demanda l'autre.

--Pas mal... Mais tu verras, elle n'aura pas plus de chance que les

autres... Dans deux ou trois jours, le tétanos va la prendre... On lui

desserrera les dents, pour commencer, avec une lame de couteau... et puis

il faudra les lui casser, pour la faire boire.»

* * * * *

--Mon Dieu, que cette figure de Mme Récamier m'ennuie! Elle m'apparaît

comme la Madone de la conversation.

* * * * *

--En ce siècle, on a fait de tout, un moyen d'arriver, un moyen d'arriver

de la philanthropie, un moyen d'arriver de l'horticulture, un moyen

d'arriver du canotage, etc., etc.

Aujourd'hui je lis dans un journal, la fondation d'un jury pour la

dégustation des huîtres. Croyez-vous que le candidat sollicite cette

fonction simplement pour l'honneur d'un diplôme de gourmet ou de

fine-gueule? Non, c'est pour, dans un temps donné, se caser en quelque

coin de l'État, ou tout au moins être décoré.

* * * * *

_23 octobre_--Nous avons eu, ce soir, la curiosité d'entrer dans cette

cave, que notre oncle de Courmont loue 8,000 francs: le CAFÉ DES AVEUGLES,

un des derniers débris du Palais-Royal et du vieux Plaisir de Paris.

Un caveau bas et étouffant à deux arceaux, où il me semble voir, en

bonnets et en casquettes, une population plus vieille de cinquante ans,

que celle qui marche sur notre tête. C'est du peuple qui semble avoir

appris, tout à l'heure, la victoire d'Austerlitz... Il y a là, le dernier

sauvage, sous son diadème de plume, un tapeur de grosse caisse nostalgique,

aux paupières lourdes et lassées, exécutant sa musique avec une sorte de

suprême indifférence mélancolique. Les aveugles jeunes et vieux, sous le

gaz qui leur frappe en plein le crâne, de grandes ombres noires emplissant

le creux de leurs yeux, jouent automatiquement quelque chose de criard et

de plaintif, comme s'ils pleuraient le soleil.

* * * * *

_24 octobre_--Le roman depuis Balzac n'a plus rien de commun avec ce que

nos pères entendaient par roman. Le roman actuel se fait avec des

_documents_ racontés, ou relevés d'après nature, comme l'histoire se fait

avec des documents écrits.

Les historiens sont des raconteurs du passé, les romanciers des raconteurs

du présent.

* * * * *

_25 octobre_--Tous ces jours-ci de l'ennui, du gris dans l'âme, un dégoût

des choses et des gens, un découragement de la volonté, un malaise de la

vie. Après un livre, il y a comme un retrait, un reflux de l'activité de

penser et d'agir. On est, comme si on avait jeté en avant de soi, de son

âme et de sa cervelle. C'est un peu l'affaissement, la déperdition,--qui

doit suivre l'accomplissement d'un crime.

Et puis, plus nous allons, plus nous trouvons insupportable et

désespérante la platitude de la vie. Les embêtements bêtes s'y succèdent

régulièrement, niaisement, bourgeoisement; les chagrins, les blessures

même de l'existence n'ont pas de surprise. Le matin vous mène au soir sans

de l'imprévu. On se demande pourquoi on continue à être et à quoi sert le

lendemain.

Tout nous blesse, tout nous taquine les nerfs: ce que nous voyons, ce que

nous lisons, ce que nous entendons. Il y a eu le monde des _sots_ au moyen

âge, il nous semble vivre dans le monde des gogos et des abonnés... Il

nous faudrait, pour nous distraire, je ne sais quel grand sens dessus

dessous... que le monde dansât quelques jours sur la tête...

Avec cela une vue nette de cette carrière ingrate, abominable et adorée,

les lettres: cette carrière qui vous fait souffrir, comme une maîtresse,

qui se donnerait à des domestiques.

* * * * *

--La misère ne fait pas les amers désolés. Elle casse un ressort; elle

brise l'indépendance; elle domestique au lieu de rébellionner.

* * * * *

--Ni la vertu, ni l'honneur, ni la pureté, ne peuvent empêcher une femme

d'être femme, d'avoir, renfermées en elle, les fantaisies et les

tentations de son sexe.

* * * * *

Une jeune personne disait devant moi: «On n'est heureux que quand on dort

ou que lorsqu'on danse.»

* * * * *

_29 octobre_--La Comerie... Aujourd'hui, l'horizon à midi, un brouillard

crépusculaire et un incessant croassement de corbeaux, enfermant le

paysage dans le noir d'un deuil.

On cause des soeurs qui soignent les malades, de celle qui vient de

quitter la maison, après avoir fermé les yeux de M. Lefebvre... Cette

soeur donnait de féroces détails sur l'ensevelissement à Paris, où se

montrent tous les cynismes et toutes les avarices de la richesse,

racontant qu'elle avait vu, de ses yeux, ensevelir un fils de grande

famille, dans un vieux costume de pierrot.

* * * * *

_5 novembre_--Le charme des livres de Michelet, c'est qu'ils ont l'air de

livres écrits à la main. Ils n'ont pas la banalité, l'impersonnalité de

l'imprimé; ils sont comme l'autographe d'une pensée.

* * * * *

_12 novembre_--Nous avons hâte d'en finir avec les épreuves de GERMINIE

LACERTEUX.

Revivre ce roman nous met dans un état de nervosité et de tristesse. C'est

comme si nous _réenterrions_ cette morte... Oh! c'est bien un douloureux

livre sorti de nos entrailles... Même matériellement nous ne pouvons plus

le corriger, nous ne voyons plus ce que nous avons écrit: les choses du

bouquin et leur horreur, nous cachent les fautes et les coquilles.

* * * * *

_Fin novembre_--On me parle aujourd'hui d'un homme sortant de Mazas, après

une longue incarcération, et qui ne voulut pas se coucher, lorsque la nuit

fut venue, ayant la peur de son petit appartement qui lui rappelait sa

cellule, et emmenant avec lui, en plein air, en plein champ, des femmes

qu'il fit promener avec lui, une partie de la nuit;--puis soudain, sans

raison, l'homme se mit à fondre en larmes, et demanda qu'on le laissât...

pour pleurer à son aise.

* * * * *

_8 décembre_--Deux soeurs, deux créoles, me racontaient qu'en mer, aux

oiseaux lassés se reposant un moment sur le navire, elles s'amusaient à

attacher des lettres, une sorte de journal intime, adressé aux amis

inconnus, et qu'elles écrivaient sur la toile cirée de leurs broderies.

La fraîche imagination que ces pensées de jeunes filles courant le ciel et

l'espace, à la patte d'un oiseau!

* * * * *

_12 décembre_--Pendant que j'étais en train de regarder les tableaux de

Tournemine, dans son atelier du Luxembourg, il nous disait que la couleur

de l'Orient, de l'Asie Mineure surtout, n'est pas un pétard comme l'a fait

Decamps, qu'il a été emporté par son tempérament, par sa _nature rageuse_.

Il a ajouté que dans l'Asie Mineure, pays de hautes montagnes et de

plaines inondées une partie de l'année, il existe un brouillard opalisé,

dans lequel les couleurs baignent et scintillent comme dans une

évaporation d'eau de perle, leur donnant l'harmonie la plus chatoyante...

Bref, une poétique palette des MILLE ET UN JOURS.

Il nous disait encore que, lorsque le fils du ministre de Turquie est pris

de nostalgie, il vient s'enfermer une journée chez lui, regarde ses

tableaux, prend une tasse de café fait à la mode des siens, dans une tasse

de son pays, et s'en va plein de son soleil et de sa patrie pour huit

jours.

* * * * *

_Mercredi 14 décembre_--Dîner chez la princesse Mathilde.

A ce dîner assiste un capitaine d'état-major partant pour le Mexique,

demain matin. Ses effets sont emballés. Il dîne dans un uniforme qui a

fait campagne, un uniforme au glorieux ton d'or bruni par le plein air et

la poudre.

Il parle de l'armée mexicaine et conte spirituellement la manière dont

elle se recrute: «Avez-vous arrêté un assassin, dit-il, le juge vous

demande, si pour punition, vous ne donneriez pas votre agrément à ce qu'il

fût condamné à être soldat?» Il y a encore d'autres moyens d'avoir des

soldats au Mexique: celui qui réussit le mieux, c'est de faire de la

musique sur une place, puis fermer toutes les issues, et organiser une

_presse au lasso_. Ces moyens ne font pas des soldats bien attachés au

drapeau; loin de là, ils sont toujours prêts à passer pour le plus petit

avantage de l'autre côté, si bien que là-bas l'expression _déserter_

n'existe pas ou ne s'emploie jamais... et la peur du _passage_ à l'ennemi

est telle, qu'un moment Juarez était forcé de faire surveiller son

infanterie par sa cavalerie.

«Puis, ajoute-t-il, là-bas tout grade supérieur dans l'armée est regardé

comme une position à exploiter,» et il nous assure qu'au siège de Puebla,

«Ortéga vendait de la farine à notre armée...»

Au milieu de la causerie, Girardin entre dans le salon, tout rajeuni. Il

vient de faire recevoir aujourd'hui le SUPPLICE D'UNE FEMME à la

Comédie-Française, et le publiciste a des yeux de velours pour qui lui

parle de sa pièce, de la distribution des rôles.

* * * * *

_14 décembre_--Une fable me rappelle toujours ces scènes d'animaux

empaillés: un duel de grenouilles, une guenon à sa toilette,--qui sont

chez les naturalistes.

* * * * *

_25 décembre_--Au château de d'Osmoy...

A l'affût dans le parc. Les arbres roux, dans un ciel qui semble coloré de

la chaude fumée d'un incendie, et la lisière du bois regardant le couchant,

comme déchiquetée sur du feu, et toute gazouillante et toute

rossignolante du sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.

Puis une série de changements mourants de nuances, une succession de

pâlissantes agonies de couleurs, parmi lesquelles les arbres passent du

ton cannelle au ton d'un dessin à la sanguine brûlée, pendant que dans

l'ombre de la nuit tombante, de rouge, le ciel devient peu à peu pâlement

et froidement blanc.

Une dernière fois, les oiseaux se mettent à chanter: une traînée de

piailleries qui s'allume, part, court tout le bord du bois, puis s'éteint.

Un dernier petit cri encore, et tout se tait.

Alors dans l'obscur brouillard de la brume c'est l'inconnu, le mystérieux,

le doute inquiétant des formes qui sombrent dans les ténèbres... Le

silence s'amasse. Des oiseaux de proie tombent avec leur vol étoupé sur

les branches des grands arbres, faisant le bruit de gros flocons de

neige... Le ciel n'a plus de jour ni de teinte, et sur cette plaque neutre,

les arbres dessinés, en leurs infinies ramures, se lèvent comme

d'immenses feuilles de Gorgone.

* * * * *

ANNÉE 1865

_5 janvier_--Sainte-Beuve a vu une fois le premier Empereur. C'était à

Boulogne: il était en train de pisser. N'est-ce pas un peu dans cette

posture-là qu'il a vu et jugé depuis tous les grands hommes?

* * * * *

--J'ai gardé pour cette femme, à peine entrevue, je ne sais quel désir

vague, et qui parfois me revient sur une note douce, et tendre. Des femmes

vous laissent, on ne sait pourquoi, comme une petite fleur dans les

pensées. Et je la regarde.

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 12 / 18 段