A quoi je réponds: «Vous croyez, vous croyez, Taine, seulement il y a une

terrible objection à votre thèse. Depuis que l'humanité marche, son

progrès, ses acquisitions sont toutes de sensibilité. Elle se nervosifîe,

s'hystérise, pour ainsi dire, chaque jour; et quant à cette activité dont

vous souhaitez le développement, savez-vous si ce n'est pas de là que

découle la mélancolie moderne. Savez-vous si la tristesse anémique de ce

siècle-ci ne vient pas de l'excès de son action, de son prodigieux effort,

de son travail furieux, de ses forces cérébrales tendues à se rompre,--de

la débauche de sa production et de sa pensée dans tous les ordres?»

* * * * *

_27 mai_--C'est après le dîner que l'homme a le plus d'idées. L'estomac

semble dégager la pensée, comme ces plantes qui suent instantanément par

les feuilles, l'eau dont on a arrosé leur terreau.

* * * * *

--Une des cent amusantes distractions du fils Cormenin: «Vous n'avez pas

d'enfants?» demande-t-il à une jeune femme, et il ajoute: «Pourquoi?»

* * * * *

_28 mai_--Pour nous faire accepter la vie, la Providence a été forcée de

nous en retirer la moitié. Sans le sommeil, qui est la mort temporaire du

chagrin et de la souffrance, l'homme ne patienterait pas jusqu'à la mort.

* * * * *

_29 mai_--Il y a de certains épais maris matériels de délicates femmes,

qu'on pourrait comparer à ces grossiers auvergnats des

Commissaires-priseurs, maniant et montrant, sans les casser, les plus

belles et les plus fragiles choses.

* * * * *

--Un petit-cousin vient me voir ce matin, à sa sortie du collège. Il a

rendez-vous avec une cocotte qui doit l'emmener, dans sa voiture à elle, à

Saint-Germain. Il y a dans ce moment-ci un curieux type de filles de la

haute volée, se faisant une clientèle de petits hommes, encore au collège,

se préparant ainsi, chez les enfants de parents riches, de futurs

entreteneurs.

Le petit-cousin parti, nous avons songé à la marche de l'amour dans nos

trois générations. L'aîné de nous avait à l'âge du petit-cousin une

piqueuse de bottines, moi une petite lorette à laquelle il arrivait

d'avoir trois sous dans sa commode de palissandre; lui, il a une femme à

équipage. C'est bien les trois époques: Louis-Philippe, 1848, l'Empire.

* * * * *

_30 mai_--Il est bien étrange que ce soit nous, nous entourés de tout le

joli du XVIIIe siècle, qui nous livrions aux plus sévères, aux plus dures,

aux plus répugnantes études du peuple, et que ce soit encore nous, chez

qui la femme a si peu d'entrée, qui fassions de la femme moderne, la

psychologie la plus sérieuse, la plus creusée.

* * * * *

_2 juin_--En chemin de fer pour Gretz, près de Fontainebleau... Il a plu,

il fait du soleil. Le ciel, les arbres, les prairies, tout est enveloppé

au loin d'une vapeur laiteuse, semblable à un léger blanc de gouache,

répandu sur une aquarelle.

Hier j'ai mangé dans de la vaisselle plate, aujourd'hui dans de la terre

de pipe; j'aime ces contrastes.

--A la campagne il semble que le matin, il y ait de l'air neuf.

* * * * *

_4 juin_--Sur l'eau, à l'ombre, un jardin fermé par une haie de roseaux à

la Fragonard, levant leurs lances, d'où retombent si élégamment des tiges

brisées, et tout au bord les larges feuilles des nénuphars, offrant et

présentant, ainsi que des tasses sur des soucoupes, leurs fleurs

étincelantes de blanc frais à coeur jaune, reflétées dans la rivière

lucide.

J'adore ces plantes, ces fleurs aquatiques. L'eau me semble rouler la

flore de l'Orient et l'Orient même. Le roseau, le nénuphar me font penser

au décor de la porcelaine de Chine, et il y a de l'Asie pour moi au bord

de toute rivière.

Ce soir, au bord de l'eau, la crécelle lointaine des _rainettes_; par

instants, le cri guttural du _tire-arache_ dans les roseaux; un poisson

qui saute; des arbres qui font dans le ciel une ombre mouillée comme dans

l'eau, et dans toute cette nature, la paix de la nuit, de la mort. Je

reste là jusqu'à onze heures... Le goût de la campagne chez l'homme, à

certains moments, est le besoin de mourir un peu.

* * * * *

--Quelqu'un disait ici que ce qu'on peut appeler le _vernis moral_ de

l'ouvrier, dépend de la propreté de son état. Point d'ouvrier plus

dégrossi que le charpentier qui peut travailler en chemise blanche. Point

d'ouvrier plus brut que le teinturier.

* * * * *

_9 juin_--A cent pas de moi, bruit vaguement la vanne du moulin; dans le

bois dont les feuilles trempent dans l'eau, des oiseaux chantent, et sur

l'autre bord, ainsi que des musiciens se répondant des deux rives,

d'autres oiseaux crient parmi les roseaux, croisant leurs hampes

frissonnantes.

Et les joncs piqués d'iris jaune, et la feuillée verte, et le ciel bleu,

et les nuages blancs, semblables à des ventres de cygnes nageurs dans le

ciel, tout se mire et tremble, en reflets remuant dans une moire de

lumière, et l'eau qui va, roule la gaieté des choses, la splendeur claire

du beau temps,--traversée à tout moment, de la tache faite par le vol

rapide d'un oiseau, heureux de vivre.

* * * * *

_Un mardi de juin_--La soeur de l'aubergiste s'est mariée, hier. Elle a

mené les bêtes aux champs, le matin. Il semble qu'ici, pour les paysans,

il y ait moins de solennité à se marier qu'à faire couvrir une vache.

A deux heures, j'ai vu arrivant de huit lieues de pays, en carrioles, une

bande de parents mâles et femelles. Cela s'est éparpillé dans le jardin.

C'était horrible dans la verdure: on aurait dit une noce de Labiche dans

un tableau de genre de Courbet. L'une des femmes avait un goitre, de la

grosseur de la tête, suspendu dans un mouchoir à carreaux.

A quatre heures, j'ai aperçu dans la cuisine, le marié, habillé de drap,

qui se débattait désespérément, sans pouvoir y entrer, avec une paire de

gants noisette, d'au moins dix trois quarts.

Puis sont venus d'autres parents en habits de 1814. J'ai cru à une bande

de gorilles, grandis dans leurs habits de première communion. On est

revenu des formalités. Ici il n'y a pas de messe... La mariée en blanc,

avait l'apparence attendrie et hâlée, d'un macaron dans un endroit humide

qui pleure.

Ce matin j'ai rencontré la mariée, dans la cour, portant à la main son

vase de nuit, et ne paraissant pas plus gênée de sa nuit que de son pot de

chambre.

* * * * *

_16 juin_--S'il revenait, l'abbé Galiani ne manquerait pas de dire devant

notre temps:

«Je cherche un homme qui ne fasse pas carrière et profession d'aimer ses

semblables, qui ne fonde pas d'hôpitaux, qui ne s'intéresse pas aux

classes pauvres, qui ne s'occupe pas de donner des cachets de bain au

peuple, qui ne soit pas membre d'une société protectrice de n'importe quoi,

des chevaux ou du bagne, un homme qui ne se sacrifie pas aux déshérités,

un homme qui ne se dévoue pas au journalisme, à la députation, à la tirade

parlée ou écrite en faveur des malheureux, des pauvres, des soufrants, des

êtres marqués de misère ou d'infamie, un homme qui ne soit pas bon, un

égoïste enfin:--oui, pour l'amour de Dieu, j'en demande un..., je voudrais

en voir un, brutal, cynique, sincère.»

* * * * *

_18 juin_--Cette nuit à deux heures du matin, nous sommes dans le LONG

ROCHER, traversant des clairières, où la lune danse comme si elle allait à

la cour de la reine Mab, marchant comme à travers un raccourci du Chaos,

éclairé par une lumière électrique d'Opéra.

* * * * *

_Juin_--Il y a ici la maîtresse d'un jeune gentilhomme de province qui

fait de la peinture. Cette femme, je l'étudie, parce que pour moi, elle

est physiquement et moralement le type de la fille de maison, qu'elle y

ait été ou non.

Elle a le front petit, étroit, bombé, les sourcils forts, un peu plantés

au hasard et se reliant à travers le haut du nez, le nez fin de ligne,

mais canaille, mais ayant, au bout, le retroussement _faubourien_, la

bouche petite, avec des fossettes aux coins, quand elle rit, les dents qui

sont blanches, séparées comme si elles étaient limées, les pommettes

pareilles à des pommettes fardées avec de la brique, d'un rouge qui

annonce un mauvais estomac, se nourrissant de cochonneries, la peau

épaisse et tiquetée sur un fond de hâle, une peau restée une peau de

campagne, en dépit de toute la parfumerie parisienne. Elle porte

rebroussés et relevés très haut, des cheveux bouffants et pommadés qu'on

sent gros, et qui lui donnent l'air de ces femmes coloriées dans de petits

cadres peints couleur d'or, et qu'on gagne aux macarons. Dans cette femme

rien de laid, mais tout, bas de race et de troisième catégorie.

Elle est le matin, en jupe noire, en camisole blanche avec dessus un fichu

jaune, le terrible fichu de la fille soumise,--souvent les pieds nus dans

ses pantoufles.

Elle dit _agréiable_, se coucher _à bonne heure_, un homme _veuve_. Elle

donne poliment et humblement du Monsieur à tout le monde. Elle appelle son

amant: _petit homme_.

Elle n'a nul besoin d'impressionner, nul désir de toucher, nulle ambition

d'occuper un homme. Aucune coquetterie chez elle. Elle a l'amabilité

banale, et pour ainsi dire publique, de la femme qui ne s'appartient pas.

Elle a voulu, pour boire à table, avoir un litre, et ne boit qu'au litre,

parce que cela lui rappelle son enfance, où elle allait tirer le vin au

tonneau.

Elle a par moments des absences, qui ressemblent à l'endormement d'un

paysan conduisant une charrette, les yeux ouverts.

Elle dort beaucoup le jour et la nuit. Dans la soirée, à la première

chandelle qu'elle voit allumée, il faut qu'elle se couche, disant: «Si

j'étais riche, j'apprendrais à ne pas dormir le soir!» Elle fait des

siestes de «bestiau», pendant les chauds midis. Par exemple, le petit jour

l'éveille et la voit trôlant dans sa chambre ou cousant dans son lit.

Est-elle par hasard dehors, la nuit venue, elle vous dit de cligner des

yeux, pour voir, dans la lune, «Judas avec son panier de choux».

Elle monte, en promenade, sur les cerisiers, pille les petits pois crus;

sa seule passion est la salade.

En parlant, elle s'adresse de l'oeil à la domestique qui sert. Elle va

toujours à l'inférieur, et glisse toute la journée à la cuisine, tout en

étant très sensible à quelqu'un de noble, à du papier armorié, etc., etc.

Au théâtre, elle croit que les grands acteurs sont ceux qui jouent les

Rois.

Toujours de bonne humeur, sans nulle susceptibilité, elle a seulement, par

les temps lourds et orageux, le grognement d'un enfant qui a envie de

dormir.

L'homme ne lui tient pas compagnie, il lui faut, ainsi qu'à toute femme

qui a passé par la communauté féminine, la société de créatures de son

sexe.

Elle est insexuelle. Elle ne s'adresse par rien aux sens de l'homme.

Autour d'elle pas la moindre molécule de volupté. Dans sa bouche hardie et

libre, jamais aucune allusion aux choses d'amour. Rien du manège coquet,

excitant de la femme. Il semble qu'en sortant de la chambre de son amant,

elle y laisse son sexe comme un outil de travail.

Nulle pudeur. Elle urine debout à la façon les animaux, et devant vous.

Elle m'a conté son histoire. Elle est du Morvan, près de Château-Chinon.

Une enfance de petite paysanne pillarde et voleuse. Ses parents la

croyaient possédée. Pour se punir elle-même, quand elle avait fait quelque

chose de mal, elle allait embrasser les latrines... puis recommençait...

Vers les douze ans, elle tombe en puissance d'une tireuse de cartes du

pays, une ci-devant vivandière, parcourant le Morvan, en quêtant avec une

besace et un panier. Alors la petite dévalise ses parents pour se faire

dire la bonne aventure. Lard, salé, farine, tout y passe. Elle se rappelle

avoir donné une fois quinze livres de lard pour obtenir le grand jeu, et

la sorcière lui prédit qu'elle aurait sept enfants, qu'elle irait sept

fois à Paris, et qu'elle mourrait à trente ans. Mais le vol des quinze

livres de lard se découvrait, et elle recevait pour tous ses vols une

fessée aux orties, qui lui couvrait le derrière de _camboules_.

Puis à quelques années de là, la voilà dans une petite ville, au comptoir

d'un café, où venaient tous les gens du Tribunal. Le procureur du roi

l'enlève, l'amène à Autun dans un hôtel, et l'y enferme sous clef, avec un

domestique à sa porte, pendant ses absences. Mais un beau jour, à ce

qu'elle raconte, elle dévisse avec un couteau la serrure de sa chambre, et

file avec 800 francs, à Paris, où elle arrive si neuve, que le cocher qui

l'amène à l'hôtel, lui demandant un pourboire, elle le remercie en lui

disant: «Merci, je n'ai pas soif!»

* * * * *

_20 juin_--Nous faisons notre rentrée à Paris par le dîner Magny, ce dîner

dont l'INDÉPENDANCE BELGE a parlé l'autre jour, ainsi qu'on parlerait des

soupers du baron d'Holbach.

Taine proclamant qu'il y a dans About, du Marivaux et du Beaumarchais,

quelqu'un lui crie: «About, non, il descend de Voltaire... par Gaudissart!»

Renan est très monté, très parleur ce soir. Il se déchaîne contre la

poésie vide des Chinois, des Orientaux... A son appui vient Berthelot, un

fort chimiste, un monsieur qui décompose et recompose les corps simples,

une espèce de bon Dieu en chambre, quoi!... Mais déjà il n'est plus

question de Hugo, c'est Henri Heine qui est sur le tapis. On le voit bien

à la figure de Sainte-Beuve. Gautier chante l'éloge physique du poète

allemand, et dit que, tout jeune, il était beau comme la beauté même, avec

un nez un peu juif: «C'était, voyez-vous, Apollon, mélangé de

Méphistophélès!--Vraiment, dit avec colère Sainte-Beuve, je m'étonne de

vous entendre parler de cet homme-là. Un misérable qui prenait tout ce

qu'il savait de vous, pour le mettre dans les gazettes... qui a déchiré

tous ses amis.

--Pardon, lui dit tranquillement Gautier, moi j'ai été son ami intime, et

j'ai toujours eu à m'en louer. Il n'a jamais dit de mal que des gens dont

il n'estimait pas le talent...»

* * * * *

_Juin_--Notre oncle de Courmont nous raconte aujourd'hui son enfance.

C'est d'abord dans le lointain, le lointain, le souvenir de l'hôtel de la

rue d'Artois, où lors de la guillotinade de son père, il y eut une visite

de deux commissaires, pendant laquelle il resta, une demi-journée,

emprisonné avec son frère et sa mère, entre les feuilles d'un grand

paravent, posé dans l'antichambre.

Il avait à peu près cinq ans. Alors, croit-il se rappeler, on le mettait

en pension chez M. Hix, rue Meslay, vers la fin de l'année 1794. C'était

le temps de la disette, et on coupait aux pauvres enfants des lichettes de

pain insuffisantes. Le petit affamé se faufilait sous la table de la

cuisine, et les mains lui démangeant, il restait, des quarts d'heure, à

regarder les pommes de terre montant à la surface, dans le bouillonnement

d'une grande marmite.

Il souffrait là, et c'était là sa double plainte à sa mère, quand, par

hasard, elle venait le voir; il souffrait de mourir de faim et de coucher

à la cave: la rue étant en contre-bas.

Dans cette pension, il était blessé par un petit démocrate en sabots, et

on le rapportait à la maison dans une couverture.

On le remettait en pension à Lagny, tout près de leur propriété de

Pomponne, alors sous le séquestre. Et le fermier de la propriété apportait,

tous les mois, à la pension, le blé, pour le pain des deux enfants,

encore très parcimonieusement nourris.

La pension, vendue à une ancienne religieuse et devenue un pensionnat de

demoiselles, il était placé avec son jeune frère, rue Popincourt, chez

Planche. Toujours la faim, et les grands volant les pains, la nuit, au

moyen de fausses clefs.

Et pour toutes visites, les visites de la vieille Reine, la nourrice de sa

mère, venant tous les quinze jours et leur apportant à chacun, une brioche

de deux sous, un décime de la République à partager entre eux deux,--et

leur coupant les ongles.

* * * * *

--M. André, le banquier, avait calculé qu'une rose poussée chez lui,

revenait à six francs, un radis à vingt sous.

* * * * *

_5 juillet_--Rue Saint-Guillaume, au fond de l'île Saint-Louis, ce

quartier demeuré du vieux Paris, nous montons les trois étages d'une

antique maison, à rampe de bois, quelque logis d'ancien parlementaire.

Dans une grande chambre, qui a deux fenêtres au midi, nous trouvons un

vieillard à la tête spirituelle, rappelant le fin et bienveillant profil

de Condorcet, gravé par Saint-Aubin. C'est M. Valferdin. Il est là, au

milieu de tous les accessoires de sa vie, entre ses baromètres et ses

Fragonard, souffrant, malade, asthmatique, sur le bord de la mort, et

retrouvant un peu de force et un souffle de voix, pour aller aux tableaux

où il nous mène, et les saluer d'un avant-dernier adieu d'admiration.

Au fond d'une alcôve est son lit, tout entouré, tout tapissé de bistres de

_Frago_, qui ont le premier regard du collectionneur s'éveillant, et même

souvent, pendant la fièvre des nuits, les longues contemplations de ses

insomnies, à la vague lueur d'une veilleuse.

Dans l'amateur, de temps en temps, le savant passe, et à propos de

l'équilibre du mouvement chez Fragonard, revient, sur ses lèvres, cette

définition de son peintre adoré: «C'est le peintre dynamique!»

* * * * *

--Le commerce est l'art d'abuser du besoin ou du désir, que quelqu'un a de

quelque chose.

* * * * *

_10 juillet_--Au bord de la mer. Si on me donnait à choisir entre devenir

dresseur de chiens savants, mari d'une danseuse ou père d'enfants

pianistes, je demanderais à réfléchir.

* * * * *

_19 juillet_--Ce soir, le soleil ressemble à un pain à cacheter cerise,

sur un ciel, sur une mer gris perle. Dans leurs impressions en couleur,

les Japonais seuls, ont osé ces étranges effets de nature.

--L'existence au bord de la mer pour les maris, est ce qu'est un jour de

garde pour les boutiquiers de Paris. Le casino leur permet la vie de café,

les cartes, le petit verre. Le soir dans le grand salon, dont les baies

vitrées donnent sur les parties d'écarté, on voit les épouses de ces

messieurs, le visage collé à la vitre, les regarder et les attendre, à la

fois nerveuses et résignées.

* * * * *

_27 juillet_--Au-dessous d'un petit chapeau rond, un diadème de plumes de

paon, où le vert bleu se mélange avec l'or vert-de-grisé, au-dessous de

cet arc-en-ciel de plumage, une tête de jolie blonde cruelle à la

diaphanéité rosée; avec une cravate de dentelle lâchement attachée au cou

et sur les épaules, un vestinquin blanc aux soutaches bleues. C'est Mlle

D---- la fille du peintre...

Toutes les têtes de femmes sont à demi masquées par un petit voile de

dentelle noire, étroit comme un loup, et finissant au sourire qu'il semble

chatouiller, en laissant le haut du visage dans une pénombre mystérieuse.

Et partout des robes troussées et relevées en plis rocaille, qui font les

jupes courtes, et laissent voir les fines attaches des jambes... Et ce

sont encore de longues cannes blanches à la Tronchin, de lourds colliers

d'ambre, de grosses boucles d'oreilles, comme en portent les femmes de la

Halle, de petits chapeaux d'hommes, des manteaux rouges, des bottines

jaunes à grelots, et toute la bigarrure et toute la fantaisie des étoffes

écossaises et pyrénéennes, et sur ce carnaval de costumes du matin, la

dominante du rouge et du blanc, tachant si joliment la plage blonde, la

mer verte, le ciel bleu.

Quel merveilleux tableau pour un vrai peintre de la vie élégante, si le

XIXe siècle en avait un!

* * * * *

--En littérature on ne fait bien que ce qu'on a vu ou souffert.

* * * * *

_Juillet_--Le cidre une boisson qui fait rentrer en soi, qui rend sérieux,

ferme et solide, qui fait la tête froide et le raisonnement sec, une

boisson qui ne grise que la dialectique des intérêts. Après de la bière,

on écrirait un traité sur Hegel; après du champagne, on dirait des

sottises; après du bourgogne, on en ferait;--après du cidre, on rédigerait

un bail.

* * * * *

--Un livre n'est jamais un chef-d'oeuvre, il le devient. Le génie est le

talent d'un homme mort.

* * * * *

_7 août_--Ce soir il y avait bal au Casino. Elle avait mis un corsage

décolleté, au décolletage qui montre le tendre entre-deux des seins.

Nous sommes sortis ensemble. Elle était moitié heureuse de sa toilette,

comme un enfant, moitié confuse, comme une personne qui se sentirait à peu

près nue. Elle cherchait, de sa main libre, à fermer une petite veste

qu'elle portait par-dessus, à empêcher de trop voir dessous, sans

toutefois la fermer tout à fait. En passant dans la rue, elle a hélé une

de ses amies, assise à une fenêtre du rez-de-chaussée, et lui a demandé

une épingle, en disant, tout bas: «C'est gênant de montrer sa peau dans la

rue!»

Au salon, nous avons pris une tasse de café, et pendant ce, je ne sais

comment, l'épingle s'est défaite. Elle avait un corsage blanc avec des

agréments bleus. Une gorgerette en batiste, sous laquelle passait le rosé

de sa peau, resserrait encore le peu de chair vivante, montrée aux yeux.

Un collier en filigrane d'or, la coupait deux ou trois fois, cette chair,

--suspendu sur le sinus de sa gorge... Entre ses deux seins, elle avait

placé un oeillet rose, à filets pourpre, qui faisait ressortir la

blancheur lactée de sa peau, et donnait à l'oeillet, l'apparence d'une

fleur artificielle.

Et elle sentait l'odeur de l'oeillet, en baissant la tête, et en faisant

plus creux, le creux de sa gorge. Puis, de temps en temps, elle avait de

ces lents errements de main, qui, tour à tour, montraient et cachaient,

sous le carmin du bout de ses doigts, le blanc mat de sa peau.

Un moment elle a tiré l'oeillet de sa poitrine, l'a longuement senti de

ses narines ouvertes, puis me l'a passé, comme une chose qu'elle aurait

presque baisée, et m'a dit: «Sentez, j'adore cette odeur. Dans le temps où

je faisais des fleurs artificielles, vous savez, pour les églises, je

mettais toujours un clou de girofle dans mes oeillets!»

C'est étonnant comme nous, les hommes, même quand nous ne voulons, ne

désirons rien d'une femme, nous sommes heureux cependant que l'amitié de

cette femme ressemble parfois à de l'amour.

Le soir, elle a été très tendre pour son mari, elle a eu pour lui des

caresses, de petits tapotements, que je ne lui avais jamais vu faire en

public.

* * * * *

_26 juillet_--Le ciel, cette nuit, est d'un bleu sourd, qui se perd à

l'horizon dans une bande orangée, se dégradant en une pâleur verdissante.

Sur cette pâleur s'étale déchiquetée, une frise de petits nuages noirs,

qui ressemblent à des découpures de chimères chinoises dans de l'ébène.

* * * * *

_21 août_--Une singulière figure que cet abbé Migne, ce manufacturier de

bouquins catholiques. Il a monté, à Vaugirard, une imprimerie toute pleine

de prêtres interdits, de sacripants défroqués, de Trompe-la-mort, en

rupture de grâce, qui, à la vue d'un commissaire de police, s'effarouchent

vers la porte. Il est forcé de leur crier: «Que personne ne bouge! Cela ne

vous regarde pas, c'est pour une affaire de contrefaçon.»

Il sort de cet imprimerie des encyclopédies orthodoxes, des collections de

Pères de l'Église, en cent volumes. Et le commerce de l'abbé se double

d'un autre. Il se fait payer par les curés une partie de ses livres en

bons de messe, contresignés par l'évêque, bons qui lui reviennent, l'un

dans l'autre, à huit sous, et il les revend quarante en Belgique, où le

clergé ne peut suffire à toutes les fondations de messe, laissées par la

domination espagnole.

* * * * *

_22 août_--Bizarres créatures que ces femmes russes. Tout est caprice et

folie en elles, jusqu'à l'estomac. Des citrons, des tomates, de l'absinthe,

du laudanum, c'était l'alimentation de la princesse Narichine, et la

duchesse de M---- ne se nourrit que de salade et de bonbons, éprouve des

maux de coeur devant le bouillon et la viande, et à ses dernières couches,

on n'a pu la faire revenir d'une syncope qu'au moyen d'une bouteille de

rhum.

* * * * *

--Peindre dans un roman la blessure que fait à un homme amoureux, la danse

de la femme qu'il aime, et plus que la danse et son enlacement, la

transfiguration presque _courtisanesque_, que la sauterie apporte à cette

femme, soudainement sortie de son humeur raisonnable, de son caractère

tranquille, du sage apaisement de son honnête personne.

* * * * *

_1er septembre_--On me racontait ceci: Eugène Sue, vieux, fini, usé,

faisait en Savoie la cour à Mme de Solms. C'était le soir. La lune le

frappa tout à coup en pleine figure, et cette lumière décomposant toute la

chimie des teintures de son masque de beau, fit apparaître le dessous

effrayant, pour ainsi dire, le cadavre, de son visage.

* * * * *

--Il est peu de douleurs, si grandes qu'elles soient, qui ne soient que

douleur; et j'ai vu peu de larmes derrière les morts, qui ne fussent

salies d'un intérêt ou d'une vanité.

* * * * *

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 11 / 18 段