Il vient de se plonger dans les livres sacrés de l'Inde, et il en sort

comme ébloui de soleil. Il trouve qu'on s'est trompé sur ces peuples...

que leur douceur pour les animaux n'est pas venue de la métempsycose; bien

au contraire, c'est elle, la métempsycose, qui vient de cette douceur: «Ce

n'est pas leur foi, dit-il, qui a fait leur coeur, c'est leur coeur qui a

fait leur foi!»

Michelet nous avoue qu'il travaille beaucoup sur les épreuves, parce que

l'écriture trompe, parce que dans un moment de passion, il y a des

morceaux de calligraphie, écrits d'une _écriture émue_, auxquels on

tient... On voit seulement sur l'épreuve, que cela ne se rapporte ni à ce

qui est avant, ni à ce qui est après. «L'épreuve, finit-il par dire, est

votre pensée éclairée...» Et il se demande comment, sans cette inspiration

matérielle, manuelle de l'écriture, les anciens pouvaient suivre une idée

dans toutes ses rédactions,--lui, qui ne peut raisonner qu'avec la plume.

Mme Michelet est là, qui nous déclare aimablement qu'elle se fait une fête

de lire notre roman, se plaignant qu'il y ait trop peu de livres qu'on

puisse lire sans application, et disant qu'elle a vainement cherché de

quoi lire, hier au soir, dans toute la bibliothèque de son mari.

Alors Michelet de s'écrier, avec une charmante bonhomie: «Je lui disais:

Tiens, prends mon Homère, mon Dante... enfin je lui offrais les plus

belles choses!».

... Puis la causerie va à la tristesse moderne, à l'absence de joie, la

joie de Rabelais, la joie dont Luther faisait une vertu.

Cette tristesse, Michelet l'attribue à la complexité des idées modernes, à

l'embarras du choix entre tant de voies nouvelles de l'esprit, au

tiraillement des études en sens divers, et, pour ainsi dire, à la

multiplication des horizons autour de notre cerveau:

«Moi, par exemple, ajoute-t-il, vers les trente ans, j'avais d'horribles

migraines. Cela tenait à des maux d'estomac, et ceux-ci venaient du nombre

de choses diverses que je faisais, des travaux et des études multiples du

professorat... Edwards, qui me soignait, disait à ma première femme: «Il

se pourrait qu'il devînt fou ou qu'il mourût.» Un séjour de six semaines

en Italie n'amenait aucun mieux.

Alors je me suis dit: Eh bien, je ne vais plus lire de livres, je vais en

faire, moi aussi! De ce jour, en me levant, je savais très nettement ce

que j'avais à faire, et ma pensée ne portant plus que sur un seul objet à

la fois, j'étais guéri!»

* * * * *

_14 mars_--Chez Magny, Saint-Victor nous lit, de Dumas fils, une lettre

dans laquelle il lui annonce qu'il renonce au théâtre...

Au dessert, Gautier dit:

«C'est singulier, je ne me sens pas père du tout. Je suis bon pour mes

enfants. Je les aime, mais pas du tout comme mes enfants... Ils sont là

auprès de moi, ils sont dans mes branches: voilà tout... Je ne me fais pas

l'effet d'être assez vieux pour qu'ils soient à moi. Il y a en moi une

jeunesse, une fraîcheur... Je ne puis croire à mon âge...»

Puis il parle du profond ennui qu'il a toujours éprouvé, de ce

tiraillement perpétuel de deux hommes en lui: l'un qui lui dit, quand tous

ses effets sont prêts pour aller en soirée: «Couche-toi, qu'est-ce que tu

irais faire là!» Et l'autre qui lui dit, quand il est couché: «Tu aurais

dû y aller, tu te serais amusé!»

* * * * *

_15 mars_--Un souvenir de mon enfance m'est resté très net. En un voyage

avec notre mère à Neufchâteau, dans la salle d'auberge de Gondrecourt,

devant moi qu'on tenait sur les genoux, un monsieur demanda une bouteille

de champagne, une plume et de l'encre. J'ai longtemps pensé que l'homme de

lettres était cela: un monsieur en voyage, écrivant sur une table

d'auberge en buvant du champagne. C'est tout le contraire!

* * * * *

--Tous ces jours-ci, à propos de notre livre, tristesse, ennui, angoisse

sourde, inquiétude, disposition à voir noir, supputation des mauvaises

chances, travail d'écureuil de l'esprit dans le même cercle de pensées de

doute, de défaillance, de désespérance. L'horrible vie que cette vie des

lettres, où après avoir souffert du doute de l'oeuvre, on a encore à

souffrir du doute de son succès.

Nous ne nous disons rien, mais nous sentons parfaitement les idées qui

nous travaillent, et que nous nous cachons.

* * * * *

_20 mars_--Saint-Victor, cherchant la cause de la mélancolie que nous

éprouvons tous, au printemps, la trouvait dans ce spectacle du renouveau

de la nature, que l'homme compare, malgré lui, au non-renouvellement de

son être.

* * * * *

--Comme témoignage de la toute-puissance de ce Jupiter-Prudhomme de son

temps, le Bertin des DÉBATS, Sainte-Beuve nous apprenait que c'est le seul

mortel, non académicien, dont les registres de l'Académie aient mentionné

la mort avec regret.

* * * * *

--Quelques détails sur la misère parisienne.

Une raccommodeuse de dentelle, vivant avec le lait, nécessaire pour

nettoyer les dentelles noires. Une autre vieille femme se levant à quatre

heures du matin, et allant, pendant le carême, retenir à Notre-Dame une

chaise, qu'elle revend dix à douze sous... et le reste de l'année coupant

des crins de brosse de la même grandeur, triant des pains d'épice, faisant

la cuisine et débarbouillant les enfants des marchands ambulants.

* * * * *

_21 mars_.--...Il est question d'une maîtresse de Sainte-Beuve, nommée Mme

W..., qu'il croyait fermement Espagnole, qu'il consultait sur tout ce qui

lui arrivait de littérature de l'autre côté des Pyrénées, et qui lui donna

des notes sur Calderon, etc., etc. Elle lui avait persuadé qu'elle était

Espagnole, d'abord en le lui disant, et surtout en portant un poignard à

sa jarretière. Malheureusement elle mourut chez lui, de phtisie, et on

découvrit dans ses papiers qu'elle était Picarde.

Et mon interlocuteur appuie sur les incertitudes du critique, ses

tergiversations de jugement, sa quête de l'opinion des autres, du jugement

des _petites dames_, et parfois sur l'intimidation morale, produite par

l'invasion de grands diables comme Turgan et Feydeau, tombés inopinément

chez lui, et qui enlevèrent son article sur FANNY.

Il parle encore fort spirituellement des trois décompositions de

physionomie de Sainte-Beuve, de ses trois têtes, qu'il appelle: sa _figure

Balzac_, sa _figure Hugo_, sa _figure Michelet_, lorsqu'on parlait de ces

trois individualités, qu'il abominait.

* * * * *

_5 avril_.--En littérature, on commence à chercher son originalité

laborieusement chez les autres, et très loin de soi... plus tard on la

trouve naturellement en soi... et tout près de soi.

* * * * *

_9 avril_.--Encore à table, nous nous mettons à causer, à la fin du dîner,

après quelques jours de tristesse concentrée, et ces idées se succèdent en

nous, et nous partent, en même temps, à l'un et à l'autre des lèvres.

Notre plaie au fond, c'est l'ambition littéraire insatiable et ulcérée, et

ce sont toutes les amertumes de cette vanité des lettres, où le journal

qui ne parle pas de vous, vous blesse, et celui qui parle des autres, vous

désespère.

Et les vides que nous laisse cette existence, toute aux lettres, les

entr'actes de notre travail, nous les comblons, oui, bien incomplètement,

par cette froide et bonhomme distraction: la collection. Cela nous occupe

et ne nous remplit pas.

Enfin il y a une tendresse en nous, qui reste sans issue, sans

satisfaction. Nous manquons de deux ou trois maisons bourgeoises,

distinguées et affectueuses, où nous pourrions répandre, dégorger tout ce

que nous ne donnons pas à la maîtresse, nous qui ne lui donnons guère que

de l'habitude,--nous qui, par le fait, ne sommes pas deux, ne sommes point

l'un à l'autre une compagnie, nous qui souffrons en même temps des mêmes

défaillances, des mêmes malaises, des mêmes maladies morales, nous qui ne

sommes à nous deux qu'un isolé, un spleenétique, un névropathe.

Aussi trouvons-nous à la vie, un goût de fadeur, et dans l'ennui d'être,

un perpétuel écoeurement. Nous sommes comme des gens, qui n'ont entre eux

et le suicide, que la trêve de quelques oeuvres à faire.

Et au bout de cette reconnaissance et de cet inventaire de nous-mêmes, il

nous passe dans la cervelle la fantaisie d'aller à Londres, demain,

après-demain, ces jours-ci, nous vautrer en plein dans la prostitution

anglaise, dans ces chairs de rêve, dans ces corps de porcelaine, dans

cette viande de keepsake.

Au fond, de quoi nous plaindre? Point de chagrin! De quoi vivre! Des

malaises qui ne compromettent pas encore la vie! Une espèce de réputation

littéraire. Pourquoi être désolés? Ah! pourquoi? Parce que nous avons des

sens trop fins pour être heureux, et des aptitudes merveilleuses pour nous

empoisonner le bonheur, sitôt qu'il y en a un semblant en nous.

* * * * *

_10 avril_.--Nous allons visiter Saint-Denis où nous voyons le roi

Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie en vitrail. Les monarchies en

redingote et en robe à gigots, ne supportent pas la peinture sur verre.

Le soir chez la princesse, je me trouve, côte à côte, dans un entre-deux

de porte, avec le duc de Morny, pâle, et la lèvre inférieure toute

tremblotante. On joue dans le salon un petit proverbe de l'homme

politique. Il est certainement plus ému qu'au 2 décembre.

* * * * *

_Lundi 11 avril_.--Chez Magny.

Le duc Pasquier est sur le tapis.

--Un bien petit homme frotté à de grandes choses! disons-nous.

--Mon Dieu, vous êtes bien durs! soupire Sainte-Beuve, avec son geste

d'apaisement ecclésiastique.

Et voici le défenseur et le champion de cette mémoire, à la tripoter, à la

retourner dans tous les sens: «Je ne vous en parlerai pas précisément

comme littérateur. Dans la société de Chateaubriand, il était à peine

toléré... Des lettres de Joubert, on a retiré toutes les plaisanteries,

sous lesquelles Joubert le couvrait de son mépris... Et tenez, vous n'en

direz pas plus que n'en a dit Rémusat devant moi, chez Mme ***: «Pasquier

n'entend rien à rien,» et après avoir fait l'énumération de tout ce qu'il

ignorait, il finit en disant: «Il n'est capable que d'être le ministre de

tout cela.» Et puis les éloges académiques... le vénérable prêtre... tout

ce qu'a raconté Dufaure... Eh bien, voilà la vérité. Deux heures avant sa

mort, il s'est fait lire les CONTES PHILOSOPHIQUES de Voltaire. Il avait

du reste passé sa vie à citer des vers de la PUCELLE... toujours faux.

C'est vrai!

--Ah! dis-je à Sainte-Beuve, si je meurs avant vous, Dieu me garde d'être

pleuré par vous!

C'est là le plus grand et peut-être le plus malin esprit causé de

Sainte-Beuve: l'éreintement dans la défense. Ah! un terrible empoisonneur

d'éloge.

Il passe le reste du dîner à me faire de petites confidences intimes.

L'ennui, l'ennui: c'est sa terreur. Il me répète qu'il s'est retranché

dans la philosophie de Sénac de Meilhan. Les plaisirs des sens sont pour

lui, les seuls.

Il n'a presque plus de relations de société! Il ne s'est gardé que trois

femmes: la princesse, la Païva, Mme de Tourbet. Il travaille de 8 heures à

5 heures, se promène de 5 à 6, pour _mériter_ de l'appétit. Le mardi, il

invite à dîner son secrétaire et une petite dame. Le samedi, il va dîner

avec une autre chez un _mannezingue_, où il a commandé d'avance son

dîner... Il préfère l'éreintement du travail à l'ennui, au vide...

Une grande discussion s'élève sur le sentiment de la modernité que

Saint-Victor déclare ne pas avoir, et dont Gautier se proclame _pourri_.

Là-dessus Gautier esquisse le type des femmes qu'il a vues, au dernier

lundi de l'Impératrice: des femmes maigres, décharnées, plates, osseuses,

minces à tenir dans la main, avec un rien de corps, une infiniment petite

place sur elles, pour les exercices de l'amour: des femmes au teint de

chlorose à l'apparence fantomatique et malsaine,--avec seulement de

l'esprit sur la figure.

* * * * *

--Je suis couché avec la migraine, et les bruits des choses au loin, se

transforment, se poétisent, arrivent aux sens, idéalisés. Les seaux d'eau

dont les cochers lavent les voitures dans les cours, prennent pour moi des

bruissements et des fraîcheurs de jets d'eau de l'Alhambra.

* * * * *

--De toutes les peintures modernes, celles qui prennent la plus belle

cristallisation, qui se revêtent de la plus riche patine, qui se culottent

le mieux en chefs-d'oeuvre: ce sont les Decamps.

* * * * *

--Passé la soirée avec Mme Sabatier, la fameuse _présidente_ au

merveilleux corps, moulé par Clesinger dans sa Bacchante. Une grosse

nature avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir,

cette belle femme à l'antique, un peu canaille: une vivandière de faunes.

* * * * *

--Sur le registre des massacres de Septembre, on lit: «Jugé par le peuple

et mis en liber...» _liber_ est effacé, et à la place en surcharge, est

écrit _en mort_.

Il y a de ces tragiques ratures dans les destinées.

* * * * *

_17 avril_--Singulière vie que la nôtre, partagée entre les élégances du

passé et les horreurs de notre temps. Nous voilà à étudier un accouchement

césarien, en revenant de pousser aux Commissaires-priseurs, des dessins de

Gravelot.

* * * * *

_25 avril_--Chez Magny. Veyne nous dit Gavarni très frappé de son état de

maladie... Il craint chez lui certains désordres pulmonaires. Il croit

l'avoir décidé à partir pour Pierrefonds et à aller passer l'hiver à Nice.

Il doit le mener jeudi chez Trousseau.

* * * * *

_27 avril_--Nous dînons chez Gautier... ll se trouve là, un ancien,

romantique, qui, au temps jadis, fit un voyage en Allemagne avec

Sainte-Beuve, et qui nous raconte la façon dont il voyageait, en bon petit

bourgeois à la Bouffé, avec un tas d'étiquettes sur toutes ses affaires

dans sa malle, des étiquettes comme: _chemises plus fines que les autres,

bas à ménager_.

* * * * *

_Jeudi 28_--Un long moment, nous regardons, à travers la clôture de

planches, la démolition de la maison de Gavarni, son pauvre atelier

éventré...

Gavarni s'est campé dans la petite maison à côté, en un pauvre intérieur,

dans l'arrière-boutique d'un épicier de banlieue, où un teinturier occupe

le devant.

Il a vu aujourd'hui le docteur Trousseau qui l'a rassuré. En le voyant

entrer tout essoufflé, il lui croyait une maladie de coeur, il ne lui a

trouvé qu'un catarrhe.

* * * * *

_1er mai_--Dans le ménage, la femme est presque toujours le dissolvant de

l'honneur du mari, j'entends l'honneur dans son sens le plus élevé, le

plus pur, le plus idéalement imbécile.

Elle est, au nom des intérêts matériels, la conseillère qui pousse aux

abaissements, aux platitudes, aux lâchetés, à toutes les petites

misérables transactions de la conscience.

* * * * *

--On ne trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. A peine

trouve-t-on une femme qui voudrait revivre ses dix-huit ans. Cela juge la

vie.

* * * * *

_4 mai_--Les gens de bourse, en s'enrichissant, deviennent olivâtres. Ils

prennent un ton de métal. Il semble qu'ils aient, sous une peau de bilieux,

le reflet de l'or.

* * * * *

--Les langues gazouillent, en s'approchant du soleil.

* * * * *

_8 mai_--Barrière de Clignancourt, à la recherche d'un paysage pour

GERMINIE LACERTEUX.

Près des fortifications, au milieu de cahutes, de taudis sauvages de

chiffonniers, je vois tout à coup une ruée de populace. Ce monde va à un

jeune efflanqué, que trois femmes en haillons tiennent et battent avec des

gifles qui cassent, sur sa tête, son chapeau de haute forme. Toute cette

foule, semblable à un grouillement d'êtres sortis de terre, amassée en un

clin d'oeil. Et des enfants loqueteux qui courent, avec de petits rires

féroces, pour voir. Et sur le seuil de ces antres de terre et de débris de

démolition, des vieillardes si vieilles qu'elles ont comme du blanc de

champignon, comme du moisi sur la figure.

Puis tout à coup au milieu de cela, un homme athlétique en blouse,

arrivant sur le jeune homme blond, frêle, échigné, se plaçant froidement

en face de lui, et lui donnant, de toute la volée de ses poings terribles,

des coups en pleine figure, sans que l'autre riposte, et jusqu'à ce qu'il

tombe à terre. Toute la plèbe autour, comme à un spectacle, se repaissant

de cette tuerie, sans une révolte d'entrailles contre ce lâche égorgement

de la faiblesse par la force.

Puis cela disparu, comme cela était venu, ainsi qu'un cauchemar qui a

traversé un rêve.

Une heure après, au delà des fortifications, je rencontre le battu,

l'assommé, trébuchant dans les ornières de plâtre, allant au hasard en

faisant de grands gestes, sans chapeau, sans redingote, des lambeaux de

chemise déchirée, voletant autour de lui, et hébété, et semblant ivre, et

s'essuyant machinalement, de temps en temps, du revers de sa manche, un

oeil sanglant, à moitié sorti de l'orbite.

* * * * *

_9 mai_--Chez Magny.

On ne veut pas que Mirabeau se soit vendu, qu'on l'ait acheté comme le

premier venu qui se vend.

Nous renvoyons nos contradicteurs à la correspondance de M. de Bacourt.

Sainte-Beuve, très animé, s'écrie que Louis XVI est un cochon, qu'il a

mérité la guillotine, pour avoir marchandé un homme de génie comme

Mirabeau. Presque toute la société se rallie à cette théorie, en déclarant

qu'un Mirabeau échappe aux règles de la petite probité bourgeoise: «Alors,

Messieurs, nous écrions-nous, il n'y a plus de morale, de justice chez les

historiens en histoire, si vous avez deux mesures, deux balances, l'une

pour les hommes de génie, l'autre pour les pauvres diables. Nous croyons

que la postérité sera plus démocrate que vous!...»

--«La postérité, fait Sainte-Beuve, c'est cinquante ans! la postérité, ce

sont les gens qui ont connu un homme, qui en parlent, qui le racontent...

--Oui, quand il est mort et encore tout chaud,» dis-je au critique qui

vient de proclamer que la postérité, c'est lui!

La conversation est maintenant sur Port-Royal. Saint-Victor s'emporte

contre ces _crétins_ qu'il hait. «Fribourg dépose tes haines!» lui jette,

avec un sourire, Sainte-Beuve faisant allusion à son éducation jésuite. Et

Renan se met à prendre la défense de Port-Royal, émet le paradoxe que

peut-être les grands hommes sont ceux qu'on ne connaît pas, et avoue qu'il

admire profondément dans Port-Royal l' «Invocation aux Inconnus». Il finit

par déclarer que _se produire_, vient de notre bassesse littéraire, et

qu'il n'y a qu'une chose de vraie et d'estimable en ce monde: la sainteté.

Sur cette déclaration il y a une mêlée générale, où tout le monde parle et

crie, et l'on entend, sur cet orage de paroles, se détacher le

chantonnement de la voix de Gautier, répétant dans son indifférence de la

discussion: «Moi je suis fort, j'amène 357 sur la tête de Turc et je fais

des métaphores qui se suivent. Tout est là!»

Puis Soulié raconte que, lors de la révolution de 1848, quelqu'un ayant vu

en passant, sur le pont des Arts, un caniche mordre son aveugle, vendit

ses rentes, en disant: «C'est la fin du monde!»

* * * * *

_14 mai_--A une soirée de bienfaisance chez M. de Morny. Croquis de femmes

pris par une porte de salon, entre les épaules de deux habits noirs.

L'une (la duchesse de M...),--une petite nymphe de Fragonard, une figurine,

un saxe émacié, une vraie petite porcelaine, à la chair toute claire,

toute blanche, toute nacrée, avec des traits d'oiseau dans la plus

aristocratique des maigreurs, avec de petites oreilles détachées, du rose

d'un coquillage, avec des yeux scintillants, avec une poussière d'or pâle

pour cheveux, sur une tête, où des marguerites de diamants sont piquées

partout.

L'autre, un chignon de cheveux mordu par un peigne fait de _grecques_ d'or,

une nuque ronde comme un fût de colonne; et de là s'abattant dans une

rondeur polie de marbre, les épaules, les omoplates, qui, par la pose un

peu renversée de la femme, fuient et s'enfoncent dans la robe, avec des

repliements pareils à des courbes d'ailes, des épaules qui donnent

vraiment à l'oeil la caresse d'une sculpture. Un dos antique du Directoire,

et un bout de profil long. Une femme qu'on voit dans une fête de Barras

et dans un portrait de Pagnest... Boitelle m'apprend que c'est le dos de

Mme de P----

Une autre. Des traits si délicatement découpés, d'un dessin si caressé et

si net, qu'ils semblent comme ciselés aux paupières; une tête qui a la

finesse et la gravure de traits des sculptures de poirier du XVIe siècle,

en même temps que des modelages menus de têtes de poupées chinoises.

Une autre. Un médaillon de Syracuse, une mignonne tête, le front étroit,

l'arc des sourcils remontant, le petit nez droit, les yeux noirs comme des

diamants noirs, la bouche vaguement entr'ouverte dans un sourire de

statue. Elle respire, je ne sais quelle grâce grecque, quelle coquetterie

antique, distraite, presque lointaine, qu'on se rappelle d'un marbre d'un

Musée, et dont sa robe au repos, dessine les plis et la simplicité

tombante.

Une autre. De légères boucles de cheveux blonds, semées sur le haut du

front, des yeux aux ombres profondes, au blanc bleuâtre, à la prunelle

veloutée; des yeux enfoncés et doucement lumineux entre la paupière du

haut, vaguement éclairée comme d'une lueur de veilleuse, d'un reflet

d'alcôve, et le dessous de l'oeil tout enveloppé de nuit: des yeux qui

semblent les yeux du Soir.

* * * * *

_18 mai_--Henri Monnier tombe chez nous. Il reste jusqu'au dîner,

feuilletant nos cartons, regardant nos dessins, et entremêlant son

inspection de causeries sur Gavarni, dont il parle comme d'un ami qu'il

n'aimerait pas, appuyant sur sa dureté avec ses anciennes maîtresses, et

laissant percer le dépit jaloux, qu'il éprouve à les voir encore attachées

au souvenir de cet homme.

Sur le seuil de la porte, il nous fait son admirable personnage de Boireau

en société: c'est vraiment la photographie de la fange.

Ce soir nous dînons chez la princesse avec Méry, que nous n'avions jamais

vu... C'est maintenant un vieillard horriblement laid, avec de gros traits

d'ouvrier, des yeux glaireux d'aveugle, une barbe inculte. De ce physique

sort une ironie flûtée, des malices paradoxales, des mots de singe de la

Cannebière, un feu de paille mouillé, où il y a, des lueurs et des éclairs.

En revenant à pied, il nous entretient spirituellement des choses et des

gens de son temps, nous raconte la vente qu'il conclut, au prix de 600

francs, d'un roman du général Hugo, le père de Victor Hugo, qui s'appelait

la VIERGE DU MONASTÈRE... Il nous dit ensuite le brusque saut de fortune

qu'il fit, presque du matin au soir, lors de son succès de la VILLELIADE,

passant d'un déjeuner de trois sous, et d'une chambre qui n'avait de

lumière que par la porte, à une richesse de près de 40.000 francs, à un

appartement de 500 francs par mois, à une toilette en argent, achetée au

Palais-Royal chez Barbichon Walter...

Puis soudain, il nous exalte la beauté merveilleuse, la beauté _divinement

ingénue_ de la princesse Mathilde à quatorze ans, lorsqu'il la rencontra,

pour la première fois, chevauchant en amazone, à Florence.

* * * * *

_Vendredi 20 mai_--Type de danseuse entrevue au CHATEAU DES FLEURS.

Grande femme échevelée, l'air poitrinaire et fou, valsant la taille

presque entièrement ployée, la tête renversée, les cheveux balayant l'air,

pâmée et défaillante, et qui faisait tournoyer indéfiniment sous vos

regards, ainsi que sur un oreiller, le visage d'une convalescente, aux

yeux demi-fermés, ne laissant voir que le petit point noir de sa pupille,

à la bouche ouverte comme un coeur de fleur, où il y aurait de l'ombre.

* * * * *

--On pourrait définir le provincial: l'homme qui n'a ni la mesure ni

l'à-propos.

* * * * *

_23 mai_--Chez Magny.

Sainte-Beuve reproche à Taine d'avoir soumis son HISTOIRE DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE à l'examen d'ennemis, d'inférieurs, enchantés de le

faire passer sous leur férule et de l'admonester... Et la parole des uns

et des autres de monter... et Taine de déclarer que les quatre grands

grands hommes, sont: Shakespeare, Dante, Michel-Ange, Beethoven, qu'il

dénomme «les quatre cariatides de l'humanité».--Mais tout cela c'est de la

force, et la grâce? fait Sainte-Beuve.--Et Raphaël, donc? dit quelqu'un de

la société, qui ne saurait pas distinguer une peinture de Raphaël d'une

peinture de Rembrandt.

Puis, on cause de la santé des anciens, de l'équilibre du physique antique,

de l'hygiène morale des temps modernes, des conditions physiologiques de

l'existence dans une cinquantaine d'années. C'est l'occasion pour Taine

d'affirmer que la diminution de la sensibilité et la progression de

l'activité: voilà ce que doit rapporter l'avenir.

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 10 / 18 段