Il me dessine aussi la silhouette de l'aumônier, pareil à un semeur de blé,

semant les absolutions sur les champs des blessés, en train de le suivre

de l'oeil, ainsi que des affamés suivent un gigot à une table d'hôte.

Un jour, Gaiffe dînait à l'état-major. Assez près de lui, il y avait un

tout jeune officier autrichien blessé, qu'un vieillard, sans doute un

domestique, une larme dans l'oeil, cherchait à faire boire. Le jeune homme

ne voulait pas, repoussait la boisson avec une main, à un doigt de

laquelle se voyait une bague armoriée. Dans le mouvement de son refus, un

peu de l'eau de la tasse, choquée par lui, tomba sur sa tunique. Alors,

avec une grâce charmante, il donna sur la joue du vieux, une petite tape

de gronderie amicale--et passa dans l'effort de ce geste.

* * * * *

_23 novembre_.--Nous allons remercier Michelet, que nous n'avons jamais vu,

de la phrase flatteuse, qu'il a mise pour nous, dans la préface de son

volume: LA RÉGENCE[1].

[Note 1: «D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de

Goncourt).»]

C'est rue de l'Ouest, au bout du jardin du Luxembourg, une grande maison

bourgeoise, presque ouvrière. Au troisième, une porte à un seul battant,

ressemblant à la porte d'un commerçant en chambre. Une bonne ouvre, nous

annonce, et nous entrons dans un petit cabinet.

Le jour est tombé. Une lampe, à l'abat-jour baissé, laisse vaguement

apercevoir un mobilier, où l'acajou se mêle à des objets d'art, à des

glaces sculptées, et qui, enseveli dans la pénombre, a l'apparence du

mobilier d'un bourgeois, habitué des Commissaires-priseurs. La femme de

l'historien, une femme au visage à la fois sérieux et jeune, se tient sur

une chaise, à côté du bureau, où est placée la lampe, le dos à la fenêtre,

dans la pose un peu rigide d'une teneuse de livres dans une librairie

protestante. Michelet est assis au milieu d'un canapé de velours vert,

calé par des coussins en tapisserie.

Il est comme son histoire même, toutes les parties basses dans la lumière,

le haut dans une demi-nuit; le visage rien qu'une ombre, avec autour la

neige de longs cheveux blancs, une ombre d'où sort une voix professorale,

sonore, roulante, chantante, et se rengorgeant, pour ainsi dire, et qui

monte et descend, et fait comme un continuel roucoulement grave.

Il nous parle avec une haute estime de notre étude sur Watteau, et passe à

l'histoire si intéressante qui manque, à l'histoire du mobilier français.

Alors, il nous esquisse, comme en des devis de poète, le logis à

l'italienne du XVIe siècle, et les immenses escaliers au milieu du palais;

puis les grands plain-pieds amenés par la disparition des escaliers, et

introduits à l'hôtel Rambouillet; puis le Louis XIV incommode et sauvage;

puis ces merveilles d'appartements des fermiers généraux, à propos

desquels il se demande si c'est l'argent de ces financiers, ou le goût

particulier des ouvriers d'alors, qui les ont fait naître... puis enfin

notre appartement moderne, même le plus riche... sérieux, démeublé, désert.

«Vous, Messieurs, qui êtes des observateurs,--s'écrie Michelet,

abandonnant soudain le mobilier français:--il y a une histoire que vous

écrirez, l'histoire des femmes de chambre... Je ne vous parle pas de Mme

de Maintenon, mais vous avez Mlle de Launai... Et vous avez encore la

Julie de la duchesse de Grammont, qui a eu une si grande influence sur

elle... dans l'affaire de Corse, surtout. Mme Du Deffand dit quelque part,

qu'il n'y a que deux personnes qui lui soient attachées: d'Alembert et sa

femme de chambre... Oh! c'est une chose curieuse et importante que la part

de la domesticité dans l'histoire... Les domestiques mâles ont eu moins de

pesée sur elle...

Un moment, il parle de Louis XV et des temps modernes. Louis XV, un homme

d'esprit, mais un néant, un néant... Les grandes choses de ce temps-ci

saisissent moins, elles échappent... On ne voit pas l'isthme de Suez, on

ne voit pas le percement des Alpes... Un chemin de fer, on n'aperçoit

qu'une locomotive qui passe, un peu de fumée... et ce chemin de cent

lieues?... Oui, les choses de ce temps, on n'en voit pas la longueur!»

Un moment de rêverie, au bout de laquelle Michelet reprend «: Je

traversais un jour l'Angleterre dans sa partie la plus large, de York à

... J'étais à Halifax... Il y avait des trottoirs dans la campagne, une

herbe aussi bien tenue que le trottoir, et le long, des moutons qui

paissaient... tout cela éclairé au gaz. Oh! une chose bien singulière!»

Là, un silence, et la causerie repart:

«Avez-vous remarqué qu'aujourd'hui, les hommes célèbres n'ont pas la

signification de leur physionomie... Voyez leurs portraits, leurs

photographies... Il n'y a plus de beaux portraits... Les gens remarquables

ne se distinguent plus... Balzac n'avait pas de caractéristique... Est-ce

que vous reconnaîtriez, sur la vue, M. de Lamartine? Rien dans la tête,

les yeux éteints... seulement une élégance de tournure que l'âge n'a pas

cassée... C'est qu'en ce temps, il y a chez nous trop d'accumulation...

Oui, bien certainement, il y a plus d'accumulation qu'autrefois. Nous

contenons tous plus des autres, et alors contenant plus des autres, notre

physionomie nous est moins propre... Nous sommes plutôt des portraits

d'une collectivité que de nous-mêmes...»

Michelet a remué, comme cela, de hautes idées, pendant près d'une

demi-heure.

Nous nous sommes levés; il nous a reconduits jusqu'à sa porte. Alors, dans

la lumière de la lampe, qu'il portait contre lui, nous est apparu, une

seconde, ce prodigieux historien de rêve, ce grand somnambule du passé,

cet original causeur; et nous avons vu, croisant sa redingote sur son

ventre, dans un geste étroit, et souriant avec de grandes dents de mort et

deux yeux clairs, un vieillard criquet, ayant l'air d'un petit rentier

rageur, la joue balayée de longs cheveux blancs.

... Au sortir du dîner de Magny, et en pérégrinant, au pas lent et balancé

d'un éléphant qui, après une traversée, se souvient du roulis,--c'est le

pas de Gautier d'aujourd'hui,--le cher homme, tout en étant heureux et

flatté, à la façon d'un débutant, des articles que vient de lui consacrer

Sainte-Beuve, se plaint un peu de ce que dans l'examen de ses poésies, il

n'a pas parlé de celles où il a mis le plus de lui-même, des ÉMAUX ET

CAMÉES.

Il ne comprend pas cette application du critique, à trouver chez lui un

côté amoureux, sentimental, élégiaque, dont il a horreur. Il dit que, bien

certainement, dans les trente volumes qu'il a été obligé de pondre, il

s'est vu forcé de donner aux bourgeois par-ci par-là, la satisfaction d'un

épisode d'amour, mais que les deux cordes de son oeuvre, les deux vraies

grandes notes de son talent, sont la bouffonnerie et la mélancolie noire.

«Enfin chez moi, s'écrie-t-il, ç'a été l'emmer...... de mon temps, qui m'a

fait chercher une espèce de dépaysement.

--Oui, oui, vous avez la nostalgie de l'obélisque! lui disions-nous.

--C'est cela, et c'est cela que Sainte-Beuve ne saisit pas. Il ne se rend

pas compte que nous sommes tous quatre des malades... ce qui nous

distingue: c'est l'exotisme. Il y a deux sens de l'exotique: le premier

vous donne le goût de l'exotique dans l'espace, le goût de l'Amérique, le

goût des femmes jaunes, vertes, etc. Le goût plus raffiné, une corruption

plus suprême; c'est ce goût de l'exotique à travers les temps: par exemple,

Flaubert serait ambitieux de _forniquer_ à Carthage, vous voudriez la

Parabère; moi, rien ne m'exciterait comme une momie!

--Mais comment voulez-vous, lui disons-nous, que le père Beuve, malgré son

touchant désir de tout comprendre, comprenne à fond un talent comme le

vôtre? Oui, c'est très gentil ces articles, c'est d'une littérature

aimable et parfaitement ingénieuse, et puis voilà tout. Jamais avec son

petit parlage écrit, il n'a baptisé un homme, ou donné la signification

définitive d'une oeuvre en un mot ou en une phrase; jamais enfin il n'a

coulé dans du bronze, la médaille d'une gloire... Et vous, en dépit de son

envie de vous être agréable, comment pourrait-il entrer dans votre peau?

Tout votre côté plastique lui échappe. Quand vous décrivez du nu, ça lui

paraît en quelque sorte de l'onanisme littéraire sous le prétexte de la

ligne... Vous venez de le proclamer tout à l'heure, vous ne cherchez pas à

mettre de la sensualité là dedans. Eh bien, pour lui, la description d'un

sein, d'une jambe de femme, le nu, enfin, est inséparable de l'idée

cochonne, de l'excitation physique... en un mot, à ses yeux, il y a du

Devéria dans la Vénus de Milo.»

* * * * *

_2 décembre_.--Ce soir à dîner chez la princesse, Saint-Victor et Flaubert

nous portent insupportablement sur les nerfs, avec ce redoublement de

_grécomanie_ qui les a repris ces jours-ci. Enfin, ils en arrivent à

admirer, dans le Parthénon, ce merveilleux blanc du marbre, qui est,

s'écrie Flaubert enthousiasmé, «noir comme de l'ébène».

* * * * *

_4 décembre_.--Voilà trois jours, que notre roman de RENÉE MAUPERIN, a

commencé à paraître dans l'OPINION NATIONALE. Voilà trois jours que nos

amis s'abstiennent rigoureusement de nous en parler, et que nous n'avons

nulle nouvelle de l'effet produit auprès de l'allant et du venant, que

nous rencontrons. Nous étions un peu désespérés de ce livre, tombant dans

le silence, quand ce matin nous avons reçu une aimable lettre de Paul

Féval qui témoigne que l'enfant remue.

Là dessus, je pose des sangsues, derrière les oreilles à Edmond, qui a mal

aux yeux, depuis quelque temps, et dont la dilatation des pupilles est

aussi forte, que s'il avait été empoisonné avec de la belladone. Et notre

médecin et ami, Edmond Simon, a la croyance que cette dilatation est

produite par des excès de tabac, par l'abus de cigares très forts.

* * * * *

_16 décembre_--La princesse, arrivée à cinq heures de Compiègne, parle de

l'Empereur: ... «Qu'est-ce que vous voulez... cet homme, il n'est ni vif

ni impressionnable! Rien ne l'émeut... L'autre jour, un domestique lui a

lâché un siphon d'eau de seltz dans le cou, il s'est contenté de passer

son verre de l'autre côté, sans rien dire, sans donner aucun signe

d'impatience... Un homme qui ne se met jamais en colère, et dont la plus

grande parole de fureur est: «C'est absurde!» Il n'en dit jamais plus. Moi,

moi, si je l'avais épousé, il me semble que je lui aurais cassé la tête,

pour savoir ce qu'il y avait dedans!»

* * * * *

_17 décembre_--En regardant ces yeux, où les pupilles contractées sont

dans une clarté verte comme des têtes d'épingles noires, ces yeux étranges

et profonds et aigus et fascinants, ces yeux qu'on pourrait comparer avec

leur cernure à des émeraudes montées dans de la fièvre, je pensais au

danger qu'il y aurait à rencontrer trop souvent cette femme: danger, fait

tout entier de l'immatérialité de la personne, du caractère surnaturel de

ses yeux, de cet émaciement de ses traits d'une finesse presque psychique,

de ce quelque chose de supra-humain qu'aurait une femme de Poé, qui serait

une Parisienne.

De toutes les femmes que j'ai vues, c'est celle que je serais le plus

orgueilleux d'occuper, près de laquelle je serais le plus humilié de ne

pas paraître un être distingué, enfin par laquelle il me serait le plus

dur de n'être pas estimé à ma valeur littéraire. Et cependant, si je

venais à l'aimer tout à fait, je comprends, à la rigueur avec elle, un

amour sans la possession corporelle, mais avec la possession absolue de

tout ce qui me charme en elle, de tout ce qu'elle a d'immatériel,--une

possession de son coeur, de sa tête, de son imagination.

Enfin il se pourrait que je ne fusse pas jaloux que son mari couchât avec

elle, mais je serais peut-être jaloux de ses tendresses pour ses enfants.

* * * * *

ANNÉE 1864

_1er janvier 1864_--Nous commençons par aller où se trouvent nos vrais

parents: au Louvre. C'est fermé... Et ce soir, nous sommes heureux de

dîner en famille, dans un cénacle de cabotins, et de recevoir les voeux de

bonne année d'un traître du boulevard!

* * * * *

_2 janvier_--Il me revenait, l'autre nuit, ne dormant pas, une impression

de panorama de bataille, impression profonde, étrange, effrayante,

pareille à celle que feraient un orage suspendu, un tumulte glacé, un

chaos muet et mort. Les bombes éclatant en l'air, ne tombaient pas et

demeuraient éternellement éclatantes. Sous le jour tamisé et froid et

clair et filtré, les cavaliers se précipitaient, les fantassins

s'élançaient, les bras se levaient, les gestes se convulsionnaient, les

masses se heurtaient et la Victoire volait sans un bruit, sans un cri,

dans une farouche et sinistre immobilité de violence.

On aurait cru voir, en même temps, l'apothéose lumineuse de l'Action et le

cadavre glacé de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce champ de

bataille éteint, où il semblait qu'on finissait par entendre germer le

bruit d'une armée d'âmes, et par apercevoir comme un pâle chevauchement

d'ombres, à l'horizon du trompe-l'oeil.

* * * * *

_3 janvier_--Dans le petit salon d'Edouard Fournier, tout plein de monde à

ne pas respirer, je m'assieds sur une chaise, près d'une table, en face

d'un couple étrange. C'est un homme à longs cheveux gris, d'une jolie

figure fatiguée, l'oeil vif, souriant et pénétrant et caressant; une tête

d'artiste et de médecin. A ses côtés, le coude sur la table, se tient une

femme d'un certain âge, aux beaux traits un peu sauvages, une sorte de

médaille de gitana. Elle est coiffée d'un filet couleur feu, elle porte

une robe agrémentée de dessins légèrement cabalistiques, et est couverte

de bijoux pareils à des amulettes: un costume de nécromancienne vivant

dans le monde des peintres. On reconnaît le ménage de la chiromancie, le

ménage Desbarolles...

Tous deux vous prennent la main, la tripotent, la retournent, vous

plongent le regard dans les yeux. Quelque chose de particulier se passe en

vous: on se sent de la gêne comme devant l'inconnu dans lequel on va

entrer, et si peu que l'on croie à la bonne aventure, il y a une sorte

d'appréhension de se trouver sur la sellette de son avenir.

Et puis la mise en scène est bien faite. Rien de trop théâtral. L'homme en

habit noir, et seulement, pour accessoires, deux grandes loupes carrées,

que le mari et la femme tiennent en main, et qui semblent, par moments,

avoir les lueurs fantastiques des loupes fabriquées par des lunetiers

d'Hoffmann.

Desbarolles s'est mis à me conter, ce que ma main lui disait.

Il parle doucement, lentement, par petites phrases qui font entrer, à

petits coups, la chose dite. Et cela, il le fait en consultant sa femme

qui lui souffle par-ci par-là: un peu de _Saturne_, un peu de _Mercure_,

des termes de chiromancie... Desbarolles m'a trouvé le sens de la musique!

Diable! diable!... Il s'est rattrapé en me découvrant une nature de femme

très nerveuse, sujette à de fréquentes névralgies, puis le sens de la

forme et une assez belle ligne de vie.

En dernier lieu, sur une grosseur développée à la base interne de l'index,

il a perçu chez moi, et très développé, le désir de me faire connaître. Ce

à quoi je n'ai pu m'empêcher de dire: «C'est vrai!»

* * * * *

--Souvent une impression d'enfance donne le pli, le caractère de toute une

vie.--On me racontait que Mérimée est un être uniquement fabriqué de la

crainte du ridicule, et que cela vient de ceci. Enfant, un jour on le

gronda, et, sorti de la chambre, il entendit ses parents rire de la tête

pleurarde qu'il avait faite à la semonce.

Il se jura qu'on ne rirait plus de lui, et il se tint parole, en se

séchant à fond.

* * * * *

--La vérité, l'homme, par nature, ne l'aime pas, et il est juste qu'il ne

l'aime pas. Le mensonge, le mythe sont bien plus aimables. Il sera

toujours plus agréable de se figurer le génie sous la forme d'une langue

de feu, que sous l'image d'une névrose.

* * * * *

_16 janvier_--Il s'est fait un grand changement dans la prostitution.

Tout à l'heure, elle était vagante, ambulante, trottinante, fuyante à

l'oeil. C'était quelque chose qui vous parlait discrètement, passait,

filait dans le lointain. Paris aujourd'hui a une prostitution assise,

carrément installée aux cafés des boulevards, en plein gaz, rangée en

ligne, faisant front aux passants, et tout à la fois insolente avec le

public, et familière avec les garçons à tablier blanc.

* * * * *

--Je me demandais l'autre jour, avec inquiétude, si j'aurais à recommencer

la fatigue de cette vie d'ici bas, dans une autre. La peur m'était venue

qu'il n'y eût, pour peupler les siècles, qu'un certain nombre déterminé

d'âmes,--comparses défilant et repassant de monde en monde, ainsi que les

soldats des armées du Cirque, de coulisse en coulisse.

--Le latin est d'essence amoureux et religieux. Il lui faut toujours être

à genoux devant un dieu, une femme, un homme, un livre, n'importe quoi

enfin.

* * * * *

_18 janvier_--Chez Magny.

Gautier célébrant la femme insexuelle, c'est-à-dire la femme si jeune,

qu'elle repousse toute idée d'enfantement, d'obstétrique... Flaubert, la

face enflammée, proclame de sa grosse voix que la beauté n'est pas

érotique, que les belles femmes ne sont pas fabriquées à l'effet d'être

aimées matériellement, qu'elles ne sont bonnes qu'à dicter des statues,

qu'au fond l'amour est fait de cet inconnu que produit l'excitation, et

que très rarement produit la beauté. Et là-dessus il développe son idéal,

un idéal à la fois si turc, et si _crotté_, qu'on le plaisante. Sur quoi,

il s'écrie qu'il n'a jamais possédé vraiment une femme, qu'il est vierge,

que toutes les femmes qu'il a eues, n'ont jamais été que les matelas d'une

autre femme rêvée.

Pendant ce, Neftzer et Taine discutent sur le mot _concret_, s'étonnent de

tout ce qu'il renferme, et lâchent à tout moment des mots comme

idiosyncrasie...

... Du coït on passe au spleen. Taine déplore cette maladie spéciale de

notre profession. Il veut que l'on combatte le spleen avec tous les moyens

hygiéniques, de la morale, et une bonne méthode. On a beau lui crier que

peut-être tout notre talent n'existe qu'à la condition de cet état nerveux,

il va toujours, il veut qu'on réagisse contre ces états d'avachissement

et de paresse, qui lui semblent le signe des siècles descendant la pente

d'une civilisation, et toujours protestant, il voit la guérison du spleen,

le salut et la rénovation des sociétés décadentes, dans l'imitation

puérile des moeurs anglaises, dans cette vie de civisme, dans cette

adaptation du patriotisme et du pédestrianisme britanniques.--«Oui, lui

crie quelqu'un, l'alliance du talent et de la garde nationale.»

L'on rit et l'on part.

* * * * *

_27 janvier_--Nous sommes heureux, contents, en un état de tranquillité,

que nous n'avons pas goûté depuis longtemps. Pas d'inquiétude,

d'impatience, de fièvre. Un apaisement de l'esprit, une satisfaction

intérieure. Est-ce l'entrée dans la santé morale du succès?

* * * * *

--Ce que l'homme achète cent mille francs, chez la femme qui vend son

corps: la beauté,--il ne l'estime pas dix mille chez la femme qu'il épouse

et qui la lui donne par-dessus la dot.

* * * * *

--De quelle manière se fait cet accord, par lequel tous et toutes

reconnaissent, à la première vue, qu'on peut blaguer, turlupiner,

maltraiter un quelconque. Comment la lâcheté de son âme saute-t-elle aux

yeux des plus bêtes?

* * * * *

_Vendredi 29 janvier_--Nous allons voir M. de B---- le directeur du

Vaudeville, au sujet de notre pièce d'HENRIETTE MARÉCHAL, présentée à ce

théâtre. C'est dans une maison de la rue des Colonnes communiquant avec le

théâtre. Un de ces escaliers qui font peur aux collégiens allant perdre

leur pucelage avec une fille, et une antichambre toute grande ouverte, où

il n'y a comme mobilier que des patères à chapeaux; et dans un coin, sur

le carreau, un pain de quatre livres, posé debout. J'ai cru entrevoir

l'antichambre de la faillite.

De là, je suis entré dans un salon au luxe fané et banal, aux dorures

usées, au velours de coton élimé, aux meubles de Boule pour l'exportation,

aux tableaux, modernes semblant achetés dans un passage où, le soir, on

économise le gaz, aux petites jardinières en pommes de sapin, ne

renfermant rien dedans que de la mousse fausse.

... De là, nous sommes allés chez Carrier, le vieux miniaturiste qui a

inoculé à son confrère Saint, et à quelques autres amateurs, le goût du

XVIIIe siècle. Il nous montre une tête de La Tour achetée, un sou, à un

étalage par terre, et nous parle avec désespoir d'une esquisse de Watteau,

donnée de la main à la main, à l'ami Saint pour lui faire plaisir, vendue

depuis, 25,000 francs en Angleterre.

* * * * *

On est dégoûté des choses, par ceux qui les obtiennent, des femmes, par

ceux qu'elles ont aimés, des maisons où on est reçu, par ceux qu'on y

reçoit.

* * * * *

_10 février_--Mercredi des Cendres... La princesse est encore tout égayée

du bal où elle a été hier chez M. de Morny. Elle était vêtue de loques de

modèle, arrangées par Eugène Giraud, et avait la figure couverte d'un

affreux masque en fil de fer, qui l'a rendue méconnaissable pour tout le

monde... Elle parle, avec une effusion charmante, du plaisir qu'elle a eu

de rencontrer des hommes impolis, elle qui est, dit-elle, toujours

habituée à les trouver la bouche en coeur,--et de s'entendre dire par les

femmes, qu'elle était vieille et laide...

Sur la défense que prend le peintre Hébert, d'une femme vivement

maltraitée par quelqu'un de la société, le pratique Emile de Girardin lui

dit à demi-voix: «Mais vous voulez donc la voir complètement éreintée? Il

ne faut jamais dans le monde défendre un ami, c'est le moyen de faire

achever un blessé... On jette bien vite une autre personne en pâture à la

conversation.»

* * * * *

_14 février_--Il y a de monstrueuses fortunes de la banque, où la femme

fait quotidiennement la charité, du déjeuner à l'heure du Bois. C'est, par

une fonction journalière de l'assistance, par une ponctualité mathématique

de la charité,--désarmer Dieu quatre heures par jour.

* * * * *

_15 février_--Le père Barrière des DÉBATS nous parlait du besoin de

distractions grandioses, d'émotions furibondes, dans les temps

révolutionnaires. Neuf cent mille livres gagnés par son père, dans son

commerce d'orfèvre, furent mangées par lui, au jeu, de 1789 à 1793.

* * * * *

_21 février_--Je vais voir l'Exposition des dessins de Delacroix.

Toutes les miettes d'études, toutes les raclures de carton, toutes les

bribes de crayonnage, tous les ratages, tous les _repentirs_, tous les

essuie-pinceaux du peintre sont là, exposés en grande pompe,

religieusement. Il y a vraiment, dans ce moment-ci, un engouement des

célébrités défuntes, un amour des riens laissés par elles, qui ressemble à

un culte des saintes reliques,--et je ne désespère pas de voir bientôt,

vendre aux Commissaires-priseurs, l'empreinte des doigts de pied d'un

peintre illustre sur ses dernières chaussettes.

* * * * *

--Souvent les honnêtes femmes parlent des fautes des autres femmes, comme

de fautes qu'on leur aurait volées.

* * * * *

--Les contours des visions, dans le rêve, ont un semblant de la ligne

diffuse des dessins, trempant dans l'eau... Quel mystère que le rêve, cet

état ressemblant à de la mort vivante... Et pourquoi dans le rêve, cette

richesse des sensations de la peur, de l'épouvante, qu'on dirait touchée

chez nous, par un bouton électrique correspondant à nos fibres intimes?

* * * * *

--Les choses, depuis le commencement du monde, vont en étant toujours

aussi mauvaises, mais en paraissant un peu meilleures.

* * * * *

_3 mars_--A un bal chez Michelet, où les femmes sont déguisées en nations

opprimées, Pologne, Hongrie, Venise, etc., etc. On dirait voir danser les

futures révolutions de l'Europe.

* * * * *

_8 mars_--Une heure du matin. Sur la pendule de ma chambre à coucher est

jeté le fichu de ma maîtresse. L'heure me semble voilée de dentelle.

* * * * *

_Samedi 12 mars_--Nous portons notre volume à Mme Sand. Elle est plus

animée, plus vivante, plus causante qu'à notre première visite. Le succès

du MARQUIS DE VILLEMER aurait-il fait circuler son sang plus activement?

Elle parle, avec une certaine chaleur, des six cents cartes d'étudiants,

reçues le lendemain de la représentation.

De là nous traversons le Luxembourg, et allons chez Michelet.

On resterait des heures à l'entendre battre et remuer des idées, souvent

paradoxales, mais qui ne sont jamais les idées courantes et prostituées.

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 9 / 18 段