--On déjeune à dix heures. Au dernier coup, quand l'aiguille est sur

l'heure, chacun se met à table. Mme Sand arrive avec un air de somnambule,

et reste endormie tout le déjeuner... Après le déjeuner, on va dans le

jardin. On joue au _cochonnet_, ça la ranime. Elle s'assied et se met à

causer. On cause généralement, à cette heure, des choses de prononciation:

par exemple, sur la prononciation _d'ailleurs_ et _meilleur_. La causerie

chaffriolante toutefois, ce sont les plaisanteries stercoraires.

--Bah!

Mais par exemple, pas le plus petit mot sur le rapport des sexes. Je crois

qu'on vous flanquerait à la porte, si vous y faisiez la moindre allusion...

A trois heures, Mme Sand remonte faire de la copie jusqu'à six heures. On

dîne, seulement on dîne un peu vite, pour laisser le temps de dîner à

Marie Caillot. C'est la bonne de la maison, une petite Fadette que Mme

Sand a prise dans le pays, pour jouer les pièces de son théâtre, et qui

vient au salon, le soir.

Après dîner, Mme Sand fait des patiences sans dire un mot, jusqu'à

minuit... Par exemple, le second jour, j'ai commencé à dire que si on ne

parlait pas littérature, je m'en allais... Ah! littérature... ils

semblaient revenir tous de l'autre monde!... Il faut vous dire que, pour

le moment, il n'y a qu'une chose dont on s'occupe là-bas: la minéralogie.

Chacun a son marteau, on ne sort pas sans... J'ai donc déclaré que

Rousseau était le plus mauvais écrivain de la langue française, et cela

nous a fait une discussion avec Mme Sand jusqu'à une heure du matin...

Tout de même, Manceau lui a joliment machiné ce Nohant pour la copie. Elle

ne peut s'asseoir dans une pièce, sans qu'il surgisse des plumes, de

l'encre bleue, du papier à cigarettes, du tabac turc, et du papier à

lettres rayé. Et elle en use. Car vous n'ignorez pas qu'elle retravaille à

minuit jusqu'à quatre heures... Enfin vous savez ce qui lui est arrivé.

Quelque chose de monstrueux! Un jour elle finit un roman à une heure du

matin... et elle en recommence un autre, dans la nuit... La copie est une

fonction chez Mme Sand...

Au reste on est très bien chez elle. Par exemple c'est un service

silencieux. Il y a dans le corridor une boîte qui a deux compartiments:

l'un est destiné aux lettres pour la poste, l'autre aux lettres pour la

maison. Dans ce dernier, on écrit tout ce dont on a besoin, en indiquant

son nom et sa chambre. J'ai eu besoin d'un peigne. J'ai écrit: «M. Gautier,

telle «chambre» et ma demande. Le lendemain à six heures, j'avais trente

peignes à choisir.»

* * * * *

_27 septembre_.--Nous revenons de la campagne pour le dîner Magny. On

cause de Vigny, le mort du jour.

Et voici Sainte-Beuve jetant des anecdotes sur sa fosse.

Quand j'entends Sainte-Beuve avec ses petites phrases toucher à un mort,

il me semble voir des fourmis envahir un cadavre: il vous nettoie une

gloire en dix minutes, et laisse du monsieur illustre, un squelette bien

net.

«Mon Dieu, dit-il, avec un geste onctueux, on ne sait pas trop s'il était

noble, on ne lui a jamais vu de famille... c'était un noble de 1814; à

cette époque on n'y regardait pas de si près. Il y a dans la

correspondance de Garrick, un de Vigny qui lui demande de l'argent, mais

très _noblement_... qui le choisit parmi tous, pour l'obliger. Il serait

curieux de savoir s'il en descend... C'était avant tout un _ange_, il a

été toujours ange, Vigny! On n'a jamais vu un beefsteak chez lui. Quand on

le quittait à sept heures pour aller dîner, il vous disait: «Comment! vous

vous en allez déjà!...» Il ne comprenait rien à la réalité, elle

n'existait pas pour lui... Il avait des mots superbes. Sortant de

prononcer son discours à l'Académie, un ami lui dit que son discours était

un peu long: «Mais je ne suis pas fatigué!'» s'écrie de Vigny... Avec cela

un reste de militaire. Lors de cette réception, il avait une cravate noire,

et rencontrant dans la bibliothèque Spontini, qui avait gardé l'étiquette

du costume impérial, il lui jette en passant: «L'uniforme est dans la

nature, Spontini!...» Gaspard de Pons, qui avait été dans son régiment,

disait de lui: «En voilà un qui n'a pas l'air des trois choses qu'il est:

un militaire, un poète, un homme d'esprit!»

Par là-dessus très maladroit; l'arrangement qui le porta à l'Académie, il

n'y comprit jamais rien. Quand il recommandait quelqu'un pour les prix, il

le perdait...»

Du poète décédé, Sainte-Beuve passe aux salons de Paris, et nous décrit

celui de Mme de Circourt: salon très éclectique, très plein, très mêlé,

très vivant, un peu trop bruyant, et où l'on tombait sur n'importe qui, et

où l'on parlait beaucoup trop, tous à la fois. «C'était un étourdissemeht,

dit-il, plutôt qu'une conversation.»

Puis Sainte-Beuve parle des deux uniques salons que fréquentent maintenant

les hommes de lettres: le salon de la princesse Mathilde, le salon de Mme

de Païva.

Ici Gautier prend la parole, et nous déroule l'étrange existence de cette

femme[1].

[Note 1: Le récit est un peu romanesque, mais je ne suis qu'un sténographe,

et le donne tel qu'il sortit de la bouche de Gautier. Dans la parole de

Gautier, il faut toujours s'attendre à du romanesque ou à de

l'hyperbolisme; dans la parole de Flaubert, à de l'exagération, à du

grossissement des choses.]

Elle serait la fille naturelle du prince Constantin et d'une juive. Sa

mère, qui était très belle, défigurée par la petite vérole, avait fait

couvrir de crêpe tous les miroirs de la maison, en sorte que la petite

fille grandit sans se voir, et tourmentée par l'idée qu'elle avait le nez

en forme de pomme de terre... On la maria jeune à un tailleur français de

Moscou. Elle se laissa enlever par Hertz, qui lui donnait des leçons de

piano. Hertz ruiné en 1848 se sauve de Paris et l'abandonne. Elle tombe

très gravement malade, sans le sou, à l'hôtel Valin, aux Champs-Élysées.

Gautier reçoit un mot d'elle où elle le prie de venir la voir. Il y va.

Elle lui dit:

«Tu vois où j'en suis... il se peut que je n'en revienne pas... Alors tout

est dit... mais si j'en reviens, je ne suis pas femme à gagner ma vie avec

de la _confection_,--et je veux avoir, un jour, à deux pas d'ici, tu

entends bien, le plus bel hôtel de Paris... rappelle-toi ça.» Son amie

Camille, la marchande de modes, l'arme alors en guerre, lui fournit un

arsenal de toilettes pour son grand coup. Gautier la revoit au moment de

partir, toutes ses robes étalées sur les fauteuils, les chaises, le lit,

--et les essayant, comme un soldat fait jouer son fusil, avant la

bataille. Elle lui dit: «Je suis pas mal _outillée_, n'est-ce pas?... mais

on n'est jamais sûr de rien... je puis rater mon coup... alors bonsoir...»

Et elle lui demande un flacon de chloroforme pour s'empoisonner en cas de

non-réussite. Gautier va demander le chloroforme à un interne de ses amis,

et le lui apporte.

* * * * *

_30 septembre_.--Ce soir, à Saint-Gratien, Girardin disait après dîner:

«Maintenant qu'il n'y a plus ni bien ni mal, qu'on est vaguement fixé sur

ce qui est droit, sur ce qui est honnête, qu'il n'est point de règle bien

rigide pour tout cela, il n'y a qu'une chose: le Succès, et l'Empereur

doit avoir un ministre qui porte ce nom. Drouyn de l'Huys n'a pas été plus

heureux avec les Russes que les ministres de Louis-Philippe. Il faut donc

le sacrifier. Honnêteté, bonnes intentions, qu'est-ce que ça me fait? Un

ministre, c'est absolument un cuisinier qui m'apporterait les plus beaux

certificats du monde, et qui me ferait de la mauvaise cuisine... Est-ce

que je ne devrais pas à mes invités de le renvoyer?»

En chemin de fer, on cause de la candidature de Gautier à l'Académie:

«Elle n'a pas la moindre chance, dit Sainte-Beuve, il lui faudrait un an

de visites, de sollicitations, aucun des académiciens ne le connaît...

Voyez-vous, le grand point, il faut qu'ils vous aient vu, qu'il aient fait

connaissance avec votre figure... Une élection, sachez-le bien, c'est une

intrigue,--une intrigue dans le bon sens du mot,--fait-il, en se

reprenant... Voyons, et il compte sur ses doigts, il aura Hugo, Feuillet,

Rémusat... Vitet, je crois... Il faudrait par exemple qu'il les voie

beaucoup, ces deux derniers-là... Si c'était bien mené, il aurait

peut-être Cousin... on lui lâcherait la Colonna, qui lui dirait qu'elle

veut absolument une symphonie en blanc majeur, à elle personnellement

adressée. Mais ici, il serait de toute nécessité qu'elle ne lâchât pas

Cousin, une seconde avant l'élection... Par la princesse, nous aurions

aussi de Sacy.»

La santé est beaucoup dans la carrière d'un homme. Il y a des gens

naissant armés de cette force du corps sans défaillance, qui fait la

volonté à toute heure. Girardin nous dit qu'il n'a jamais été malade,

qu'il ne sait pas ce que c'est que la maladie.

* * * * *

--Hier en sortant de la répétition d'ALADIN, il me revenait cette idée qui

me hante presque toujours, à la sortie du spectacle: c'est que Molière, en

lisant ses pièces à sa servante, a jugé le théâtre. Il se mettait

simplement au niveau du public des oeuvres dramatiques.

* * * * *

_5 octobre_.--Morère me disait que dans les cafés, où il allait en

compagnie de Gavarni, celui-ci avait un vrai sens divinatoire pour dire la

profession de chacun, et que très souvent il lui était arrivé de

rencontrer, quelques jours après, dans la rue, les individus du café,

porteurs des instruments de la profession que Gavarni leur avait assignée.

Chez Gavarni une mémoire extraordinaire des faces humaines, un moment

entrevues. Ils sont emmagasinés dans sa tête, tous ces visages! ainsi que

les clichés d'un atelier de photographie. Gavarni _voit_ les gens qu'il

dessine, ils lui réapparaissent. Souvent il a dit à Morère:

--«Tenez, vous rappelez-vous?

--Non, non...

--Comment! cet homme que nous avons vu sur le quai de l'Horloge, vous

savez?»

Et il y avait de cela vingt ans.

* * * * *

_8 octobre_.--C'est étonnant comme notre chemin littéraire se sera fait

par le haut et pas du tout par le bas. On a vu comme Michelet vient de

nous traiter dans la préface de la RÉGENCE. Hugo, me disait Busquet, était

pris de la curiosité la plus sympathique à notre égard. C'est la grande

critique qui nous a discutés, jugés, appréciés.

Chez les camarades de notre temps, de notre âge, sauf chez Saint-Victor,

nous n'avons guère rencontré que le silence ou l'injure.

* * * * *

_Lundi 19 octobre_.--Trois jours passés à Oisème près Chartres, chez les

Camille Marcille, cette maison dont on s'en va, avec quelque chose de

doucement remué en soi. Une villa que surmonte un atelier, à l'instar

d'une chapelle dominant un corps de bâtiment, et montrant l'Art dressé au

sommet de la vie de famille. Là-haut, les yeux se réjouissent au milieu

des Prud'hon, des Chardin, des Fragonard; en bas dans le jardin, juste

assez grand pour être tout fleuri; et par toute la riante et petite maison,

le coeur s'égaie à la cordialité de l'hospitalité, à tout ce qui se lève

de bon, de frais, d'honnêtement heureux, d'un intérieur réglé par le

devoir, et, à tous moments, traversé par des vols d'enfants.

Oh! les jolies petites filles qu'il y avait là, et quelle douceur à se

promener, leurs petites menottes dans vos mains... et le soir, en nous

allant coucher, l'amusante ribambelle de petites bottines, à la porte de

leur dortoir, comme rangées pour une nuit de Noël; et le matin, au

déjeuner, en entrant dans la salle à manger, le riant et touchant

spectacle, entre les sièges des grandes personnes, de leurs petites

chaises graduées de taille, selon l'âge de chacune... Jolis petits anges

fous, et déjà un peu femmes, amoureux petits êtres qui se frottent

coquettement à vous, avec des gentillesses de chattes.

Un jour, ce fut un tableau charmant. On les entassa dans un petit panier,

traîné par un pauvre vieil âne, sur lequel tapait un garçonnet du village,

à la blouse envolée! Toutes riaient, criaient, se démenaient: une

charretée de bonheurs de dix ans, et point de peintre pour rendre cela.

... La mère qui regardait sa toute petite fille, sa fille de huit ans, se

renversant sur moi, et me jetant par ses yeux, par ses gestes, par

l'étreinte de ses mains, par tout son corps, la tendresse de sa petite âme

si étrangement tendre, se mit à dire avec un sourire, le sourire de la

Joconde: «Oh! ma pauvre fille, tu es le sentiment... lui, il est l'esprit:

il t'attrapera toujours!» Et elle ajouta avec un soupir: «Oui, on peut la

laisser ainsi encore quelques années, puis on essayera de refermer tout

cela!»

... Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui m'arrive.

Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l'hospice de Châtellerault,

servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait une de ces figures

minables, ainsi qu'il semble qu'il y en ait eu au moyen âge, après les

grandes famines, et des yeux, dont le dévouement jaillissait, comme à

travers ceux d'un chien battu. La brave fille, un soir, en déshabillant sa

maîtresse, se mit à lui dire: «Ah! Madame, ce M. Jules, je le trouve si

potelé, si gai, si joufflu, si gentil, que si j'étais riche, _j'en ferais

mon coeur!_»

* * * * *

--Une jeune mariée se trouvant grosse, et disant que ça lui était bien

égal d'avoir une fille ou un garçon, sa belle-mère lui jeta cette phrase,

qu'on dirait échappée des chaudes entrailles de la maternité: «Vous ne

savez pas ce que c'est... que le bonheur de créer un homme!»

* * * * *

_Jeudi 29 octobre_.--Au débarcadère du chemin de fer de Rouen, nous

trouvons Flaubert, accompagné de son frère, chirurgien en chef de

l'hôpital de Rouen, un grand et maigre et noir garçon, au profil à la

découpure d'un quartier de lune, au long corps, à la fois desséché et

souple comme une liane.

Un fiacre nous emporte à Croisset: une jolie habitation à la façade Empire,

placée à mi-côte, aux bords de la Seine, qui a là, une grandeur de lac,

et aujourd'hui, un peu des vagues de la mer.

Nous voici dans ce cabinet du travail obstiné et sans trêve, dans ce

cabinet, témoin de tant et de si grands labeurs, et d'où sont sorties

MADAME BOVARY et SALAMMBÔ.

Deux fenêtres donnent sur la Seine, et laissent voir la grande eau et les

bateaux qui passent. Trois fenêtres s'ouvrent sur le jardin, où une

superbe charmille semble étayer la colline, qui monte toute droite

derrière la maison: Des corps de bibliothèque en bois de chêne, à colonnes

torses, placés entre ces trois fenêtres, se relient à la grande

bibliothèque qui fait tout le fond de la pièce. Des boiseries blanches, et

sur la cheminée une pendule paternelle en marbre jaune, couronnée par un

buste d'Hippocrate en bronze. Aux côtés de la cheminée, une mauvaise

aquarelle, le portrait d'une langoureuse et maladive Anglaise, que

Flaubert a connue à Paris, dans sa jeunesse, et puis encore des dessus de

boîtes, à dessins indiens, encadrés comme des gouaches, et l'eau-forte de

Callot, une TENTATION DE SAINT ANTOINE: les images conseillères du talent

du Maître.

Entre les deux fenêtres donnant sur la Seine, se lève une gaine carrée,

portant un buste de marbre blanc de Pradier, le buste de la soeur de

Flaubert, morte toute jeune, et qui avec ses traits purs et droits,

encadrés dans deux grandes anglaises, semble une Grecque retrouvée dans un

keepsake.

Une perse gaie, de façon ancienne et un peu orientale, à grandes fleurs

rouges, garnit les portes et les fenêtres. Dans un coin se dresse un

divan-lit, recouvert d'une étoffe turque, et sur lequel sont empilés des

coussins. Au milieu de la pièce, la table de travail, une grande table

ronde au tapis vert, et où l'écrivain trempe sa plume dans un encrier qui

est un crapaud.

Et ça et là, sur la cheminée, sur la table, sur les planchettes des

bibliothèques, et accroché à des appliques ou fixé aux murs, un

bric-à-brac des choses d'Orient: des amulettes recouvertes de la patine

vert-de-grisée de l'Égypte; des flèches de sauvages, des instruments de

musique de peuples primitifs, des plats de cuivre, des colliers de

verroterie, le petit banc de bois sur lequel les peuplades de l'Afrique

mettent leur tête pour dormir, s'assoient, coupent leur viande, enfin deux

pieds de momie arrachés par Flaubert aux grottes de Samoûn, étranges

presse-papiers, mettant au milieu des brochures, leur bronze fauve et la

vie figée de muscles humains.

Cet intérieur, c'est l'homme, ses goûts, son talent. Un intérieur tout

plein d'un gros Orient, et où perce un fonds de barbare dans une nature

artiste.

* * * * *

_30 octobre_.--... Flaubert vit ici avec une nièce, la fille de la femme,

dont le buste a été sculpté par Pradier. Sa mère, née en 1794, et qui

garde la vitalité des gens de ce temps, sous ses traits de vieille femme,

montre les restes d'une beauté passée, alliée à une sévère dignité. Un

intérieur provincial austère, et la jeune fille vivant entre la studiosité

de son oncle et la gravité de sa grand'mère, a pour les hôtes d'aimables

paroles, de gais regards bleus, et aussi une jolie moue de regret, quand,

sur les huit heures, après le bonsoir de _ma vieille_, adressé par le fils

à sa mère, la grand'maman emmène sa petite-fille dans sa chambre, pour

bientôt se coucher.

* * * * *

_1er novembre_.--Nous sommes restés enfermés toute la journée. Cela plaît

à Flaubert qui a horreur de l'exercice, et que sa mère est obligée de

tourmenter, pour qu'il descende dans le jardin. Elle nous disait que

souvent, à ses retours d'une demi-journée passée à Rouen, elle retrouvait

son fils à la même place, dans la même pose, effrayée presque de son

immobilité. Jamais de sortie au dehors, il vit dans sa copie et son

cabinet de travail. Point de cheval, point de canot... Toute la journée,

d'une voix tonitruante, et avec des coups de gueule de théâtre de

boulevard, il nous a lu son premier roman, écrit en 1842, et qui n'a

d'autre titre sur la couverture que: FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.

Le sujet est la perte du pucelage d'un jeune homme avec une _garce

idéale_. Il y a dans le jeune homme beaucoup de Flaubert, et de ses

désespérances, et de ses aspirations impossibles, et de sa mélancolie, et

de sa misanthropie, et de sa haine des masses... Toute la composition,

sauf le dialogue très enfantin, est d'une puissance étonnante pour l'âge

où Flaubert l'a écrite. Il y a déjà là, dans le petit détail du paysage,

l'observation artiste et amoureuse de la nature de MADAME BOVARY. Le

commencement du roman: «Une tristesse d'automne», est un morceau qu'il

pourrait signer, à l'heure qu'il est.

Comme repos, avant le dîner, il a été fouiller dans des costumes:

défroques et souvenirs, rapportés de voyages. Il remue avec joie tout son

vestiaire de mascarade orientale, et le voilà se costumant, et montrant,

sous le tarbouch, une tête de Turc magnifique, avec ses traits énergiques,

son teint sanguin, ses longues moustaches tombantes... et du fond de ses

loques colorées, il finit par retirer, en soupirant, la vieille culotte de

peau de ses longues chevauchées, une culotte de peau toute ratatinée,--et

qu'il considère avec l'attendrissement d'un serpent qui contemplerait sa

vieille peau.

En cherchant son roman, il a découvert un pêle-mêle de papiers,

curieusement documentaires, et dont il a commencé une collection!

C'est la confession autographe du pédéraste Chollet, qui tua son amant par

jalousie, et fut guillotiné au Havre: une confession pleine de détails

intimes et furibonds de passion.

C'est la lettre d'une fille d'une maison de prostitution, offrant toutes

les ordures de ses tendresses à un souteneur.

C'est l'autobiographie d'un malheureux qui, à trois ans, devient bossu par

devant et par derrière, puis dartreux à vif, et que des charlatans brûlent

avec de l'eau-forte, puis boiteux, puis cul-de-jatte, le récit sans

récrimination, et terrible par cela même, d'un martyr de la fatalité,

--morceau de papier, qui est encore la plus grande objection, que j'ai

rencontrée dans ma vie contre la Providence et la bonté de Dieu.

Et nous plongeant dans les abîmes de ces cruelles vérités, nous nous

disons la belle publication à faire pour des philosophes et des moralistes,

d'un choix de documents pareils, avec pour titre: ARCHIVES SECRÈTES DE

L'HUMANITÉ.

A peine nous sommes-nous promenés cette nuit, avant de nous coucher, un

petit moment, dans le jardin: le paysage avait l'air d'un paysage en

cheveux.

* * * * *

_2 novembre_.--... Nous demandons à Flaubert de nous lire quelques-unes de

ses notes de voyages.

Il nous déroule ses fatigues, ses étapes forcées, ses dix-huit heures de

cheval, ses jours sans eau, ses nuits dévorées d'insectes, les duretés

incessantes de cette vie plus dures encore que le péril journalier... et

brochant sur le tout une terrible dyssenterie. Toute la journée, il nous

en lit de ces notes, et à la fin de cette journée, entièrement chambrée,

nous avons la fatigue de tous les pays parcourus et de tous les paysages

dépeints.

Comme repos, c'est coupé de pipettes, que Flaubert brûle vite, et de

dissertations littéraires, et de thèses tout à fait en opposition avec la

nature de son talent, et d'opinions de parade et de _chic_, et de théories

assez compliquées et assez obscures, sur un beau, non local, non spécial,

un _beau pur_, un beau de toute éternité, un beau, dans la définition

duquel il se perd et s'embrouille, mais dont il s'esquive assez

spirituellement par cette phrase: «Le beau, le beau... c'est ce par quoi

je suis vaguement exalté!»

Il est minuit sonné. Flaubert, qui vient de nous lire la fin de son voyage

et son retour par la Grèce, veut encore lire, veut encore causer, et nous

dit qu'à cette heure, il commence seulement à s'éveiller, et qu'il ne se

coucherait qu'à six heures du matin, si nous n'avions pas envie de dormir.

* * * * *

_8 novembre_.--... Voici quelques hautes courtisanes qu'il m'est donné de

voir. Toutes me font l'effet de simples prostituées. Dans la familiarité

et l'intimité de la vie, elles ne vous apportent pas d'autres sensations

que celles que vous donne le commerce de la femme de maison. Qu'elles en

sortent ou qu'elles n'en sortent pas, il me semble que, par leurs paroles,

leur tenue, leur amabilité, elles vous y ramènent toujours. Aucune dans le

vice, jusqu'ici, ne m'a paru d'une race supérieure. Au fond, je crois qu'à

l'heure présente il n'y a plus de courtisanes, et que tout ce qui porte ce

nom, n'est que des filles.

* * * * *

_Lundi 9 novembre_.--Dîner Magny.

Théophile Gautier développe la théorie qu'un homme ne doit se montrer

affecté de rien, que cela est honteux et dégradant, qu'il ne doit jamais

laisser passer de la sensibilité dans ses oeuvres, que la sensibilité est

un côté inférieur en art et en littérature.

«Cette force, dit-il, que j'ai, et qui m'a fait supprimer le coeur dans

mes livres, c'est par le stoïcisme des muscles que j'y suis arrivé.

Il y a une chose qui m'a servi de leçon. A Montfaucon, on me montra un

jour des chiens. Il fallait passer bien au milieu du chemin, et tenir

contre soi les pans de sa redingote. C'étaient des chiens très vigilants,

élevés pour la garde des châteaux et des fermes. Quand on leur mettait un

âne dans le chemin, et qu'on les lâchait, en cinq minutes, l'âne était

nettoyé, il n'en restait qu'une carcasse... Après on me fit passer dans un

autre compartiment de chiens: ces derniers tout peureux, rampant à terre

autour de vous, léchant vos bottes. «--C'est une autre espèce? demandai-je

à «l'homme.--Non, Monsieur, ce sont absolument les mêmes... Mais les

autres, on leur donne de la viande et ceux-ci on ne les nourrit qu'à la

panade.»

Cela m'a éclairé... j'ai mangé, par jour, six livres de mouton, et

j'allais à la barrière, le lundi, attendre la descente des ouvriers

plâtriers, pour me battre avec eux.»

* * * * *

_19 novembre_.--Gaiffe nous accroche sur le boulevard... Je le mets sur

ses souvenirs de la guerre d'Italie, où il y a été envoyé comme

journaliste. Il me parle, en délicat observateur et en peintre coloriste,

des blessés, de ce qu'il a surtout remarqué en eux: l'oeil avec dedans ce

regard doux, triste, enfantin, _attrapé_ comme celui d'une petite fille, à

laquelle on aurait abîmé sa poupée.

Puis il me peint un champ de bataille, en l'étonnante symétrie, en

l'espèce d'arrangement ordonné des morts, couchés avec d'étroites petites

ombres portées derrière eux... et la terre, sur tout ce champ de bataille,

sans une motte en relief, mais aplatie, durcie, battue comme une aire de

grange... et toutes ces têtes, même celles aux traits boursouflés,

augustes de paix.

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 8 / 18 段