On dîne, et après dîner, Sainte-Beuve se plaignant de la vieillesse, on

lui dit que jamais il n'a été plus jeune: «C'est vrai, s'écrie la

princesse, il a rompu avec un tas de bêtises, d'idées tristes... J'aime

bien mieux ce que vous faites maintenant... N'est-ce pas vrai, Messieurs,

que ses articles sont aujourd'hui d'une liberté... ça va, ça va... il

_patauge dans le vrai_!

--«Mon Dieu, oui,--fait Sainte-Beuve, un peu rouge du compliment--la

critique, c'est de dire tout ce qui passe par la tête... ce n'est que ça!»

* * * * *

_25 juin_.--Ce cabinet, témoin de tant de choses redoutables, ce confident

de secrets si noirs, ce cabinet du préfet de police, le croirait-on? il

est tout plein d'amoureuses et blondes peintures, de nudités friponnes, de

fillettes aux coquets minois, qui ne couvrent pas seulement les panneaux,

à l'affreux papier impérial, semé d'abeilles d'or, mais sont éparses sur

les fauteuils, les chaises, le bureau, répandues, étalées partout. «Oui,

nous dit Boitelle, quand on voit comme moi, toute la journée, de si

vilains individus, c'est reposant d'avoir, de temps en temps, une jolie

chose à regarder.»

Et il nous introduit dans son capharnaüm intime, la maisonnette du

jardinier du petit jardin de la préfecture; bondé de tableaux jusqu'au

toit, et où, avec une cuvette d'eau, une éponge, des cigares, il passe ses

loisirs et les meilleures heures de sa vie, à faire revenir et revivre les

colorations encrassées de toiles énigmatiquement anonymes.

* * * * *

_Lundi 6 juillet_.--Sainte-Beuve a donné sa démission de membre de la

commission du Dictionnaire de l'Académie, a renoncé à un traitement de

1200 francs par an, pour écrire son article de ce matin sur Littré. Il y a

de la belle passion désintéressée dans les haines du critique.

* * * * *

_8 juillet_.--Témoignant mon étonnement de la luminosité brillantée de

certaines aquarelles vues chez Palizzi, il me dit leur donner à la fin cet

éclat, avec des couleurs chinoises, dont il a une boîte:--couleurs

apportant à son aquarellage, un glacis de fraîcheur et une richesse de

coloration, que n'ont pas les couleurs d'Europe.

* * * * *

_12 juillet_.--Un commissionnaire nous apporte une lettre de Sainte-Beuve,

qui, se trouvant un peu souffrant, nous prie de passer chez lui, pour

causer de son article sur Gavarni.

Après le don par nous de quelques renseignements biographiques, nous

passons à l'examen des légendes des lithographies. Et notre stupéfaction

est immense, à voir Sainte-Beuve lire ces légendes, en les estropiant par

une ignorance de toutes les modernités, de tous les parisianismes, une

ignorance qui lui fait nous demander ce que c'est que _le plan_, que nous

lui expliquons par _ma tante_, qu'il ignore aussi bien que _le clou_.

Mais c'est dans la vue compréhensive des images qu'il est surtout

extraordinaire. Parmi les acteurs de la scène dialoguée, il ne voit rien,

ne perçoit rien, ne distingue pas celui qui parle. Enfin c'est l'exacte

vérité, je le jure, il va, dans une planche de deux personnages, il va

jusqu'à prendre l'ombre portée de l'un d'eux pour un troisième personnage,

et met un moment l'entêtement le plus comiquement colère, à voir trois

individus en scène...

Et sur tout, il faut des explications qu'il note, qu'il boit. Il

s'accroche au moindre mot technique que nous lâchons, le crayonne sur une

feuille de papier, où il bâtit son article au moyen de points de repère,

semés ça et là, qui lui donnent l'air du dessin d'un acarus du faux

bourdon, grossi au microscope. A la fin il s'informe des peintres de

moeurs des époques antérieures.

--Abraham Bosse, lui disons-nous.

--De quelle époque? fait-il.

--Puis Freudeberg.

--Vous dites?

--Freudeberg.

--Comment ça s'écrit-il?

Ainsi il attrape, ainsi il saisit, ainsi il happe au vol, sans rien

digérer, vos idées, vos notions, votre science... Et je pensais, en riant

dans ma barbe, à l'espèce de dévotion religieuse, avec laquelle un certain

nombre de gens allaient lire cette étude... Tout de même, je crois que

Sainte-Beuve fera bien de renoncer aux articles d'art!

* * * * *

--L'oeil de la femme, cette énigme, ce sphinx, ce muet diseur de choses,

que contredit sa bouche... Quel mystère, auquel je reviens toujours!

Il faut décidément un jour écrire deux ou trois pages d'observations

là-dessus.

* * * * *

--Je m'en vais ce soir user mes gants de Saint-Gratien à la CLOSERIE DES

LILAS.

Là, seulement on retrouve le type physique de la femme de Gavarni, la

petite souris de Paris. Là, du vrai rire, de la bonne gaîté, et du

brouhaha, et des femmes qui demandent aux passants des épingles pour se

rajuster, et des musiques d'orchestre reprises joyeusement en choeur par

les danseurs, et des étudiants qui, comme pourboire, donnent une poignée

de main aux garçons.

* * * * *

_Vendredi 17 juillet_.--Chez Gautier à Neuilly. Il est huit heures et

demie. Nous le trouvons à table, entouré de son fils et de ses deux filles,

croquant en manches courtes, avec toutes sortes de coquets gestes, les

écrevisses d'un grand plat, placé au milieu de la table. Et grignotantes,

en même temps qu'agacées par les carapaces, qu'elles rejettent avec des

impatiences de chattes, elles se retournent vers nous, passant leur tête

pour nous parler, l'une au-dessous de l'autre, étageant leurs moues et

leurs sourires, nous contant le Chinois avec lequel elles ont dîné hier,

allant chercher les souliers de la Chinoise qu'il leur a donnés, bégayant

les mots chinois qu'il leur a dits. Ça leur va, ce caquetage exotique, à

ces jolies et mutines Orientales de Paris, qui ont, dans leurs mouvements,

je ne sais quelle mollesse tendre, et dans leurs personnes, un brin de ces

êtres de gentillesse, timides, familiers et curieux, repoussés doucement

par la main du rajah de Lahore, dans la visite que lui fait le prince

Soltikoff. Oui, par moments, ces deux fillettes semblent les filles de la

nostalgie des pays de soleil de leur père.

Et l'on apporte des plats d'une cuisine étrangement cosmopolite: des

épinards dans lesquels on a pilé des noyaux d'abricots, un _zabayon_,--et

Gautier, heureux, réjoui, mangeant, plaisantant, interpellant les bonnes

avec une solennité drolatique, comiquement débonnaire, s'épanouit comme un

Rabelais en famille.

On se lève de table, on passe au salon. Les fillettes vous attirent

doucement dans de petits coins d'ombre et d'intimité, en de gracieuses

attitudes de confidences familières, pour vous faire épeler une page de

leur grammaire chinoise, ou vous montrer, au milieu de petits rires

argentins, une ANGÉLIQUE, d'après un tableau de M. Ingres, sculptée par

Judith, dans un navet,--hélas! se ratatinant tous les jours.

Mais voici Gautier qui, à propos du livre de Renan, auquel il reproche

l'entortillage de ce Dieu qui n'est pas Dieu et qui est plus que Dieu,

fait le livre, selon lui, qu'il fallait faire sur Jésus-Christ.

Alors il esquisse un Jésus, fils d'une parfumeuse et d'un charpentier, un

mauvais sujet qui quitte ses parents et envoie _dinguer_ sa mère, qui

s'entoure d'un tas de canailles, de gens tarés, de croquemorts, de filles

de mauvaise vie, qui conspire contre le gouvernement établi, et qu'on a

très bien fait de crucifier ou plutôt de lapider: un socialiste, un

Sobrier de ce temps-là, un exaspéré contre les riches, le théoricien

désespéré de l'IMITATION, le destructeur de la famille et de la propriété,

amenant dans le monde un fleuve de sang, et les persécutions, et les

inquisitions, et les guerres de religion, faisant la nuit sur la

civilisation, au sortir de la pleine lumière qu'était le polythéisme,

abîmant l'art, détruisant la pensée, en sorte que les siècles, qui

viennent après lui ne sont que de la m---- jusqu'à ce que trois ou quatre

manuscrits, rapportés de Constantinople par Lascaris, et trois ou quatre

morceaux de statues, retrouvés en Italie, lors de la Renaissance, soient,

pour l'humanité, comme un jour rouvert, en pleines ténèbres...»

«Ça c'était un livre, ça pouvait être faux, mais le livre avait sa

logique. Il y avait aussi le livre absolument contraire et qui prêtait au

moins autant... Mais je ne comprends pas un livre entre l'un et l'autre.»

* * * * *

_Lundi 20 juillet_.--Chez Magny.

A propos du livre: VICTOR HUGO, _raconté par un témoin de sa vie_, Gautier

déclare que ce n'était pas un gilet rouge qu'il portait à HERNANI, mais un

pourpoint rose.

Et sur le rire de la table, il ajoute: «Mais c'est très important. Le

gilet rouge aurait indiqué une nuance politique républicaine, et il n'y

avait rien de ça. Nous étions seulement _moyenageux_... Et tous, Hugo

comme nous. Un républicain, on ne savait pas ce que c'était... Il n'y

avait que Petrus Borel de républicain... Nous étions tous contre les

bourgeois et pour Marchangy. Nous représentions le _machicoulis_, voilà

tout... Ç'a été une scission, quand j'ai chanté l'antiquité dans la

préface de MADEMOISELLE DE MAUPIN... Machicoulis et rien que

machicoulis... L'oncle Beuve, je le reconnais, a toujours été libéral...

Mais Hugo en ce temps-là était pour Louis XVII, oui, pour Louis XVII.

Quand on me dira que Hugo était libéral et pensait à toutes ces farces, en

1828... Il ne s'est mis qu'après dans toutes ces saletés-là... Au fond

Hugo est absolument moyen âge... à Jersey, c'est plein de blasons!»

--Gautier,--fait Sainte-Beuve, en l'interrompant:--Savez-vous comment nous

avons passé la journée de la première d'HERNANI? A deux heures nous avons

été avec Hugo, dont j'étais le fidèle Achate, au Théâtre-Français... Nous

sommes montés tout en haut, dans une lanterne, et nous avons regardé

défiler la queue, toutes les troupes de Hugo... Un moment il a eu peur, en

voyant passer Lassailly, auquel il n'avait pas donné de billet. Je l'ai

rassuré en lui disant: «J'en réponds!» Puis nous avons été dîner chez

Véfour, en bas, je crois,--en ce temps la figure de Hugo, n'ayant pas la

notoriété publique.

...--Oui, oui, j'admire Jésus complètement, dit Renan.

--Mais enfin, s'écrie Sainte-Beuve, il y a dans ses évangiles un tas de

choses stupides! «Bienheureux les doux parce qu'ils auront le monde.» Ça

n'a pas de sens?

--Et Çakia Mouni, jette Gautier, si on buvait un peu à la santé de Çakia

Mouni.

--Et Confucius, dit quelqu'un.

--Oh! il est assommant!

--Mais, qu'est-ce qu'il y a de plus bête que le Koran?

--Ah! laisse échapper Sainte-Beuve, en se penchant vers moi: il faut avoir

fait le tour de tout et ne croire à rien. Il n'y a rien de vrai que la

femme... La sagesse, mon Dieu, c'est la sagesse de Senac de Meilhan,

sagesse qu'il a formulée dans l'ÉMIGRÉ.

--Évidemment, lui dis-je, un aimable scepticisme, c'est encore le _summum_

humain... ne croire à rien, pas même à ses doutes... Toute conviction est

bête... comme un pape.

...--Moi, fait Gautier, se confessant au docteur Veyne pendant ce temps;

moi, je n'ai jamais eu un si violent désir de cette gymnastique intime...

Ce n'est pas que je sois moins bien constitué qu'un autre. J'ai fait

dix-sept enfants, et tous assez beaux... On peut voir les échantillons...

Mais se livrer à l'amour, une fois par an, je vous assure que c'est bien

suffisant... Ça me laisse le plus grand sang-froid... je pourrais faire

des opérations mathématiques... Puis je trouve humiliant qu'une gaupe

puisse croire que vous avez besoin de sauter dessus!

Sainte-Beuve, de son côté, raconte que lorsqu'il a été faire des cours à

Liège, en 1849, à la suite de nombreuses écritures rapides, il a été

attaqué de ce que les médecins appellent la crampe d'écrivain, qui lui a à

peu près paralysé les muscles du bras droit, ce qui fait que depuis, il

n'écrit plus que des billets et dicte ses lettres un peu longues.

... Comme on se lève pour s'en aller, Gautier va à Scherer, le personnage

le plus muet de la société, et lui dit: «Ah ça, j'espère que la première

fois vous vous compromettrez, car nous nous compromettons tous, il n'est

pas juste que vous restiez froidement à nous observer.»

* * * * *

_24 juillet_.--Gretz, près Fontainebleau.

Nous voici dans une auberge rustique de peintres, en pension à 3 fr. 50

par jour, habitant des chambres blanchies à la chaux, couchant dans des

lits de plume, buvant du vin du cru, mangeant beaucoup d'omelettes. Mais

d'aimables figures de cabaretiers, et une rivière à deux pas, avec de

l'eau claire où l'on voit des poissons,--et tout proche la forêt.

Nous avons pour compagnons un frère de Palizzi et un jeune gentilhomme de

Saint-Omer, faisant de la peinture d'amateur.

* * * * *

_29 juillet_.--Ici, de jour en jour, croît en moi une allégresse bête,

dans laquelle les organes et les fonctions ont comme de la joie. Je me

sens du soleil sous la peau, et dans le verger, à l'abri des pommiers,

couché sur la paille des boîtes de laveuses, il se fait en mon être un

hébétement doux et heureux ainsi que par un bruit d'eau qu'on entend en

barque, à côté de soi, roulant d'une écluse.

C'est un état délicieux de pensée figée, de regard perdu, de rêve sans

horizon, de jours à la dérive, d'idées qui suivent des vols de papillons

blancs dans les choux.

--_Bricoler des casse-tête_, expression des paysans pour se donner du mal.

* * * * *

_4 août_.--Sept heures du soir. Le ciel est bleu pâle, d'un bleu presque

vert comme si une turquoise y était fondue! Là-dessus marchent doucement,

d'une marche harmonieuse et lente, des masses de petits nuages, balayés,

ouateux et déchirés, d'un violet aussi tendre que des fumées dans un

soleil qui se couche, et leurs cimes sont roses comme des hauts de

glaciers, d'un rose de lumière.

Devant moi, sur la rive en face, des lignes d'arbres à la verdure jaune et

chaude encore de soleil, s'estompent dans le poudroiement des journées

finissantes, en ces tons d'or qui enveloppent la terre avant le crépuscule.

Dans l'eau ridée par une botte de paille, qu'un homme trempe au lavoir,

pour lier l'avoine, les joncs, les arbres, le ciel se reflètent avec des

solidités denses, et sous la dernière arche du vieux pont, près de moi, de

l'arc de son ombre, se détache la moitié d'une vache rousse, lente à boire,

et qui, lorsqu'elle a bu, relevant son mufle blanc, baveux de fils d'eau,

regarde.

* * * * *

_5 août_.--Le matin, le frôlement des voitures de foin contre les murs,

met dans votre demi-sommeil l'impression et le léger _frou frou_ d'une

femme qui, assise au pied de votre lit, ôterait ses bas de soie.

--A la campagne, le travail m'est presque impossible. Je me sens le nuage

qui passe, la feuille qui remue, l'eau qui coule. Je ne suis plus une

pensée.

--Un homme de quarante ans qui dirait: «Il y a dans la vie une chose

ruineuse, même pour les fortunés: la propriété. Presque toutes les

difficultés de la vie viennent de ce sentiment de l'homme qui ne veut pas

se considérer comme un être fait pour le viager, mais qui se prend pour le

propriétaire éternel des choses et des créatures. Eh bien, ce sentiment,

le premier et le plus fort de l'homme, je le tuerai en moi, j'aurai la

maison, la voiture, la femme, à l'année, au mois... Je serai usufrutier de

toutes les jouissances de la vie!» (A développer dans un livre ou dans une

pièce.)

* * * * *

_15 août_.--Avoir roulé dans la foule, ce soir, aux Champs-Élysées, jour

de la fête de l'Empereur.

Les grands plaisirs du peuple sont les joies collectives. A mesure que

l'individu sort de la plèbe et s'en distingue, il a un plus grand besoin

de plaisirs personnels et faits pour lui seul.

En vaguant parmi cette multitude, je remarque dans ce monde un

processionnement passif: pas de gaieté, pas de bruit, pas de tumulte. Le

tabac, ce stupéfiant, la bière, cette boisson d'engourdissement,

finiraient-ils par endormir, dans les veines de la France, le sang du

bourgogne?

--Dans une société qui serait une aristocratie, mais une aristocratie de

capacités ouverte au peuple, se recrutant largement jusque dans les

intelligences ouvrières, je rêverais un gouvernement qui essaierait de

tuer la misère, abolirait la Fosse commune, décréterait la Justice

gratuite, nommerait des avocats de pauvres payés par le seul honneur de

l'être; établirait devant Dieu à l'église la gratuité et l'égalité pour le

baptême, le mariage, l'enterrement: un gouvernement qui donnerait, dans

l'hôpital, une hospitalité magnifique à la maladie;--un gouvernement qui

créerait un ministère de la SOUFFRANCE PUBLIQUE.

--Lu toute la journée le TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.

Penser que Carrier a pu faire massacrer des milliers de personnes, qui

avaient des pères, des frères, des fils, des femmes, sans qu'aucun de ceux

qui restaient, ait seulement essayé de le tuer. C'est triste pour

l'énergie des affections humaines. Chose singulière! Dans le seul grand

assassinat de bourreau du temps,--et un assassinat de main de femme,

--c'est la tête et non le coeur qui a mené la main.

* * * * *

_Dimanche 16 août_.--Je savais là-bas tous les ennuis de Gavarni, et le

complet insuccès de l'expropriation de sa maison du Point-du-Jour.

Nous allons le voir aujourd'hui. Mlle Aimée me dit, en traversant les

pièces du rez-de-chaussée: «Vous savez, il est très malade... Quand on lui

a appris la décision du jury, il a eu une tache de sang à l'oeil, comme à

la suite d'un coup de sang.»

Nous entrons, et nous trouvons Gavarni dans son grand salon, au milieu de

l'espèce d'obscurité, que font des persiennes fermées en plein jour. Il

nous semble très pâle dans l'ombre. Nous entendons sa respiration

oppressée. Il a peine à nous donner sa chaude poignée de main d'autrefois.

D'une voix étouffée, il s'essaye cependant à nous faire ses amicales

plaisanteries d'autrefois, mais nous y sentons son effort et son courage.

Il nous dit: «C'est toujours la même chose, toujours ce tuyau de

soufflet... J'ai eu froid dans mon lit... Tous ces palliatifs, toutes ces

inhalations d'eau, je n'y crois pas... Il faudrait un seton ou me faire un

trou là dessous... là, à la gorge... Mais Veyre ne veut pas. Il me donne

des choses à boire... Tenez, ça... qui n'est pas joli à boire...» Et il

sourit à peu près. «Mon Dieu, le soufflet est bon, très bon... Ce sont les

ficelles qui ne vont plus. Oui les poumons, la poitrine, c'est bon... Il

m'a ausculté... J'ai bien le coeur un peu trop petit. Mais au fond, c'est

ce larynx...»

Nous lui parlons alors d'une consultation, à laquelle il ne se refuse pas

trop.

Et nous le quittons très alarmés, effrayés de cette maigreur que nous

touchions dans cette main, pleine de cordes; que nous devinions sous cette

robe de laine blanche, sous ces deux ou trois paires de chaussettes

roulées autour de ses pieds; effrayés de ce lent dépérissement, de cet

épuisement, de cet appauvrissement du sang et de la vie, de cette anémie

amenée par les longues souffrances, et peut-être encore par tant d'années

d'une alimentation insuffisante, où cette pure intelligence ne voulait pas

manger, se refusait à manger, trouvait de l'_ennui à manger_.

* * * * *

_Lundi 17 août_.--Sortant de la solitude de Gretz, nous retombons avec un

certain plaisir dans cette parlotte de Magny. Il n'est d'abord question

que du mort qu'on vient d'enterrer, d'Eugène Delacroix, et Saint-Victor

esquisse drolatiquement, d'un mot, cette figure de bilieux ravagé, que

nous avons vu un jour passer dans la rue des Beaux-Arts, un carton sous le

bras: «Il avait l'air de l'apothicaire de Tippoo Saeb!»

Et le mot lancé, soudain le critique pâlit dans sa soupe. On est treize...

oui, positivement treize. «Bah! dit Gautier jouant mal l'assurance, il n'y

a que les chrétiens qui comptent, et il y a ici pas mal d'athées!»

Toutefois Saint-Victor et Gautier envoient un garçon chercher, pour faire

le quatorzième, le fils de Magny, un jeune collégien, devant lequel on

raconte bientôt des choses énormes.

* * * * *

_25 août_.--Cabourg. Nous voici dans un singulier endroit, un bain de mer

fait par et pour des gens de théâtre, un bain de mer dont la pancarte,

réglementant la pudeur des baigneurs, commence par: «Le maire de Cabourg,

chevalier de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre de Charles III...»

et finit par le nom de Dennery.

On demande ici: «A qui ce chalet?» On répond: «A Cognard. Et cet autre?--A

Clairville.--Et ce dernier en construction?--A Matharel de Fiennes.»

Tout semble bâti en billets d'auteurs, en droits d'auteurs, en critiques

de théâtres, en refrains de vaudevilles. Les chalets ressemblent à des

décors, les escaliers à des praticables, la mer du fond à la MUETTE DE

PORTICI, et l'on est poussé à croire que les vagues sont faites par des

têtes de figurants sous une toile très bien peinte.

Au milieu des chalets, un château s'élève, un château couleur chocolat,

flanqué de quatre tourelles. C'est à Billion, l'ancien directeur du Cirque,

et les quatre tourelles sont des lieux à l'anglaise. Cela ressemble au

château de la Foire, dans une féerie, où Lebel s'écrierait avec sa voix de

stentor: «Allons! bon, voilà que j'ai la colique!»

Et dans cette ville projetée, où des écriteaux promettent des rues, chaque

maison isolée recèle un vieux nom de théâtre, ici la Franconi, là, la

veuve d'Adam, plus loin Rosalie, la sauteuse de l'Hippodrome. C'est comme

les Invalides et la Sainte-Périne des coulisses. Aux bureaux de leurs

caisses, les hôtels montrent de vieilles femmes, dont les voix vous

rappellent des voix d'autrefois entendues au théâtre. Et le grand café de

l'endroit est tenu par un cafetier, ébouriffant les bourgeois avec les

blagues et les charges du café des Variétés.

--Ce soir, en nous promenant au bord de la mer avec une femme de notre

connaissance, comme nous lui reprochions un amant indigne d'elle, elle

nous dit ingénument: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse, quand il

pleut et que je m'ennuie!»

--Aux bains de mer, les filles ressemblent à des honnêtes femmes. Elles

ont une tenue pareille, la même toilette, des enfants qu'elles promènent

en ayant l'air de les aimer--et à la fin de la saison, elles arrivent à se

faire à elles-mêmes l'effet d'être mariées.

--Pouah! la vilaine et l'antipathique race que ces Normands, avec leurs

paroles avares, leur sourire de paysan qui vous attrape, leur teint

_rouvant_ sur lequel il semble qu'il y ait du givre, leurs sourcils blancs,

leurs yeux de faïence, leurs regards aigres comme leurs pommes, leur

rapacité sans la grâce et la _polichinellerie_ du Midi.

--Il est des femmes, dont le charme singulier est fait comme d'une

suspension de la vie, d'une interruption de la présence d'esprit,

d'absence rêveuse.

* * * * *

_2 septembre_.--Aujourd'hui, dans la salle des dessins français du XVIIIe

siècle, au Louvre, je vois deux collégiens en uniforme, juchés sur des

tabourets, et copiant les _trois crayons_ de Watteau, achetés par le Musée

à la vente d'Imécourt. Voilà pour le grand Maître, jusqu'ici seulement

goûté par les artistes, la grosse popularité qui commence.

* * * * *

_Mercredi 9 septembre_.--Nous enterrons ce matin notre vieille cousine de

Courmont, âgée de 83 ans, une de nos visites du Jour de l'an... A ces

rendez-vous derniers de la mort, les uniques rendez-vous de la famille, on

rencontre de grands jeunes gens en habit noir, qui se trouvent être les

fils de petites filles avec lesquelles vous avez joué.

* * * * *

_14 septembre_.--Dîner chez Magny.

Il y a aujourd'hui bataille autour de l'histoire de Thiers, et il faut le

dire, on est presque unanime pour le déclarer un historien sans aucun

talent. Seul Sainte-Beuve le défend. C'est un si charmant homme! Il a tant

d'esprit! Il possède une telle influence! Et il vous peint la façon dont

il enguirlande une Chambre, dont il séduit un député. Ce sont toujours les

moyens d'argumentation et la manière de défense que j'ai vu employer à

Sainte-Beuve. Qu'on lui dise:--«Mirabeau a trahi.--Oui, mais il aimait

tant Sophie!» Et il fera un tableau de sa passion pour sa maîtresse. Pour

tout et pour tous, c'est ainsi.

... Sainte-Beuve est parti. On est à boire le mélange de liqueur qu'il

fait à chaque dessert: un mélange de rhum et de curaçao.

--Ah! mais, à propos, Gautier, vous revenez de Nohant, de chez Mme Sand,

est-ce amusant?

--Comme un couvent des Frères Moraves. Je suis arrivé le soir. C'est loin

du chemin de fer. On a mis ma malle dans un buisson. Je suis entré par la

ferme, au milieu de chiens qui me faisaient une peur... On m'a fait dîner.

La nourriture est bonne, mais il y a trop de gibier et de poulet. Moi, ça

ne me va pas... Là étaient Marchal le peintre, Mme Calamatta, Alexandre

Dumas fils...

--Et quelle est la vie à Nohant?

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 7 / 18 段