lui dit que jamais il n'a été plus jeune: «C'est vrai, s'écrie la
princesse, il a rompu avec un tas de bêtises, d'idées tristes... J'aime
bien mieux ce que vous faites maintenant... N'est-ce pas vrai, Messieurs,
que ses articles sont aujourd'hui d'une liberté... ça va, ça va... il
_patauge dans le vrai_!
--«Mon Dieu, oui,--fait Sainte-Beuve, un peu rouge du compliment--la
critique, c'est de dire tout ce qui passe par la tête... ce n'est que ça!»
* * * * *
_25 juin_.--Ce cabinet, témoin de tant de choses redoutables, ce confident
de secrets si noirs, ce cabinet du préfet de police, le croirait-on? il
est tout plein d'amoureuses et blondes peintures, de nudités friponnes, de
fillettes aux coquets minois, qui ne couvrent pas seulement les panneaux,
à l'affreux papier impérial, semé d'abeilles d'or, mais sont éparses sur
les fauteuils, les chaises, le bureau, répandues, étalées partout. «Oui,
nous dit Boitelle, quand on voit comme moi, toute la journée, de si
vilains individus, c'est reposant d'avoir, de temps en temps, une jolie
chose à regarder.»
Et il nous introduit dans son capharnaüm intime, la maisonnette du
jardinier du petit jardin de la préfecture; bondé de tableaux jusqu'au
toit, et où, avec une cuvette d'eau, une éponge, des cigares, il passe ses
loisirs et les meilleures heures de sa vie, à faire revenir et revivre les
colorations encrassées de toiles énigmatiquement anonymes.
* * * * *
_Lundi 6 juillet_.--Sainte-Beuve a donné sa démission de membre de la
commission du Dictionnaire de l'Académie, a renoncé à un traitement de
1200 francs par an, pour écrire son article de ce matin sur Littré. Il y a
de la belle passion désintéressée dans les haines du critique.
* * * * *
_8 juillet_.--Témoignant mon étonnement de la luminosité brillantée de
certaines aquarelles vues chez Palizzi, il me dit leur donner à la fin cet
éclat, avec des couleurs chinoises, dont il a une boîte:--couleurs
apportant à son aquarellage, un glacis de fraîcheur et une richesse de
coloration, que n'ont pas les couleurs d'Europe.
* * * * *
_12 juillet_.--Un commissionnaire nous apporte une lettre de Sainte-Beuve,
qui, se trouvant un peu souffrant, nous prie de passer chez lui, pour
causer de son article sur Gavarni.
Après le don par nous de quelques renseignements biographiques, nous
passons à l'examen des légendes des lithographies. Et notre stupéfaction
est immense, à voir Sainte-Beuve lire ces légendes, en les estropiant par
une ignorance de toutes les modernités, de tous les parisianismes, une
ignorance qui lui fait nous demander ce que c'est que _le plan_, que nous
lui expliquons par _ma tante_, qu'il ignore aussi bien que _le clou_.
Mais c'est dans la vue compréhensive des images qu'il est surtout
extraordinaire. Parmi les acteurs de la scène dialoguée, il ne voit rien,
ne perçoit rien, ne distingue pas celui qui parle. Enfin c'est l'exacte
vérité, je le jure, il va, dans une planche de deux personnages, il va
jusqu'à prendre l'ombre portée de l'un d'eux pour un troisième personnage,
et met un moment l'entêtement le plus comiquement colère, à voir trois
individus en scène...
Et sur tout, il faut des explications qu'il note, qu'il boit. Il
s'accroche au moindre mot technique que nous lâchons, le crayonne sur une
feuille de papier, où il bâtit son article au moyen de points de repère,
semés ça et là, qui lui donnent l'air du dessin d'un acarus du faux
bourdon, grossi au microscope. A la fin il s'informe des peintres de
moeurs des époques antérieures.
--Abraham Bosse, lui disons-nous.
--De quelle époque? fait-il.
--Puis Freudeberg.
--Vous dites?
--Freudeberg.
--Comment ça s'écrit-il?
Ainsi il attrape, ainsi il saisit, ainsi il happe au vol, sans rien
digérer, vos idées, vos notions, votre science... Et je pensais, en riant
dans ma barbe, à l'espèce de dévotion religieuse, avec laquelle un certain
nombre de gens allaient lire cette étude... Tout de même, je crois que
Sainte-Beuve fera bien de renoncer aux articles d'art!
* * * * *
--L'oeil de la femme, cette énigme, ce sphinx, ce muet diseur de choses,
que contredit sa bouche... Quel mystère, auquel je reviens toujours!
Il faut décidément un jour écrire deux ou trois pages d'observations
là-dessus.
* * * * *
--Je m'en vais ce soir user mes gants de Saint-Gratien à la CLOSERIE DES
LILAS.
Là, seulement on retrouve le type physique de la femme de Gavarni, la
petite souris de Paris. Là, du vrai rire, de la bonne gaîté, et du
brouhaha, et des femmes qui demandent aux passants des épingles pour se
rajuster, et des musiques d'orchestre reprises joyeusement en choeur par
les danseurs, et des étudiants qui, comme pourboire, donnent une poignée
de main aux garçons.
* * * * *
_Vendredi 17 juillet_.--Chez Gautier à Neuilly. Il est huit heures et
demie. Nous le trouvons à table, entouré de son fils et de ses deux filles,
croquant en manches courtes, avec toutes sortes de coquets gestes, les
écrevisses d'un grand plat, placé au milieu de la table. Et grignotantes,
en même temps qu'agacées par les carapaces, qu'elles rejettent avec des
impatiences de chattes, elles se retournent vers nous, passant leur tête
pour nous parler, l'une au-dessous de l'autre, étageant leurs moues et
leurs sourires, nous contant le Chinois avec lequel elles ont dîné hier,
allant chercher les souliers de la Chinoise qu'il leur a donnés, bégayant
les mots chinois qu'il leur a dits. Ça leur va, ce caquetage exotique, à
ces jolies et mutines Orientales de Paris, qui ont, dans leurs mouvements,
je ne sais quelle mollesse tendre, et dans leurs personnes, un brin de ces
êtres de gentillesse, timides, familiers et curieux, repoussés doucement
par la main du rajah de Lahore, dans la visite que lui fait le prince
Soltikoff. Oui, par moments, ces deux fillettes semblent les filles de la
nostalgie des pays de soleil de leur père.
Et l'on apporte des plats d'une cuisine étrangement cosmopolite: des
épinards dans lesquels on a pilé des noyaux d'abricots, un _zabayon_,--et
Gautier, heureux, réjoui, mangeant, plaisantant, interpellant les bonnes
avec une solennité drolatique, comiquement débonnaire, s'épanouit comme un
Rabelais en famille.
On se lève de table, on passe au salon. Les fillettes vous attirent
doucement dans de petits coins d'ombre et d'intimité, en de gracieuses
attitudes de confidences familières, pour vous faire épeler une page de
leur grammaire chinoise, ou vous montrer, au milieu de petits rires
argentins, une ANGÉLIQUE, d'après un tableau de M. Ingres, sculptée par
Judith, dans un navet,--hélas! se ratatinant tous les jours.
Mais voici Gautier qui, à propos du livre de Renan, auquel il reproche
l'entortillage de ce Dieu qui n'est pas Dieu et qui est plus que Dieu,
fait le livre, selon lui, qu'il fallait faire sur Jésus-Christ.
Alors il esquisse un Jésus, fils d'une parfumeuse et d'un charpentier, un
mauvais sujet qui quitte ses parents et envoie _dinguer_ sa mère, qui
s'entoure d'un tas de canailles, de gens tarés, de croquemorts, de filles
de mauvaise vie, qui conspire contre le gouvernement établi, et qu'on a
très bien fait de crucifier ou plutôt de lapider: un socialiste, un
Sobrier de ce temps-là, un exaspéré contre les riches, le théoricien
désespéré de l'IMITATION, le destructeur de la famille et de la propriété,
amenant dans le monde un fleuve de sang, et les persécutions, et les
inquisitions, et les guerres de religion, faisant la nuit sur la
civilisation, au sortir de la pleine lumière qu'était le polythéisme,
abîmant l'art, détruisant la pensée, en sorte que les siècles, qui
viennent après lui ne sont que de la m---- jusqu'à ce que trois ou quatre
manuscrits, rapportés de Constantinople par Lascaris, et trois ou quatre
morceaux de statues, retrouvés en Italie, lors de la Renaissance, soient,
pour l'humanité, comme un jour rouvert, en pleines ténèbres...»
«Ça c'était un livre, ça pouvait être faux, mais le livre avait sa
logique. Il y avait aussi le livre absolument contraire et qui prêtait au
moins autant... Mais je ne comprends pas un livre entre l'un et l'autre.»
* * * * *
_Lundi 20 juillet_.--Chez Magny.
A propos du livre: VICTOR HUGO, _raconté par un témoin de sa vie_, Gautier
déclare que ce n'était pas un gilet rouge qu'il portait à HERNANI, mais un
pourpoint rose.
Et sur le rire de la table, il ajoute: «Mais c'est très important. Le
gilet rouge aurait indiqué une nuance politique républicaine, et il n'y
avait rien de ça. Nous étions seulement _moyenageux_... Et tous, Hugo
comme nous. Un républicain, on ne savait pas ce que c'était... Il n'y
avait que Petrus Borel de républicain... Nous étions tous contre les
bourgeois et pour Marchangy. Nous représentions le _machicoulis_, voilà
tout... Ç'a été une scission, quand j'ai chanté l'antiquité dans la
préface de MADEMOISELLE DE MAUPIN... Machicoulis et rien que
machicoulis... L'oncle Beuve, je le reconnais, a toujours été libéral...
Mais Hugo en ce temps-là était pour Louis XVII, oui, pour Louis XVII.
Quand on me dira que Hugo était libéral et pensait à toutes ces farces, en
1828... Il ne s'est mis qu'après dans toutes ces saletés-là... Au fond
Hugo est absolument moyen âge... à Jersey, c'est plein de blasons!»
--Gautier,--fait Sainte-Beuve, en l'interrompant:--Savez-vous comment nous
avons passé la journée de la première d'HERNANI? A deux heures nous avons
été avec Hugo, dont j'étais le fidèle Achate, au Théâtre-Français... Nous
sommes montés tout en haut, dans une lanterne, et nous avons regardé
défiler la queue, toutes les troupes de Hugo... Un moment il a eu peur, en
voyant passer Lassailly, auquel il n'avait pas donné de billet. Je l'ai
rassuré en lui disant: «J'en réponds!» Puis nous avons été dîner chez
Véfour, en bas, je crois,--en ce temps la figure de Hugo, n'ayant pas la
notoriété publique.
...--Oui, oui, j'admire Jésus complètement, dit Renan.
--Mais enfin, s'écrie Sainte-Beuve, il y a dans ses évangiles un tas de
choses stupides! «Bienheureux les doux parce qu'ils auront le monde.» Ça
n'a pas de sens?
--Et Çakia Mouni, jette Gautier, si on buvait un peu à la santé de Çakia
Mouni.
--Et Confucius, dit quelqu'un.
--Oh! il est assommant!
--Mais, qu'est-ce qu'il y a de plus bête que le Koran?
--Ah! laisse échapper Sainte-Beuve, en se penchant vers moi: il faut avoir
fait le tour de tout et ne croire à rien. Il n'y a rien de vrai que la
femme... La sagesse, mon Dieu, c'est la sagesse de Senac de Meilhan,
sagesse qu'il a formulée dans l'ÉMIGRÉ.
--Évidemment, lui dis-je, un aimable scepticisme, c'est encore le _summum_
humain... ne croire à rien, pas même à ses doutes... Toute conviction est
bête... comme un pape.
...--Moi, fait Gautier, se confessant au docteur Veyne pendant ce temps;
moi, je n'ai jamais eu un si violent désir de cette gymnastique intime...
Ce n'est pas que je sois moins bien constitué qu'un autre. J'ai fait
dix-sept enfants, et tous assez beaux... On peut voir les échantillons...
Mais se livrer à l'amour, une fois par an, je vous assure que c'est bien
suffisant... Ça me laisse le plus grand sang-froid... je pourrais faire
des opérations mathématiques... Puis je trouve humiliant qu'une gaupe
puisse croire que vous avez besoin de sauter dessus!
Sainte-Beuve, de son côté, raconte que lorsqu'il a été faire des cours à
Liège, en 1849, à la suite de nombreuses écritures rapides, il a été
attaqué de ce que les médecins appellent la crampe d'écrivain, qui lui a à
peu près paralysé les muscles du bras droit, ce qui fait que depuis, il
n'écrit plus que des billets et dicte ses lettres un peu longues.
... Comme on se lève pour s'en aller, Gautier va à Scherer, le personnage
le plus muet de la société, et lui dit: «Ah ça, j'espère que la première
fois vous vous compromettrez, car nous nous compromettons tous, il n'est
pas juste que vous restiez froidement à nous observer.»
* * * * *
_24 juillet_.--Gretz, près Fontainebleau.
Nous voici dans une auberge rustique de peintres, en pension à 3 fr. 50
par jour, habitant des chambres blanchies à la chaux, couchant dans des
lits de plume, buvant du vin du cru, mangeant beaucoup d'omelettes. Mais
d'aimables figures de cabaretiers, et une rivière à deux pas, avec de
l'eau claire où l'on voit des poissons,--et tout proche la forêt.
Nous avons pour compagnons un frère de Palizzi et un jeune gentilhomme de
Saint-Omer, faisant de la peinture d'amateur.
* * * * *
_29 juillet_.--Ici, de jour en jour, croît en moi une allégresse bête,
dans laquelle les organes et les fonctions ont comme de la joie. Je me
sens du soleil sous la peau, et dans le verger, à l'abri des pommiers,
couché sur la paille des boîtes de laveuses, il se fait en mon être un
hébétement doux et heureux ainsi que par un bruit d'eau qu'on entend en
barque, à côté de soi, roulant d'une écluse.
C'est un état délicieux de pensée figée, de regard perdu, de rêve sans
horizon, de jours à la dérive, d'idées qui suivent des vols de papillons
blancs dans les choux.
--_Bricoler des casse-tête_, expression des paysans pour se donner du mal.
* * * * *
_4 août_.--Sept heures du soir. Le ciel est bleu pâle, d'un bleu presque
vert comme si une turquoise y était fondue! Là-dessus marchent doucement,
d'une marche harmonieuse et lente, des masses de petits nuages, balayés,
ouateux et déchirés, d'un violet aussi tendre que des fumées dans un
soleil qui se couche, et leurs cimes sont roses comme des hauts de
glaciers, d'un rose de lumière.
Devant moi, sur la rive en face, des lignes d'arbres à la verdure jaune et
chaude encore de soleil, s'estompent dans le poudroiement des journées
finissantes, en ces tons d'or qui enveloppent la terre avant le crépuscule.
Dans l'eau ridée par une botte de paille, qu'un homme trempe au lavoir,
pour lier l'avoine, les joncs, les arbres, le ciel se reflètent avec des
solidités denses, et sous la dernière arche du vieux pont, près de moi, de
l'arc de son ombre, se détache la moitié d'une vache rousse, lente à boire,
et qui, lorsqu'elle a bu, relevant son mufle blanc, baveux de fils d'eau,
regarde.
* * * * *
_5 août_.--Le matin, le frôlement des voitures de foin contre les murs,
met dans votre demi-sommeil l'impression et le léger _frou frou_ d'une
femme qui, assise au pied de votre lit, ôterait ses bas de soie.
--A la campagne, le travail m'est presque impossible. Je me sens le nuage
qui passe, la feuille qui remue, l'eau qui coule. Je ne suis plus une
pensée.
--Un homme de quarante ans qui dirait: «Il y a dans la vie une chose
ruineuse, même pour les fortunés: la propriété. Presque toutes les
difficultés de la vie viennent de ce sentiment de l'homme qui ne veut pas
se considérer comme un être fait pour le viager, mais qui se prend pour le
propriétaire éternel des choses et des créatures. Eh bien, ce sentiment,
le premier et le plus fort de l'homme, je le tuerai en moi, j'aurai la
maison, la voiture, la femme, à l'année, au mois... Je serai usufrutier de
toutes les jouissances de la vie!» (A développer dans un livre ou dans une
pièce.)
* * * * *
_15 août_.--Avoir roulé dans la foule, ce soir, aux Champs-Élysées, jour
de la fête de l'Empereur.
Les grands plaisirs du peuple sont les joies collectives. A mesure que
l'individu sort de la plèbe et s'en distingue, il a un plus grand besoin
de plaisirs personnels et faits pour lui seul.
En vaguant parmi cette multitude, je remarque dans ce monde un
processionnement passif: pas de gaieté, pas de bruit, pas de tumulte. Le
tabac, ce stupéfiant, la bière, cette boisson d'engourdissement,
finiraient-ils par endormir, dans les veines de la France, le sang du
bourgogne?
--Dans une société qui serait une aristocratie, mais une aristocratie de
capacités ouverte au peuple, se recrutant largement jusque dans les
intelligences ouvrières, je rêverais un gouvernement qui essaierait de
tuer la misère, abolirait la Fosse commune, décréterait la Justice
gratuite, nommerait des avocats de pauvres payés par le seul honneur de
l'être; établirait devant Dieu à l'église la gratuité et l'égalité pour le
baptême, le mariage, l'enterrement: un gouvernement qui donnerait, dans
l'hôpital, une hospitalité magnifique à la maladie;--un gouvernement qui
créerait un ministère de la SOUFFRANCE PUBLIQUE.
--Lu toute la journée le TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
Penser que Carrier a pu faire massacrer des milliers de personnes, qui
avaient des pères, des frères, des fils, des femmes, sans qu'aucun de ceux
qui restaient, ait seulement essayé de le tuer. C'est triste pour
l'énergie des affections humaines. Chose singulière! Dans le seul grand
assassinat de bourreau du temps,--et un assassinat de main de femme,
--c'est la tête et non le coeur qui a mené la main.
* * * * *
_Dimanche 16 août_.--Je savais là-bas tous les ennuis de Gavarni, et le
complet insuccès de l'expropriation de sa maison du Point-du-Jour.
Nous allons le voir aujourd'hui. Mlle Aimée me dit, en traversant les
pièces du rez-de-chaussée: «Vous savez, il est très malade... Quand on lui
a appris la décision du jury, il a eu une tache de sang à l'oeil, comme à
la suite d'un coup de sang.»
Nous entrons, et nous trouvons Gavarni dans son grand salon, au milieu de
l'espèce d'obscurité, que font des persiennes fermées en plein jour. Il
nous semble très pâle dans l'ombre. Nous entendons sa respiration
oppressée. Il a peine à nous donner sa chaude poignée de main d'autrefois.
D'une voix étouffée, il s'essaye cependant à nous faire ses amicales
plaisanteries d'autrefois, mais nous y sentons son effort et son courage.
Il nous dit: «C'est toujours la même chose, toujours ce tuyau de
soufflet... J'ai eu froid dans mon lit... Tous ces palliatifs, toutes ces
inhalations d'eau, je n'y crois pas... Il faudrait un seton ou me faire un
trou là dessous... là, à la gorge... Mais Veyre ne veut pas. Il me donne
des choses à boire... Tenez, ça... qui n'est pas joli à boire...» Et il
sourit à peu près. «Mon Dieu, le soufflet est bon, très bon... Ce sont les
ficelles qui ne vont plus. Oui les poumons, la poitrine, c'est bon... Il
m'a ausculté... J'ai bien le coeur un peu trop petit. Mais au fond, c'est
ce larynx...»
Nous lui parlons alors d'une consultation, à laquelle il ne se refuse pas
trop.
Et nous le quittons très alarmés, effrayés de cette maigreur que nous
touchions dans cette main, pleine de cordes; que nous devinions sous cette
robe de laine blanche, sous ces deux ou trois paires de chaussettes
roulées autour de ses pieds; effrayés de ce lent dépérissement, de cet
épuisement, de cet appauvrissement du sang et de la vie, de cette anémie
amenée par les longues souffrances, et peut-être encore par tant d'années
d'une alimentation insuffisante, où cette pure intelligence ne voulait pas
manger, se refusait à manger, trouvait de l'_ennui à manger_.
* * * * *
_Lundi 17 août_.--Sortant de la solitude de Gretz, nous retombons avec un
certain plaisir dans cette parlotte de Magny. Il n'est d'abord question
que du mort qu'on vient d'enterrer, d'Eugène Delacroix, et Saint-Victor
esquisse drolatiquement, d'un mot, cette figure de bilieux ravagé, que
nous avons vu un jour passer dans la rue des Beaux-Arts, un carton sous le
bras: «Il avait l'air de l'apothicaire de Tippoo Saeb!»
Et le mot lancé, soudain le critique pâlit dans sa soupe. On est treize...
oui, positivement treize. «Bah! dit Gautier jouant mal l'assurance, il n'y
a que les chrétiens qui comptent, et il y a ici pas mal d'athées!»
Toutefois Saint-Victor et Gautier envoient un garçon chercher, pour faire
le quatorzième, le fils de Magny, un jeune collégien, devant lequel on
raconte bientôt des choses énormes.
* * * * *
_25 août_.--Cabourg. Nous voici dans un singulier endroit, un bain de mer
fait par et pour des gens de théâtre, un bain de mer dont la pancarte,
réglementant la pudeur des baigneurs, commence par: «Le maire de Cabourg,
chevalier de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre de Charles III...»
et finit par le nom de Dennery.
On demande ici: «A qui ce chalet?» On répond: «A Cognard. Et cet autre?--A
Clairville.--Et ce dernier en construction?--A Matharel de Fiennes.»
Tout semble bâti en billets d'auteurs, en droits d'auteurs, en critiques
de théâtres, en refrains de vaudevilles. Les chalets ressemblent à des
décors, les escaliers à des praticables, la mer du fond à la MUETTE DE
PORTICI, et l'on est poussé à croire que les vagues sont faites par des
têtes de figurants sous une toile très bien peinte.
Au milieu des chalets, un château s'élève, un château couleur chocolat,
flanqué de quatre tourelles. C'est à Billion, l'ancien directeur du Cirque,
et les quatre tourelles sont des lieux à l'anglaise. Cela ressemble au
château de la Foire, dans une féerie, où Lebel s'écrierait avec sa voix de
stentor: «Allons! bon, voilà que j'ai la colique!»
Et dans cette ville projetée, où des écriteaux promettent des rues, chaque
maison isolée recèle un vieux nom de théâtre, ici la Franconi, là, la
veuve d'Adam, plus loin Rosalie, la sauteuse de l'Hippodrome. C'est comme
les Invalides et la Sainte-Périne des coulisses. Aux bureaux de leurs
caisses, les hôtels montrent de vieilles femmes, dont les voix vous
rappellent des voix d'autrefois entendues au théâtre. Et le grand café de
l'endroit est tenu par un cafetier, ébouriffant les bourgeois avec les
blagues et les charges du café des Variétés.
--Ce soir, en nous promenant au bord de la mer avec une femme de notre
connaissance, comme nous lui reprochions un amant indigne d'elle, elle
nous dit ingénument: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse, quand il
pleut et que je m'ennuie!»
--Aux bains de mer, les filles ressemblent à des honnêtes femmes. Elles
ont une tenue pareille, la même toilette, des enfants qu'elles promènent
en ayant l'air de les aimer--et à la fin de la saison, elles arrivent à se
faire à elles-mêmes l'effet d'être mariées.
--Pouah! la vilaine et l'antipathique race que ces Normands, avec leurs
paroles avares, leur sourire de paysan qui vous attrape, leur teint
_rouvant_ sur lequel il semble qu'il y ait du givre, leurs sourcils blancs,
leurs yeux de faïence, leurs regards aigres comme leurs pommes, leur
rapacité sans la grâce et la _polichinellerie_ du Midi.
--Il est des femmes, dont le charme singulier est fait comme d'une
suspension de la vie, d'une interruption de la présence d'esprit,
d'absence rêveuse.
* * * * *
_2 septembre_.--Aujourd'hui, dans la salle des dessins français du XVIIIe
siècle, au Louvre, je vois deux collégiens en uniforme, juchés sur des
tabourets, et copiant les _trois crayons_ de Watteau, achetés par le Musée
à la vente d'Imécourt. Voilà pour le grand Maître, jusqu'ici seulement
goûté par les artistes, la grosse popularité qui commence.
* * * * *
_Mercredi 9 septembre_.--Nous enterrons ce matin notre vieille cousine de
Courmont, âgée de 83 ans, une de nos visites du Jour de l'an... A ces
rendez-vous derniers de la mort, les uniques rendez-vous de la famille, on
rencontre de grands jeunes gens en habit noir, qui se trouvent être les
fils de petites filles avec lesquelles vous avez joué.
* * * * *
_14 septembre_.--Dîner chez Magny.
Il y a aujourd'hui bataille autour de l'histoire de Thiers, et il faut le
dire, on est presque unanime pour le déclarer un historien sans aucun
talent. Seul Sainte-Beuve le défend. C'est un si charmant homme! Il a tant
d'esprit! Il possède une telle influence! Et il vous peint la façon dont
il enguirlande une Chambre, dont il séduit un député. Ce sont toujours les
moyens d'argumentation et la manière de défense que j'ai vu employer à
Sainte-Beuve. Qu'on lui dise:--«Mirabeau a trahi.--Oui, mais il aimait
tant Sophie!» Et il fera un tableau de sa passion pour sa maîtresse. Pour
tout et pour tous, c'est ainsi.
... Sainte-Beuve est parti. On est à boire le mélange de liqueur qu'il
fait à chaque dessert: un mélange de rhum et de curaçao.
--Ah! mais, à propos, Gautier, vous revenez de Nohant, de chez Mme Sand,
est-ce amusant?
--Comme un couvent des Frères Moraves. Je suis arrivé le soir. C'est loin
du chemin de fer. On a mis ma malle dans un buisson. Je suis entré par la
ferme, au milieu de chiens qui me faisaient une peur... On m'a fait dîner.
La nourriture est bonne, mais il y a trop de gibier et de poulet. Moi, ça
ne me va pas... Là étaient Marchal le peintre, Mme Calamatta, Alexandre
Dumas fils...
--Et quelle est la vie à Nohant?