vertus provinciales, de la vie sociale de la province, de cette vie si
particulière, si tranchée, si caractéristique, et qu'on trouvait surtout
dans les villes de parlement comme Dijon, de cette vie aujourd'hui
complètement morte... «Oui, reprend-il, la province ne se fait plus
envoyer les livres de Paris, on ne lit plus; quand il vient des voisins
chez moi à la campagne, je leur donne des livres, personne ne les
ouvre...» Puis il nous parle de l'article de Sainte-Beuve sur notre livre,
et nous dit qu'à cette place où nous sommes, Sainte-Beuve venait souvent
causer avec lui en 1848, lui avouant que c'était dans le but de l'étudier,
et lui demandait comment il faisait pour parler, et prenait des notes, en
se frottant joyeusement les mains: «Je lui ai connu bien des phases
d'existence. D'abord, idolâtre de Hugo chez Hugo, et là, faisant les
meilleurs vers qu'il ait faits: les vers à sa femme; puis saint-simonien;
puis mystique à croire qu'il allait devenir chrétien, et maintenant _très
mauvais_. Savez-vous que l'autre jour, à l'Académie, à propos du
Dictionnaire, il a osé dire, en se touchant le front: «Enfin croyez-vous
que ce que nous avons là, soit autre chose qu'une sécrétion du cerveau?»
C'est du matérialisme comme on ne croyait pas qu'il y en eût encore, sauf
chez quelques médecins. Il y a bien le rationalisme, le scepticisme, mais
le matérialisme pur, cela n'existait plus, il y a quelques années... Et
dernièrement, lors du prix de 20,000 francs et de la discussion au sujet
de Mme Sand, n'a-t-il pas dit que le mariage était une institution
condamnée, que ça n'aurait bientôt plus lieu...
«Oh! Littré, mon Dieu, tout en reconnaissant que l'évêque d'Orléans a fait
son devoir, et qu'il était dans son droit, je n'aurais pas été aussi
éloigné que mes amis de voter pour lui: c'est un homme austère, honorable,
qui a fait de grands travaux.
«Et puis, il a une chose à son compte, dont je lui sais le plus grand gré
et que j'estime beaucoup en lui, c'est que toutes les fois qu'il a parlé
du moyen âge, il a rendu justice à l'élément germain qui existe
incontestablement dans notre race. En dehors du dogme et de la foi, le
catholicisme est sans doute ce qu'il y a de meilleur, mais il faut pour
l'équilibre, qu'au-dessus du catholicisme, l'élément germain se mêle, en
nous, à l'élément latin. Voyez en effet l'affaissement des races du Midi.
Eh bien, Littré a vu cela. Thierry, Guizot sont toujours contre les
barbares. Littré, au contraire, est pour eux, et son point de vue est très
juste...
«Ah! vous savez, nous avons dans l'Académie une nouvelle conversion au
bonapartisme. C'est Cousin, oui Cousin! Il est venu l'autre jour me dire
qu'il fallait nommer des bonapartistes inoffensifs. Mais, lui ai-je dit,
les _reptiles_ sont toujours dangereux! Il trouve que l'on doit se
contenter de la liberté civile. Mais, ça m'est bien égal d'avoir la
liberté de faire mon testament. Canning l'a très bien dit: «La liberté
civile c'est la liberté civique...» C'est la vie politique qu'il faudrait
donner à la France... Mais voilà qu'on se retire, qu'on capitule dans la
vie privée!»
Ce soir, chez la princesse Mathilde, Fromentin fait la remarque que,
depuis les Carrache, les procédés matériels de la peinture sont
complètement changés, qu'on n'a qu'à regarder un tableau d'avant eux, et
qu'on verra toutes les lumières en creux, tandis que dans la peinture
moderne toutes les lumières sont en relief. Il regarde ces empâtements
comme un malheur, et, un peu poussé par nous, il dit ne comprendre la
peinture qu'avec une grisaille, recouverte de matières colorantes, de
glacis. C'est du reste son procédé. Nous lui opposons Rembrandt. Il le
déclare un maître exceptionnel...
En revenant avec lui, il nous parle de l'ennui que lui cause la peinture,
de l'indifférence qu'il apporte à la réussite d'un tableau, en même temps
qu'il s'entretient bavardement du goût qu'il a à écrire, du petit
battement de coeur à son réveil, de la petite fièvre à laquelle il se
reconnaît apte à la composition d'un bouquin, et malheureusement des longs
intervalles, et des années qui séparent un livre d'un autre, en sorte que
lorsqu'il se remet à la copie, il est incertain s'il sait encore écrire.
* * * * *
--Aubryet me contait, que dans la rue, hier, une petite fille de sept ou
huit ans, lui avait proposé sa soeur, une fillette de quatorze ans, en lui
offrant de faire, avec son haleine, de la buée sur les carreaux de la
voiture où ils monteraient, de manière que les agents de police ne voient
rien.
* * * * *
_11 mars_.--C'est le jour du dîner de Magny. Nous sommes au grand complet.
Il y a deux nouveaux: Théophile Gautier et Neftzer.
La causerie touche à Balzac et s'y arrête. Sainte-Beuve attaque le grand
romancier: «Balzac n'est pas vrai... c'est un homme de génie, si vous
voulez, mais c'est un monstre!
--Mais nous sommes tous des monstres, riposte Gautier. Alors qui a peint
ce temps-ci? Où se retrouve notre société? Dans quel livre?... si Balzac
ne l'a pas représentée?
--C'est de l'imagination, de l'invention, crie aigrement Sainte-Beuve,
j'ai connu cette rue de Langlade, ce n'était pas du tout comme ça.
--Mais dans quels romans trouvez-vous la vérité! Est-ce dans les romans de
Mme Sand?
--Mon Dieu, fait Renan qui est à côté de moi, je trouve beaucoup plus
vraie Mme Sand que Balzac.
--Pas possible, vraiment!
--Oui, oui, chez elle les passions sont générales...
--Et puis Balzac a un style! jette Sainte-Beuve, ça a l'air tordu, c'est
un style _cordé_.
--Messieurs, reprend Renan, dans trois cents ans on lira Mme Sand.
--Plus souvent... à Chaillot... Mme Sand, elle ne restera pas plus que Mme
de Genlis.
--C'est déjà bien vieux, Balzac! hasarde Saint-Victor, et puis c'est trop
compliqué.
--Mais Hulot, crie Neftzer, c'est humain, c'est superbe!
--Le beau est simple, reprend Saint-Victor, il n'y a rien de plus beau que
les sentiments d'Homère, c'est éternellement jeune... Voyons Andromaque,
c'est plus intéressant que Mme Marneffe!
--Pas pour moi! fait Edmond.
--Comment, pas pour vous?
--Votre Homère ne peint que les souffrances physiques. Peindre les
souffrances morales, c'est autrement malaisé... Et voulez-vous que je vous
dise: le moindre roman psychologique me touche plus que tout votre
Homère... Oui, je lis avec plus de plaisir ADOLPHE que l'ILIADE.
--C'est à se jeter par la fenêtre, quand on entend des choses comme cela!
hurle Saint-Victor.
Les yeux lui sortent de la tête. On a marché sur son Dieu, on a craché sur
son hostie. Il trépigne et beugle: «C'est insensé... Peut-on vraiment...
D'abord les Grecs sont indiscutables... Tout est divin chez eux.»
Hourvari général pendant lequel Sainte-Beuve se signe avec une piété
d'oratorien, en murmurant: «Mais, Messieurs, le chien d'Ulysse...» et que
Gautier lance: «Homère, un poème de Bitaubé... oui, c'est Bitaubé qui l'a
fait passer... Homère n'est pas ça. On n'a qu'à le lire dans le grec.
C'est très sauvage...»
Et moi je disais à mon voisin: «On peut nier Dieu, discuter le pape,
dégueuler sur tout... mais Homère... C'est singulier les religions en
littérature!»
Enfin cela s'apaise, Saint-Victor tend la main à Edmond, et le dîner
reprend.
Mais ne voilà-t-il pas que Renan se met à dire qu'il travaille à ôter de
son livre toute la langue du journal, qu'il essaye d'écrire la vraie
langue du XVIIe siècle, la langue définitivement fixée, et qui peut
suffire à rendre tous les sentiments.
--Vous avez tort et vous n'y arriverez pas, riposte Gautier, je vous
montrerai dans vos livres quatre cents mots qui ne sont pas du XVIIe
siècle... Vous avez des idées nouvelles, n'est-ce pas, eh bien à des idées
nouvelles il faut des mots nouveaux!... Et Saint-Simon, croyez-vous qu'il
écrivit le langue de son siècle? Et Mme de Sévigné, donc...
Et la grande parole de Gautier enterrant les objections de tous, il
continuait: «Oui, peut-être avaient-ils assez des mots qu'ils possédaient,
en ce temps-là, je vous l'accorde. Ils ne savaient rien, un peu de latin
et pas de grec. Pas un mot d'art. N'appelaient-ils pas Raphaël, le Mignard
de son temps! Pas un mot d'histoire! Pas un mot d'archéologie! Je vous
défie de faire le feuilleton que je ferai mardi sur Baudry avec les mots
du XVIIe siècle.»
* * * * *
_17 mai_.--Saint-Victor a dîné hier chez Girardin, où se trouvaient
Boitelle, le général Fleury, le duc de Morny. Quelle amusante parodie
d'opposition dans le moment: Sacy aux DÉBATS, Guéroult à l'OPINION
NATIONALE, Havin au SIÈCLE, Girardin à la PRESSE.
Le duc de Morny, qui a été le causeur du dîner, s'est amusé à soutenir que
les femmes n'avaient point de goût, qu'elles ne savaient pas ce qui est
bon, qu'elles n'étaient ni gourmandes ni libertines, qu'en tout elles
n'obéissaient qu'à des caprices et à des boutades. Ensuite il a émis cet
axiome que, chez les nations, un peu de libertinage adoucit les moeurs, et
enfin, à la grande indignation d'une honnête femme qui se trouvait là, il
a commencé une audacieuse et originale apologie de la tribaderie, qui,
selon lui, raffine la femme, la parfait, l'accomplit.
* * * * *
_19 mai_.--Ennui, fatigue, découragement de notre livre, presque fini
(RENÉE MAUPERIN), ainsi qu'il arrive des tâches longues, au moment d'être
achevées.
* * * * *
_22 mai_.--Après dîner, en compagnie de Flaubert et de Bouilhet,
--s'essayant à apprendre, à Mantes, le chinois, pour fabriquer un poème du
Céleste Empire,--nous voici rue de Bondy, à l'entrée du boyau noir,
encombré de blouses, au milieu desquelles s'ouvre la porte des coulisses
de la Porte-Saint-Martin.
Un escalier en colimaçon à rampe de bois graisseuse, et de toutes petites
portes, et des paliers resserrés, et un labyrinthe de corridors étroits,
où les coudes touchent les deux murs.
Puis les pieds posent sur un plancher, l'épaule frôle un châssis de bois,
garni de vieux journaux. Et nous voilà au milieu d'apparitions étranges,
de porteurs d'oripeaux, d'habillés d'étoffes claquantes, se perdant et
s'éteignant dans le bleu des bourgerons de faubourgs.
C'est un va-et-vient automatique, sans paroles, avec des morceaux de bal
masqué qui traversent le regard, une sorte de carnaval dans le
clair-obscur,--et des petites filles, en blouses de pension, filant entre
vos jambes, et d'autres montant un escalier, en remuant dans la nuit, des
gazes d'anges. Par une découpure de décor, de temps en temps, un coin de
scène, une bouffée de musique, un bruit de voix.
Et un monde de machinistes, d'ouvriers, de figurants, un peuple hâve et
rachitique, aux faces fardées, tout cela allant, avec un mouvement
d'immense manufacture, de prodigieuse usine,--d'une fantastique fabrique
d'illusions, en pleine activité.
Là dedans des odeurs de quinquet, des vapeurs de gaz, des acretés de
vieille poussière, des sueurs de danseuses rousses, des émanations
d'étoffes reteintes, l'haleine d'une population nourrie d'ail, des relents
de misère, de saleté de corps, d'aigre de petits enfants.
Nous montons dans du noir, où l'on heurte des voix, nous ouvrons une loge
de seconde. Le lustre est baissé, la rampe haute. Aux deux coins de la
scène, sur des fauteuils de tragédie, sont assis, d'un côté Anicet
Bourgeois, de l'autre Marc Fournier, et un régisseur, une canne à la main,
range des bataillons de danseuses, des légions de comparses, ainsi qu'un
caporal prussien qui commanderait aux visions d'un songe.
Dans la salle grouillent, confusément mêlés, le théâtre et la vie, la rue
et la féerie: des gens de l'endroit, en manches de chemises, attablés au
velours des premières galeries, des danseuses blanches, nuageuses,
diadémées de clinquant, leur jupe relevée en nimbe derrière elles, au
milieu d'allumeurs de quinquets. Un prince Charmant, en costume d'argent,
mouche un petit mome en blouse.
Sur la scène on s'agite, on se remue. Espinosa, le maître de ballets,
arpente le devant du théâtre, en claquant la mesure dans ses mains. Les
danseuses se trémoussent en costume, ou bien en jupon et en corset, dans
un déshabillé de grisette, qui vous fait passer devant les yeux, comme le
LEVER DES OUVRIÈRES EN MODES à l'Opéra;--au cou, pour ne pas avoir froid,
elles se sont noué leurs mouchoirs.
--Ces dames seront-elles en costumes de caractère? demande la voix de la
censure.
--Des _fa_, des _fa_, crie le chef d'orchestre à la musique.
Nous sommes redescendus dans la loge d'avant-scène de Fournier. Sur le
fond raisin de Corinthe, sourd et foncé de la loge, Mariquita essaie ses
_élévations_. Elle se détache, le visage à demi éclairé par les feux qui
viennent de la rampe, et meurent sur sa gorge, au bouquet de rubans rouges
de son corsage; tout le reste, la jupe ballonnante et les jambes, flotte
dans le demi-jour d'un blanc tiède à la Goya. Au-dessus de sa tête, un
papillon réveillé, remuant comme un atome coloré dans une raie de lumière,
va et vole dans la brume chaude de la loge.
Mon regard suit, au bout de la chaise où la main s'appuie, ce corps de
femme vaporeux et remuant, toute cette dislocation voluptueuse et
harmonieuse, de la grâce qui s'assouplit, de la légèreté qui se travaille.
* * * * *
_30 mai_.--Je me promène sur les boulevards extérieurs, élargis par la
suppression du chemin de ronde. L'aspect est tout changé, les guinguettes
s'en vont. Les maisons publiques n'ont plus leur caractère de gros numéros;
avec leurs carreaux dépolis et éclairés, elles ont l'air de _bar_ de
New-York. Des blouses s'agitent parmi la dorure de l'immense CAFÉ DU DELTA,
mettant les soûleries de la guenille, sous le dôme d'une galerie
d'Apollon.
J'entre au BAL DE l'ERMITAGE. Plus une jolie fille. Tout est pris
maintenant par l'argent, qui cueille tout en fleur, et fait de toute
fillette jolie du peuple, une lorette.
Là, assis sur un banc, entre Lariboisière et l'abattoir, ces deux
_souffroirs_ de l'homme et de la bête, je reste rêvant, à respirer un air
chaud de viande, à écouter de sourds beuglements venant jusqu'à moi, comme
de lointains égorgements... Et pendant ce, j'entends, dans mon dos, trois
petites filles _blaguer_ la façon dont les soeurs leur font faire le signe
de la croix. Oui, c'est bien le nouveau Paris.
* * * * *
_1er juin_.--Toute la liste de l'opposition passe à Paris. Penser que si
la France entière était aussi éclairée que Paris, nous serions un peuple
ingouvernable!
Au fond, tout gouvernement quelconque qui diminue le nombre des illettrés,
travaille à sa chute.
* * * * *
_6 juin_.--Sept heures et demie, après une ondée. L'asphalte brillant,
lavé de lueurs fugaces et d'ombres allongées, ainsi que dans l'eau
courante d'un fleuve. Une douce lumière humide, dans laquelle le haut des
maisons et des édifices étincelle de rose, avec les toits d'ardoises, les
troncs d'arbres des promenades, les lointains des trottoirs, s'enlevant en
violet.
* * * * *
_7 juin_.--A dîner à Saint-Gratien, cet Ésope de Chaix d'Est-Ange, dont
l'esprit, le joli méchant esprit a quelque chose de la mordillure d'un
singe... Le soir, en nous promenant dans le parc, l'ancien procureur
général, l'initié à tous les secrets de famille, nous dit qu'au fond la
société vit absolument de l'hypocrisie, et que cette hypocrisie, il faut
la protéger, l'encourager même... parce que, pour peu qu'on pénètre dans
la vie des gens, on n'y trouve pas seulement l'adultère... mais l'inceste
et tout le reste.
* * * * *
--Paris, le véritable climat de l'activité de la cervelle humaine.
* * * * *
_8 juin_.--En sortant d'une discussion violente chez Magny, et dont je me
lève, le coeur battant dans la poitrine, la gorge et la langue sèches,
j'acquiers la conviction suivante. Toute discussion politique revient à
ceci: Je suis meilleur que vous! Toute discussion littéraire à ceci: J'ai
plus de goût que vous! Toute discussion artistique à ceci: Je vois mieux
que vous! Toute discussion musicale à ceci: J'ai plus d'oreille que vous!
Mais c'est effrayant tout de même, comme en toute controverse, nous sommes
seuls, et comme nous ne faisons pas de prosélytes. C'est peut-être pour
cela que Dieu nous a fait deux.
A ce dîner, Sainte-Beuve raconte qu'au 24 février 1848, il avait un
rendez-vous avec une blanchisseuse. «Eh bien! oui, Messieurs, avec une
blanchisseuse,» affirme-t-il bravement. Il ne put repasser les ponts,
arrêté par le peuple criant: «Vive la ligne!» De chez sa blanchisseuse il
vit défiler une batterie d'artillerie, ce qui lui fait dire: «J'aurais
donné tous les doctrinaires pour une batterie d'artillerie, je les
donnerais encore!» Enfin on lui trouve une chambre dans un petit hôtel, où
on ne faisait que demander M. Autran. C'étaient tous ses amis de Marseille
qui venaient pour une pièce, qu'il faisait jouer en ce moment.
Dans les discussions politiques, il n'y a guère avec nous que le silence
de Gautier, indifférent à ces choses, ainsi qu'à des choses inférieures,
et se refusant absolument à se rappeler que Sainte-Beuve le rencontra,
après 1830, à une procession commémorative pour les quatre sergents de la
Rochelle.
* * * * *
--Le consommateur fait les gens qui le servent à son image.
* * * * *
Les boursiers donnent leur genre, leur insolence aux garçons de café du
boulevard des Italiens. A la hauteur du boulevard Saint-Martin, il y a des
infiltrations de cabotinage et de cascade chez le garçon, qui vous offre
un _melon sympathique_. Au Palais-Royal, fréquenté par les riches
provinciaux et les viveurs posés de l'orléanisme, le garçon a le service
discret, respectueux, silencieux, des hommes qu'on prend pour servir dans
les ministères.
* * * * *
--Lu le SOUVENIR DE SOLFÉRINO du médecin suisse, Dunant. Ces pages me
transportent d'émotion. Du sublime touchant à fond la fibre. C'est plus
beau, mille fois plus beau qu'Homère, que la «Retraite des Dix Mille», que
tout. Quelques pages seules de Ségur dans la «Retraite de Russie» en
approchent. Ce que c'est que le vrai sur le vif, sur l'amputé, sur le
mourant de mort violente en pleine vie, sur cela, décrit par de la
rhétorique, depuis le commencement du monde.
On sort de ce livre avec le maudissement de la guerre.
* * * * *
_19 juin_.--Tantôt Dieu m'apparaît comme un bourreau et un tortureur de la
vie universelle, tantôt comme un mystificateur qui s'amuserait à couper
des crins dans le lit du monde, enfin comme un empoisonneur des Paradis
d'ici-bas, des ciels bleus, des beaux climats, des pays chauds, avec les
fièvres, les féroces, les insectes.
* * * * *
_22 juin_.--Dîner de Magny.
GAUTIER.--«Les bourgeois! Il se passe des choses énormes chez les
bourgeois. J'ai traversé quelques intérieurs. C'est à se voiler la face...
La tribaderie est à l'état normal, l'inceste en permanence et la
bestialité...
TAINE.--Moi je connais assez bien les bourgeois. Je suis d'une famille
bourgeoise... Et puis d'abord, qu'est-ce que vous entendez par bourgeois?
GAUTIER.--Des gens qui ont de quinze à vingt mille livres de rente, et qui
sont oisifs.
TAINE.--Eh bien! je vous citerai trente femmes de bourgeois que je connais,
et qui sont pures.
UN QUELCONQUE.--Qu'en savez-vous, Taine? Dieu lui-même n'en a pas la
certitude.
TAINE.--Tenez, à Angers, les femmes sont si surveillées qu'il n'y en a
qu'une qui fasse parler d'elle.
SAINT-VICTOR.--A Angers... mais c'est tout pédérastes, les derniers
procès...
... SAINTE-BEUVE.--Mme Sand, Messieurs, va faire quelque chose sur un fils
de Rousseau, pendant la Révolution... Ce sera tout ce qu'il y a de plus
généreux... Elle est pleine de son sujet... Elle m'a écrit trois lettres,
ces jours-ci... C'est une organisation admirable!
SOULIÉ.--Tiens, il y a un vaudeville de Théaulon sur les enfants de
Rousseau.
RENAN.--Mme Sand, la plus grande artiste de ce temps-ci, et le talent le
plus vrai!
LA TABLE.--Oh!... Ah!... Oh!... Ah!
SAINT-VICTOR.--Est-ce curieux, elle écrit sur du papier à lettres!
RENAN.--Par vrai, je n'entends pas le réalisme.
SAINTE-BEUVE.--Buvons; je bois, moi! Allons, Scherer.
... TAINE.--Hugo, Hugo n'est point sincère...
SAINTE-BEUVE.--Comment, vous Taine, vous mettez Musset au-dessus de Hugo!
Mais Hugo, il fait des livres... Il a volé, sous le nez, à ce gouvernement,
qui pourtant est bien puissant, le plus grand succès de ce temps-ci... Il
a pénétré partout, les femmes, le peuple, tout le monde l'a lu... Ses
livres s'épuisent de huit heures à midi... Mais quand j'ai lu ses ODES ET
BALLADES, j'ai été lui porter tous mes vers... Les gens du GLOBE
l'appelaient un barbare... Eh bien! tout ce que j'ai fait, c'est lui qui
me l'a fait faire... En dix ans, les gens du GLOBE ne m'avaient rien
appris.
SAINT-VICTOR.--Nous descendons tous de lui.
TAINE.--Permettez, Hugo est, dans ce temps-ci, un immense événement,
mais...
SAINTE-BEUVE, _très animé_.--Taine, ne parlez pas d'Hugo!... Vous ne le
connaissez pas... Nous ne sommes que deux ici, qui le connaissions,
Gautier et moi... Mais l'oeuvre d'Hugo c'est magnifique!
TAINE.--C'est, je crois, maintenant, que vous appelez poésie: peindre un
clocher, un ciel, faire voir des choses enfin. Pour moi ce n'est pas de la
poésie, c'est de la peinture.
GAUTIER.--Taine, vous me semblez donner dans l'idiotisme bourgeois.
Demander à la poésie du sentimentalisme... ce n'est pas ça. Des mots
rayonnants, des mots de lumière... avec un rythme et une musique, voilà ce
que c'est, la poésie... Ça ne prouve rien... Ainsi le commencement de
Ratbert... il n'y a pas de poésie au monde comme cela. C'est le plateau de
l'Hymalaya. Toute l'Italie blasonnée est là... et rien que des mots.
NEFTZER.--Voyons, si c'est beau, c'est qu'il y a une idée.
GAUTIER.--Ah! toi, ne me parle pas.... Tu t'es raccommodé avec le bon Dieu
pour faire un journal. Tu t'es remis avec le _vieux_.
La table rit.
... TAINE.--Par exemple, la femme anglaise...
SAINTE-BEUVE.--Oh! la femme française... n'est-ce pas, il n'y a rien de
plus charmant... Une, deux, trois, quatre, cinq femmes: c'est délicieux...
Est-ce que notre amie est revenue?... Et dire qu'au moment du terme, on en
a une masse de ravissantes... pour rien... de ces malheureuses-là! Car le
salaire des femmes... Voilà une chose à laquelle jamais les gens, comme
Thiers, ne penseront... Il faut renouveler l'État par là... Ce sont des
questions...
VEYNE.--C'est-à-dire que s'il y avait une Convention...
SAINT-VICTOR.--Non, il n'y a pas moyen de vivre pour une femme. La petite
Chose du Gymnase, avec 4,000 francs par an, me disait hier...
GAUTIER.--La prostitution est l'état normal de la femme, je l'ai dit.
UN QUELCONQUE.--Au fond, Malthus...
VEYNE.--Malthus c'est une infamie!
TAINE.--Mais il me semble qu'on ne doit mettre au monde des enfants, que
lorsqu'on est sûr de leur assurer une existence... Des filles qui partent
pour être institutrices en Russie, c'est affreux!
UN QUELCONQUE.--Vivent les épouses, vivent les maîtresses stériles.
SAINT-VICTOR.--Allons donc... la nature, le grand Pan!
SAINTE-BEUVE, _à demi-voix à son voisin_.--Je vends tous les ans la
propriété d'un petit volume... Ça me sert à donner quelques petites choses
aux femmes... à l'époque des étrennes. Elles sont si gentilles, qu'on ne
peut vraiment pas...
A ce moment du dîner, Sainte-Beuve, mis en gaieté par ses souvenirs, se
fait des pendants d'oreilles avec des bouquets de cerises. Tableau.
Et l'on ne sait comment le nom de Racine tombe dans la conversation.
NEFTZER A GAUTIER.--Toi, tu as commis une infamie ce matin. Tu as vanté
dans le feuilleton du MONITEUR, le talent de Maubant et de Racine.
GAUTIER.--C'est vrai, Maubant est plein de talent... Mais voilà, mon
ministre a l'idée idiote de croire aux chefs-d'oeuvre... J'ai bien été
forcé de rendre compte d'ANDROMAQUE... Au reste, Racine, qui faisait des
vers comme un porc, je n'en ai pas dit un mot élogieux de cet être! Puis
on a lâché une nommée Agar dans ce genre de divertissement... Vous l'avez
vue, mon oncle.
Ici Gautier n'appelle plus Sainte-Beuve que mon oncle ou l'_oncle Beuve_.
SCHERER, _épouvanté, regardant la table du haut de son
pince-nez_.--Messieurs, je vous trouve d'une intolérance... Vous procédez
par voie d'exclusion... Enfin, à quoi donc devons-nous tâcher... C'est à
réformer, à combattre des opinions d'instinct. Le goût ce n'est rien. Il
n'y a que le jugement, il faut avant tout du jugement.
UN QUELCONQUE.--C.. pour le jugement, rien que du goût, absolument du goût.
Brouhaha.
SOULIÉ.--On ne s'entend guère.
GAVARNI.--On s'entend trop.»
EXEUNT.
* * * * *
_Mercredi 24 juin_.--Au bout d'une allée du parc de Saint-Gratien, la
princesse en robe de foulard écru, causant avec quelqu'un, les mains
derrière le dos, à la Napoléon suivie d'un petit chien gras à lard, monté
sur quatre pattes semblables à des allumettes.
Elle se retourne: «Ah! voilà Sainte-Beuve... allons, des renseignements
bien vite? Qu'est-ce que vous savez de Duruy?
--Mais, dit Sainte-Beuve avec un sourire vague, il est très aimable... il
est bien physiquement, ce qui ne nuit pas.
--Allons, nous en voulons plus?...
--Eh bien, il a fait des précis que vous connaissez... et puis je crois
qu'il a aidé l'empereur dans son César.
--Oui, oui, je me rappelle, dit la princesse, qu'un jour l'empereur m'a
demandé si je connaissais quelqu'un pour remplacer Mocquard, qu'il se
fatiguait maintenant très vite... qu'il avait bien Duruy... Enfin, en
voilà un drôle de changement, j'ai appris cela hier, en revenant de
Versailles où je m'étais bien amusée... Je regrette beaucoup Rouland... Au
fond, on change toujours les hommes et jamais les choses... Là-dessus je
me sauve...