sur notre livre, une invitation à dîner, ce soir, chez la princesse
Mathilde.
Nous sommes introduits au premier, dans un salon de forme ronde, aux
panneaux de soie pourpre, décorés de glaces gravées dans l'élégants
cadres. Gavarni, Chennevières, Nieuwerkerke sont déjà là, puis arrive la
princesse, suivie de sa lectrice, Mme de Fly. Nous voici à table. Nous ne
sommes que sept. Sauf la vaisselle plate marquée aux armes de l'Empire,
sauf la gravité et l'impassibilité des laquais, vrais laquais de maisons
princières, on ne se croirait guère chez une altesse, tant il règne en cet
aimable logis une liberté d'esprit et de parole.
Ce salon est le vrai salon du XIXe siècle, avec une maîtresse de maison
qui est le type parfait de la femme moderne.
Une femme à l'amabilité comme son sourire, le plus doux sourire du monde,
--le sourire gras des jolies bouches italiennes,--et une femme ayant ce
charme: le naturel, et vous mettant à l'aise avec une langue familière, la
vivacité de tout ce qui lui passe par la tête, une adorable bonne enfance.
Aujourd'hui elle se sent entre hommes, et se livre et s'abandonne, et est
vraiment charmante. Elle nous fait de jolies et spirituelles plaintes sur
le niveau singulièrement descendu de la femme, depuis le temps que nous
avons peint, sur son ennui de ne point trouver de femmes s'intéressant aux
choses d'art, aux nouveautés de la littérature, ou ayant des curiosités,
sinon viriles, au moins élevées ou rares. Mais la plupart des femmes qu'on
voit, qu'on reçoit, dit-elle, il en est si peu avec qui l'on puisse
causer: «Tenez, qu'il entre une femme ici, je serais obligée immédiatement
de changer la conversation. Vous allez voir tout à l'heure... Oui, toutes
les femmes intelligentes de ce temps-ci, je suis prête à les recevoir...
Mlle Rachel, oui, Mlle Rachel, je l'aurais parfaitement reçue... Mme Sand,
je l'inviterai quand on voudra.»
* * * * *
_Décembre._--Dîner du samedi chez Magny. Sainte-Beuve a connu, à Boulogne,
un vieux bibliothécaire, nommé Isnard, lequel avait été professeur de
rhétorique aux Oratoriens d'Arras, et avait eu pour élève Robespierre. Il
contait que son élève devenu avocat, avocat très peu occupé, avait fait un
poème, intitulé: «L'art de cracher et de se moucher.» Sur ce, la soeur de
Robespierre craignant qu'il ne perdît le peu de clients qu'il avait, s'il
publiait son poème, allait trouyer Isnard, et lui demandait un moyen pour
empêcher la publication. Isnard se faisait lire le poème par Robespierre,
lui disait: «C'est très bien, très bien; mais il faudrait quelques
retouches!»
La Révolution prenait Robespierre au milieu de ses retouches,--et le poème
n'était pas publié.
* * * * *
ANNÉE 1863
_1er janvier 1863_.--Nous sommes tristes, et encore plus humiliés de dîner
aujourd'hui au restaurant. Il y a des jours de l'année, où il est
convenable d'avoir une famille, à six heures précises.
* * * * *
_3 janvier_.--Chez Magny. Nos livres, notre mode de travail, ont fait, je
le sens, une grande impression sur Sainte-Beuve. La préoccupation de l'art,
dans laquelle nous vivons, le trouble, l'inquiète, le tente. Assez
intelligent pour comprendre tout ce que ce nouvel élément, non employé
encore, apporte de richesses et de couleurs à l'historien, il s'efforce de
se mettre au courant. Il tâtonne, il interroge, il travaille à vous faire
causer. Il ne sait pas enfin, et voudrait bien savoir.
Et l'on a parlé misère de peuple et promiscuité des faubourgs, et
Sainte-Beuve s'est écrié avec un accent d'humanité de 1788, qu'il ne
pouvait comprendre que, sur le trône, on ne fût pas un saint Vincent de
Paul ou un Joseph II. «Assainir tout cela, ce serait quelque chose, ce
serait le commencement,» a-t-il répété deux ou trois fois... et de ces
hauteurs humanitaires et philosophiques, il est vite descendu à causer des
petites filles du peuple, qu'il a fort étudiées, nous dit-il, et
qui--remarque très juste--ont, à la puberté, deux ou trois ans de folie,
de fureur de danse, de vie de garçon, jetant ainsi leurs gourmes et leurs
bonnets par-dessus les moulins: après quoi elles deviennent rassises,
rangées, femmes d'intérieur et de ménage.
Aujourd'hui dînait Nieuwerkerke... Il nous rattrape en sortant, et nous
emmène fumer un cigare en ses appartements du Louvre. Dans un vitrine
placée au milieu d'une fenêtre, il nous fait voir sa collection
particulière, une réunion de cires des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,
petits médaillons momifiés, petites figures cadavériques, effrayantes à la
façon de petits morts et de petites mortes.
Puis ouvrant, l'un après l'autre, quatre grands cartons, sur lesquels est
écrit: SOIRÉES DU LOUVRE, il fait défiler devant nous, toutes les
caricatures du Paris illustre: ministres, généraux, magistrats, artistes,
écrivains, aquarellés le soir, à la lampe, par Eugène Giraud, et rendus
avec un modelage merveilleux, les coups de gouache les plus lumineux, des
ironies de dessin toutes spirituelles,--des grossissements accentuant,
outrant, pour ainsi dire, la ressemblance des gens.
* * * * *
_Janvier_.--Le café Anglais vend par an pour 80,000 francs de cigares. Le
cuisinier a un traitement de 25,000 francs. Le propriétaire possède des
chevaux, des voitures, des terres. Il est membre du Conseil général de son
département. Voilà la grandeur des folies de Paris.
* * * * *
_4 janvier_.--Feuilleté aujourd'hui les 80 planches de Goya.
C'est le cauchemar de la guerre. Oh! cette planche terrifique, comme une
épouvante rencontrée la nuit, par un clair de lune, au coin d'un bois: un
homme empalé à une branche d'arbre, nu, saignant, les pieds contractés de
souffrance, l'agonie de sa torture sur la face, et dans le hérissement des
cheveux... le bras coupé net, comme un bras cassé de statue...
Et puis, tournez la feuille: des bouches qui crachent la vie, des mourants
vomissant le sang sur des cadavres; et tournez encore la feuille:
l'Espagne mendiant, les pieds dans la voirie d'une ambulance...
Le génie de l'horreur, c'est le génie de l'Espagne. Il y a de la torture,
de l'inquisition presque, dans les planches de son dernier grand peintre,
et dans la morsure de ses eaux-fortes, pour ainsi dire, de la brûlure de
ses autodafés.
* * * * *
--A l'heure présente, il y a dans les bals publics quatre fameux danseurs,
dont le plus renommé s'appelle Dodoche, et qui est un marchand de papier.
Le second est un sculpteur, le troisième un marbrier tumulaire, le
quatrième un attaché aux Pompes funèbres. Ainsi se rattachent nos
Bacchanales à la Danse des Morts.
Ces danseurs sont en si grande vogue, surtout aux bals masqués, que pour
la réclame et la publicité de danser avec eux, les femmes leur donnent
cinq francs par contredanse.
Il est vrai qu'elles se rattrapent bien facilement par une coutume
récemment introduite au bal de l'Opéra, elles montent mendier dans les
premières loges, chez Daru, dans les loges d'ambassade, et grappillent des
louis, des demi-louis,--faisant ainsi, dans leur nuit, des recettes
s'élevant à deux cents francs.
* * * * *
--Flaubert nous dit, que lorsqu'il était enfant, il s'enfonçait tellement
dans ses lectures, en se mordillant la langue et en se tortillant une
mèche de cheveux avec les doigts, qu'il lui arrivait, à un moment, de
choir à terre. Un jour il se coupa le nez, en tombant contre une vitre de
bibliothèque.
Il y a aujourd'hui chez lui un jeune étudiant en médecine (Pouchet)
s'occupant de tatouage, et qui nous signale de singuliers tatouages,
relevés par lui: la devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_, sur le ventre
d'une prostituée, et sur le front d'un forçat, la légende pessimiste: _Pas
de chance_.
* * * * *
_17 janvier_.--Sainte-Beuve nous entr'ouvre ses souvenirs sur Mme Récamier,
nous esquisse une figure de son salon: le vieux Forbin-Janson. On le
rencontrait dans l'escalier porté par un domestique à l'état de ruine,
d'ombre, de mort. La porte ouverte, à la vue de la femme de chambre, crac!
ainsi qu'un ressort, un sourire se mettait à jouer sur sa figure. Et il
entrait avec un grand air, et il saluait galamment, et de temps en temps
éternellement souriant, lançait un assez joli trait d'esprit, que Mme
Récamier relevait, faisait valoir.
Alors le vieillard se laissait aller à dire: «Ça, c'est du bon Forbin!» Un
mot lugubre.
Puis il passe à la silhouette d'Ampère, qu'il a beaucoup connu, et qui
venait le voir, presque tous les matins, pendant le long temps où
Sainte-Beuve, pris d'horreur pour le monde, s'était claquemuré à l'hôtel
du Commerce. Il nous le peint comme cavalier servant de Mme Récamier,
comme le _patito_ classique, comme le type de l'académicien cornac, comme
le directeur littéraire des bourgeoises lettrées, comme le _cicerone_ de
Mmes Cheuvreux, comme une sorte d'abbé Barthélémy, en appuyant toutefois
sur la distance qu'il y a entre la duchesse de Choiseul et la PETITE
JEANNETTE.
* * * * *
_22 janvier_.--Le commerce moderne en est arrivé à ceci: Bracquemond
racontait à Gavarni qu'il connaît un garçon, payé très cher, dans un
magasin du passage des Panoramas, pour imiter, avec ses lèvres, le
sifflement de la soie neuve, en déroulant des rubans reteints.
* * * * *
_25 janvier_.--Lire les auteurs anciens, quelques centaines de volumes, en
tirer des notes sur des cartes, faire un livre sur la façon dont les
Romains se chaussaient ou mangeaient couchés,--voici ce qui s'appelle
l'érudition. On est un savant avec cela. On est de l'Institut, on est
sérieux, on a tout.
Mais prenez un siècle près du nôtre, un siècle immense, brassez une
montagne de documents, trente mille brochures, deux mille journaux, tirez
de tout cela, non une monographie, mais le tableau d'une société, vous ne
serez rien qu'un aimable fureteur, un joli curieux, un gentil indiscret.
Il se passera encore du temps, avant que le public français ait de la
considération pour l'histoire qui intéresse.
* * * * *
_26 janvier_.--Flaubert me contait, un de ces soirs, que son grand-père
maternel, un bon vieux médecin, ayant pleuré dans une auberge, en lisant
un journal qui annonçait l'exécution de Louis XVI, au moment d'être envoyé
au Tribunal révolutionnaire de Paris, fut sauvé par son père, alors âgé de
sept ans, auquel sa grand'mère apprit un discours pathétique, qu'il récita
avec le plus grand succès à la société populaire de Nogent-sur-Marne.
* * * * *
_28 janvier_.--Nous dînons ce soir chez la princesse Mathilde. Il y a
Nieuwerkerke, un savant du nom de Pasteur, Sainte-Beuve, Chesneau, le
critique d'art de l'OPINION NATIONALE. Une physionomie curieuse que celle
de la princesse, avec la succession d'impressions de toutes sortes qui la
traversent, et avec ces yeux indéfinissables, tout à coup dardés sur vous
et vous perçant. Son esprit a quelque chose de ce regard. C'est tout à
coup une saillie, une échappade, un mot, peignant à la Saint-Simon, une
chose ou quelqu'un. C'est ainsi qu'elle définit je ne sais plus qui, par
cette phrase: «Un monsieur qui a sur les yeux la buée d'un tableau!»
* * * * *
_29 janvier_.--Des phrases menteuses, des mots sonores, des blagues, voilà
à peu près ce que nous discernons chez tous les hommes politiques de notre
temps. Les révolutions, un simple déménagement avec l'emménagement des
mêmes ambitions, corruptions, bassesses dans l'appartement quitté,--et
cela se faisant avec de la casse et de grands frais.
De morale politique, point. Je cherche autour de moi une opinion qui soit
désintéressée, je n'en trouve pas. On se risque, on se compromet pour des
chances de places futures, on se dévoue pour un parti qui représente
l'avenir. Ainsi de tous les hommes que je vois. Si un sénateur a les
opinions de ses appointements, mon jeune ami *** est attaché aux d'Orléans,
parce qu'il a une sorte de promesse d'être quelque chose, s'ils
reviennent. A peine y a-t-il deux ou trois fous, deux ou trois
enthousiastes gratis dans un parti, et si le hasard vous les fait
rencontrer, c'est bien extraordinaire, si vous ne vous apercevez pas que
ce sont des imbéciles.
Cela amène, à la longue, une désillusion, un dégoût de toute croyance, une
tolérance d'un pouvoir quelconque, une indifférence de la passion
politique que je trouve chez tous mes compagnons de lettres, et chez
Flaubert comme chez moi. On voit qu'il ne faut mourir pour aucune cause,
vivre avec tout gouvernement qui est, quelque antipathique qu'il vous soit,
et ne croire rien qu'à l'art, et ne confesser que la littérature. Tout le
reste est mensonge et attrape-nigauds.
* * * * *
_31 janvier_.--Dîner Magny. Sainte-Beuve est tout heureux, tout
joyeusement débordant d'une partie de famille faite la veille. Véron l'a
invité à dîner, lui, sa gouvernante et ses bonnes, et les a menés, le soir,
dans sa loge à l'Opéra. Une vraie partie de vieux de Paul de Kock.
Et Sainte-Beuve se met à parler nerveusement de Gustave Planche, qu'il a
présenté chez Hugo, à propos d'une traduction de la RONDE DU SABBAT,
demandée par un graveur anglais,--chez Hugo, où il le trouvait, un jour,
installé et n'en démarrant plus.
Planche n'écrivait pas alors, c'était un causeur blond, à figure assez
jolie, mais un causeur poussant la causerie à des heures si avancées de la
nuit, que Hugo finit par demander à Sainte-Beuve: «Quand votre ami se
couche-t-il?» Et Sainte-Beuve s'étonne des séides qu'il a trouvés, surtout
chez les femmes, déclarant qu'il manquait absolument de _nuque_, d'organe
à passion, et que dans la douleur de son impuissance auprès de Mme Dorval,
il se roulait sur le parquet, et si désespérément, que le portier de la
maison l'entendait de sa loge...
Puis de Gustave Planche, il passe à Michelet dont il déclare le talent
uniquement fait de grossissement des petites choses, et le contrepied
absolu du bon sens, ne lui accordant qu'une originalité laborieuse et
venant de la causerie de Quinet. Sur le regimbement de la table, et
l'admiration bravement témoignée par Flaubert pour l'oeuvre du grand
historien, le voici entrant en une vraie colère, frappant la table du
poing, en dépit de douleurs dans les articulations, et jurant, et
vociférant que tout _l'hystérisme_ de ses livres vient de ce qu'il a connu
une seule femme, et qu'il y a chez lui du désir de prêtre.
Alors lâchant Michelet, le voilà faisant un tableau de ce que
Marie-Antoinette a dû souffrir avec Louis XVI, ce brutal, ce lourdaud qui
jette un pavé sur un paysan qui dormait, qui pète en réponse à un
courtisan, lui demandant d'être nommé premier gentilhomme de la chambre,
qui donne un soufflet à M. de Cubières, et, pour se faire pardonner, un
cheval arrivé dans la même journée de Constantinople, ce qui fait dire au
souffleté: «Le roi me l'a donné d'une manière touchante!»
Et il s'interrompt pour dire: «--Tenez, Veyne, qu'est-ce que j'ai là, un
abcès, et il tend le poignet.
--Non, une inflammation des articulations qui n'est pas même la goutte...
--Je ne veux rien faire, c'était seulement pour savoir.
--Vilaine machine que le corps humain! dit l'un de nous.
--Non, c'est très bien fait.
--Très bien fait, dites-vous; mais il me semble que vous avez joui d'une
assez mauvaise santé dans votre jeunesse?
--Oh! dans ma jeunesse... D'abord j'avais une vie qui n'était pas la vie
de tout le monde... Je me nourrissais mal... pas assez. Il y avait
l'élément romanesque qui m'empêchait de manger à ma faim... Et j'avais des
remords d'avoir trompé ma maîtresse... Oui, je ne me nourrissais pas
assez... le remords, vous savez, n'est qu'une faiblesse physique. Plus
tard, j'ai changé cela, j'ai fait entrer dans ma vie une douce philosophie
et de la gaîté...»
Là-dessus Flaubert, oui Flaubert, et Saint-Victor se mettent à soutenir la
thèse qu'il n'y a rien à faire avec le moderne; ce qui nous fait pousser
des cris de paon et leur jeter: «La plastique est transposée, voilà tout!»
* * * * *
_9 février_.--Hier nous étions dans le salon de la princesse Mathilde;
aujourd'hui nous sommes dans un bal du peuple, à l'ÉLYSÉE DES ARTS, au
boulevard Bourdon. J'aime ces contrastes. C'est la société vue à tous ses
étages.
Une grande salle, à l'agitation un peu sourde, au mouvement légèrement
morne. Des figures, ternes, grises, des teints de misère et d'hôpital. De
jeunes femmes habillées de lainages bruns, de nuances sombres, sans le gai
liséré du linge blanc autour du cou, et rien que des bonnets foncés, avec
quelquefois dessus seulement l'éclat rouge d'un ruban. L'aspect général
est celui de misérables marchandes du Temple, et la plupart des visages
sortent d'une fourrure de chat. Les hommes tous en casquettes, en paletots,
en chemises de couleur; les plus élégants ont un cache-nez dénoué, dont
les deux bouts retombent sur le dos avec un négligé canaille. Le type
dominant de ce monde m'a paru le type du juif alsacien.
Là, les danseurs invitent les danseuses, en les prenant par les rubans de
leurs bonnets flottant derrière.
Contre l'orchestre s'est formé un quadrille, que de suite a entouré tout
le monde, attiré par la vue de la seule jolie femme du bal, une Juive, une
jeune Hérodiade, une fleur de la perversion parisienne, un merveilleux
type de ces fillettes éhontées qui vendent du papier à lettres dans les
rues, à la brune. Et pendant qu'elle levait toute droite la jambe et que
l'on voyait, un instant, à la hauteur des têtes, une pointe de bottine
recourbée et un bas de mollet dans un bas rose, son danseur faisait
apparaître, en un cancan forcené, toute la crapulerie de la plèbe du XIXe
siècle.
«C'est Dodoche», nous disait avec fierté, un petit bonhomme qui lui
faisait vis-à-vis, et Dodoche flatté d'être regardé par les trois seuls
hommes en chapeaux du bal, prenait soudain à bras-le-corps sa danseuse, et
la jetait avec une grâce adroite dans l'orchestre.
* * * * *
_Mercredi 11 février_.--En lisant les préfaces de Molière, on est frappé
de la familiarité, presque de la camaraderie de l'auteur avec le Roi. La
flatterie même échappe à la bassesse par la mythologie du compliment.
* * * * *
_14 février_.--Dîners charmants que nos dîners du samedi. La conversation
y touche à tout, et chacun se livre et se confesse un peu. On parle
femmes.--«Moi, dit Sainte-Beuve, mon idéal, c'est des cheveux, des dents,
des épaules et le reste... la crasse m'est égale...» Et comme il est
question des élégants bonnets, que les femmes du monde se mettent la nuit,
il dit: «Les miennes n'ont jamais mis de bonnet pour la nuit... je n'ai
jamais vu qu'un filet... Après ça, je n'ai de ma vie passé une nuit avec
une femme, à cause de mon travail.» Quelqu'un ayant fait une allusion aux
femmes d'Orient, il témoigne une indignation farouche contre l'épilage des
femmes de ces pays. Saint-Victor vient à sa rescousse, en jetant: «Ça doit
ressembler à un menton de curé!» Et l'incident se termine par une violente
diatribe de Sainte-Beuve contre l'Orient qui mutile tout...
Sainte-Beuve vient d'écrire un médaillon de Royer-Collard, et encore tout
chaud de son article, il nous cite les mots consacrés de ce grand homme,
et son dernier mot inédit, entendu par Veyne, qui le veillait pendant sa
maladie. Comme son domestique avait peine à le faire uriner, il aurait dit
en grommelant: «L'animal ne va plus!» Et Sainte-Beuve se pâme sur la
hauteur philosophique de ce mot. Alors nous, de nous récrier sur tous les
mots de valeur qui passent dans la conversation et qu'on ne compte pas,
parce qu'ils ne sont pas dits par des gens bénéficiant d'une haute
position politique ou sociale, et nous citons le mot superbe de Grassot, à
son animal à lui, dans une pissotière: «Que t'es bête, viens donc, c'est
pour pisser!» Et nous parvenons à tuer le mot du grand poseur avec le mot
du grand farceur.
Au fond, notre indépendance absolue de tout ce qui est officiel, consacré,
académiquement reconnu, renverse les habitudes d'esprit, les religions,
les superstitions de respect de Sainte-Beuve, et nous lui apparaissons
comme de singuliers _pistolets_, comme des contempteurs un peu effrayants.
En dépit de sa liberté d'esprit de lettré, il a toujours sacrifié, et
servilement souvent, à la considération du nom de l'écrivain, de
l'historien, de l'orateur, du causeur même. Il n'a pas un jugement dégagé
de l'agenouillement devant la politique à la façon du nôtre et qui lui
permette de juger un Pasquier dans son inanité, un Thiers dans son
insuffisance, un Guizot dans sa profondeur vide.
Nogent-Saint-Laurens qui dîne aujourd'hui et qui fait partie de la
commission de la propriété littéraire, déclare qu'il est pour sa
perpétuité. Proposition contre laquelle s'élève avec une grande vivacité
Sainte-Beuve, s'écriant: «Vous êtes payé par la fumée, par le bruit...
Mais un homme qui écrit devrait dire: Prenez, prenez... On est vraiment
trop heureux qu'on vous prenne!» Et comme Flaubert, qui a l'habitude
d'adopter assez volontiers le contrepied de l'opinion émise, jette: «Moi,
si j'avais inventé les chemins de fer, j'aurais voulu que personne n'y
montât, sans ma permission!» Sainte-Beuve réplique coléreusement: «La
propriété littéraire pas plus que l'autre... Il ne faut pas de
propriété... Il faut que tout se renouvelle, que chacun travaille à son
tour...
Dans ces quelques paroles, jaillies du plus secret et du plus sincère de
son âme, on sent, dans Sainte-Beuve, le célibataire révolutionnaire, et il
nous apparaît presque avec la tête d'un conventionnel niveleur, d'un homme
laissant percer contre la société du XIXe siècle des haines à la Rousseau,
ce Jean-Jacques auquel il ressemble un peu physiologiquement.
Alors, je ne sais qui jette le nom de Hugo dans la conversation. Sur ce
nom, Sainte-Beuve bondit, comme mordu par une bête sous la table, et
déclare que c'est un charlatan, que c'est lui qui a été le premier un
spéculateur en littérature! Là-dessus Flaubert s'exclame que c'est l'homme
dans la peau duquel il aimerait le mieux être. «Non, lui répond justement
Sainte-Beuve, non, en littérature, on ne voudrait point ne pas être soi...
on voudrait bien s'approprier certaines qualités d'un autre... mais en
restant toujours soi.»
Et tout à coup un adoucissement se fait dans sa voix... et il reconnaît à
Hugo un grand don d'initiation: «Oui, c'est lui qui m'a enseigné à faire
des vers. Un jour aussi, au Louvre, devant des tableaux il m'a appris sur
la peinture... tout ce que j'ai oublié depuis... Un tempérament prodigieux,
cet Hugo. Son coiffeur me disait que le poil de sa barbe était le triple
d'un autre, qu'il ébréchait tous les rasoirs. Il avait des dents de
loup-cervier, des dents cassant des noyaux de pêches. Et avec cela des
yeux... tenez, quand il faisait ses FEUILLES D'AUTOMNE, nous montions,
tous les soirs, sur les tours Notre-Dame, pour voir les couchers de soleil,
--ce qui, entre nous, ne m'amusait pas beaucoup;--eh bien, il voyait de
là-haut, au balcon de l'Arsenal, la couleur de la robe de Mlle Nodier.»
Oh! certes, c'est la santé d'une génie bien portant, mais toutefois pour
le rendu des délicatesses, des mélancolies exquises, des fantaisies rares
et délicieuses sur la corde vibrante de l'âme et du coeur, ne faut-il pas,
je me le demande, un coin maladif dans l'homme, et n'est-il pas nécessaire
d'être un peu, à la façon de Henri Heine, un crucifié physique?
* * * * *
_17 février_.--Nous allons avec Flaubert, au petit bal masqué intime,
donné par Marc Fournier à la Porte-Saint-Martin... On danse sur la scène
fermée par trois décors paradisiaques, au bruit d'un orchestre
drolatiquement costumé et jouant le _Pied qui remue_, mené par Artus,
travesti en vieux gendarme. Le bal ressemble un peu à ces tableaux de
l'Humanité qu'on vend sur les quais, et où l'on voit l'Univers représenté
en tous ses costumes. Il y a des Turcs de Carle Vernet, des bayadères de
Schopin, et des zouaves, et des Bretons, et des Circassiens, et des
mousquetaires, et des pompiers de la banlieue en maillot couleur de chair,
ayant sur les jambes simulées d'horribles exostoses. Gil-Perez s'exhibe en
collégien fort en thème, Mélingue en capucin. Fournier suivi de Mariquita
en page, Fournier qui était tout à l'heure un Charles IX authentique, en
est à sa seconde transformation, et se remontre en pioupiou, au nez mangé
par un chancre.