_Samedi 13 décembre._--J'ai reçu, avec une gentille lettre de compliments

sur notre livre, une invitation à dîner, ce soir, chez la princesse

Mathilde.

Nous sommes introduits au premier, dans un salon de forme ronde, aux

panneaux de soie pourpre, décorés de glaces gravées dans l'élégants

cadres. Gavarni, Chennevières, Nieuwerkerke sont déjà là, puis arrive la

princesse, suivie de sa lectrice, Mme de Fly. Nous voici à table. Nous ne

sommes que sept. Sauf la vaisselle plate marquée aux armes de l'Empire,

sauf la gravité et l'impassibilité des laquais, vrais laquais de maisons

princières, on ne se croirait guère chez une altesse, tant il règne en cet

aimable logis une liberté d'esprit et de parole.

Ce salon est le vrai salon du XIXe siècle, avec une maîtresse de maison

qui est le type parfait de la femme moderne.

Une femme à l'amabilité comme son sourire, le plus doux sourire du monde,

--le sourire gras des jolies bouches italiennes,--et une femme ayant ce

charme: le naturel, et vous mettant à l'aise avec une langue familière, la

vivacité de tout ce qui lui passe par la tête, une adorable bonne enfance.

Aujourd'hui elle se sent entre hommes, et se livre et s'abandonne, et est

vraiment charmante. Elle nous fait de jolies et spirituelles plaintes sur

le niveau singulièrement descendu de la femme, depuis le temps que nous

avons peint, sur son ennui de ne point trouver de femmes s'intéressant aux

choses d'art, aux nouveautés de la littérature, ou ayant des curiosités,

sinon viriles, au moins élevées ou rares. Mais la plupart des femmes qu'on

voit, qu'on reçoit, dit-elle, il en est si peu avec qui l'on puisse

causer: «Tenez, qu'il entre une femme ici, je serais obligée immédiatement

de changer la conversation. Vous allez voir tout à l'heure... Oui, toutes

les femmes intelligentes de ce temps-ci, je suis prête à les recevoir...

Mlle Rachel, oui, Mlle Rachel, je l'aurais parfaitement reçue... Mme Sand,

je l'inviterai quand on voudra.»

* * * * *

_Décembre._--Dîner du samedi chez Magny. Sainte-Beuve a connu, à Boulogne,

un vieux bibliothécaire, nommé Isnard, lequel avait été professeur de

rhétorique aux Oratoriens d'Arras, et avait eu pour élève Robespierre. Il

contait que son élève devenu avocat, avocat très peu occupé, avait fait un

poème, intitulé: «L'art de cracher et de se moucher.» Sur ce, la soeur de

Robespierre craignant qu'il ne perdît le peu de clients qu'il avait, s'il

publiait son poème, allait trouyer Isnard, et lui demandait un moyen pour

empêcher la publication. Isnard se faisait lire le poème par Robespierre,

lui disait: «C'est très bien, très bien; mais il faudrait quelques

retouches!»

La Révolution prenait Robespierre au milieu de ses retouches,--et le poème

n'était pas publié.

* * * * *

ANNÉE 1863

_1er janvier 1863_.--Nous sommes tristes, et encore plus humiliés de dîner

aujourd'hui au restaurant. Il y a des jours de l'année, où il est

convenable d'avoir une famille, à six heures précises.

* * * * *

_3 janvier_.--Chez Magny. Nos livres, notre mode de travail, ont fait, je

le sens, une grande impression sur Sainte-Beuve. La préoccupation de l'art,

dans laquelle nous vivons, le trouble, l'inquiète, le tente. Assez

intelligent pour comprendre tout ce que ce nouvel élément, non employé

encore, apporte de richesses et de couleurs à l'historien, il s'efforce de

se mettre au courant. Il tâtonne, il interroge, il travaille à vous faire

causer. Il ne sait pas enfin, et voudrait bien savoir.

Et l'on a parlé misère de peuple et promiscuité des faubourgs, et

Sainte-Beuve s'est écrié avec un accent d'humanité de 1788, qu'il ne

pouvait comprendre que, sur le trône, on ne fût pas un saint Vincent de

Paul ou un Joseph II. «Assainir tout cela, ce serait quelque chose, ce

serait le commencement,» a-t-il répété deux ou trois fois... et de ces

hauteurs humanitaires et philosophiques, il est vite descendu à causer des

petites filles du peuple, qu'il a fort étudiées, nous dit-il, et

qui--remarque très juste--ont, à la puberté, deux ou trois ans de folie,

de fureur de danse, de vie de garçon, jetant ainsi leurs gourmes et leurs

bonnets par-dessus les moulins: après quoi elles deviennent rassises,

rangées, femmes d'intérieur et de ménage.

Aujourd'hui dînait Nieuwerkerke... Il nous rattrape en sortant, et nous

emmène fumer un cigare en ses appartements du Louvre. Dans un vitrine

placée au milieu d'une fenêtre, il nous fait voir sa collection

particulière, une réunion de cires des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles,

petits médaillons momifiés, petites figures cadavériques, effrayantes à la

façon de petits morts et de petites mortes.

Puis ouvrant, l'un après l'autre, quatre grands cartons, sur lesquels est

écrit: SOIRÉES DU LOUVRE, il fait défiler devant nous, toutes les

caricatures du Paris illustre: ministres, généraux, magistrats, artistes,

écrivains, aquarellés le soir, à la lampe, par Eugène Giraud, et rendus

avec un modelage merveilleux, les coups de gouache les plus lumineux, des

ironies de dessin toutes spirituelles,--des grossissements accentuant,

outrant, pour ainsi dire, la ressemblance des gens.

* * * * *

_Janvier_.--Le café Anglais vend par an pour 80,000 francs de cigares. Le

cuisinier a un traitement de 25,000 francs. Le propriétaire possède des

chevaux, des voitures, des terres. Il est membre du Conseil général de son

département. Voilà la grandeur des folies de Paris.

* * * * *

_4 janvier_.--Feuilleté aujourd'hui les 80 planches de Goya.

C'est le cauchemar de la guerre. Oh! cette planche terrifique, comme une

épouvante rencontrée la nuit, par un clair de lune, au coin d'un bois: un

homme empalé à une branche d'arbre, nu, saignant, les pieds contractés de

souffrance, l'agonie de sa torture sur la face, et dans le hérissement des

cheveux... le bras coupé net, comme un bras cassé de statue...

Et puis, tournez la feuille: des bouches qui crachent la vie, des mourants

vomissant le sang sur des cadavres; et tournez encore la feuille:

l'Espagne mendiant, les pieds dans la voirie d'une ambulance...

Le génie de l'horreur, c'est le génie de l'Espagne. Il y a de la torture,

de l'inquisition presque, dans les planches de son dernier grand peintre,

et dans la morsure de ses eaux-fortes, pour ainsi dire, de la brûlure de

ses autodafés.

* * * * *

--A l'heure présente, il y a dans les bals publics quatre fameux danseurs,

dont le plus renommé s'appelle Dodoche, et qui est un marchand de papier.

Le second est un sculpteur, le troisième un marbrier tumulaire, le

quatrième un attaché aux Pompes funèbres. Ainsi se rattachent nos

Bacchanales à la Danse des Morts.

Ces danseurs sont en si grande vogue, surtout aux bals masqués, que pour

la réclame et la publicité de danser avec eux, les femmes leur donnent

cinq francs par contredanse.

Il est vrai qu'elles se rattrapent bien facilement par une coutume

récemment introduite au bal de l'Opéra, elles montent mendier dans les

premières loges, chez Daru, dans les loges d'ambassade, et grappillent des

louis, des demi-louis,--faisant ainsi, dans leur nuit, des recettes

s'élevant à deux cents francs.

* * * * *

--Flaubert nous dit, que lorsqu'il était enfant, il s'enfonçait tellement

dans ses lectures, en se mordillant la langue et en se tortillant une

mèche de cheveux avec les doigts, qu'il lui arrivait, à un moment, de

choir à terre. Un jour il se coupa le nez, en tombant contre une vitre de

bibliothèque.

Il y a aujourd'hui chez lui un jeune étudiant en médecine (Pouchet)

s'occupant de tatouage, et qui nous signale de singuliers tatouages,

relevés par lui: la devise: _Liberté, Égalité, Fraternité_, sur le ventre

d'une prostituée, et sur le front d'un forçat, la légende pessimiste: _Pas

de chance_.

* * * * *

_17 janvier_.--Sainte-Beuve nous entr'ouvre ses souvenirs sur Mme Récamier,

nous esquisse une figure de son salon: le vieux Forbin-Janson. On le

rencontrait dans l'escalier porté par un domestique à l'état de ruine,

d'ombre, de mort. La porte ouverte, à la vue de la femme de chambre, crac!

ainsi qu'un ressort, un sourire se mettait à jouer sur sa figure. Et il

entrait avec un grand air, et il saluait galamment, et de temps en temps

éternellement souriant, lançait un assez joli trait d'esprit, que Mme

Récamier relevait, faisait valoir.

Alors le vieillard se laissait aller à dire: «Ça, c'est du bon Forbin!» Un

mot lugubre.

Puis il passe à la silhouette d'Ampère, qu'il a beaucoup connu, et qui

venait le voir, presque tous les matins, pendant le long temps où

Sainte-Beuve, pris d'horreur pour le monde, s'était claquemuré à l'hôtel

du Commerce. Il nous le peint comme cavalier servant de Mme Récamier,

comme le _patito_ classique, comme le type de l'académicien cornac, comme

le directeur littéraire des bourgeoises lettrées, comme le _cicerone_ de

Mmes Cheuvreux, comme une sorte d'abbé Barthélémy, en appuyant toutefois

sur la distance qu'il y a entre la duchesse de Choiseul et la PETITE

JEANNETTE.

* * * * *

_22 janvier_.--Le commerce moderne en est arrivé à ceci: Bracquemond

racontait à Gavarni qu'il connaît un garçon, payé très cher, dans un

magasin du passage des Panoramas, pour imiter, avec ses lèvres, le

sifflement de la soie neuve, en déroulant des rubans reteints.

* * * * *

_25 janvier_.--Lire les auteurs anciens, quelques centaines de volumes, en

tirer des notes sur des cartes, faire un livre sur la façon dont les

Romains se chaussaient ou mangeaient couchés,--voici ce qui s'appelle

l'érudition. On est un savant avec cela. On est de l'Institut, on est

sérieux, on a tout.

Mais prenez un siècle près du nôtre, un siècle immense, brassez une

montagne de documents, trente mille brochures, deux mille journaux, tirez

de tout cela, non une monographie, mais le tableau d'une société, vous ne

serez rien qu'un aimable fureteur, un joli curieux, un gentil indiscret.

Il se passera encore du temps, avant que le public français ait de la

considération pour l'histoire qui intéresse.

* * * * *

_26 janvier_.--Flaubert me contait, un de ces soirs, que son grand-père

maternel, un bon vieux médecin, ayant pleuré dans une auberge, en lisant

un journal qui annonçait l'exécution de Louis XVI, au moment d'être envoyé

au Tribunal révolutionnaire de Paris, fut sauvé par son père, alors âgé de

sept ans, auquel sa grand'mère apprit un discours pathétique, qu'il récita

avec le plus grand succès à la société populaire de Nogent-sur-Marne.

* * * * *

_28 janvier_.--Nous dînons ce soir chez la princesse Mathilde. Il y a

Nieuwerkerke, un savant du nom de Pasteur, Sainte-Beuve, Chesneau, le

critique d'art de l'OPINION NATIONALE. Une physionomie curieuse que celle

de la princesse, avec la succession d'impressions de toutes sortes qui la

traversent, et avec ces yeux indéfinissables, tout à coup dardés sur vous

et vous perçant. Son esprit a quelque chose de ce regard. C'est tout à

coup une saillie, une échappade, un mot, peignant à la Saint-Simon, une

chose ou quelqu'un. C'est ainsi qu'elle définit je ne sais plus qui, par

cette phrase: «Un monsieur qui a sur les yeux la buée d'un tableau!»

* * * * *

_29 janvier_.--Des phrases menteuses, des mots sonores, des blagues, voilà

à peu près ce que nous discernons chez tous les hommes politiques de notre

temps. Les révolutions, un simple déménagement avec l'emménagement des

mêmes ambitions, corruptions, bassesses dans l'appartement quitté,--et

cela se faisant avec de la casse et de grands frais.

De morale politique, point. Je cherche autour de moi une opinion qui soit

désintéressée, je n'en trouve pas. On se risque, on se compromet pour des

chances de places futures, on se dévoue pour un parti qui représente

l'avenir. Ainsi de tous les hommes que je vois. Si un sénateur a les

opinions de ses appointements, mon jeune ami *** est attaché aux d'Orléans,

parce qu'il a une sorte de promesse d'être quelque chose, s'ils

reviennent. A peine y a-t-il deux ou trois fous, deux ou trois

enthousiastes gratis dans un parti, et si le hasard vous les fait

rencontrer, c'est bien extraordinaire, si vous ne vous apercevez pas que

ce sont des imbéciles.

Cela amène, à la longue, une désillusion, un dégoût de toute croyance, une

tolérance d'un pouvoir quelconque, une indifférence de la passion

politique que je trouve chez tous mes compagnons de lettres, et chez

Flaubert comme chez moi. On voit qu'il ne faut mourir pour aucune cause,

vivre avec tout gouvernement qui est, quelque antipathique qu'il vous soit,

et ne croire rien qu'à l'art, et ne confesser que la littérature. Tout le

reste est mensonge et attrape-nigauds.

* * * * *

_31 janvier_.--Dîner Magny. Sainte-Beuve est tout heureux, tout

joyeusement débordant d'une partie de famille faite la veille. Véron l'a

invité à dîner, lui, sa gouvernante et ses bonnes, et les a menés, le soir,

dans sa loge à l'Opéra. Une vraie partie de vieux de Paul de Kock.

Et Sainte-Beuve se met à parler nerveusement de Gustave Planche, qu'il a

présenté chez Hugo, à propos d'une traduction de la RONDE DU SABBAT,

demandée par un graveur anglais,--chez Hugo, où il le trouvait, un jour,

installé et n'en démarrant plus.

Planche n'écrivait pas alors, c'était un causeur blond, à figure assez

jolie, mais un causeur poussant la causerie à des heures si avancées de la

nuit, que Hugo finit par demander à Sainte-Beuve: «Quand votre ami se

couche-t-il?» Et Sainte-Beuve s'étonne des séides qu'il a trouvés, surtout

chez les femmes, déclarant qu'il manquait absolument de _nuque_, d'organe

à passion, et que dans la douleur de son impuissance auprès de Mme Dorval,

il se roulait sur le parquet, et si désespérément, que le portier de la

maison l'entendait de sa loge...

Puis de Gustave Planche, il passe à Michelet dont il déclare le talent

uniquement fait de grossissement des petites choses, et le contrepied

absolu du bon sens, ne lui accordant qu'une originalité laborieuse et

venant de la causerie de Quinet. Sur le regimbement de la table, et

l'admiration bravement témoignée par Flaubert pour l'oeuvre du grand

historien, le voici entrant en une vraie colère, frappant la table du

poing, en dépit de douleurs dans les articulations, et jurant, et

vociférant que tout _l'hystérisme_ de ses livres vient de ce qu'il a connu

une seule femme, et qu'il y a chez lui du désir de prêtre.

Alors lâchant Michelet, le voilà faisant un tableau de ce que

Marie-Antoinette a dû souffrir avec Louis XVI, ce brutal, ce lourdaud qui

jette un pavé sur un paysan qui dormait, qui pète en réponse à un

courtisan, lui demandant d'être nommé premier gentilhomme de la chambre,

qui donne un soufflet à M. de Cubières, et, pour se faire pardonner, un

cheval arrivé dans la même journée de Constantinople, ce qui fait dire au

souffleté: «Le roi me l'a donné d'une manière touchante!»

Et il s'interrompt pour dire: «--Tenez, Veyne, qu'est-ce que j'ai là, un

abcès, et il tend le poignet.

--Non, une inflammation des articulations qui n'est pas même la goutte...

--Je ne veux rien faire, c'était seulement pour savoir.

--Vilaine machine que le corps humain! dit l'un de nous.

--Non, c'est très bien fait.

--Très bien fait, dites-vous; mais il me semble que vous avez joui d'une

assez mauvaise santé dans votre jeunesse?

--Oh! dans ma jeunesse... D'abord j'avais une vie qui n'était pas la vie

de tout le monde... Je me nourrissais mal... pas assez. Il y avait

l'élément romanesque qui m'empêchait de manger à ma faim... Et j'avais des

remords d'avoir trompé ma maîtresse... Oui, je ne me nourrissais pas

assez... le remords, vous savez, n'est qu'une faiblesse physique. Plus

tard, j'ai changé cela, j'ai fait entrer dans ma vie une douce philosophie

et de la gaîté...»

Là-dessus Flaubert, oui Flaubert, et Saint-Victor se mettent à soutenir la

thèse qu'il n'y a rien à faire avec le moderne; ce qui nous fait pousser

des cris de paon et leur jeter: «La plastique est transposée, voilà tout!»

* * * * *

_9 février_.--Hier nous étions dans le salon de la princesse Mathilde;

aujourd'hui nous sommes dans un bal du peuple, à l'ÉLYSÉE DES ARTS, au

boulevard Bourdon. J'aime ces contrastes. C'est la société vue à tous ses

étages.

Une grande salle, à l'agitation un peu sourde, au mouvement légèrement

morne. Des figures, ternes, grises, des teints de misère et d'hôpital. De

jeunes femmes habillées de lainages bruns, de nuances sombres, sans le gai

liséré du linge blanc autour du cou, et rien que des bonnets foncés, avec

quelquefois dessus seulement l'éclat rouge d'un ruban. L'aspect général

est celui de misérables marchandes du Temple, et la plupart des visages

sortent d'une fourrure de chat. Les hommes tous en casquettes, en paletots,

en chemises de couleur; les plus élégants ont un cache-nez dénoué, dont

les deux bouts retombent sur le dos avec un négligé canaille. Le type

dominant de ce monde m'a paru le type du juif alsacien.

Là, les danseurs invitent les danseuses, en les prenant par les rubans de

leurs bonnets flottant derrière.

Contre l'orchestre s'est formé un quadrille, que de suite a entouré tout

le monde, attiré par la vue de la seule jolie femme du bal, une Juive, une

jeune Hérodiade, une fleur de la perversion parisienne, un merveilleux

type de ces fillettes éhontées qui vendent du papier à lettres dans les

rues, à la brune. Et pendant qu'elle levait toute droite la jambe et que

l'on voyait, un instant, à la hauteur des têtes, une pointe de bottine

recourbée et un bas de mollet dans un bas rose, son danseur faisait

apparaître, en un cancan forcené, toute la crapulerie de la plèbe du XIXe

siècle.

«C'est Dodoche», nous disait avec fierté, un petit bonhomme qui lui

faisait vis-à-vis, et Dodoche flatté d'être regardé par les trois seuls

hommes en chapeaux du bal, prenait soudain à bras-le-corps sa danseuse, et

la jetait avec une grâce adroite dans l'orchestre.

* * * * *

_Mercredi 11 février_.--En lisant les préfaces de Molière, on est frappé

de la familiarité, presque de la camaraderie de l'auteur avec le Roi. La

flatterie même échappe à la bassesse par la mythologie du compliment.

* * * * *

_14 février_.--Dîners charmants que nos dîners du samedi. La conversation

y touche à tout, et chacun se livre et se confesse un peu. On parle

femmes.--«Moi, dit Sainte-Beuve, mon idéal, c'est des cheveux, des dents,

des épaules et le reste... la crasse m'est égale...» Et comme il est

question des élégants bonnets, que les femmes du monde se mettent la nuit,

il dit: «Les miennes n'ont jamais mis de bonnet pour la nuit... je n'ai

jamais vu qu'un filet... Après ça, je n'ai de ma vie passé une nuit avec

une femme, à cause de mon travail.» Quelqu'un ayant fait une allusion aux

femmes d'Orient, il témoigne une indignation farouche contre l'épilage des

femmes de ces pays. Saint-Victor vient à sa rescousse, en jetant: «Ça doit

ressembler à un menton de curé!» Et l'incident se termine par une violente

diatribe de Sainte-Beuve contre l'Orient qui mutile tout...

Sainte-Beuve vient d'écrire un médaillon de Royer-Collard, et encore tout

chaud de son article, il nous cite les mots consacrés de ce grand homme,

et son dernier mot inédit, entendu par Veyne, qui le veillait pendant sa

maladie. Comme son domestique avait peine à le faire uriner, il aurait dit

en grommelant: «L'animal ne va plus!» Et Sainte-Beuve se pâme sur la

hauteur philosophique de ce mot. Alors nous, de nous récrier sur tous les

mots de valeur qui passent dans la conversation et qu'on ne compte pas,

parce qu'ils ne sont pas dits par des gens bénéficiant d'une haute

position politique ou sociale, et nous citons le mot superbe de Grassot, à

son animal à lui, dans une pissotière: «Que t'es bête, viens donc, c'est

pour pisser!» Et nous parvenons à tuer le mot du grand poseur avec le mot

du grand farceur.

Au fond, notre indépendance absolue de tout ce qui est officiel, consacré,

académiquement reconnu, renverse les habitudes d'esprit, les religions,

les superstitions de respect de Sainte-Beuve, et nous lui apparaissons

comme de singuliers _pistolets_, comme des contempteurs un peu effrayants.

En dépit de sa liberté d'esprit de lettré, il a toujours sacrifié, et

servilement souvent, à la considération du nom de l'écrivain, de

l'historien, de l'orateur, du causeur même. Il n'a pas un jugement dégagé

de l'agenouillement devant la politique à la façon du nôtre et qui lui

permette de juger un Pasquier dans son inanité, un Thiers dans son

insuffisance, un Guizot dans sa profondeur vide.

Nogent-Saint-Laurens qui dîne aujourd'hui et qui fait partie de la

commission de la propriété littéraire, déclare qu'il est pour sa

perpétuité. Proposition contre laquelle s'élève avec une grande vivacité

Sainte-Beuve, s'écriant: «Vous êtes payé par la fumée, par le bruit...

Mais un homme qui écrit devrait dire: Prenez, prenez... On est vraiment

trop heureux qu'on vous prenne!» Et comme Flaubert, qui a l'habitude

d'adopter assez volontiers le contrepied de l'opinion émise, jette: «Moi,

si j'avais inventé les chemins de fer, j'aurais voulu que personne n'y

montât, sans ma permission!» Sainte-Beuve réplique coléreusement: «La

propriété littéraire pas plus que l'autre... Il ne faut pas de

propriété... Il faut que tout se renouvelle, que chacun travaille à son

tour...

Dans ces quelques paroles, jaillies du plus secret et du plus sincère de

son âme, on sent, dans Sainte-Beuve, le célibataire révolutionnaire, et il

nous apparaît presque avec la tête d'un conventionnel niveleur, d'un homme

laissant percer contre la société du XIXe siècle des haines à la Rousseau,

ce Jean-Jacques auquel il ressemble un peu physiologiquement.

Alors, je ne sais qui jette le nom de Hugo dans la conversation. Sur ce

nom, Sainte-Beuve bondit, comme mordu par une bête sous la table, et

déclare que c'est un charlatan, que c'est lui qui a été le premier un

spéculateur en littérature! Là-dessus Flaubert s'exclame que c'est l'homme

dans la peau duquel il aimerait le mieux être. «Non, lui répond justement

Sainte-Beuve, non, en littérature, on ne voudrait point ne pas être soi...

on voudrait bien s'approprier certaines qualités d'un autre... mais en

restant toujours soi.»

Et tout à coup un adoucissement se fait dans sa voix... et il reconnaît à

Hugo un grand don d'initiation: «Oui, c'est lui qui m'a enseigné à faire

des vers. Un jour aussi, au Louvre, devant des tableaux il m'a appris sur

la peinture... tout ce que j'ai oublié depuis... Un tempérament prodigieux,

cet Hugo. Son coiffeur me disait que le poil de sa barbe était le triple

d'un autre, qu'il ébréchait tous les rasoirs. Il avait des dents de

loup-cervier, des dents cassant des noyaux de pêches. Et avec cela des

yeux... tenez, quand il faisait ses FEUILLES D'AUTOMNE, nous montions,

tous les soirs, sur les tours Notre-Dame, pour voir les couchers de soleil,

--ce qui, entre nous, ne m'amusait pas beaucoup;--eh bien, il voyait de

là-haut, au balcon de l'Arsenal, la couleur de la robe de Mlle Nodier.»

Oh! certes, c'est la santé d'une génie bien portant, mais toutefois pour

le rendu des délicatesses, des mélancolies exquises, des fantaisies rares

et délicieuses sur la corde vibrante de l'âme et du coeur, ne faut-il pas,

je me le demande, un coin maladif dans l'homme, et n'est-il pas nécessaire

d'être un peu, à la façon de Henri Heine, un crucifié physique?

* * * * *

_17 février_.--Nous allons avec Flaubert, au petit bal masqué intime,

donné par Marc Fournier à la Porte-Saint-Martin... On danse sur la scène

fermée par trois décors paradisiaques, au bruit d'un orchestre

drolatiquement costumé et jouant le _Pied qui remue_, mené par Artus,

travesti en vieux gendarme. Le bal ressemble un peu à ces tableaux de

l'Humanité qu'on vend sur les quais, et où l'on voit l'Univers représenté

en tous ses costumes. Il y a des Turcs de Carle Vernet, des bayadères de

Schopin, et des zouaves, et des Bretons, et des Circassiens, et des

mousquetaires, et des pompiers de la banlieue en maillot couleur de chair,

ayant sur les jambes simulées d'horribles exostoses. Gil-Perez s'exhibe en

collégien fort en thème, Mélingue en capucin. Fournier suivi de Mariquita

en page, Fournier qui était tout à l'heure un Charles IX authentique, en

est à sa seconde transformation, et se remontre en pioupiou, au nez mangé

par un chancre.

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 4 / 18 段