d'assez cocasses décors--une scène où il y a juste la place pour un
soufflet et un coup de pied dans le derrière. Et la farce commence, une
farce qui parait écrite au pied levé, une nuit de carnaval, dans un
cabaret de Bergame, avec de jolis vers qui montent s'enrouler ainsi que
des fleurs autour d'une batte.
Là dedans passe et repasse toute la famille, les deux filles de Gautier,
Judith, dans un costume d'Esméralda de la comédie italienne, développant
des grâces molles; la jeune Estelle, svelte dans son habit d'Arlequin, et
montrant sous son petit museau noir, de jolies moues d'enfant; le fils de
Gautier en Pierrot un peu froid, un peu trop dans son rôle, un peu trop
posthume; puis enfin Théophile Gautier, lui-même faisant le docteur, un
Pantalon extraordinaire, grimé, enluminé, peinturluré à faire peur à
toutes les maladies énumérées par Diafoirus, l'échiné pliée, le geste en
bois, la voix transposée, travaillée, tirée on ne sait d'où, des lobes du
cerveau, de l'épigastre, du _calcaneum_ de ses talons: une voix enrouée,
extravagante, qui semble du Rabelais gloussé.
* * * * *
_4 septembre._--Bar-sur-Seine.... Il habite ici un millionnaire, d'une
avarice telle, que lorsqu'il a mis ses fils au collège, il a défendu par
économie qu'on cirât leurs souliers, disant que le cirage brûlait le
cuir... et il a remis au proviseur une couenne de lard pour les frotter.
* * * * *
_Septembre._--C'est prodigieux comme Millet a saisi le galbe de la femme
de labeur et de fatigue, courbée sur la glèbe. Il a trouvé un dessin carré,
un contour fruste qui rend ce corps-paquet, où il n'y a plus rien des
rondeurs provocantes de la forme féminine, ce corps que le travail et la
misère ont aplati comme avec un rouleau, n'y laissant ni gorge ni hanches,
et qui ont fait de cette femme un ouvrier sans sexe, habillé d'un casaquin
et d'une jupe, dont les couleurs ne semblent que la déteinte des deux
éléments entre lesquels ce corps vit,--en haut bleu comme le ciel, en bas
brun comme la terre.
* * * * *
_12 septembre._--Il y a une vieille demoiselle ici, une ci-devant
religieuse, qui terminait une longue déploration de toutes les misères et
de toutes les dégoûtations de l'humanité par cette réclamation: «Et puis,
pourquoi sommes-nous faits en viande?»
Cette révolte contre la matérialité de notre être, et l'aspiration à la
composition d'un végétal ou d'un minéral, ne prouvent-elles pas une
délicate spiritualité féminine?
La même vieille demoiselle nous racontait qu'une des distractions des
religieuses du couvent, où elle se trouvait,--la chose est délicate, et
aurait besoin pour être contée de la plume de Beroalde de Verville, mais
ma foi tant pis,--elle nous racontait donc que cette distraction était de
p.... dans des carafes, oui, de mettre du vent en bouteille, pour se
régaler la vue des irisations du gaz captif.
* * * * *
--On me montrait hier un jeune jardinier, un garçon de 25 ans, qui vient
d'épouser une cuisinière de 60 ans, pour une rente de 40 boisseaux de blé.
* * * * *
--Lorsque l'incrédulité devient une foi, elle est plus bête qu'une
religion.
* * * * *
_22 septembre_.--Celui-là, je le répète, ferait un livre curieux,
apporterait d'intéressants documents à l'histoire humaine et française,
celui-là qui récolterait et assemblerait simplement les anecdotes
singulières, relatives à certaines physionomies provinciales. Oui, un
Tallement des Réaux qui, ici et là, noterait tout ce qu'il entendrait sur
les personnages excentriques de la province, ferait un amusant bouquin.
Quelles figures fantasques, quels originaux, quelles silhouettes
grotesques ou bizarres, puissantes ou tranchées, s'accusant dans les
souvenirs, les légendes de famille, avec une verdeur, une saveur du cru,
une turgescence de comique, qu'on ne trouve pas dans les bonshommes
parisiens.
Voici un de ces types que j'attrape au passage, parmi les récits d'après
dîner. C'était le médecin ordinaire de la maison de notre grand-père, à
Sommerécourt. Une espèce de docteur Tant-mieux, à mine rabelaisienne, le
dernier porteur de la culotte, des bas, des boucles de souliers en acier,
un bon vivant qui _buvait dur_, et auquel on était obligé de rationner le
vin dans les maisons où il mangeait;--du reste parfaitement lucide, et la
raison aussi vive et plus nette que jamais, _en plein vin_. Il s'appelait
Procureur, et habitait le petit village de Vrécourt. Une célébrité
médicale que ce Procureur, une de ces lumières de la science de guérir
inofficielles et populaires à la façon des _rebouteux_, un de ces hommes
sans études, sans lectures, mais qui semblent nés dans les secrets de la
nature, qui soignent par instinct, qui sauvent par illumination, qui ont
le miracle en main. Dans toutes les Vosges on l'appelait pour les cas
désespérés.
Un vrai paysan avec cela, et à peu près traité comme tel. D'ordinaire, le
grand-père le faisait dîner avec les domestiques, ne donnant l'ordre de
mettre son couvert à table que dans les grandes occasions. Ayant sauvé la
maréchale de Bellune d'une maladie mortelle, et des soins de plusieurs
illustres médecins, ce fut un éblouissement, quand il fut invité par sa
malade à dîner. Il donnait des poignées de main aux domestiques, et placé
à côté de Mme de Bellune, chaque fois qu'un convive lui adressait la
parole, il saluait, ayant, par une habitude de paysan, gardé son chapeau
sur la tête.
Un jour, le grand-père lui ayant demandé son compte pour les soins donnés
à lui et à sa maison pendant sept ans, il présenta un compte de 72 francs:
--Comment coquin, soixante-douze francs? Le pauvre Procureur troublé,
balbutiait:--Mais Monsieur, je vous assure, j'ai fait très justement le
compte!
--Comment, mais c'est impossible, soixante-douze francs pour sept ans. Le
grand-père ne pouvait croire à la modicité de la somme.
Procureur avait une fille mariée. Son gendre vint se plaindre à lui que sa
fille se laissait aller à la boisson. Bon sang ne peut mentir. Sa fille
avait de vingt-cinq à trente ans. Il la fouetta comme une petite fille, et
dit à son gendre: «Dà, dà, la voilà corrigée!».
* * * * *
_19 octobre._--Un mot qui dit tout sur les juifs, qui éclaire leur fortune,
leur puissance, leur rapide ascension, en ce siècle d'argent. Mirès
apprenait à Saint-Victor que dans l'école juive, où il avait été élevé à
Bordeaux, on ne donnait pas de prix de calcul,--parce que tous l'auraient
mérité.
Cette révélation fait pâlir même le mot profond du vieux Rothschild: «A la
Bourse, il y a un moment où, pour gagner, il faut savoir parler hébreu!
* * * * *
--X---- a pris pour maîtresse une actrice, aussitôt après le bruit de son
acquittement pour avortement, un peu à cause du scandale de l'affaire,
beaucoup parce que l'avortement a amené un dérangement curieux dans la
matrice de la femme. C'est un cas qui amuse l'ancien médecin dans l'homme
devenu impuissant.
Dans les entr'actes du théâtre, il s'en va chez un grand pharmacien qui
est à côté. Et là, dans l'arrière-boutique, en collaboration de son ami,
il se livre longuement et compendieusement à la composition d'un de ces
lavements, dont la recette est perdue depuis Molière, et rapporte le
liniment, où il a mis sa science et son coeur, à la belle au théâtre.
C'est son sac de bonbons de tous les soirs.
* * * * *
--Une religion sans surnaturel,--cela me fait penser à une annonce que
j'ai lue, ces années-ci; dans les grands journaux: vin sans raisin.
* * * * *
_27 octobre._--Nous sommes chez de vieux amis de notre famille, chez les
Armand Lefebvre, dans leur jolie petite propriété de la Comerie, au coeur
de l'Ile-de-France, dans ce coin de terre tout XVIIIe siècle.
Ici c'est Chantilly, là Champlatreux, plus loin Luzarches, un nom de site
champêtre à la mode dans les romans de la fin du dernier siècle, tout
comme Salency, et pour venir ici, on passe par l'Ile-Adam, devant la
terrasse peinte dans le joli tableau d'Olivier, qui est à Versailles.
C'est plein de noms de la vieille France, les Condé, les Conti, Molé,
Samuel Bernard et jusqu'à Sophie Arnould qui y eut son prieuré. La nature
même semble du XVIIIe siècle: ce sont les paysages, où Demarne pousse ses
retours de troupeaux.
* * * * *
_Mardi 28 octobre_.--Edouard me mène à Clermont
voir la prison des femmes.
... Elles sont généralement bien portantes, le visage plein, le teint un
peu bis, ayant à la fois de l'aspect de la nonne et de la convalescente
d'hôpital. Toutes ou presque toutes ont la tête carrée, des têtes de
volonté et d'endurcissement, de mauvaises têtes de paysannes--et déprimées
d'une manière curieusement uniforme. Je n'y ai pas vu une jolie figure, un
visage intéressant. Ce monde aux yeux renfoncés, est dur, concentré, avec
un tas de choses amassées sous l'ensevelissement des traits. Toutes, quand
on passe au milieu d'elles, restent penchées sur leur tâche, la
physionomie fermée. Il semble qu'il y ait un mur entre votre regard et
elles. Leur visage ne dit, n'exprime rien; on sent qu'il fait le mort.
Êtes-vous passé, et vous retournez-vous? vous voyez les yeux lentement se
soulever, et l'on se sent dans le dos, jusqu'à la porte, les regards de
toutes ces femmes dardés sur vous, en une curiosité méchante.
... Le directeur m'entretenait des ruses de ces femmes, murées dans le
silence, des ruses pour correspondre entre elles, d'une lettre d'amour
envoyée à une compagne par une lesbienne, qui en avait découpé les lettres
dans le PATER et l'AVE d'un livre de prières, et les avait cousues
ensemble sur un bout de chiffon.
* * * * *
_29 octobre_.--Un détail curieux donné par Edouard sur la répulsion,
l'épouvante produite par le zouave sur l'imagination allemande.
Danremont, l'attaché plénipotentiaire près le roi de Hanovre, promenait un
jour son fils, habillé en zouave. Le roi de Hanovre, qui est aveugle,
entend le rire de l'enfant, se le fait amener, le prend dans ses bras,
puis soudain, à un mot dit par son aide de camp, le laisse brusquement
retomber à terre. L'aide de camp venait de dire au Roi en quoi l'enfant
était habillé.
* * * * *
_Paris 1er novembre._--En passant devant la fontaine Saint-Michel, devant
ces monstres bourgeois, les monstres de la Chine et du Japon me reviennent
dans la pensée. Quelle imagination dans l'hybride. Quelle invention,
quelle poésie horrifique dans ces fantaisies animales. Les beaux
hippogriffes de l'opium! Quelle ménagerie diaboliquement fantastique,
faite d'accouplements insensés, extravagants et superbes.
Mais aussi pourquoi demander des chimères à des membres de l'Institut. Ils
ne fabriqueront jamais que les monstres du récit de Théramène, le vrai
monstre au goût de la France classique et _tragédique_.
* * * * *
_Samedi 8 novembre._--Nous dînons chez Gavarni. Les convives sont de
Chennevières, le docteur Veyne, l'ancien médecin de la bohème, et
Sainte-Beuve. L'auteur de VOLUPTÉ arrive dans la toilette d'un petit
mercier de province en partie fine, tire de sa poche une calotte de soie
noire, une calotte à la fois d'Académie et de sacristie, qu'il met sur sa
tête pour la défendre des courants d'airs.
Je lui parle de ses articles du CONSTITUTIONNEL: «Oui, je compte aller
encore vingt mois avec deux mois de congé. C'est le temps de mon traité,
mon Dieu! J'ai de certaines facilités de sauter d'un sujet à l'autre,
quoique ce soit le plus fatigant de mon affaire. J'ai professé à Liège
trois fois par semaine. J'ai fait quatre ans de cours à l'École normale.
J'ai fait vingt-deux leçons sur Bossuet... Et puis je donne tout ce que
j'ai: le fond de toutes mes notes. Je vide mon sac. Je suis à mes
dernières cartouches et je tire tout... Franchement, au fond je suis blasé
ou plutôt dégoûté, las. Toutes ces insultes, toutes ces calomnies, pour un
petit honneur qui n'est rien du tout, et qu'on estime beaucoup!»--Ici je
le sens blessé à fond, de l'attaque d'un journal de ce matin, qui, en
annonçant son invitation pour une fournée de Compiègne, l'accusait d'avoir
fait renvoyer son ami Barbey d'Aurevilly du PAYS:--«Si j'avais dix mille
livres de rentes, reprend-il, je sais bien ce que je ferais, ou plutôt ce
que je ne ferais pas.» Et il nous confie qu'il n'ira pas à Compiègne, où
les journaux le font aller, que sa santé ne le lui permet pas, ses
infirmités, sa vessie... Il ne pourrait rester là toute la soirée. Ce sont
de trop grandes corvées pour son âge.
On cause de l'histoire moderne, de sa supériorité sur l'ancienne, qui ne
voyait jamais ni le cadre ni le milieu des événements, et Sainte-Beuve
déclare que Villemain ne sait absolument des événements que ce qu'il y a
dans les livres, et que la connaissance de l'art d'un temps manquait
jusqu'ici aux historiens. La causerie arrive au XVIIIe siècle. «C'est le
temps que j'aime le mieux, s'écrie Sainte-Beuve. Il n'y a pas pour moi de
plus belles années que les quinze premières années du règne de Louis XVI.
Et quels hommes, même de second ordre: Rivarol, Chamfort. Le mot de
Rivarol: L'impiété est une indiscrétion, cela est charmant!... hum! hum!»
Sainte-Beuve a ainsi un petit ânonnement qui le mène d'une pensée à une
autre, et lie sa parole. «Hum! hum!...» fait-il encore une fois, et il
continue:
«Et tous les gens de ce temps-là avaient une philosophie que nous devrions
bien avoir. Il n'était pas question d'immortalité d'âme, de machines comme
cela; on vivait de son mieux, en faisant bien, et on ne méprisait pas le
matériel. Maintenant, on prend trop de religion, on en prend trop, on
force la dose... Et puis, dans ce temps-là, on avait la société, la
société, encore la meilleure invention des hommes, après tout.»
Là-dessus, il se met à parler de Michelet avec une sorte d'animosité et de
rancune colère. «Aujourd'hui, il a le _style vertical_. Il ne met plus de
verbes. Mais c'est une église, il a des croyants... Les premiers volumes,
les premiers volumes... mon Dieu! ça ne vaut pas mieux que le reste. Ce
sont simplement les derniers qui font valoir les premiers.»
Puis il est successivement question d'About, et de Lamartine, et du duc de
Broglie: «About, c'est un garçon qui fait un volume de ce qui mérite une
page. Son roman sur le nez, vous savez, c'est une épigramme de Voltaire,
vous vous rappelez ça... Si, si, je vous assure que Lamartine a de
l'esprit. Il en a en passant, en coulant, sans s'arrêter dessus. Tenez, on
parlait devant lui de Broglie, on disait que c'était un bon esprit:--«Oui,
un bon esprit faux,» fit-il.
Pendant le dîner, nous avons l'agacement d'entendre le fin causeur, le fin
connaisseur ès lettres, parler art, à tort à travers, louanger Eugène
Delacroix comme peintre philosophique, s'étendre sur l'expression de la
tête d'Hamlet dans son tableau «Hamlet au cimetière», tirade que coupe
presque brutalement Gavarni par cette phrase: «L'expression! mais vous
pouvez mettre la tête d'Hamlet sur la tête du fossoyeur et _vice versa_.»
Après dîner, Sainte-Beuve, nous voyant fumer, dit: «Ne pas fumer est un
grand vide dans la vie. On est obligé de remplacer le tabac par des
distractions trop naturelles... qui ne vous accompagnent pas jusqu'au
bout.»
Et c'est dit avec un sourire de regret et de mélancolie libertine.
En revenant sur la route de Versailles, par une belle nuit froide,
Sainte-Beuve, en son paletot gris déboutonné et son gilet chamois,--il
affectionne les couleurs claires, jeunettes, printanières,--Sainte-Beuve
marchant d'un pas nerveux, presque rageur, nous entretient de l'Académie
qui n'est pas, dit-il, ce qu'on pense.
Il est en bons rapports avec elle, en dépit des petits tours qu'il avoue
lui avoir joués. Les passions politiques ont eu le temps de s'apaiser
depuis douze ans. De petites reprises de ces passions ont cependant lieu,
de temps en temps, mais ça n'a pas de suite. Falloux lui a presque pris de
force les mains qu'il mettait dans ses poches. «Il n'y a que de Broglie.
Nous ne nous saluons pas... Ça se passe en famille à l'Académie,
voyez-vous. Nous ne sommes que huit depuis six mois. Il y a des séances,
quand Villemain n'est pas là, qui commencent à trois heures et demie, et
qui finissent à quatre heures moins le quart. S'il n'y avait pas un homme
inventif, un Villemain, ça n'irait plus. Il pose des questions. Il rédige
un procès-verbal coquet. C'est comme Patin pour le Dictionnaire, il ne le
fait pas bien, mais il le fait, et sans lui on ne ferait plus rien. Ce
n'est pas mauvaise volonté de l'Académie, c'est ignorance. L'autre jour à
propos du mot _chapeau de fleurs_, M. de Noailles a dit que c'était un mot
inconnu, qu'il ne l'avait rencontré nulle part. Il n'a pas lu Théocrite,
voilà! Et c'est ainsi à propos de tout... Pour les livres, pour les prix,
ils viennent me trouver. Ils me demandent ce que c'est. Ils se renseignent,
que voulez-vous?... Ils ne connaissent pas un nom nouveau depuis dix
ans... Et puis l'Académie a une peur atroce, c'est la peur de la bohème.
Quand il n'ont pas vu un homme dans leurs salons, ils n'en veulent pas.
Ils le redoutent. Ce n'est pas un homme de leur monde... C'est ce qui fait,
je crois, qu'Autran a des chances. C'est un candidat des bains de mer. On
l'a rencontré aux eaux. Et il a de la fortune. Et puis il est de
Marseille. Il a pour lui Thiers, Mignet, Lebrun, les trois frères
provençaux, qui se pousseront le coude pour voter pour lui.»
La petite touche--c'est le charme et la petitesse de la causerie de
Sainte-Beuve. Point de hautes idées, point de grandes expressions, point
de ces images qui détachent en bloc une figure. Cela est aiguisé, menu,
pointu, c'est une pluie de petites phrases qui peignent, à la longue, et
par la superposition et l'amoncellement. Une conversation ingénieuse,
spirituelle mais mince; une conversation où il y a de la grâce, de
l'épigramme, du gentil ronron, de la griffe et de la patte de velours.
Conversation, au fond, qui n'est pas la conversation d'un mâle supérieur.
* * * * *
_16 novembre._--Sous la couverture mouillée que le pompier lui avait jetée,
la pauvre danseuse si horriblement brûlée hier, Emma Livry, s'était mise
à genoux et faisait sa prière.
* * * * *
--Un superbe détail pour le soir d'une bataille. Après Isly, les vautours
grisés des yeux des morts qu'ils avaient mangés, ne trouvant pas le reste
encore assez corrompu, voletaient, trébuchaient, tombaient à terre comme
des pochards.
* * * * *
_Samedi 22 novembre._--Gavarni a organisé avec Sainte-Beuve un dîner qui
doit avoir lieu deux fois par mois. C'est aujourd'hui l'inauguration de
cette réunion et le premier dîner chez Magny, où Sainte-Beuve a ses
habitudes. Nous ne sommes aujourd'hui que Gavarni, Sainte-Beuve, Veyne, de
Chennevières et nous, mais le dîner doit s'élargir et compter d'autres
convives.
* * * * *
_27 novembre._--En ces années, il ne suffit pas d'écrire un livre, il faut
être le domestique de ce livre, faire les courses de son volume, devenir
le laquais de son succès. Je porte donc mes livres, ici et là, à
quelques-uns qui les couperont à moitié, à d'autres qui en parleront sans
les lire, à d'autres qui en feront de quoi dîner chez un bouquiniste.
On fabriquerait, je ne sais quelle physiologie curieuse des gens de
lettres, avec la physionomie de leur portier, de leur escalier, de leur
sonnette, de leur logis. J'ai remarqué une sorte de logique, une
corrélation intime chez presque tous entre l'habitant et la coquille,
l'homme et le milieu. L'homme de lettres, cela loge généralement haut, au
cinquième. Paris a le cerveau, comme l'homme, en haut; et ce qui court, ce
qui se sert de ses jambes: boutiques, entresol, est en bas; et ce qui
digère est au premier:--la maison est un individu.
Trois intérieurs, à trois crans de l'échelle, m'ont frappé... Au fond
d'une cour, rue Jacob, on monte cinq étages, on suit un corridor où
donnent des portes de chambres de domestiques, une sorte de labyrinthe
dans des communs. Une clef est sur la porte; après avoir frappé en vain,
on se décide à tourner la clef, on est dans une façon de resserre, pleine
de livres en désordre sur le carreau, au milieu desquels est une paire de
bottines d'homme, non faite. Une voix de l'autre pièce crie, comme du fond
d'un rêve: «Qui est là!» On entre, on se trouve dans une chambre de
grisette, de couturière, où il y a une table de nuit, écrasée de livres
brochés, tout neufs, et dans un lit, un petit homme, maigre, maladif...
Vous l'avez éveillé. Il est deux heures! Vous êtes chez un critique en
mansarde, un homme d'un grand talent. C'est M. Montégut, l'écrivain de la
REVUE DES DEUX MONDES.
Rue d'Argenteuil, presque en face du GAGNE-PETIT, ce vieux magasin noir où
l'on vend du blanc, dans cette rue où l'imagination loge volontiers, sous
la tuile, la misère d'un Restif de la Bretonne, un escalier obscur, des
paliers qui sentent le plomb, quatre raides étages, une de ces bonnes à
tout faire, perdant la tête d'une visite, et qui manque d'écraser une
petite fille qui se sauve d'entre ses jambes. Un salon où il y a des
meubles d'une élégance vieillote, dans la cheminée un feu mouillé et
désolé, aux murs beaucoup d'images quelconques qui sont dans des cadres,
sur une table un grand volume illustré pour le Jour de l'an; dans un coin,
un piano qui dit une femme, une famille: un salon qui ressemble un peu à
la pièce pauvre et solennelle, que les relieurs ont pour recevoir leurs
clients. Là dedans un petit homme très maigre, aux cheveux rares et longs,
au teint de papier mâché, aux yeux fureteurs: c'est Edouard Fournier,
l'érudit critique de la PATRIE.
En face de la Muette, sur les terrains de l'ancien Ranelagh,--j'ai reconnu
la maison sans la connaître,--ça ressemble aux tâtonnements des enfants
avec les jeux d'architecture, et où ils marient des tours à créneaux avec
un kiosque chinois. Nous entrons. Il y a des fleurs partout, des plats de
Chine dans les plafonds, des Watteau peints par Ballue, des vitrines
pleines de dunkerques, du carton-pierre, des tentures de lampas, des
stores peints, des tapis comme de la mousse, des reliures surdorées, des
portes, couvertes, de bas en haut, de dessins, de lithographies, de
photographies à deux sous, un salon de jeux avec des billards polonais et
des toupies hollandaises, et des montées, des descentes, des machinations
de dégagements qui ressemblent à une intrigue de vaudeville, et partout
des objets d'art à ravir une fille: une maison triomphante avec jardin,
écurie et remise, que vous montre un homme lugubre et gêné et tristement
aimable,--que vous montre Jules Lecomte.
* * * * *
_1er décembre._--Nous allons remercier Sainte-Beuve de l'article qu'il a
fait ce matin, dans le CONSTITUTIONNEL, sur la FEMME AU XVIIIe SIÈCLE.
Sainte-Beuve demeure rue Montparnasse. La porte, une toute petite porte,
nous est ouverte par la gouvernante, une femme de quarante ans, à tenue
d'institutrice de bonne maison. On nous introduit dans un salon à papier
grenat, aux meubles en velours rouge, aux formes Louis XV d'un tapissier
du quartier Latin. Salon bourgeois solennellement froid, rappelant assez
le salon de la maison du Rempart pour MM. de la magistrature. Le jour y
vient triste et pauvre, d'un jardinet fermé par un grand mur, et à travers
le tortillage d'une vigne aux sarments maigres et noirs. Nous montons, par
un petit escalier compliqué, à la chambre de Sainte-Beuve, juste au-dessus
du salon, chambre où l'on voit en entrant un lit avec un édredon, en face
deux fenêtres sans grands rideaux, à gauche deux bibliothèques d'acajou
pleines de reliures, genre Restauration, et montrant sur le dos des fers
dans le goût du gothique de Clotilde de Surville; au milieu de la pièce
est une table chargée de volumes, et dans les coins, contre les
bibliothèques, des amas de journaux et de brochures, un empilement, un
fouillis, un désordre de déménagement: l'aspect d'une chambre d'hôtel
garni, habitée par un bénédictin.
Nous trouvons Sainte-Beuve, je ne sais pourquoi, exaspéré contre SALAMMBÔ,
et furibond et écumant à petites phrases: «D'abord c'est illisible... Et
puis c'est de la tragédie... Au fond c'est du dernier classique... La
bataille, la peste, la famine, ce sont des morceaux à mettre dans des
cours de littérature... Du Marmontel, du Florian, quoi!» Pendant près
d'une heure, quoi que nous disions en faveur du livre (il faut défendre
les camarades contre les critiques), il crache, il vomit sa lecture, en
proie à une colère enfantine, presque comique.
Aujourd'hui Sainte-Beuve me frappe par sa ressemblance avec Hippolyte
Passy, même vieille mine futée, même oeil, même forme de crâne, et surtout
même timbre de voix un peu zézeyante. J'ai remarqué le zézeyament chez les
grands bavards.
* * * * *