travail destructeur. C'est une mort lente et successive des manifestations,
presque immatérielles, qui émanaient de son corps. Sa physionomie est
toute changée. Elle n'a plus les mêmes regards, elle n'a plus les mêmes
gestes; et elle m'apparaît comme se dépouillant, chaque jour, de ce
quelque chose d'humainement indéfinissable, qui fait la personnalité d'un
vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un, apporte à son corps de
l'inconnu, de l'étranger, du _non lui_, en fait une espèce de nouvel être,
dans lequel il faut chercher l'ancien... celui dont la silhouette animée
et affectueuse n'est déjà plus.
* * * * *
_31 juillet_.--Le docteur Simon va me dire, tout à l'heure, si notre
vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est pour
moi celui d'un jury des assises rentrant en séance... «C'est fini, plus
d'espoir, une question de temps. Le mal a marché bien vite. Un poumon est
perdu et l'autre tout comme...» Et il faut revenir à la malade, lui verser
de la sérénité avec notre sourire, lui faire espérer sa convalescence dans
tout l'air de nos personnes... Puis une hâte nous prend de fuir
l'appartement et cette pauvre femme. Nous sortons, nous allons au hasard
dans Paris; enfin, fatigués, nous nous attablons à une table de café. Là,
nous prenons machinalement un numéro de ILLUSTRATION, et sous nos yeux
tombe le mot du dernier rébus: _Contre la mort, il n'y a pas d'appel!_
* * * * *
_Lundi 11 août_.--La péritonite s'est mêlée à la maladie de poitrine. Elle
souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir
couchée sur le dos ou le côté gauche. La mort, ce n'est donc pas assez! il
faut encore la souffrance, la torture, comme le suprême et implacable
finale des organes humains... Et elle souffre cela, la pauvre malheureuse!
dans une de ces chambres de domestique, où le soleil, donnant sur une
tabatière, fait l'air brûlant, comme en une serre chaude, et où il y a si
peu de place, que le médecin est obligé de poser son chapeau sur le lit...
Nous avons lutté jusqu'au bout pour la garder, à la fin il a fallu se
décider à la laisser partir. Elle n'a pas voulu aller à la maison Dubois,
où nous nous proposions de la mettre: elle y a été voir, il y a de cela
vingt-cinq ans, quand elle est entrée chez nous; elle y a été voir la
nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette maison de santé lui représente
la maison où l'on meurt. J'attends Simon, qui doit lui apporter son billet
d'entrée pour Lariboisière. Elle a passé presque une bonne nuit. Elle est
toute prête, gaie même. Nous lui avons de notre mieux tout voilé. Elle
aspire à s'en aller. Elle est pressée. Il lui semble qu'elle va guérir là.
A deux heures, Simon arrive: «Voici, c'est fait...» Elle ne veut pas de
brancard pour partir: «Je croirais être morte!» a-t-elle dit. On
l'habille. Aussitôt hors du lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son
visage, disparaît. C'est comme de la terre qui lui monterait sous le teint.
Elle descend dans l'appartement: Assise dans la salle à manger, d'une main
tremblotante et dont les doigts se cognent, elle met ses bas sur des
jambes, pareilles à des manches à balai, sur des jambes de phtisique. Puis,
un long moment, elle regarde les choses, avec ces yeux de mourant qui
paraissent vouloir emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la
porte de l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu.
Elle arrive au bas de l'escalier, où elle se repose, un instant, sur une
chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la santé dans six
semaines. Elle incline la tête, en disant un oui, un oui étouffé...
Le fiacre roule. Elle se tient de la main à la portière. Je la soutiens
contre l'oreiller qu'elle a derrière le dos. De ses yeux ouverts et vides,
elle regarde vaguement défiler les maisons... elle ne parle plus.
Arrivée à la porte de l'hôpital, elle veut descendre sans qu'on la porte:
«Pouvez-vous aller jusque-là?» dit le concierge. Elle fait un signe
affirmatif et marche. Je ne sais vraiment où elle a ramassé les dernières
forces avec lesquelles elle va devant elle.
Enfin nous voila dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, où
un brancard tout prêt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de
paille près d'un guichet vitré. Un employé ouvre le guichet, me demande
son nom, son âge... couvre d'écritures, pendant un quart d'heure, une
dizaine de feuilles de papier qui ont en tête une image religieuse. Enfin,
c'est fini, je l'embrasse... Un garçon la prend sous un bras, la femme de
ménage sous l'autre... Alors je n'ai plus rien vu.
* * * * *
_Jeudi 14 août._--Nous allons à Lariboisière. Nous trouvons Rose,
tranquille, espérante, parlant de sa sortie prochaine,--dans trois
semaines au plus,--et si dégagée de la pensée de la mort, qu'elle nous
raconte une furieuse scène d'amour, qui a eu lieu hier entre une femme
couchée à côté d'elle et un frère des écoles chrétiennes,--qui est encore
là aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupée
de la vie.
Voisine de son lit, se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari,
un ouvrier, et auquel elle dit: «Va, aussitôt que je pourrai marcher, je
me promènerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcés de me
renvoyer!» Et la mère ajoute: «L'enfant demande-t-il quelquefois après
moi?
--Quelquefois, comme ça!», répond l'ouvrier.
* * * * *
_Vendredi 15 août._--Je me réjouis d'aller ce soir au feu d'artifice, de
me fondre dans la foule, d'y égarer mon chagrin. Il me semble que la
tristesse se perd parmi tant de monde. Je me fais une fête d'être coudoyé
par du peuple, comme on est roulé par les flots.
* * * * *
_Samedi 16 août._--Ce matin, à dix heures, on sonne. J'entends un colloque
à la porte entre la femme de ménage et le portier. La porte s'ouvre. Le
portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle porte le timbre
de Lariboisière. Rose est morte ce matin à sept heures.
Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle était condamnée;
mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie... Et
nous voilà tous les deux marchant dans le salon avec cette pensée que fait
la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!--une pensée machinale et
qui se répète sans cesse au dedans de vous.
Quel vide! quel trou dans notre intérieur! Une habitude, une affection de
vingt-cinq ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en
notre absence, à qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais
joué au cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des
chaussons aux pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au
matin, pour lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en
cachette de ma mère, au bal de l'Opéra... Elle était la femme, la
garde-malade admirable, dont ma mère, en mourant, mit les mains dans les
nôtres... Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout
autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs
dans nos lits, et tous les soirs, c'étaient les mêmes éternelles
plaisanteries sur sa laideur et la disgrâce de son physique...
Chagrins, joies, elle les partageait avec nous. Elle était un de ces
dévouements dont on espère la sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos
corps, dans nos maladies, dans nos malaises, étaient habitués à ses soins.
Elle possédait toutes nos manies. Elle avait connu toutes nos maîtresses.
C'était un morceau de notre vie, un meuble de notre appartement, une épave
de notre jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de
_veilleur_ à la façon d'un chien de garde, que nous avions l'habitude
d'avoir à côté de nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir
qu'avec nous.
Et jamais nous ne la reverrons!... Ce qui remue dans l'appartement, ce
n'est plus elle; ce qui nous dira bonjour, le matin, en entrant dans notre
chambre, ce ne sera plus elle! Grand déchirement, grand changement dans
notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures
solennelles de l'existence, où, comme dit Byron, les Destins changent de
chevaux.
Ironie des choses! Ce soir précisément, douze heures après le dernier
soupir de la pauvre fille, il nous faut aller à Saint-Gratien chez la
princesse Mathilde qui a eu la curiosité de nous connaître, le désir de
nous avoir à dîner.
* * * * *
_Dimanche 17 août._--Ce matin, nous devons faire toutes les tristes
démarches. Il faut retourner à l'hôpital, rentrer dans cette salle
d'admission, où sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir le
spectre de la maigre créature que j'y ai assise, il n'y a pas huit jours.
«Voulez-vous reconnaître le corps?» me jette, d'une voix dure, le garçon.
Nous allons au fin fond de l'hôpital, à une grande porte jaunâtre, sur
laquelle il y a écrit en grosses lettres noires: AMPHITHÉATRE. Le garçon
frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de quelque temps, et il en sort une
tête de boucher, le brûle-gueule à la bouche: une tête où le belluaire se
mêle au fossoyeur. J'ai cru voir l'esclave qui recevait au Cirque les
corps des gladiateurs,--et lui aussi reçoit les tués de ce grand Cirque:
la société moderne.
On nous a fait, un long moment, attendre avant d'ouvrir une autre porte,
et pendant ces minutes d'attente, tout notre courage s'en est allé, comme
s'en va, goutte à goutte, le sang d'un blessé s'efforçant de rester
debout. L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle
vous déchirant le coeur, la recherche de ce corps au milieu d'autres corps,
l'étude et la reconnaissance de ce pauvre visage, sans doute défiguré,
tout cela nous a fait lâches comme des enfants. Nous étions à bout de
force, à bout de volonté, à bout de tension nerveuse, et quand la porte
s'est ouverte, nous avons dit: «Nous enverrons quelqu'un,» et nous nous
sommes sauvés!
De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un fiacre qui nous
cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide. Et je ne sais
quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital qui semble n'être
qu'une formalité administrative. On dirait que dans ce phalanstère
d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé, que la Mort y
ouvre comme un bureau.
Pendant que nous étions à faire inscrire le décès,--que de papier, mon
Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre!--de la pièce à côté,
un homme s'est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach,
accroché au mur, le nom du saint du jour, et le donner à son enfant. En
passant, la basque de la redingote de l'heureux père frôle et balaye la
feuille de papier, où l'on inscrit la morte.
Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser
ses hardes, démêler l'entassement des choses, des fioles, des linges que
fait la maladie... remuer de la mort enfin. Ç'été affreux de rentrer
dans cette mansarde où il y avait encore, dans le creux du lit entr'ouvert,
les miettes de pain de son dernier repas. J'ai jeté la couverture sur le
traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort.
* * * * *
_Lundi 18 août._--... La chapelle est à côté de l'amphithéâtre. A
l'hôpital, Dieu et le cadavre voisinent... A la messe dite pour la pauvre
femme, à côté de sa bière, on en range deux ou trois autres, qui
bénéficient du service. Il y a je ne sais quelle répugnante promiscuité de
salut dans cette adjonction: ça ressemble à la fosse commune de la
prière...
Derrière moi, à la chapelle, pleure la nièce de Rose, la petite qu'elle a
eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de dix-neuf
ans, élevée chez les soeurs de Saint-Laurent: pauvre petite fillette,
étiolée, pâlotte, rachitique, nouée de misère, la tête trop grosse pour le
corps, le torse déjeté, l'air d'une Mayeux, triste reste de toute cette
famille poitrinaire attendu par la Mort, et dès maintenant touché par elle,
--avec, en ses doux yeux, déjà une lueur d'outre-vie.
Puis de la chapelle au fond du cimetière Montmartre, élargi comme une
nécropole et prenant un quartier de la ville, une marche à pas lents et
qui n'en finit pas dans la boue... Enfin les psalmodies des prêtres, et le
cercueil que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort au bout
de cordes, comme une pièce de vin qu'on descend à la cave.
* * * * *
_Mercredi 20 août_.--Il me faut encore retourner à l'hôpital. Car entre la
visite que j'ai faite à Rose le jeudi, et sa brusque mort un jour après,
il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pensée, mais qui revient
toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne sais rien, de cette
fin si soudaine. Je veux savoir et je crains d'apprendre. Il ne me paraît
pas qu'elle soit morte; j'ai seulement d'elle le sentiment d'une personne
disparue. Mon imagination va à ses dernières heures, les cherche à tâtons,
les reconstruit dans la nuit, et elles me tourmentent de leur horreur
voilée, ces heures!... J'ai besoin d'être fixé. Enfin, ce matin, je prends
mon courage à deux mains. Et je revois l'hôpital, et je revois le
concierge rougeaud, obèse, puant la vie comme on pue le vin, et je revois
ces corridors, où de la lumière du matin tombe sur la pâleur de
convalescentes souriantes...
Dans un coin reculé, je sonne à une porte aux petits rideaux blancs. On
ouvre, et je me trouve dans un parloir, où, entre deux fenêtres, une
Vierge est posée sur une sorte d'autel. Aux murs de la pièce, exposée au
nord, de la pièce froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi,
deux vues du Vésuve encadrées, de malheureuses gouaches qui semblent là,
toutes frissonnantes et toutes dépaysées. Par une porte ouverte derrière
moi, d'une petite pièce où le soleil donne en plein, il m'arrive des
caquetages de soeurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons petits éclats
de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations fraîches: un bruit de
volière ensoleillée...
Des soeurs en blanc, à coiffe noire, passent et repassent; une s'arrête
devant ma chaise. Elle est petite, mal venue, avec une figure laide et
tendre, une pauvre figure à la grâce de Dieu. C'est la mère de la salle
Saint-Joseph. Elle me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour
ainsi dire plus, se trouvant mieux, presque bien, toute remplie de
soulagement et d'espérance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout
mourir, tout à coup elle s'en est allée dans un vomissement de sang qui a
duré quelques secondes. Je suis sorti de là, rasséréné, délivré de
l'horrible pensée qu'elle avait eu l'avant-goût de la mort, la terreur de
son approche.
* * * * *
_Jeudi 21 août._--... Au milieu du dîner rendu tout triste par la causerie
qui va et revient sur la morte, Maria, qui est venue dîner ce soir, après
deux ou trois coups nerveux, du bout de ses doigts, sur le crêpage de ses
blonds cheveux bouffants, s'écrie: «Mes amis, tant que la pauvre fille a
vécu, j'ai gardé le secret professionnel de mon métier... Mais maintenant
qu'elle est en terre, il faut que vous sachiez la vérité.»
Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent l'appétit,
en nous mettant dans la bouche l'amertume acide d'un fruit, coupé avec un
couteau d'acier. Et toute une existence inconnue, odieuse, répugnante,
lamentable, nous est révélée. Les billets qu'elle a signés, les dettes
qu'elle a laissées chez tous les fournisseurs, ont le dessous le plus
imprévu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle entretenait des
hommes, le fils de la crémière, auquel elle a meublé une chambre, un autre
auquel elle portait notre vin, des poulets, de la victuaille... Une vie
secrète d'orgies nocturnes, de découchages, de fureurs utérines qui
faisaient dire à ses amants: «Nous y resterons, elle ou moi!» Une passion,
des passions à la fois de toute la tête, de tout le coeur, de tous les
sens, et où se mêlaient les maladies de la misérable fille, la phtisie qui
apporte de la fureur à la jouissance, l'hystérie, un commencement de
folie. Elle a eu avec le fils de la crémière deux enfants, dont l'un a
vécu six mois. Il y a quelques années, quand elle nous a dit qu'elle
allait dans son pays, c'était pour accoucher. Et à l'égard de ces hommes,
c'était une ardeur si extravagante, si maladive, si démente,
qu'elle--l'honnêteté en personne autrefois--nous volait, nous prenait des
pièces de vingt francs sur des rouleaux de cent francs, pour que les
amoureux qu'elle payait ne la quittassent pas.
Or, après ces malhonnêtes actions involontaires, ces petits crimes
arrachés à sa droite nature, elle s'enfonçait en de tels reproches, en de
tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs de l'âme, que dans
cet enfer, où elle roulait de fautes en fautes, désespérée et inassouvie,
elle s'était mise à boire pour échapper à elle-même, se sauver du présent,
se noyer et sombrer quelques heures dans ces sommeils, dans ces torpeurs
léthargiques, qui la vautraient toute une journée en travers d'un lit, sur
lequel elle échouait en le faisant.
La malheureuse! que de prédispositions et de motifs et de raisons elle
trouvait en elle pour se dévorer et saigner en dedans: d'abord le
repoussement par moments d'idées religieuses avec les terreurs d'un enfer
de feu et de soufre; puis la jalousie, cette jalousie toute particulière
qui, à propos de tout et de tous, empoisonnait sa vie; puis, puis... puis
le dégoût que les hommes, au bout de quelque temps, lui témoignaient
brutalement pour sa laideur, et qui la poussait de plus en plus à la
boisson, l'amenait un jour à faire une fausse couche en tombant ivre-morte
sur le parquet. Cet affreux déchirement du voile que nous avions devant
les yeux, c'est comme l'autopsie d'une poche pleine d'horribles choses,
dans une morte tout à coup ouverte...
Par ce qui nous est dit, j'entrevois soudainement tout ce qu'elle a dû
souffrir depuis dix ans: et les craintes près de nous d'une lettre anonyme,
d'une dénonciation de fournisseur, et la trépidation continuelle à propos
de l'argent qu'on lui réclamait et qu'elle ne pouvait rendre, et la honte
éprouvée par l'orgueilleuse créature pervertie par cet abominable quartier
Saint-Georges, des fréquentations des basses gens qu'elle méprisait, et la
vue douloureuse de la sénilité prématurée que lui apportait l'ivrognerie,
et les exigences et les duretés inhumaines des m---- du ruisseau, et les
tentations de suicide qui me la faisaient, un jour, retirer d'une fenêtre,
où elle était complètement penchée en dehors... et enfin toutes ces larmes
que nous croyions sans cause; cela mêlé à une affection d'entrailles très
profonde pour nous, à un dévouement, comme pris de fièvre, dans les
maladies de l'un ou de l'autre.
Et chez cette femme une énergie de caractère, une force de volonté, un art
du mystère, auxquels rien ne peut être comparé. Oui, oui, une fermeture de
tous ces affreux secrets, cachés et renfoncés en elle, sans une échappade
à nos yeux, à nos oreilles, à nos sens d'observateur, même dans ses
attaques de nerfs, où rien ne sortait d'elle que des gémissements: un
mystère continué jusqu'à la mort et qu'elle devait croire enterré avec
elle.
Et de quoi était-elle morte? d'avoir été, il y a de cela huit mois, en
hiver,--par la pluie,--guetter toute une nuit, à Montmartre, le fils de la
crémière qui l'avait chassée, pour savoir par quelle femme il l'avait
remplacée: toute une nuit passée contre la fenêtre d'un rez-de-chaussée,
et dont elle avait rapporté ses effets trempés jusqu'aux os avec une
pleurésie mortelle!
Pauvre créature! nous lui pardonnons, et même une grande commisération
nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a
souffert... Mais, pour toute la vie, il est entré en nous la défiance du
sexe entier de la femme, et de la femme de bas en haut aussi bien que de
la femme de haut en bas. Une épouvante nous a pris du double fond de son
âme, de la faculté puissante, de la science, du génie consommé, que tout
son être a du mensonge...
* * * * *
_23 août._--Gautier dîne à côté de nous chez Peters. Il revient
d'inaugurer les chemins de fer algériens, et il est furieux contre la
civilisation, les ingénieurs qui abîment les paysages avec leurs rails,
les utilitaires, tout ce qui met dans un pays une saine édilité. Se
tournant vers Claudin qui vient de s'asseoir à sa table: «Toi tu aimes
cela... tu es un civilisé. Mais nous, nous trois, avec quatre ou cinq
autres, nous sommes des malades... des décadents... non, plutôt des
primitifs, non, encore non, mais des particuliers bizarres, indéfinis,
exaltés. Il y a des moments, oui, où je voudrais tuer tout ce qui est: les
sergents de ville, M. Prudhomme, M. Pioupiou, toute cette
cochonherie-là... Claudin, vois-tu, je te parle sans ironie, je t'envie,
tu es dans le vrai. Tout cela tient à ce que tu n'as pas comme nous le
sens de l'exotique. As-tu le sens de l'exotique? Non, voilà tout... Nous
ne sommes pas Français, nous autres, nous tenons à d'autres races. Nous
sommes pleins de nostalgies. Et puis quand à la nostalgie d'un pays se
joint la nostalgie d'un temps... comme vous par exemple du XVIIIe
siècle... comme moi de la Venise de Casanova, avec embranchement sur
Chypre, oh! alors, c'est complet... Venez donc, un soir, chez moi. Nous
causerons de tout cela longuement. Nous serons, tour à tour, chacun de
nous trois, Job sur son fumier avec ses amis.»
Et puis à propos de PSYCHÉ, dont il a donné l'idée de la reprise chez
Jeanne Destourbet, dans une causerie avec le prince Napoléon, reprise
qu'il voulait tourner vers la résurrection du côté inconnu de Molière,
maître de ballets, arrangeur de divertissements, Gautier se met à rejuger
le MISANTHROPE, une comédie de collège de Jésuites, pour la rentrée des
classes: «Ah! le cochon! quelle langue! est-ce mal écrit! Mais comment
voulez-vous qu'on imprime cela. Je ne veux pas m'ôter mon pain. Je reçois
encore aujourd'hui des lettres d'injures, parce que j'ai osé faire un
parallèle entre Timon d'Athènes et le Misanthrope.
De Molière la causerie saute à tout ce XVIIe siècle, si ennuyeux, si
antipathique, d'une si mauvaise langue, entre la langue grasse du XVIe
siècle et la langue claire du XVIIIe. Et voilà soudain Gautier, poussant
au Roi-Soleil du temps, à Louis XIV, et le lapidant, comme à coups
d'étrons, dans un flux de paroles verveuses, où Michelet semble doublé
d'un père Duchêne:
«Un porc grêlé comme une écumoire et petit.... Il n'avait pas cinq pouces
le grand Roi. Toujours à manger et à c.... C'est plein de m.... ce
temps-là. Lisez la lettre de la Palatine. Et borné avec cela.... Parce
qu'il donnait des pensions pour qu'on le chantât.... Une fistule dans le
c.... et une autre dans le nez qui correspondait avec le palais... Ça lui
faisait juter par les fosses nasales les carottes et toutes les juliennes
de son temps. Et c'est vrai ce que je dis là...» fait-il en se tournant
vers Claudin ahuri!
* * * * *
--Qu'est-ce que la vie? L'usufruit d'une agrégation de molécules.
* * * * *
--Le tourment de l'homme de pensée est d'aspirer au Beau, sans avoir
jamais une conscience fixe et certaine du Beau.
* * * * *
_30 août._--Une malheureuse organisation que la nôtre. Depuis le collège
nous nous sommes toujours passionnés pour les causes battues, et
aujourd'hui la défaite de Garibaldi nous fait tout mélancoliques. Pourtant
ce Garibaldi, ainsi que le dit le père Chilly, ce n'est point notre homme,
mais nous sommes ainsi faits, qu'il y a au fond de nous, toujours une
sympathie pour les hommes qui n'ont pas la vulgarité, la canaillerie du
succès.
* * * * *
_31 août._--Nous avons reçu, ces jours-ci, un petit morceau de papier
imprimé, portant ceci: «M*** vous êtes prié d'assister à la petite fête de
famille, qui sera donnée à Neuilly, rue de Longchamps, 32, le 31 août 1862.
Et nous voici ce soir, rue de Longchamps, où nous trouvons 25 ou 30
invités. C'est la chambre des filles de Gautier qui est la salle de
spectacle, où il y a une toile, une rampe, et tous les fauteuils et
toutes les chaises de la maison. La tablette de la cheminée sur laquelle
on s'assied, simule le balcon. Sur la porte, au-dessus de laquelle se
détire, en une pose anacréontique, une femme nue, est collée l'affiche:
_Théâtre de Neuilly._
PIERROT POSTHUME.