Tout chez la Deslions est du gros luxe d'impure, et d'impure

JOURNAL DES GONCOURT

MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE

DEUXIÈME VOLUME

1862-1865

PARIS, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.

1888, tous droits réservés.

QUATRIÈME MILLE

IL A ÉTÉ TIRÉ:

_Cinquante exemplaires numérotés_ sur papier de Hollande.

Prix: 7 fr.

_Dix exemplaires numérotés_ sur papier du Japon.

Prix: 12 fr.

JOURNAL DES GONCOURT

ANNÉE 1862

_1er janvier_.--Le jour de l'an, pour nous, c'est le jour des morts. Notre

coeur a froid et fait l'appel des absents.

Nous grimpons chez notre vieille cousine Cornélie, en sa pauvre petite

chambre du cinquième. Elle est obligée de nous renvoyer, tant il vient la

voir de dames, de collégiens, de gens, jeunes ou vieux, qui lui sont

parents ou alliés. Elle n'a pas assez de sièges pour les asseoir, ni assez

de place pour les garder longtemps. C'est un des beaux côtés de la

noblesse, qu'on n'y fuit pas la pauvreté. Dans les familles bourgeoises,

il n'y a plus de parenté au-dessous d'une certaine position de fortune,

au-dessus du quatrième étage d'une maison.

* * * * *

--Le pas d'un mendiant, auquel on n'a pas donné, et qui s'en va, vous

laisse son bruit mourant dans le coeur.

* * * * *

--De quoi est faite très souvent la renommée d'un homme politique?--de

grandes fautes sur un grand théâtre! C'est être un grand homme d'État que

de perdre une grande monarchie. On mesure l'homme à ce qu'il entraîne avec

lui.

* * * * *

--Une scène qui se passe devant moi à la Bibliothèque, et qui juge M.

Thiers, ses livres et l'universalité de sa gloire.

Un quidam arrive: «Je voudrais un roman.--On ne donne pas de romans.--Eh

bien, alors, donnez-moi M. Thiers!--Quel ouvrage?--L'Histoire de

France.--Il n'a pas fait d'histoire de France.--Alors, l'Histoire

d'Angleterre.--Il n'a pas fait d'histoire d'Angleterre.»

Là-dessus le quidam s'en est allé avec un grand désappointement sur la

figure.

* * * * *

_10 janvier_.--L'art n'est pas un, ou plutôt il n'y a pas un seul art.

L'art japonais a ses beautés comme l'art grec. Au fond, qu'est-ce que

l'art grec: c'est le réalisme du beau, la traduction rigoureuse du

d'_après nature_ antique, sans rien d'une idéalité que lui prêtent les

professeurs d'art de l'Institut, car le torse du Vatican est un torse qui

digère humainement, et non un torse s'alimentant d'ambroisie, comme

voudrait le faire croire Winckelmann.

Toutefois dans le beau grec, il n'y a ni rêve, ni fantaisie, ni mystère,

pas enfin ce grain d'opium, si montant, si hallucinant, et si curieusement

énigmatique pour la cervelle d'un contemplateur.

* * * * *

--Ce temps-ci n'est point encore l'invasion des barbares, il n'est que

l'invasion des saltimbanques.

* * * * *

--Je ne me rappelle plus ce que me racontait aujourd'hui ma maîtresse,

mais j'ai attrapé au milieu de son récit, se passant je ne sais où, cette

réjouissante phrase: «Je me serais trouvée mal, si j'avais osé!»

* * * * *

_15 février_.--Je me trouvais au quai Voltaire, chez France, le libraire.

Un homme entra, marchanda un livre, le marchanda longtemps, sortit, rentra,

le marchanda encore. C'était un gros homme, à mine carrée, avec des

dandinements de maquignon. Il donna son adresse pour se faire envoyer le

livre: M*** à Rambouillet.

--Ah! dit le libraire en écrivant, j'y étais en 1830 avec Charles X.

--Et moi, reprit le gros homme, j'y étais aussi... J'ai eu sa dernière

signature. Vingt minutes avant que la députation du gouvernement

provisoire arrivât... J'étais là avec mon cabriolet... Ah! il avait bien

besoin d'argent... Il vendait son argenterie, et il ne la vendait pas

cher... J'en ai eu vingt-cinq mille francs pour vingt-trois mille... Si

j'étais arrivé plus tôt... Il en a vendu pour deux cent mille... C'est que

j'avais quinze mille bouches à nourrir... sa garde. J'étais fournisseur.

--Ah! bien, s'écria le libraire, vous nous nourrissiez bien mal... Je me

rappelle une pauvre vache, que nous avons tuée dans la campagne!

Le hasard les avait mis face à face, le vieux soldat de la garde de

Charles X, et le fournisseur qui avait grappillé sur une infortune royale

et acheté la vaisselle d'un roi aux abois: le soldat, pauvre libraire; le

fournisseur, gros bourgeois épanoui, sonnant d'aisance et de prospérité.

J'ai voulu voir ce qu'il achetait: c'était une HISTOIRE DES CRIMES DES

PAPES.

* * * * *

--Les idolâtries populaires! Sait-on combien Marat mort a eu d'autels et

de tombeaux? Quarante-quatre mille!

--Le grand caractère de la fille tombée à la prostitution: c'est

l'impersonnalité. Elle n'est plus une personne, plus quelqu'un, mais

seulement une unité dans un troupeau. La conscience et la propriété du moi

s'effacent chez elle, à ce point que dans les maisons aux gros numéros,

les filles prennent indistinctement avec les doigts dans l'assiette de

l'une ou de l'autre.

* * * * *

_19 février._--Je crois que depuis le commencement du monde, il n'y a

guère eu de vivants aussi engloutis, aussi abîmés que nous, dans les

choses de l'art et de l'intelligence. Là où ça fait défaut, il nous manque

quelque chose comme la respiration. Des livres, des dessins, des gravures

bornent l'horizon de nos yeux. Feuilleter, regarder, nous passons notre

existence à cela: _Hic sunt tabernacula nostra_. Rien ne nous en tire,

rien ne nous en arrache. Nous n'avons aucune des passions qui sortent

l'homme d'une bibliothèque, d'un musée,--de la méditation, de la

contemplation, de la jouissance d'une idée ou d'une ligne ou d'une

coloration.

L'ambition politique, nous ne la connaissons pas, l'amour n'est pour nous,

selon l'expression de Chamfort, que «le contact de deux épidermes».

* * * * *

_Vendredi 21 février_.--Nous dînons avec Flaubert chez les Charles Edmond.

La conversation tombe sur ses amours avec Mme Colet. Flaubert déclare que

l'histoire de l'album, dans son livre ELLE ET LUI, est complètement

fausse. Il a le reçu, un reçu de 800 francs. Point d'amertume, point de

ressentiment du reste chez lui contre cette femme, qui semble l'avoir

enivré avec son amour de folle furieuse. Il y a une truculence de nature

dans Flaubert, se plaisant à ces femmes terribles de sens et

d'emportements d'âme, qui nous semblent devoir éreinter l'amour à coups de

grosses émotions, de transports brutaux, d'ivresses forcenées.

Un jour, elle est venue le relancer jusque sous le toit maternel, et elle

a exigé une explication, en présence de sa mère, de sa mère qui a toujours

gardé au fond d'elle, comme une blessure faite à son sexe, le ressouvenir

de la dureté de son fils pour sa maîtresse. «C'est le seul point noir

entre ma mère et moi!» s'écrie Flaubert.

Il avoue toutefois qu'il l'a aimée avec fureur cette femme! si bien qu'un

jour il a été tout près de la tuer, et si près qu'au moment où il marchait

sur elle, il a eu comme une hallucination de sa poursuite: «Oui, oui, j'ai

entendu craquer sous moi les bancs de la cour d'assises!»

Il ajoute qu'un de ses grands-pères a épousé une femme au Canada. Il y a

effectivement parfois chez Flaubert du sang de Peau-Rouge avec ses

violences.

* * * * *

--Notre charbonnière vend son fonds. Rose me dit qu'elle est malade de

l'idée qu'elle n'aura plus d'argent dans sa poche: l'argent de la vente

allant et venant sous le tablier. Il paraît que c'est la grande désolation

des petits marchands qui se retirent du commerce, de ne plus sentir sur

leur ventre le flux et le reflux de la monnaie, du gain sonnant et

brinqueballant, qu'à la fois, on palpe et on écoute.

* * * * *

--C---- se trouvait à souper en tête à tête avec R---- à la Maison d'Or.

Une fantaisie leur prend de ne pas continuer à souper seuls. Et l'un des

soupeurs, après avoir sonné inutilement, se penche sur l'escalier, pour

envoyer le chasseur leur chercher des compagnes. Il voit le chasseur

plongé dans la lecture d'un livre. Il a la curiosité de lui demander ce

qu'il lit.

--Je lis ce que Monseigneur m'a dit de lire! répond un grand garçon blond,

à l'air bonasse.

--Quel Monseigneur?

--Mais Monseigneur de Nancy, d'où je viens. Il m'a dit: «Tu vas à Paris,

c'est un pays de perdition... lis Tertullien.» Et je lis Tertullien.

Oui, cet homme lisait Tertullien, dans l'escalier de la Maison d'Or, entre

deux courses chez la Farcy. Jamais l'imagination n'approchera des

invraisemblances et des antithèses du vrai.

* * * * *

_1er mars_.--C'est la première représentation de ROTHOMAGO. A un entr'acte

je sors. Gautier m'accroche le bras sur le boulevard, s'appuie lourdement

dessus, et nous fumons en causant:

«Voilà comme j'aime le théâtre... dehors. J'ai trois femmes dans ma loge

qui me raconteront le spectacle... Fournier, un homme de génie! Jamais

avec lui une pièce nouvelle. Tous les deux ou trois ans, il reprend le

PIED DE MOUTON. Il fait repeindre un décor rouge en bleu ou un décor bleu

en rouge; il introduit un truc, des danseuses anglaises... Tenez, pour

tout, au théâtre, il faudrait que ce soit comme ça... Il ne devrait y

avoir qu'un vaudeville, on y ferait quelque petit changement de loin en

loin... C'est un art si grossier, si abject, le théâtre... Ne trouvez-vous

pas ce temps-ci assommant?... Car enfin on ne peut s'abstraire de son

temps. Il y a une morale imposée par les bourgeois contemporains, à

laquelle il faut se soumettre. Il est de toute nécessité d'être bien avec

son commissaire de police. Qu'est-ce que je demande? C'est qu'on me laisse

tranquille dans mon coin!

--Oui, vous voulez une carte de sûreté du gouvernement?

--C'est cela... Eh bien! j'étais très bien avec les d'Orléans, 48 arrive,

la République me met pendant des années au rancart. Je me _rarrange_ avec

ceux-ci. Me voilà au MONITEUR, puis arrivent ces affaires... cet homme qui

va à droite, à gauche, on ne sait pas ce qu'il veut... Enfin, pas possible

de rien dire. Ils ne veulent plus du sexe dans le roman. J'avais un côté

sculptural et plastique, j'ai été obligé de le renfoncer. Maintenant j'en

suis réduit à décrire consciencieusement un mur, et encore je ne peux pas

raconter ce qui est quelquefois dessiné dessus.

Puis la femme s'en va. Elle n'est, à l'heure qu'il est, qu'une gymnastique

vénérienne avec un petit fonds de Sandeau... Et c'est tout. Plus de salon,

plus de centre, plus de société polie enfin... Une chose curieuse! J'étais

l'autre jour chez Walewski. Je ne suis pas le premier venu, n'est-ce pas?

Eh bien, je connaissais à peu près deux cents hommes, mais je ne

connaissais pas trois femmes. Et je ne suis pas le seul!»

* * * * *

--Lorsque l'incrédulité devient une foi, elle est moins raisonnable qu'une

religion.

* * * * *

_Lundi 3 mars._--Il _neigeote_. Nous prenons un fiacre, et nous allons

porter nos livraisons de l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE à Théophile Gautier,

32, rue de Longchamps, à Neuilly.

C'est dans une rue aux bâtisses misérables et rustiques, aux cours emplies

de volailles, aux fruiteries, dont la porte est garnie de petits balais de

plumes noires: une rue à la façon de ces rues de banlieue que peint

Hervier de son pinceau artistiquement sale. Nous poussons la porte d'une

maison de plâtre, et nous sommes chez le sultan de l'épithète. Un salon

garni de meubles en damas rouge, aux bois dorés, aux lourdes formes

vénitiennes; de vieux tableaux de l'école italienne avec de belles parties

de chairs jaunes; au-dessus de la cheminée, une glace sans tain, historiée

d'arabesques de couleur et de caractères persans, genre café turc: une

somptuosité pauvre et de raccroc faisant comme un intérieur de vieille

actrice retirée, qui n'aurait touché que des tableaux à la faillite d'un

directeur italien.

Comme nous lui demandons si nous le dérangeons: «Pas du tout. Je ne

travaille jamais chez moi. Je ne travaille qu'au MONITEUR, à l'imprimerie.

On m'imprime à mesure. L'odeur de l'encre d'imprimerie, il n'y a que cela

qui me fasse marcher. Puis il y a cette loi de l'urgence. C'est fatal. Il

faut que je livre ma copie. Oui, je ne puis travailler que là... Je ne

pourrais maintenant faire un roman que comme cela, c'est qu'en même temps

que je le ferais, ou m'imprimerait dix lignes par dix lignes... Sur

l'épreuve on se juge. Ce qu'on a fait devient impersonnel, tandis que la

copie, c'est vous, votre main, ça vous tient par des filaments, ce n'est

pas dégagé de vous... Je me suis toujours fait arranger des endroits pour

travailler, eh bien! je n'ai jamais rien pu y faire... Il me faut du

mouvement autour de moi. Je ne travaille bien que dans le sabbat, au lieu

que, lorsque je m'enferme pour travailler, la solitude m'attriste... On

travaille encore très bien dans une chambre de domestique à tabatière,

avec une table de bois blanc, du papier bleu à sept sous la rame, et dans

un coin un pot, pour ne pas descendre pisser...

De là, Gautier saute à la critique de la REINE DE SABA. Et comme nous lui

avouons notre complète infirmité, notre surdité musicale, nous qui

n'aimons tout au plus que la musique militaire: «Eh bien! ça me fait grand

plaisir, ce que vous me dites là... Je suis comme vous. Je préfère le

silence à la musique. Je suis seulement parvenu, ayant vécu une partie de

ma vie avec une cantatrice, à discerner la bonne et la mauvaise musique,

mais ça m'est absolument égal...

«C'est tout de même curieux que tous les écrivains de ce temps-ci soient

comme cela. Balzac l'exécrait. Hugo ne peut pas la souffrir. Lamartine

lui-même, qui est un piano à vendre ou à louer, l'a en horreur... Il n'y a

que quelques peintres qui ont ce goût-là.»

... «En musique, ils en sont maintenant à un gluckisme assommant, ce sont

des choses larges, lentes, lentes, ça retourne au plain-chant... Ce Gounod

est un pur âne[1]. Il y a au second acte deux choeurs de Juives et de

Sabéennes qui caquettent auprès d'une piscine, avant de se laver le

derrière. Eh bien! c'est gentil ce choeur-là, mais voilà tout. Et la salle

a respiré et l'on a fait un ah! de soulagement, tant le reste est

embêtant... Verdi, vous me demandez ce que c'est. Eh bien! Verdi, c'est un

Dennery, un Guilbert de Pixerécourt. Vous savez, il a eu l'idée en musique,

quand les paroles étaient tristes, de faire _trou trou trou_ au lieu de

_tra tra tra_. Dans un enterrement, il ne mettra pas un air de mirliton.

Rossini n'y manquerait pas. C'est lui qui, dans SÉMIRAMIDE, fait entrer

l'ombre de Ninus sur un air de valse ravissant... Voilà tout son génie en

musique, à Verdi.»

[Note 1: Mon frère et moi, avons cherché à représenter nos contemporains

en leur humanité, avons cherché surtout à rendre leur conversation dans

leur vérité pittoresque. Or la qualité caractéristique, je dirai, la

beauté de la conversation de Gautier était l'énormité du paradoxe. C'est

dire, que dans cette négation absolue de la musique, prendre cette grosse

blague injurieuse, pour le vrai jugement de l'illustre écrivain sur le

talent de M. Gounod: ce serait faire preuve de peu d'intelligence ou d'une

grande hostilité contre le sténographe de cette boutade antimusicale.]

Alors Gautier se met à se plaindre de son temps: «C'est peut-être parce

que je commence à être un vieux. Mais enfin dans ce temps il n'y a pas

d'air. Il ne s'agit pas seulement d'avoir des ailes, il faut de l'air...

Je ne me sens plus contemporain... Oui, en 1830, c'était superbe, mais

j'étais trop jeune de deux ou trois ans. Je n'ai pas été entraîné dans le

plein courant: Je n'étais pas mûr... J'aurais produit, autre chose...»

Enfin, la causerie va sur Flaubert, sur ses procédés, sa patience, son

travail de sept ans sur un livre de 400 pages: «Figurez-vous, s'écrie

Gautier, que, l'autre jour, Flaubert me dit: «C'est fini, je n'ai plus

qu'une dizaine de pages à écrire, mais j'ai toutes mes chutes de phrases.»

Ainsi, il a déjà la musique des fins de phrases qu'il n'a pas encore

faites! Il a ses chutes, que c'est drôle, hein?... Moi, je crois qu'il

faut surtout dans la phrase un _rythme oculaire_. Par exemple, une phrase

qui est très longue en commençant, ne doit pas finir petitement,

brusquement, à moins d'un effet. Puis très souvent, son rythme, à Flaubert,

n'est que pour lui seul et nous échappe. Un livre n'est pas fait pour

être lu à haute voix, et lui se gueule les siens à lui-même. Or, il y a

des _gueuloirs_ dans ses phrases qui lui semblent harmoniques, mais il

faudrait lire comme lui, pour avoir l'effet de ces gueuloirs. Nous avons

des pages tous les deux, vous dans votre VENISE, moi dans un tas de choses

que tout le monde connaît, aussi rythmées que tout ce qu'il a fait, sans

nous être donné tant de mal...

«Au fond, le pauvre garçon a un remords qui empoisonne sa vie. Ça le

mènera au tombeau. Vous ne le connaissez pas, ce remords, c'est d'avoir

accolé dans MADAME BOVARY deux génitifs, l'un sur l'autre: _Une couronne

de fleurs d'oranger_. Ça le désole, mais il a eu beau chercher, il lui a

été impossible de faire autrement... Voulez-vous savoir ce qu'il y a dans

la maison?»

Et il nous mène dans la salle à manger où ses filles déjeunent, puis en

haut, dans un petit atelier d'où l'on voit un jardin aux arbrisseaux

maigres, dessiné en carrés de légumes. Là, il nous montre les dons des

artistes à sa critique,--pauvres dons qui attestent toute l'avarice et la

lésinerie de ce monde de l'art envers un homme qui, pour un si grand

nombre, a bâti des piédestaux en feuilletons, et a mis de la gloire autour

de leurs noms inconnus avec le patronage de ses belles phrases et de ses

descriptions si colorées.

Des dessins de Férogio, une charmante esquisse d'Hébert, un blond Baudry,

une Nuit de Rousseau, qui est comme le «Songe d'une nuit d'été» de

Fontainebleau, des Chasseriau, des fleurs de Saint-Jean, une Macbeth de

Delacroix; enfin, deux petits tableaux de femmes nues, dont le faire va de

Devosge à Devéria,--deux tableaux du maître, chez lequel Gautier apprit la

peinture au faubourg Saint-Antoine.

* * * * *

--Je m'aperçois tristement que la littérature, l'observation, au lieu

d'émousser en moi la sensibilité, l'a étendue, raffinée, développée, mise

à nu. Cette espèce de travail incessant, qu'on fait sur soi, sur ses

sensations, sur les mouvements de son coeur, cette autopsie perpétuelle et

journalière de son être, arrive à découvrir les fibres les plus délicates,

à les faire jouer de la façon la plus tressaillante. Mille ressources,

mille secrets se découvrent en vous pour souffrir.

On devient, à force de s'étudier, au lieu de s'endurcir, une sorte

d'écorché moral et sensitif, blessé à la moindre impression, sans défense,

sans enveloppe, tout saignant.

* * * * *

_11 mars_.--Nous allons visiter les catacombes avec Flaubert. Des os si

bien rangés, qu'ils rappellent les caves de Bercy. Il y a un ordre

administratif qui ôte tout effet à cette exhibition. Il faudrait, pour la

montre, des montagnes, des _pêlemêlées_ d'ossements et non des rayons.

Cela devrait monter tout le long de voûtes immenses et se perdre en haut

dans la nuit, ainsi que toutes ces têtes se perdent dans l'anonymat...

Puis l'agacement de ces Parisiens loustics, un vrai train de plaisir dans

un ossuaire, et qui s'amuse à jeter des lazzis dans cette caverne du

néant...

En regardant tous ces restes, tout ce peuple d'os, je me demandais:

Pourquoi ce mensonge d'immortalité, le squelette?

* * * * *

--Le plus fin critique du XVIIIe siècle est peut-être Trublet, oui cet

abbé ridicule, qui a trouvé cette définition du génie de Voltaire: «la

perfection de la médiocrité», et qui a eu l'audace de mettre La Bruyère

au-dessus de Molière.

* * * * *

_12 mars_.--Nous sommes à l'Opéra, dans la loge

du directeur, sur le théâtre...

... Tout en causant, j'ai les yeux sur la coulisse qui me fait face.

Accrochée à un montant de bois, montée contre un quinquet qui l'éclaire,

la Mercier, toute blonde, et toute chargée de fanfreluches dorées et de

strass, rayonne dans une lumière rousse, qui fait ressortir la blancheur

mate de sa peau, sous les éclairs des bijoux faux. Une joue, une épaule,

baisées, flambées par ce jour ardent du quinquet, la Mercier se modèle

pareillement à la petite fille au poulet, dans la RONDE DE NUIT de

Rembrandt. Puis derrière la figure lumineuse de la danseuse, un fond

merveilleux de ténèbres et de lueurs, d'obscurité trouée de réveillons,

montrant à demi, en des lointains fumeux et poussiéreux, des silhouettes

fantasques, des têtes de vieilles femmes aux chapeaux cabossés, le bas du

visage dans une mentonnière faite d'un mouchoir, puis tout en haut, sur

des traverses, ainsi que des passagers passant les jambes par le

bastingage, des corps et des têtes et des blouses d'ouvriers, attentifs

dans des poses de singes.

A propos de cette lumière, de cette espèce de gloire entourant la Mercier,

et la faisant nager dans un rayonnement, je me demandais,--cela me

rappelle tellement les effets de Rembrandt;--je me demandais si Rembrandt

usait de la bête d'habitude de faire poser ses modèles dans un atelier

éclairé par la lumière du nord, ainsi que tous nos peintres. Dans un

atelier exposé au nord, on n'a, pour ainsi dire, que le cadavre du jour et

non sa vie radieuse. Et j'aime à me figurer que l'atelier de Rembrandt

était au midi, et que par un système quelconque, un arrangement de rideaux,

par exemple, il dirigeait un jour ensoleillé sur son modèle, l'amassait

sur ce qu'il voulait, le dardait à sa volonté, peignant, en un mot, les

choses et les êtres non plus éclairés par un jour des Limbes.

... La toile tombe, les rochers descendent dans le troisième dessous, les

nuages remontent au cintre, le bleu du ciel regrimpe dans les frises, les

praticables démontés s'en vont par les côtés, pièce à pièce, l'armature

nue du théâtre peu à peu apparaît. L'on croirait voir s'en aller une à une

les illusions de la vie. Ainsi que ces nuages, ainsi que ce lointain, se

renvoient lentement au ciel l'horizon de la jeunesse, les espoirs, tout le

bleu de l'âme! Ainsi que ces roches, s'abaissent et sombrent une à une les

passions hautes et fortes!

Et ces ouvriers, que je vois de ma loge sur la scène, et qui vont et qui

viennent sans bruit, mais empressés et enlevant par morceaux tous ces

beaux nuages, firmaments, paysages, roulant les toiles et les tapis, ne

figurent-ils pas les années, dont chacune emporte dans ses bras quelque

beau décor de notre existence, quelque cime où elle montait, quelque coupe

qui était de bois, de bois doré, mais qui nous semblait d'or.

Et comme, perdu là dedans, les idées flottantes, je regardais toujours le

théâtre tout nu, tout vide, une voix d'en bas cria: «Prévenez ces

messieurs de l'avant-scène.»

Il paraît que l'opéra était fini. Mais pourquoi les opéras finissent-ils?

* * * * *

_13 mars_.--L'éprouvette du raffinement en art d'un homme, ce ne sera ni

le choix du bronze, du tableau, du dessin même; c'est le choix de ce

produit, où l'industrie s'élève à la chose artistique la plus

chatouillante pour l'oeil d'un amateur, et en même temps la plus

indéchiffrable pour l'oeil d'un profane. Je veux parler du laque, dont la

qualité supérieure, la beauté suprême, le resplendissement parfait, sont

si peu voyants: le laque qui vous ravit par ses reliefs qu'il faut presque

deviner, par la laborieuse dissimulation de son éclat, par le discret

emploi des _ors usés_, enfin par l'effacement distingué de son luxe et de

sa richesse.

* * * * *

_Dimanche 16 mars_.--A l'avenue des Champs-Élysées, près l'Arc de Triomphe,

nous allons voir l'exposition d'Anna Deslions, la fille que nous avons

eue si longtemps en face de nous, et qui du quatrième de notre maison,

s'est élancée à cette fortune, à ce luxe, à ce scandale retentissant.

Après tout, ces filles ne me sont point déplaisantes, elles tranchent sur

la monotonie, la correction, l'ordre de la société, elles mettent un peu

de folie dans le monde, elles soufflettent le billet de banque, et elles

sont le caprice lâché, nu et libre et vainqueur, à travers un monde de

notaires et ses raisonnables et économiques joies.

Tout chez la Deslions est du gros luxe d'impure, et d'impure de bas étage.

Un salon blanc et or, une chambre à coucher en satin rouge, des boudoirs

en satin jaune, et partout de la dorure, et encore un cabinet de toilette

avec des cuvettes et des pots à l'eau, en cristal de Bohême jaune, énormes,

gigantesques, demandant le biceps d'Hercule pour les soulever. Il y a

aussi des tableaux là dedans dont le choix semble une ironie. Au milieu de

la soie claire d'un panneau, un noir Bonvin, représentant un homme attablé

dans un cabaret, apparaît à la façon d'un portrait de famille, d'un

ressouvenir de basse origine, du père de la fille passant la tête au

milieu de sa fortune. Sur l'autre panneau, des travailleuses des champs,

faneuses ou glaneuses, par Breton, pliant sous le labeur, et la sueur au

front, mettent, en cet intérieur de prostitution, l'image du travail de la

campagne hâlée arrachant son pain à la terre avare.

Dans la bibliothèque--car elle avait une bibliothèque--j'ai vu, à côté des

bréviaires du métier, MANON LESCAUT, les MÉMOIRES DE MOGADOR, etc., etc.,

les QUESTIONS DE MON TEMPS par Émile de Girardin. Imaginez l'offrande de

la «Triangulation des pouvoirs» à la Vénus _Pandemos_.

Pour les bijoux remplissant une vitrine: c'était l'écrin d'une Faustine,

trois cent mille francs d'éclairs, qu'elle faisait encore jouer hier sur

sa peau, au rose fauve. En les regardant, penché dessus, je revoyais dans

leur lumière, comme en une lueur du passé, la Deslions demandant à notre

bonne, lorsque nous donnions à dîner,--demandant, avant notre rentrée, de

faire le tour de notre table servie, pour se régaler les yeux d'un peu de

luxe.

--J'ai vu aujourd'hui la Gloire chez un marchand de bric-à-brac: une tête

de mort couronnée de lauriers en plâtre doré.

* * * * *

_23 mars_.--C'est une grande force morale chez l'écrivain que celle qui

lui fait porter sa pensée au-dessus de la vie courante, pour la faire

travailler libre et dégagée et envolée. Il lui faut s'abstraire des

chagrins, des ennuis, des tribulations, des malaises de l'existence, à

l'effet de s'élever à cette sérénité cérébrale où se fait la conception,

la création... Et ce n'est pas, croyez-le, une opération mécanique et de

simple application comme de faire des additions.

* * * * *

_Jeudi 27 mars._--C'est la mi-carême. Nous dînons chez Mme Desgranges. Il

y a Théophile Gautier et ses filles, Peyrat, sa femme et sa fille, Gaiffe,

et un de ces interlopes quelconques, qui semble toujours faire le

quatorzième de la société.

Les filles de Gautier ont un charme singulier, une espèce de langueur

orientale, des regards lents et profonds, voilés de l'ombre de belles

paupières lourdes, une paresse et une cadence de gestes et de mouvements

qu'elles tiennent de leur père, mais élégantifiées par la grâce de la

femme: un charme qui n'est pas tout à fait français, mais mêlé de toutes

sortes de choses françaises, de gamineries un peu masculines, de paroles

garçonnières, de petites mines, de moues, de haussements d'épaules,

d'ironies montrées avec les gestes parlants de l'enfance; toutes choses

qui en font des êtres tout différents des jeunes filles du monde, de jolis

petits êtres personnels, d'où se dégagent franchement, et d'une manière

presque transparente, les antipathies et les sympathies. Des jeunes filles

qui apportent dans le monde la liberté de parole et la crânerie d'allures

d'une femme qui a le visage caché par un loup, et des jeunes filles au

fond desquelles on perçoit une naïveté, une candeur, une expansion aimante,

qu'on ne trouve pas chez les autres!

L'une d'elles, en manquant de respect, tout bas, très fort à sa mère, qui

veut l'empêcher de boire du champagne, me conte sa première passion de

couvent, son premier amour pour un lézard qui la regardait avec son oeil

doux et _ami de l'homme_, un lézard qui était toujours en elle et sur elle,

et qui passait, à tout moment, la tête par l'ouverture de son corsage

pour la regarder et disparaître. Pauvre petit lézard, qu'une camarade

jalouse écrasa méchamment, et qui, ses boyaux derrière lui, se traîna pour

mourir près d'elle. Et elle me confie ingénument qu'elle lui creusa alors

une tombe sur laquelle elle mit une petite croix--et qu'elle ne voulait

plus prier, plus aller à la messe; enfin que sa religion était morte, tant

l'enfant, chez elle, était révolté de l'injustice de cette mort.

--L'enfant n'est pas méchant à l'homme, il est méchant aux animaux.

L'homme en vieillissant devient misanthrope et charitable à la nature.

* * * * *

_29 mars_.--Flaubert est assis sur son divan, les jambes croisées à la

turque. Il parle de ses projets, de ses ambitions, de ses rêves de romans.

Il nous confie le grand désir qu'il a eu, désir auquel il n'a pas renoncé,

d'écrire un livre sur l'Orient moderne, sur l'Orient en habit noir. Il

s'anime à toutes les antithèses que son talent trouverait dans le bouquin.

Scènes se passant à Paris, scènes se passant à Constantinople, scènes se

passant sur le Nil, scènes d'hypocrisie européenne, scènes sauvages du

huis-clos de là-bas, et noyade et tête coupée pour un soupçon, une

mauvaise humeur: une oeuvre qui ressemblerait assez bien, selon sa

comparaison, à ces bateaux qui ont sur le pont, à l'avant, un Turc habillé

par Dusautoy, et à l'arrière, sous le pont, le harem de ce Turc, avec ses

eunuques et toute la férocité des moeurs du vieil Orient.

Flaubert s'éjouit et se gaudit à la peinture de toutes les canailles

européennes, grecques, italiennes, juives, qu'il ferait graviter autour de

son héros, et il s'étend sur les curieux contrastes que présenterait, ça

et là, l'Oriental se civilisant, et l'Européen retournant à l'état sauvage,

ainsi que ce chimiste français qui, établi sur les confins de la Libye,

n'a plus rien gardé des moeurs et des habitudes de sa patrie.

De ce livre, en ébauche dans son cerveau, Flaubert passe à un autre qu'il

dit caresser depuis longtemps: un immense roman, un grand tableau de la

vie, relié par une action qui serait l'anéantissement des uns par les

autres, dans une société basée sur l'association des 13, et où l'on

verrait l'avant-dernier des survivants, un homme politique, envoyé à la

guillotine par le dernier: un magistrat--et pour une bonne action.

Flaubert voudrait aussi fabriquer deux ou trois petits romans non

incidentés et tout simples, qui seraient le mari, la femme, l'amant.

Le soir, après dîner, nous poussons jusque chez Théophile Gautier, à

Neuilly, que nous trouvons encore à table à neuf heures, fêtant un petit

vin de Pouilly qu'il proclame très agréable, en même temps que le prince

Radziwill qui est son hôte. Gautier est gai à la façon d'un enfant: une

des grandes grâces de l'intelligence.

On se lève de table, on passe dans le salon, et l'on demande à Flaubert de

danser l'IDIOT DES SALONS. Il emprunte un habit à Gautier, il relève son

faux-col; de ses cheveux, de sa figure, de sa physionomie, je ne sais pas

ce qu'il fait, mais le voici soudain transformé en une formidable

caricature de l'hébétement. Gautier, pris d'émulation, ôte sa redingote,

et tout perlant de sueur, son gros derrière écrasant ses jarrets, danse à

son tour le PAS DU CRÉANCIER, et la soirée se termine par des chants

bohèmes, des mélodies farouches dont le prince Radziwill jette

merveilleusement la note stridente.

* * * * *

_30 mars._--Au quatrième, n° 2, rue Racine. Un petit monsieur, fait comme

tout le monde, nous ouvre, dit en souriant: «Messieurs de Goncourt!»

pousse une porte, et nous sommes dans une très grande pièce, une sorte

d'atelier.

Contre la fenêtre du fond, par où vient un jour crépusculaire de cinq

heures, et à contre-jour, se tient une ombre grise sur cette lumière pâle,

une femme qui ne se lève pas, reste immobile à notre salut de corps et de

paroles. Cette ombre assise, à l'air ensommeillé, est Mme Sand, et l'homme

qui nous a ouvert est le graveur Manceau. Mme Sand a un aspect

automatique. Elle parle d'une voix monotone et mécanique qui ne monte, ni

ne descend, ni ne s'anime. Dans son attitude, il y a une gravité, une

placidité, quelque chose du demi-endormement d'un ruminant. Et des gestes

lents, lents, des gestes, pour ainsi dire, de somnambule, des gestes au

bout desquels on voit incessamment--et toujours avec les mêmes mouvements

méthodiques--le frottement d'une allumette de cire jeter une petite flamme,

et une cigarette s'allumer aux lèvres de la femme.

Mme Sand a été fort aimable, fort élogieuse pour nous, mais avec une

enfance d'idées, une platitude d'expressions, une bonhomie morne qui fait

froid comme la nudité d'un mur de chambre. Manceau cherche à animer un

rien le dialogue. On parle de son théâtre de Nohant où l'on joue pour elle

seule et sa bonne, jusqu'à quatre heures du matin... Puis, nous causons de

sa prodigieuse faculté de travail; sur quoi elle nous dit que son travail

n'est pas _méritoire_, l'ayant toujours eu facile. Elle travaille, toutes

les nuits, d'une heure à quatre heures du matin, puis retravaille encore

dans la journée, pendant deux heures--et, ajoute Manceau, qui l'explique

un peu comme un montreur de phénomènes: «C'est égal qu'on la dérange...

Supposez que vous ayez un robinet ouvert chez vous, on entre, vous le

fermez... C'est comme cela chez Mme Sand.--Oui, reprend Mme Sand, ça m'est

égal d'être dérangée par des personnes sympathiques, par des paysans qui

viennent me parler...» Ici une petite note humanitaire.

Lorsque nous prenons congé d'elle, elle se lève, nous donne la main et

nous reconduit. Alors nous voyons un peu de sa figure, bonne, douce, calme,

les couleurs éteintes, mais les traits encore délicatement dessinés dans

un teint pâli et pacifié, dans un teint couleur d'ambre. Il y a au fond

une ténuité et une fine ciselure dans ses traits, que ne rendent pas ses

portraits, qui ont grossi et épaissi son visage.

* * * * *

_Lundi 7 avril_.--Aujourd'hui j'ai visité un fou, un monstre, un de ces

hommes qui confinent à l'abîme. Par lui, comme par un voile déchiré, j'ai

entrevu un fonds abominable, un côté effrayant d'une aristocratie d'argent

blasée, de l'aristocratie anglaise apportant la férocité dans l'amour, et

dont le libertinage ne jouit que par la souffrance de la femme.

Au bal de l'Opéra, il avait été présenté à Saint-Victor un jeune Anglais,

qui lui avait dit simplement, en manière d'entrée de conversation «qu'on

ne trouvait guère à s'amuser à Paris, que Londres était infiniment

supérieur, qu'à Londres il y avait une maison très bien, la maison de

mistress Jenkins, où étaient des jeunes filles d'environ treize ans,

auxquelles d'abord on faisait la classe, puis qu'on fouettait, les petites,

oh! pas très fort, mais les grandes tout à fait fort. On pouvait aussi

leur enfoncer des épingles, des épingles non pas très longues, longues

seulement comme ça, et il nous montrait le bout de son doigt. «Oui, on

voyait le sang!...» Le jeune Anglais ajoutait placidement et posément:

«Moi j'ai les goûts cruels, mais je m'arrête aux hommes et aux animaux...

Dans le temps, j'ai loué, avec un ami, une fenêtre, pour une grosse somme,

afin de voir une assassine qui devait être pendue, et nous avions avec

nous des femmes pour leur _faire des choses_--il a l'expression toujours

extrêmement décente--au moment où elle serait pendue. Même nous avions

fait demander au bourreau de lui relever un peu sa jupe, à l'assassine! en

la pendant... Mais c'est désagréable, la Reine, au dernier moment, a fait

grâce.»

Donc aujourd'hui Saint-Victor m'introduit chez ce terrible original. C'est

un jeune homme d'une trentaine d'années, chauve, les tempes renflées comme

une orange, les yeux d'un bleu clair et aigu, la peau extrêmement fine et

laissant voir le réseau sous-cutané des veines, la tête--c'est bizarre--la

tête d'un de ces jeunes prêtres émaciés et extatiques, entourant les

évêques dans les vieux tableaux. Un élégant jeune homme ayant un peu de

raideur dans les bras, et les mouvements de corps, à la fois mécaniques et

fiévreux d'une personne attaquée d'un commencement de maladie de la moelle

épinière, et avec cela d'excellentes façons, une politesse exquise, une

douceur de manières toute particulière.

Il a ouvert un grand meuble à hauteur d'appui, où se trouve une curieuse

collection de livres érotiques, admirablement reliés, et tout en me

tendant un MEIBOMIUS, _Utilité de la flagellation dans les plaisirs de

l'amour et du mariage_, relié par un des premiers relieurs de Paris avec

des fers intérieurs représentant des phallus, des têtes de mort, des

instruments de torture, dont il a donné les dessins, il nous dit: «Ah! ces

fers... non, d'abord il ne voulait pas les exécuter, le relieur... Alors

je lui ai prêté de mes livres... Maintenant il rend sa femme très

malheureuse... il court les petites filles... mais j'ai eu mes fers.» Et

nous montrant un livre tout préparé pour la reliure: «Oui, pour ce volume

j'attends une peau, une peau de jeune fille... qu'un de mes amis m'a

eue... On la tanne... c'est six mois pour la tanner... Si vous voulez la

voir, ma peau?... Mais c'est sans intérêt... il aurait fallu qu'elle fût

enlevée sur une jeune fille vivante... Heureusement, j'ai mon ami le

docteur Bartsh... vous savez, celui qui voyage dans l'intérieur de

l'Afrique... eh bien, dans les massacres... il m'a promis de me faire

prendre une peau comme ça... sur une négresse vivante.

Et tout en contemplant, d'un regard de maniaque, les ongles de ses mains

tendues devant lui, il parle, il parle continuement, et sa voix un peu

chantante et s'arrêtant et repartant aussitôt qu'elle s'arrête, vous entre,

comme une vrille, dans les oreilles ses cannibalesques paroles.

* * * * *

--Le corps humain n'a pas l'immutabilité qu'il semble avoir. Les sociétés,

les civilisations retravaillent la statue de sa nudité. La femme qu'a

peinte l'anthropographe Cranach, la femme du Parmesan et de Goujon, la

femme de Boucher et de Coustou sont trois âges et trois natures de femme.

La première ébauchée, lignée dans le carré d'un contour embryonnaire, mal

équarrie dans la maigreur gothique, est la femme du moyen âge. La seconde

dégagée, allongée, fluette dans sa grandeur élancée, avec des tournants et

des rondissements d'arabesques, des extrémités arborescentes à la Daphné,

est la femme de la Renaissance. La dernière, petite, grassouillette,

caillette, toute cardée de fossettes, est la femme du XVIIIe siècle.

* * * * *

_22 avril_.--Nous sommes ce soir dans la loge de Saint-Victor, à la

première représentation des VOLONTAIRES, une pièce qui inquiète l'Europe,

une pièce à la fin de laquelle Paris attend une émeute, une pièce où les

titis doivent crier _bis_ à l'abdication de Napoléon 1er. Rien de tout

cela n'est arrivé. L'ennui a désarmé la passion politique. La pièce aurait

endormi une révolution. Canova fit un jour un lion en beurre, Séjour a

fait un Napoléon en guimauve.

Dans la loge à côté, où est Gramont-Caderousse, avec Marguerite Bellanger,

j'ai près de moi, coude à coude, Anna Deslions, toujours belle, pacifique

et superbe à la façon d'une Io. Elle est en grand deuil de sa mère. Il y a

cette année une épidémie sur les mères de ses pareilles... Elle me dit

qu'elle regrette bien que nous n'ayons pas fait connaissance avec elle,

quand elle était notre voisine, que nous aurions vu, nous qui écrivons,

des choses bien curieuses chez elle. Puis, causant de sa vente et du peu

de _chic_ de son cabinet de toilette, après qu'elle m'a dit qu'il lui

faudrait un hôtel, un hôtel dans lequel elle ferait faire une piscine en

marbre où elle recevrait... elle s'interrompt, songeuse, et reprend,

joliment souriante, qu'elle est arrivée à la réalisation de son rêve: une

mansarde,--et elle va avoir cela à Neuilly, et elle passera tout son temps

à faire de la tapisserie sous les saules.

«Vous savez, moi, dit-elle, je n'ai jamais été au-devant de tout ça. C'est

arrivé tout seul. Je n'ai pas cherché à être riche. Quand l'argent est

venu, j'en ai profité, voilà tout!»

Elle dit vrai. Il existe chez cette femme le véritable et intime caractère

de la fille: la passivité. Elle roule inconsciemment, insouciamment sous

la fatalité de sa vie. Elle s'est laissé accoster par la fortune comme par

un passant,--quelqu'un qui monte, qu'on accepte, qui s'en va et qu'on

oublie.

* * * * *

_27 avril_.--Oui, M. Thiers passe et passera auprès de la postérité pour

un amateur. Et je l'ai entendu de mes oreilles, ces années-ci, demander

chez Rochoux ce que c'était qu'une gravure _avant les armes_, et

aujourd'hui, j'apprends qu'il pousse le goût de la propreté de l'art,

jusqu'à faire gratter la patine des bronzes antiques de sa collection.

* * * * *

--A-t-on remarqué que jamais une vierge, jeune ou vieille, n'a produit une

oeuvre ou quoi que ce soit?

* * * * *

_Dimanche 4 mai_.--Ces dimanches passés au boulevard du Temple, chez

Flaubert, sauvent de l'ennui du dimanche. Ce sont des causeries qui

sautent de sommets en sommets, remontent aux origines des mondes,

fouillent les religions, passent en revue les idées et les hommes, vont

des légendes orientales au lyrisme d'Hugo, de Boudha à Goethe. On se perd

dans les horizons du passé, on rêve aux choses ensevelies, on pense tout

haut, on feuillette du souvenir les vieux chefs-d'oeuvre, on retrouve et

on retire de sa mémoire des citations, des fragments, des morceaux de

poèmes, pareils à des membres de Dieux, sortant d'une fouille dans

l'Attique.

Puis de là, à un moment, on descend aux mystères des sens, à l'inconnu des

goûts bizarres, des tempéraments monstrueux. Les fantaisies, les

perversions, les toquades, les démences de l'amour charnel sont étudiées,

creusées, analysées, spécifiées. On philosophe sur de Sade, on théorise

sur Tardieu. L'amour est couché sur une table d'amphithéâtre et les

passions passées au _speculum_. On jette enfin dans ces entretiens, qu'on

pourrait appeler les cours d'amour scientifiques du XIXe siècle, les

matériaux d'un livre sur l'amour, qu'on n'écrira peut-être jamais, et qui

serait pourtant un beau livre: L'HISTOIRE NATURELLE DE L'AMOUR.

* * * * *

--La vie est hostile à tout ceux qui ne suivent pas le grand chemin de la

vie, à tous ceux qui ne rentrent pas dans les cadres de la grosse armée

régulière, à tous ceux qui ne sont ni fonctionnaires, ni bureaucrates, ni

mariés, ni pères de famille. A chaque pas qu'ils font, toutes sortes de

grandes et de petites choses tombent sur eux, comme les peines afflictives

d'une grande loi de conservation de la société.

* * * * *

_21 mai_.--Quand le passé, religieux et monarchique sera entièrement

détruit, peut-être commencera-t-on à juger le passé littéraire, et

peut-être arrivera-t-il qu'on trouvera qu'un Balzac vaut Molière, et que

Victor Hugo est le plus grand de tous les poètes français.

* * * * *

_Dimanche 8 juin_.--Nous allons à la campagne avec Saint-Victor, à la

façon des commis de magasins, et tout en nous rendant au chemin de fer,

nous nous disons qu'au fond l'Humanité--et c'est son honneur--est un grand

don Quichotte. Il a bien, à son côté, Sancho qui est la Raison, le Bon

Sens, mais il le laisse en arrière. Les plus énormes efforts, les plus

immenses sacrifices de l'humanité ont été faits en l'honneur de questions

idéales. Une preuve indiscutable de cela, c'est le tombeau du Christ, rien

qu'une idée, pour laquelle l'Europe entière se remuait encore hier.

Et nous voilà à marcher le long de la Seine à Bougival. Dans l'herbe, une

société lit tout haut une joyeuseté bête de petit journal; sur l'eau, des

canotiers en vareuses rouges chantent du Nadaud; au détour d'un saule nous

rencontrons une connaissance: c'est un millionième d'agent de change;

enfin dans un coin, où nous espérions être à nous-mêmes, il y a un

paysagiste qui peint, à côté d'une côte de melon oubliée.

... La nature pour moi est ennemie. La campagne me semble mortuaire. Cette

terre verte me paraît un grand cimetière qui attend. Cette herbe paît

l'homme. Ces plantes poussent et verdissent de ce qui meurt. Ce soleil qui

luit, si riant, si clair, est le grand pourrisseur. Arbres, ciel, eau,

tout cela me fait l'effet d'une concession à temps, dont le jardinier

renouvellerait un peu les fleurs au printemps, et où il aurait mis un

petit bassin avec des poissons rouges...

... Non, rien de tout cela de la nature ne me parle, ne me dit quelque

chose à l'âme. Non, ça ne me touche pas, comme cette femme qui, tout à

l'heure me montrait, à table, le haut de la tête de la Charité d'André del

Sarte et la bouche de la goule des Mille et une Nuits... non, ça ne me

touche pas comme la causerie d'hier, la causerie alerte et cruelle du fils

B... sur Mirès.

Physionomie de femme et parole d'homme: là seulement est mon plaisir, mon

intérêt.

* * * * *

_14 juin._--On ne devinerait guère sur quel lit est mort Béranger. Il est

mort sur le lit de travail articulé, où l'Impératrice est accouchée du

Prince impérial, lit que les Tuileries ont offert à l'agonie du

chansonnier du grand Empereur.

* * * * *

--Bar-sur-Seine. Une femme meurt sur la place. Une fenêtre éclairée et

comme vivante au milieu des ténèbres, des cierges allumés, du blanc de

rideaux et, sur les feux des cierges, des ombres qui passent, une ombre

qui se penche: c'est l'Extrême-Onction qu'on donne à la malade: un mystère

qui passerait sur une flamme.

La nuit est noire et pleine d'étoiles, l'heure semble homicide et sereine.

Il y a répandu, et comme tombant de cette fenêtre, ce je ne sais quoi de

solennel, d'horrible et de sacré, que la Mort amène avec elle en une

maison. Dans l'air, dans la nuit, dans l'haleine de l'ombre, il y a un

souffle qui s'exhale, une aile qui s'essaye. Quelque chose qui a été

quelqu'un va s'envoler.

* * * * *

--Songe-t-on au sort d'un curé d'une de ces paroisses de France où l'on

fait six liards à la quête de la grand'messe, le dimanche?

* * * * *

_13 juillet._--La peine, le supplice, la torture de la vie littéraire:

c'est l'enfantement. Concevoir, créer: il y a dans ces deux mots pour

l'homme de lettres un monde d'efforts douloureux et d'angoisses. De ce

rien, de cet embryon rudimentaire qui est la première idée d'un livre,

faire sortir le _punctum saliens_, tirer un à un de sa tête les incidents

d'une fabulation, les lignes des caractères, l'intrigue, le dénouement: la

vie de tout ce petit monde animé de vous-même, jailli de vos entrailles et

qui fait un roman. Quel travail! C'est comme une feuille de papier blanc

qu'on aurait dans la tête, et sur laquelle la pensée, non encore formée,

griffonnerait de l'écriture vague et illisible... Et les lassitudes mornes,

et les désespoirs infinis, et les hontes de soi-même de se sentir

impuissant dans son ambition de création. On tourne, on retourne sa

cervelle, elle sonne creux. On se tâte, on passe la main sur quelque chose

de mort qui est votre imagination... On se dit qu'on ne peut rien faire,

qu'on ne fera plus rien. Il semble qu'on soit _vidé_.

L'idée est pourtant là, attirante et insaisissable, comme une belle et

méchante fée dans un nuage. On remet sa pensée à coups de fouet sur la

piste; on recherche l'insomnie pour avoir les bonnes fortunes des fièvres

de la nuit; on tend à les rompre sur une concentration unique toutes les

cordes de son cerveau. Quelque chose vous apparaît un moment, puis

s'enfuit, et vous retombez plus las que d'un assaut qui vous a brisé...

Oh! tâtonner ainsi, dans la nuit de l'imagination, l'âme d'un livre, et ne

rien trouver, ronger ses heures à tourner autour, descendre en soi et n'en

rien rapporter, se trouver entre le dernier livre qu'on a mis au monde,

dont le cordon est coupé, qui ne vous est plus rien, et le livre auquel

vous ne pouvez donner le sang et la chair, être en gestation du néant: ce

sont les jours horribles de l'homme de pensée et d'imagination.

Tous ces jours-ci, nous étions dans cet état anxieux. Enfin les premiers

contours, le vague _fusinage_ de notre roman, la jeune Bourgeoisie (RENÉE

MAUPERIN), nous est apparu ce soir.

C'était en nous promenant derrière la maison, dans la ruelle étranglée

entre de hauts murs de jardins. Un souffle passait comme un murmure dans

la cime des grands peupliers. Le coucher du soleil glaçait, de je ne sais

quelle vapeur de chaleur, les verdures au loin. A ma gauche, le massif des

marronniers de la Vieille-Halle se détachait en noir, avec les contours

des dernières feuilles digitées sur l'or pâlissant du soir, ainsi que le

dessin d'une agate arborisée, et avec dans le sombre des arbres de petits

jours, ressemblant à des étoiles.

C'était l'effet étrange de ce SOIR du paysagiste Laberge qui est au Louvre,

découpant la nuit des arbres, et collant leurs feuilles d'ébène sur un

ciel d'une lumière infinie, d'une magnificence mourante.--Les livres ont

leurs berceaux.

* * * * *

Journal des Goncourt (Deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 1 / 18 段