--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks

d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours

exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit!

--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias

Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au

fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en

ouvrit la porte.

Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le

fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit

un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un

remerciement, et il détala en poussant un grognement de

satisfaction.

«C'est une bonne action que vous avez faite là, dit Banks. Cela

vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!»

Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait

récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui

manquaient à sa ménagerie.

Voici dans quelles circonstances:

Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du

mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un

épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à

demi étouffes se firent entendre.

Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six,

de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous

dirigeons vers l'endroit suspect.

Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte.

À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il

s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod.

«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il.

Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de

lui, nous restions en arrière:

«Un lion!» s'écria-t-il.

En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche

d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait.

C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette

particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un

véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt.

La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que

serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles

secousses, sans parvenir à se dégager.

Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du

fournisseur, fut de faire feu.

«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en

conjure, ne tirez pas!

--Mais...

--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges

et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence,

à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante

est fixée à une branche d'arbre forte et flexible.

Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que

l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant,

puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en

terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un

animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa

tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que

l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de

l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au

même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la

corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il

puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège

est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves

s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait

tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est

saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque

immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le

lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos

yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien

vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur.

Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers

le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la

conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer

tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur.

Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait

autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de

portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à

gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux

buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous

reprenions le chemin du kraal.

«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van

Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi

les bêtes némorales de l'Inde...

--Némorales? dit le capitaine Hod.

--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis

d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!»

Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se

plaindre de la malchance.

Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce

premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur.

C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si

audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du

Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer.

Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias

Van Guitt fût complet.

Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore

reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet

plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui

connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait

courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires

indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des

partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut

regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses

services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les

moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas

songer maintenant à le rejoindre.

Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement,

continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris

du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne

taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés

au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur.

«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le

chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya.

--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable

panthère, qui était tombée sous ses balles.

Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van

Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit

instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal,

ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais

la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos

suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien

paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de

Hagenbeck, de Hambourg.

L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une

méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux,

il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les

prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur

chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de

quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des

éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui

n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce

système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on

commence à l'abandonner.

En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie

du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage.

Il avait hâte de partir pour Bombay.

Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à

quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car

l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé.

Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine

Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce

que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel

dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque

les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins

volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y

invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt

qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter

quelques lueurs après minuit.

Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous

formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se

joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous.

Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait

décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House

vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au

kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse.

Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut

avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de

chasse fut aussitôt arrêté.

Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au

fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles

du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez

régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été

préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une

battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait

que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au

fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y

poster avantageusement.

Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était

encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop

s'ennuyer le moment du départ.

«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout

entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à

vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques

heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte--

Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le

capitaine Hod.

--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me

promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil.

--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour

moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que

provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux

mouvements de pendiculation!»

Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le

tronc en arrière par une involontaire extension des muscles

abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs.

Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit

un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il

ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire?

demandai-je.

--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod,

promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus

dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de

sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur

ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!»

Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à

tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire

attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les

chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur

coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte.

C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide

palissade, était parfaitement clos.

Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été

soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le

bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons

et à lui.

Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls.

Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques

et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là

groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence

complet au dedans comme au dehors.

Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les

buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas

même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de

gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus,

les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on

entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces

masses énormes.

Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux,

seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce

regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette

espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble.

«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la

domestication, dis-je au capitaine.

--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de

terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils

ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent

leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres?

Décidément, l'avantage est aux fauves.»

Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi,

repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans

leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait

que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de

captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces

féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se

seraient dévorés entre eux.

Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle

comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue

dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du

sommeil du juste.

Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres.

Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte

s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer.

C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein.

«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le

compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient

aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À

cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt!

Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair

vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait

leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le

mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se

trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur

tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que

devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van

Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani.

Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le

tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre

place au pied d'un énorme mimosa.

Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui

bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour,

s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était

aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides

d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé.

Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne

causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant.

C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique,

dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature.

On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme

rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les

paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans

quelque vision fantasmatique.

Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à

voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque

tout se tait autour de soi, il me dit:

«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves

rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la

forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont

les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres

vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous

n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol,

pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était

éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il

trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise!

--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je

ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit.

Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme,

nous finirions par nous endormir!

--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant

les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous

nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de

longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais

pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me

tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod,

également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que

moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se

produire dans la cage des fauves.

Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles,

faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout

dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils

aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient

en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments.

«Qu'ont-ils donc? demandai-je.

--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils

n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables

rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des

tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case

de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces

rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied,

et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte.

«Une attaque!... s'écria-t-il.

--Je le crois, répondit le capitaine Hod.

--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever

sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa

contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier

échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il.

--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller

les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse!

--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous,

obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à

faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares

aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires

fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des

Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations!

C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux

assaillants que reste l'avantage!

Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les

hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait

plus s'entendre dans l'enceinte.

«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre

par le geste plutôt que par la voix.

Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte.

En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient

pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers

essayaient en vain de les y retenir.

Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute,

s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du

kraal.

Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand

soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir!

«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers

la maison, qui seule pouvait offrir un refuge.

Mais aurions-nous le temps d'y arriver?

Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de

rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case,

fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque.

Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la

maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères

allaient s'y précipiter.

Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient

hissés dans les premières branches.

Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la

possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt.

«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit

venait d'être déchiré par un coup de griffe.

D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me

relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au

capitaine Hod pour lui porter secours.

Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de

la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions

blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri

des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer.

Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la

colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que

la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être

chavirée.

Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque

proie plus sûre.

Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à

travers les barreaux de notre compartiment!

«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait.

Eux dehors, et nous dedans!

--Et votre blessure? demandai-je.

--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce

moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt,

contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un

de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait

sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient

tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces

malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de

tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû

jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne

pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant

sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien

que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît

pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance

d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles,

affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte.

Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des

bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux,

coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot,

arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six

autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa

suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur

poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le

kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant,

d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la

case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de

notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux

renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la

lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se

débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils

parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le

craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus

un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!...

Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient

même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la

face grillagée de leur cage qui posait sur le sol.

«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en

rechargeant sa carabine.

À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes

aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur

laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge.

L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de

résister et fut précipité à terre.

Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie,

dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang.

«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu

se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons.

Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches

étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les

spectateurs impuissants de cette lutte!

Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre,

qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une

secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla

un instant et se renversa presque aussitôt.

Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés

sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions

plus rien voir de ce qui se passait au dehors.

Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de

hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang

imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un

caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers

des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case

de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les

arbres pour en arracher les Indous?

«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod,

en proie à une rage véritable.

Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions

les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions.

Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements

s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les

compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre

avait-il donc pris fin?

Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec

fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se

joignait celle de Fox, répétant:

«Mon capitaine! mon capitaine!

--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt,

je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions

libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée

fut pour ses compagnons.

--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils

n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se

trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère

gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal,

dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en

sûreté.

Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper

pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier

de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage

roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait

été pris comme dans un piège.

Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela

lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres

avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés,

nageaient dans leur sang sur le sol du kraal!

CHAPITRE VI

Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.

Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en

dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement

assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment

où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait

pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé

dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la

fermeture.

La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que

ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu

qu'il ne perdît l'usage du bras droit.

Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue

qui m'avait jeté à terre.

Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour

commencerait à paraître.

Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir

perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré

de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le

mettre dans un certain embarras, au moment de son départ.

«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un

pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.»

Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les

restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément

pour que les fauves ne pussent les déterrer.

Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani,

et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias

Van Guitt.

Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la

forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani

et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures,

nous franchissions l'enceinte du kraal.

Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de

panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement

repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas

le moment d'aller les y relancer.

Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils

étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien,

égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter

que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être

considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur.

À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous

quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs

aboiements notre retour à Steam-House.

Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en

avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop

souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a

pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants!

Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras

en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de

l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma

que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus.

Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup

sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre

aux quarante-huit qui figuraient à son actif.

Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des

chiens retentirent avec force, mais joyeusement.

C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au

sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir

Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le

savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était

l'important.

Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il

l'interrogeait du regard.

«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple

signe de tête.

Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur

la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi

que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait

nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler.

Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent

plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait

effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana

Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de

Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du

nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière

indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à

défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans

cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel

avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il

résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le

pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses

obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y

avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses

compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le

nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens

dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule,

l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière

himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin

notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions

uniquement songer.

Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3

septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps

nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le

colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans

un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos.

Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs.

Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et

prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était

là de quoi l'occuper pendant toute une semaine.

Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde

fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest,

Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles

la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec

les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce

qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures

roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux

cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien

que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous

ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier

allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule.

La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la

période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers

jours de septembre promettaient une température agréable, qui

devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage.

Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et

Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office.

Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne

où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces

volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient

fournir un gibier excellent pour la route.

Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là,

Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ

pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient

au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence.

On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si

cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait

donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles.

Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque

n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que,

dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente.

Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces

circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le

fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les

bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec

quelque impatience.

Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans

incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu.

Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière

expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel

Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi

s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant

le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute

naturelle de prendre sa revanche?

«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon

capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans

compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur!

--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod,

mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment,

cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la

veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous

annoncer la visite du fournisseur.

En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à

Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous

faire ses adieux suivant toutes les règles.

Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se

lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu

de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses

compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à

formuler.

Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il

demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de

pouvoir renouveler ses attelages.

«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a

vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins

pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles

ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour

diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur

me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée

par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc

dans un certain embarras... Mes cages, avec leurs hôtes à quatre

pattes, sont lourdes... et...

--Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station?

demanda l'ingénieur.

--Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche... je

combine... j'hésite... Cependant... l'heure du départ a sonné, et

c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je

dois livrer à Bombay ma commande de félins...

--Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une

heure à perdre!

--Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un

moyen, un seul!...

--Lequel?

--C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au

colonel une demande très indiscrète... sans doute...

--Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je

puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.»

Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres,

la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son

attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés

inattendues.

En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de

traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler

ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer

jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à

Allahabad.

C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante

kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de

satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur.

--Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant

d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge.

--Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous

conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut

savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya.

--Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre

bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer

d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance!

--Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant

ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal,

afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait

inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris,

nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le

colonel Munro.

--À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au

kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!»

Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House,

se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un

acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de

la comédie moderne.

Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le

voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement

préoccupé, suivit le fournisseur.

Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été

remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus

rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant

d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la

plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour

former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers

les plaines du Rohilkhande.

Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant

d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si

consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un

incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de

tous.

Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal,

avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer,

eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,--à la paroi de

laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de

la combustion à travers la chaudière,--afin de voir si rien ne

gênait le tirage.

Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il

recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent

projetées au dehors avec un sifflement bizarre.

Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la

cause de ce phénomène.

«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks.

--Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En

effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile

dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute.

Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre.

Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le

sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent

tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod,

qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les

entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip

snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à

lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même

temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait

sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire

à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au

milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis

vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés

dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les

détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre

de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa

carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant

alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa

trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en

retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec

sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui

semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait

pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du

bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de

l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de

Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne.

Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir

le porter à son propre compte.

Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage

s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du

courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et,

trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression

suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir.

Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier

manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train.

Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se

déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse

chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un

dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce

territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça

le départ.

La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le

serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur

les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à

la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine.

Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks,

du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une

des larges routes de la forêt.

Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et

il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la

ménagerie.

Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au

colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au

logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre

train,--un véritable convoi, composé de huit wagons.

Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et

le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la

magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les

cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas

plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement.

«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le

capitaine Hod.

--Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias

Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait

encore plus extraordinaire!»

Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de

l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite

ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point

de départ.

Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans

ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement

place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait

toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de

l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis

à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,--le coup de feu

à l'adresse du python l'avait prouvé,--reprit son fusil de

chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il

fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin

revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de

Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas

s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce

Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu

communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement,

n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10

septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais

il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui

vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van

Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter

aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même

pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les

admirations allaient à l'éléphant mécanique.

Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde

septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest;

Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il

s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde

d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant

pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias

épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais

«wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des

sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces

arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans

péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et

dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani

eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en

faisaient deux chasseurs hors ligne.

Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une

portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses

importants tributaires, le Kali-Nadi.

Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House,

transformé en appareil flottant, se transporta aisément

d'une rive à l'autre à la surface du fleuve.

Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac

fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux

cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain

temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le

fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient

eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la

frontière himalayenne.

Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17

septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à

moins de cent pas de la station d'Etawah.

C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui

n'étaient pas destinées à se rejoindre.

La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les

territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les

Vindhyas et la présidence de Bombay.

La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait

rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay,

atteindre le littoral de la mer des Indes.

On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le

lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la

route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle

droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien.

Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait

se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus

utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des

cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois

jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où

l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement

de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port.

De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et

en particulier Kâlagani.

On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement

attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au

colonel Munro et au capitaine Hod.

Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir

que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il

lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay.

Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de

l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction

qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou

allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa

connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être

fort utile.

Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt

à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks

donna à Storr l'ordre de se tenir prêt.

Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur.

Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut

naturellement plus théâtral.

Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait

de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme

amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut

parfait dans la grande scène des adieux.

Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se

plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée

vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait

jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la

reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un

dernier asile dans son coeur.

Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination,

c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le

zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne

s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude

ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées.

Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait,

et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg

et de Londres avait disparu à nos yeux.

CHAPITRE VII

Le passage de la Betwa.

À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était

exactement notre position, calculée du point de départ, du point

de halte, du point d'arrivée:

1° De Calcutta, treize cents kilomètres;

2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts

kilomètres;

3° De Bombay, seize cents kilomètres.

À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli

la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept

semaines que Steam-House avait passées sur la frontière

himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à

ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars.

Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous

pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan.

Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine

mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes

compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre

plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du

royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et

le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins

jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de

s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de

sécurité.

Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de

Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait

admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le

constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro

et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en

quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces.

«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses

caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des

approvisionnements de céréales, soit pour le compte du

gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette

qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du

centre et du nord de l'Inde.

--Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la

péninsule? demanda l'ingénieur.

--Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de

l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une

troupe de Banjaris en marche vers le nord.

--Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que

vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de

passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à

travers les campagnes, et vous serez notre guide.

--Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui

lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à

m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique

d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre?

--S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une

carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin

de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien

n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va

nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font

leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons

de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours

d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux

monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où

ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des

pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer

d'une rive à l'autre.

--Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur;

et, une fois arrivés aux Vindhyas?...

--Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col

praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je

connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de

Sirgour, que les attelages prennent de préférence.

--Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne

peut-il passer?

--Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col

de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu

d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal?

--Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera

difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus

particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.»

Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de

l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais

il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais,

qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris

part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui

pût le faire croire.

«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans

l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne

accès à quelque route praticable...

--Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après

avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là,

aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore.

--En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les

indications données par l'Indou; et à partir de ce point?...

--La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi

dire la voie ferrée jusqu'à Bombay.

--C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle

sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient.

Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en

ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.»

Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant,

il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire?

dit Banks.

--Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander

pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales

villes du Bundelkund?»

Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à

Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au

courant de la situation du colonel.

Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur.

Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise:

«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib,

au moins dans ces provinces.

--Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi

dites-vous «dans ces provinces?»

--Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a

quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les

recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très

probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.»

Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait

ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que,

le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats

de l'armée royale au pâl de Tandît.

«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent

l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de

l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme

un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez

ignorer que Nana Sahib est mort.

--Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani.

--Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait

connaître dans quelles circonstances il a été tué.

--Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib

aurait-il été tué?

--Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra.

--Et quand?...

--Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25

mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce

moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous

des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana

Sahib?

--Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois

ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions

seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison:

«Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est

devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a

été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre!

--Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de

l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon

vivait toujours!»

Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué

quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses

magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb,

compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de

se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées

par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés

de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands

travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de

cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire,

gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque

village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles

sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut

autrefois fondée la primitive église.

Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les

sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie.

L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos

yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le

dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à

boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways,

qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes!

Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la

Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale

de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de

l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous.

Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le

courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant

notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks

prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point

d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House

remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il

faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de

construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de

Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars

qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile

que les plus belles routes macadamisées de la péninsule.

Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un

certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur

voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior,

au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de

basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa

curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de

création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de

Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une

sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la

Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté

héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre

avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut

tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris

part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on

le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab

avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui!

mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses

souvenirs aux portes de Gwalior!

Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était

Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux

pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne

compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les

maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches

variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de

Tôpe-Kana,--le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah,

découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous

la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah

avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de

1857.

C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante

kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus

importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte

y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville

relativement moderne, fait un important commerce de mousselines

indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument

antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle.

Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les

projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures,

et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque.

Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de

l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier

soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir

Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours,

pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là,

malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana

Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de

douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille,

durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que

nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie

de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau

qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de

ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un

itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les

étapes!

Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda

pendant quelques heures, vint justifier une des observations

précédemment faites par Kâlagani.

Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions

tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres

dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison

de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée

de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de

cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un

arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner,

il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière

blanche en avant de notre train.

Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou

trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons

de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais

nuage dans le désert lybique.

«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit

Banks, puisque la brise est légère.

--Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On

appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route,

et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le

nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks,

c'est très probablement une caravane de Banjaris.

--Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver

là quelques-uns de vos anciens compagnons?

--C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai

longtemps vécu parmi ces tribus nomades.

--Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à

eux? demanda le capitaine Hod.

--Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé.

Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût,

était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de

ruminants.

Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui

s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé.

Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs,

encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs

kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de

ruminants appartenait à une caravane de Banjaris.

«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de

l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils

vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les

porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant

l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre

les belligérants, on laissait leurs convois traverser les

provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les

approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée

royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner

une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et

plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils

vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à

examiner attentivement ces Banjaris.»

Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la

grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes

cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à

déguerpir.

Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention

ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House,

en cette circonstance, ne parut pas produire son effet

ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration

générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés

sans doute à ne s'étonner de rien.

Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;--

ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les

cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge

dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés

de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui

se porte en sautoir;--celles-là, hautes de stature, bien

proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste

emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis

d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans

une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou,

bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en

coquillages.

Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un

pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant

les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes,

portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres

céréales.

C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la

direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans

limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le

convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de

campement.

En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures

superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de

sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il

savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal.

«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit

l'ingénieur. Où donc est-il?»

Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était

plus à Steam-House.

«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de

ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous

rejoindra avant le départ.»

Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de

l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle

ne laissa pas de me préoccuper.

«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans

les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité.

Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine

bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est

en lui que se résume toute la religion de ces nomades.»

Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que

nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège.

Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut,

accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans

doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs

services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois

Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on

dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que

venait de traverser la tribu en marche,--pays dans lequel nous

allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide.

Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta

un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt

le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il

regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous

adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani,

il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de

poussière.

Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel

Munro sans attendre d'être interrogé:

«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service

de la caravane,» se contenta-t-il de dire.

Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt

Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par

le sabot de ces milliers de boeufs.

Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la

nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive

gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna.

D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du

Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié

du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates

de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se

releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde

centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement

quelques centaines de paysans.

J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa.

Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine

distance de sa rive gauche.

En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait

alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là

quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce

serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre

pour permettre à Banks d'aviser.

Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de

nous regagna sa cabine et alla se coucher.

Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions

surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on

enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre

éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son

propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des

quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien

invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la

garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient

là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte.

C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux

heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai

aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied.

«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro.

--Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le

font pas sans raison.

--Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit

le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par

précaution, prenons nos fusils.»

Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du

campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce

qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes.

«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou

trois fauves qui seront venus boire sur la berge?

--Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil.

--Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou,

qui venait de nous rejoindre.

--Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit

là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois

entrevoir sous les arbres une masse confuse...

--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant

toujours au cinquantième tigre qui lui manquait.

--Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est

toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes.

--Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod.

Je veux en avoir le coeur net!

--Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans

manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement

provoquée l'approche d'animaux féroces.

«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les

autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous

irons en reconnaissance.

--Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit

signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert

des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les

suivre.

À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre.

Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière

de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses,

qui s'enfuyaient à travers les fourrés.

Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques

pas en avant.

«Qui va là?» cria le capitaine Hod.

Pas de réponse.

«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne

comprennent pas l'anglais.

--Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je.

--Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas,

nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux

indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer.

Pas plus de réponse que la première fois.

Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de

tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres.

Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous

sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et

à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui

s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant

plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou

maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en

retraite!

--Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à

Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.»

Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac

Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la

garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines.

La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que,

voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à

prolonger leur visite.

Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les

préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac

Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la

lisière de la forêt.

De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait

aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper.

Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour

effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement

débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges.

Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait

nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être

entraîné trop en aval.

L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus

propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de

découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite.

Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours

sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long

trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici.

«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les

marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau

par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs

puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des

rapides.

--Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils

ne passent pas!

--Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à

leur disposition.

--Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles

distances à la nage?

--Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur.

Tous les bagages sont placés sur le dos de ces...

--Proboscidiens!... dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami

Mathias Van Guitt.

--Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit

Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des

hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le

fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau.

Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et

disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare,

lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit.

--Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants,

nous en avons un...

--Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas

semblable à cet _Oructor Amphibolis_ de l'Américain Evans, qui,

dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?»

Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr

dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier.

Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge

inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant.

Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses

larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le

passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire

qu'avec précaution.

Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant

la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus,

gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille

diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant

de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants

de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe

compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil.

--Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours

prêt à la défense.

--Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le

temps d'observer la bande de singes.

--Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent

Mac Neil.

--Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!»

répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point

affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et

insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui

habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des

Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à

la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris

blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses

bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à

Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise

au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette.

Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux

sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces

guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils

occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les

honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer,

et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs

officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement

domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et,

s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire

qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des

panthères.

Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le

capitaine Hod mit son fusil au repos.

Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe,

n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait

profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa?

C'était possible, et nous l'allions bien voir.

Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre

le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un

coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous

d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu

près immobile.

La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la

nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge.

Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà,

mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par

la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui

semblait les attendre.

En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente

sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on

pourrait dire causeurs,--du moins entre eux,--et se

félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil

de navigation qui leur permît de continuer leur voyage.

Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant

vers l'amont, il lui fit tête.

Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant

avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes

s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur

la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à

l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des

jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos

pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés

sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la

vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne

de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air,

et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids.

Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,--le brosseur

surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à

cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours,

il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait

volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur

Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y

eût mis bon ordre.

Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre

pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges

pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par

laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement.

Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il

accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes

sauta sur la berge et disparut avec force gambades.

«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du

sans-façon de ces compagnons de passage.

Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait

l'observation du brosseur.

CHAPITRE VIII

Hod contre Banks.

La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de

la station d'Etawah.

Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,--pas même des

incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette

partie du royaume de Scindia.

«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit,

j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!»

Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers

cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait

bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à

monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre

passage au col de Sirgour.

Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans

encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de

l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs

de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se

livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs

et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement,

lorsqu'on traverse ce territoire.

La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette

région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait

pénétrer. Le parcours n'était pas long,--cent kilomètres au

plus,--jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du

railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement,

aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du

Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes

insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques,

étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait

concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait

pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures

dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et

nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des

campements avec une extrême vigilance.

Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est

pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite

troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,--véritable

casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,--offrait une

certaine «surface de résistance», pour employer une expression à

la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs,

--s'il en restait encore dans cette portion sauvage du

Bundelkund,--eussent hésité, sans doute, à nous assaillir.

Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts

à toute éventualité.

Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour

fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par

instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer

de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait

instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois,

certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent

franchies.

Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles

fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces

sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus

particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais,

même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque

carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges

resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui

limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard.

S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul,

tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos

compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état

de viabilité.

En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine

de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné

le sol,--circonstances dont il convenait de tenir compte, avant

de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile.

Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien

que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi

voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne

contenait aucune menace de ces orages dont on redoute

particulièrement la violence dans la région centrale de la

péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous

éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme,

la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour

des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne

manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la

table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait.

Seul, le capitaine Hod,--Fox aussi, sans doute,--pouvaient

regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le

Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des

tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur

nourriture, faisaient défaut?

Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas,

l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement

connaissance avec les éléphants de l'Inde,--je veux dire les

éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de

rares échantillons.

Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de

ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre

approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de

laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait

sans doute.

Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi

bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta

d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces

gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient

suffire à tous leurs besoins.

«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de

nous faire un cours de zoologie pratique!»

On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces

pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu

inférieure à celle des éléphants d'Afrique,--aussi bien ceux qui

parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux

dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume

de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du

golfe de Bengale.

Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah»,

enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un

troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre

cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent

indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y

enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants

domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière,

et la capture est opérée.

Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement

de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut

s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus

malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs,

et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi,

des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles

pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts,

enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les

éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement

aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés,

sans même avoir eu le temps de se reconnaître.

Autrefois,--j'ai déjà eu occasion de le dire,--on capturait

les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et

profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal

se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à

ce moyen barbare.

Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le

Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties.

Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur

leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un

aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur

dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud

coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant

sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à

travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui

les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe

lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs.

Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde

un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise

spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt

mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur

sang.

Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de

tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,--

soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit

heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids

pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport

de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de

l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles

inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des

particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants,

puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par

suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont

d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or,

comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les

chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de

l'étranger.

Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les

moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en

fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités

considérables sur les divers territoires de l'Inde.

Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir.

Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière

à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris

leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres

éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas,

rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart

d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils

observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une

distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point

désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or,

cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui

contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant

d'Acier ne pouvait accélérer son pas.

Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus

considérable qu'on n'est tenté de le croire,--vitesse qui,

suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse

quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient

là, rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit

de nous devancer.

Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,--en ce

moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils

voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un

appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires

qui suivaient le même chemin.

Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur

la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une

bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas

encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement

de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents

plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des

agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne

sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette

éventualité.

Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous

avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous

observions ce qui se passait à l'arrière.

«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans

doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire!

--Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà

d'une distance assez restreinte.

--Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la

finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques

reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou

quatre milles.

--C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro.

Voyez! Il y a là, derrière notre train, tout un troupeau, séparé

par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent

prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche,

Banks.

--Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit

l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du

tirage, et la route est très raide!

--Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces

incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur.

Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un

cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est

plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en

voyage!

--Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois

pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous

suivre!

--Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne

l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un

éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!... Des

moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout!

--Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà! dit le colonel Munro. Je veux

bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa

distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend

fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en

pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House!

--Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la

première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais

trop quel accueil ils lui feront!

--Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils

le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou

Singh!

--Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non

sans raison, le sergent Mac Neil.

--Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou

plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui

se changera en respect!»

On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour

l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique,

créé par la main d'un ingénieur anglais!»

«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,--il tenait

véritablement à ce mot,--ces proboscidiens sont très

intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils

associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi

humaine!

--Cela est contestable, répondit Banks.

--Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne

faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on

ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages

domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui

puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il

pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas,

Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À

les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il

les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs

ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les

éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry,

il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les

mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le

Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les

fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on

lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute

l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est

prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les

injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,--oui,

je dis de l'humanité,--on ne ferait pas écraser un inoffensif

insecte! Un de mes amis,--ce sont là des traits qu'on ne peut

oublier,--a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre,

et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien,

l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il

passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne

l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire,

si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement

avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa

trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant,

Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous

les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il

pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui

accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!»

Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de

mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau,

qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod!

répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous

un chaud défenseur!

--Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le

capitaine Hod.

--Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit

Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un

chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne.

--Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un

ton assez dédaigneux.

--Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence

très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces

animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile

aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs

cornacs!

--Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait.

--Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais

choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs

sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la

préférence au renard, au corbeau et au singe!

--Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en

gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe.

--Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson

ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant,

c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela

doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi

que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,--c'est

le mot,--tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il

ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse

traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser

d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants

captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une

facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience

ne leur apprend pas même à être prudents!

--Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme

cet ingénieur vous arrange!

--J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma

thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à

toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence

suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire,

surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au

sexe faible!

--C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit

le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à

mener que les enfants et les femmes?

--Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop

célibataires pour être compétents en cette matière-là!

--Bien répondu!

--Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à

la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de

résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait

furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce

moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud!

--D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant

que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une

proportion inquiétante!»

CHAPITRE IX

Cent contre un.

Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à

soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils

allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez

rapprochés de Steam-House,--à moins de dix mètres,--pour qu'il

fût possible de les observer minutieusement.

En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa

taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement

pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille

inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns

atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues

que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un

mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur

sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île

de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces

appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces

«mucknas»,--c'est le nom qu'on leur donne,--sont assez rares

sur les territoires proprement dits de l'Indoustan.

En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont

les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de

Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût

certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En

effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils

n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand

il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés»,

ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les

femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage,

et dirigent les grandes migrations.

Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi

toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés,

la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très

pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier

équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût

été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et,

conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les

régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour.

S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de

le faire nous-mêmes? nous le verrions bien.

«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde

d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?...

--Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous

voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas,

Fox?

--Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui

naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette

réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de

désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite

quiétude des deux chasseurs.

«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le

regardait au même moment.

--Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de

répondre l'Indou.

--C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons,

cependant, essayer.»

Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle

dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements

du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train

s'accéléra.

C'était peu, car la route était dure. Mais eût-on doublé la marche

du train, l'état des choses ne se fût aucunement modifié. Le

troupeau d'éléphants aurait hâté son pas, voilà tout. C'est même

ce qu'il fit, et la distance qui le séparait de Steam-House ne

diminua pas.

Plusieurs heures se passèrent ainsi, sans modification importante.

Après le dîner, nous revînmes prendre place sous la vérandah de la

seconde voiture.

En ce moment, la route présentait en arrière une direction

rectiligne de deux milles au moins. La portée du regard n'était

donc plus limitée par de brusques tournants.

Quelle fut notre très sérieuse inquiétude, en voyant que le nombre

des éléphants s'était encore accru depuis une heure! On ne pouvait

en compter moins d'une centaine.

Ces animaux marchaient alors en file double ou triple, suivant la

largeur du chemin, silencieusement, du même pas, pour ainsi dire,

les uns la trompe relevée, les autres les défenses en l'air.

C'était comme le moutonnement d'une mer, que soulèvent de grandes

lames de fond. Rien ne déferlait encore, pour continuer la

métaphore; mais si une tempête déchaînait cette masse mouvante, à

quels dangers ne serions-nous pas exposés?

Cependant, la nuit venait peu à peu,--une nuit à laquelle

allaient manquer la lumière de la lune et la lueur des étoiles.

Une sorte de brume courait dans les hautes zones du ciel.

Ainsi que l'avait dit Banks, lorsque cette nuit serait profonde,

on ne pourrait s'obstiner à suivre ces routes difficiles, il

faudrait bien s'arrêter. L'ingénieur résolut donc de faire halte,

dès qu'un large évasement de la vallée, ou quelque fond dans une

gorge moins étroite, pourrait permettre au menaçant troupeau de

passer sur les flancs du train et de continuer sa migration vers

le sud.

Mais le ferait-il, ce troupeau, et ne camperait-il pas plutôt sur

le lieu où nous camperions nous-mêmes?

C'était la grosse question.

Il fut, d'ailleurs, visible qu'avec la tombée de la nuit, les

éléphants manifestaient quelque appréhension, dont nous n'avions

observé aucun symptôme pendant le jour. Une sorte de mugissement,

puissant mais sourd, s'échappa de leurs vastes poumons. À ce

brouhaha inquiétant succéda un autre bruit d'une nature

particulière.

«Quel est donc ce bruit? demanda le colonel Munro.

--C'est le son que produisent ces animaux, répondit Kâlagani,

lorsque quelque ennemi se trouve en leur présence!

--Et c'est nous, ce ne peut être que nous qu'ils considèrent

comme tels? demanda Banks.

--Je le crains!» répondit l'Indou. Ce bruit ressemblait alors à

un tonnerre lointain. Il rappelait celui que l'on produit dans les

coulisses d'un théâtre par la vibration d'une tôle suspendue. En

frottant l'extrémité de leur trompe sur le sol, les éléphants

chassaient d'énormes bouffées d'air, emmagasiné par une aspiration

prolongée. De là cette sonorité puissante et profonde qui vous

serrait le coeur comme un roulement de foudre.

Il était alors neuf heures du soir.

En cet endroit, une sorte de petite plaine, presque circulaire,

large d'un demi-mille, servait de débouché à la route qui

conduisait au lac Puturia, près duquel Kâlagani avait eu la pensée

d'asseoir notre campement. Mais ce lac se trouvait encore à quinze

kilomètres, et il fallait renoncer à l'atteindre avant la nuit.

Banks donna donc le signal d'arrêt. Le Géant d'Acier demeura

stationnaire, mais on ne le détela pas. Les feux ne furent pas

même repoussés au fond du foyer. Storr reçut l'ordre de se tenir

toujours en pression, afin que le train restât en état de partir

au premier signal. Il fallait être prêt à toute éventualité.

Le colonel Munro se retira dans sa cabine. Quant à Banks et au

capitaine Hod, ils ne voulurent pas se coucher, et je préférai

demeurer avec eux. Tout le personnel, d'ailleurs, était sur pied.

Mais que pourrions-nous faire, s'il prenait fantaisie aux

éléphants de se jeter sur Steam-House?

Pendant la première heure de veille, un sourd murmure continua à

se propager autour du campement. Évidemment, ces grandes masses se

déployaient sur la petite plaine. Allaient-elles donc la traverser

et poursuivre leur route au sud?

«C'est possible, après tout, dit Banks.

--C'est même probable,» ajouta le capitaine Hod, dont l'optimisme

ne bronchait pas. Vers onze heures environ, le bruit diminua peu à

peu, et, dix minutes après, il avait totalement cessé.

La nuit, alors, était parfaitement calme. Le moindre son étranger

fût arrivé jusqu'à notre oreille. On n'entendait rien, si ce n'est

le sourd ronflement du Géant d'Acier dans l'ombre. On ne voyait

rien, si ce n'est cette gerbe d'étincelles qui s'échappait parfois

de sa trompe.

«Eh bien, dit le capitaine Hod, avais-je raison? Ils sont partis,

ces braves éléphants!

--Bon voyage! répliquai-je.

--Partis! répondit Banks, en hochant la tête. C'est ce que nous

allons savoir! Puis, appelant le mécanicien: «Storr, dit-il, les

fanaux.

--À l'instant, monsieur Banks!» Vingt secondes après, deux

faisceaux électriques jaillissaient des yeux du Géant d'Acier, et,

par un mécanisme automatique, ils se promenaient à tous les points

de l'horizon. Les éléphants étaient là, en grand cercle, autour de

Steam-House, immobiles, comme endormis, dormant peut-être. Ces

feux, qui éclairaient confusément leurs masses profondes,

semblaient les animer d'une vie surnaturelle. Par une simple

illusion d'optique, ceux de ces monstres sur lesquels se

plaquaient de violents ménisques de lumière, prenaient alors des

proportions gigantesques, dignes de rivaliser avec celles du Géant

d'Acier. Frappés de ces vives projections, ils se relevaient

soudain, comme s'ils eussent été touchés par un aiguillon de feu.

Leur trompe pointait en avant, leurs défenses se redressaient. On

eût dit qu'ils allaient s'élancer à l'assaut du train. Des

grognements rauques s'échappaient de leur vaste mâchoire. Bientôt,

même, cette subite fureur se communiqua à tous, et il s'éleva

autour de notre campement un assourdissant concert, comme si cent

clairons eussent à la fois sonné quelque retentissant appel.

«Éteins!» cria Banks.

Le courant électrique fut subitement interrompu, et le sabbat

cessa presque instantanément.

«Ils sont là, campés en cercle, dit l'ingénieur et ils seront

encore là au lever du jour!

--Hum!» fit le capitaine Hod, dont la confiance me parut quelque

peu ébranlée. Quel parti prendre? Kâlagani fut consulté. Il ne

cacha point l'inquiétude qu'il éprouvait. Pouvait-on songer à

quitter le campement, au milieu de cette nuit obscure? C'était

impossible. À quoi cela eût-il servi, d'ailleurs? La troupe

d'éléphants nous aurait certainement suivis, et les difficultés

eussent été plus grandes que pendant le jour. Il fut donc convenu

que le départ ne s'effectuerait qu'à la première aube. On

marcherait avec toute la prudence et toute la célérité possibles,

mais sans effaroucher ce redoutable cortège. «Et si ces animaux

s'entêtent à nous escorter? demandai-je.

--Nous essayerons de gagner quelque endroit où Steam-House puisse

se mettre hors de leurs atteintes, répondit Banks.

--Trouverons-nous cet endroit, avant notre sortie des Vindhyas?

dit le capitaine Hod.

--Il en est un, répondit l'Indou.

--Lequel? demanda Banks.

--Le lac Puturia.

--À quelle distance est-il?

--À neuf milles environ.

--Mais les éléphants nagent, répondit Banks, et mieux peut-être

qu'aucun autre quadrupède! On en a vu se soutenir à la surface de

l'eau pendant plus d'une demi-journée! Or, n'est-il pas à craindre

qu'ils ne nous suivent sur le lac Puturia, et que la situation de

Steam-House n'en soit encore plus compromise?

--Je ne vois pas d'autre moyen de se soustraire à leur attaque!

dit l'Indou.

--Nous le tenterons donc!» répondit l'ingénieur. C'était, en

effet, le seul parti à prendre. Peut-être les éléphants

n'oseraient-ils pas s'aventurer à la nage dans ces conditions, et

peut-être aussi pourrions-nous les gagner de vitesse! On attendit

impatiemment le jour. Il ne tarda pas à paraître. Aucune

démonstration hostile n'avait été faite pendant le reste de la

nuit; mais, au lever du soleil, pas un éléphant n'avait bougé, et

Steam-House était entourée de toutes parts. Il se fit alors un

remuement général sur le lieu de halte. On eût dit que les

éléphants obéissaient à un mot d'ordre. Ils secouèrent leur

trompe, frottèrent leurs défenses contre le sol, firent leur

toilette en s'aspergeant d'eau fraîche, achevèrent de brouter ça

et là quelques poignées d'une herbe épaisse, dont ce pâturage

était amplement fourni, et, finalement, ils se rapprochèrent de

Steam-House au point qu'on aurait pu les atteindre à coups de

piques à travers les fenêtres.

Banks, cependant, nous fit l'expresse recommandation de ne point

les provoquer. L'important était de ne donner aucun prétexte à une

agression soudaine.

La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale · 第 9 / 11 题