DEUXIEME PARTIE

CHAPITRE I

Notre sanitarium.

Les incommensurables de la création!» cette expression superbe,

dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes

américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à

l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore

impuissant à mesurer avec une précision mathématique?

Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région

incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine

Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines.

«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit

l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible,

puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles

hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins

de la respiration!»

Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste,

longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis

le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en

couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le

Bouthan et le Népaul;--une chaîne, dont la hauteur moyenne,

supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois

zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus

tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé

pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de

cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du

printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille,

couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient

les rayons solaires;--à travers cette grandiose tumescence du

globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt

mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les

avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers,

ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de

difficultés extrêmes;--au-dessus de cette crête, tantôt arrondie

en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de

Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques,

dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le

Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille

mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille

cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont

Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel

l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle

de la France entière;--un entassement de montagnes, enfin, que

les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne

dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est

ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis

ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes,

et qui s'appelle les monts Himalaya!

Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement

et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de

cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure,

vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de

pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées.

Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la

ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le

versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le

versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par

les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est

pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à

une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et

de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit

d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages!

Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles,

représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y

foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le

sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à

planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les

humbles échantillons d'une flore arctique.

Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi

ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne

s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier

domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers,

dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas

faire défaut.

En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une

zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani.

C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres,

humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses,

dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden

du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre

campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc

facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout

seul.

Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les

gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones

supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des

voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire

d'importantes découvertes géographiques.

«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne?

demandai-je à Banks.

--Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est

comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe,

et qui garde ses secrets.

--On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée

autant que cela a été possible!

--Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks.

Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser,

Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner,

Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les

missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères

Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et

Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait

connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce

soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à

réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des

rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était

le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a

dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné

maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte

sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun,

--auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres

européens n'ont pas encore été appliquées,--dépasserait quelque

peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il

faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en

réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme

mathématiques que le jour où on les aura obtenues

barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte

cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter

un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque

inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait.

--Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un

jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord!

--Évidemment!

--Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan!

--Sans aucun doute!

--Le voyage au centre de la terre!

--Bravo, Hod!

--Comme tout se fera! ajoutai-je.

--Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire!

répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus.

--Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la

terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son

écorce, il peut en pénétrer tous les secrets.

--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la

limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque

l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite...

--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères

pour lui, répondit le capitaine Hod.

--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en

tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans

la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre

autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement.

--De quoi s'agit-il, Banks?

--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un

arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille

images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de

la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille

ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à

Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La

chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre

sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,--

de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement

formés par les traits de leurs nervures.

--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je.

--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale,

répondit l'ingénieur.

--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant.

--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces

arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver

aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya.

Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?...

ce «sentencier»...

--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour

chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste!

--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous

fera bien quelque ascension dans la chaîne?

--Jamais! s'écria le capitaine.

--Pourquoi donc?

--J'ai renoncé aux ascensions!

--Et depuis quand?...

--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie,

répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet

du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais

être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais

donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au

faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand,

dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe

plus!»...

Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant

cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il

était impossible de ne pas rire de bon coeur!

J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces

stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant

l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de

l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine.

Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et

unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien.

C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses

ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des

cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la

mer.

Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que

domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de

Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du

quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré

de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du

monde.

D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la

chaîne himalayenne.

Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend

indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter

notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout

le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y

trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie

moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à

Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent.

L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert

la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur

pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest.

Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House.

Il est occupé par une race hospitalière de montagnards,

éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs

de blé et d'orge.

Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks,

il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans

lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines.

Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui

contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un

plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille

de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une

épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on

dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de

rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des

corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de

houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des

ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute

laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le

vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de

soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable.

Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce

plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers,

de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en

remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents

mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres,

érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux

caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants

étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus

du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour

ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à

point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux

pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée,

branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des

ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies

polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de

verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a

plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour

n'en plus bouger.

En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté

jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du

tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin

naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres.

De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers

la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un

gouffre dont la profondeur échappe au regard.

Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande

commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux.

Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit

dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de

l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la

plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de

l'embrasser dans tout son ensemble.

À droite, la première maison de Steam-House est placée

obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est

ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres

latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche.

De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement

en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une

neige éternelle.

À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme

rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa

forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques

«plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le

récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette

habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du

personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de

l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus

importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un

petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire

de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine

détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et

forme le plan latéral de ce paysage.

Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque

mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un

berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait

qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est

stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos.

Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme

animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette

route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile.

Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le

détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille

mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce

géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue.

«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod,

non sans un certain dépit.

Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit,

dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur

du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent

marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et

que le Dwalaghiri domine de son pic aigu.

Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de

l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête

moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses

vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument

toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors,

par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres,

les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent

leur grandeur réelle.

Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les

nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau.

L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le

soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En

haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous

soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des

limites de la terre.

Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les

brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de

vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à

l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se

profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du

tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne

limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue

panoramique sur un horizon de soixante milles.

CHAPITRE II

Mathias Van Guitt.

Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla

dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur

Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de

Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre.

Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine

l'interpellait de sa voix sonore:

«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon

port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte

de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois.

--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez

organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de

Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement.

--Tu entends, Fox?

--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur.

--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai

pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit

tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée

que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher!

--On le décrochera pourtant, répondit Fox.

--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je.

--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de

chasseur, rien de plus!

--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le

campement et vous mettre en campagne?

--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons

d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone

inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que

les tigres n'aient pas abandonné cette résidence!

--Pouvez-vous croire?...

--Eh! ma mauvaise chance!

--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur.

Est-ce que cela est possible!

--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler?

demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi.

--Oui, certainement.

--Et vous, Banks?

--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se

joindra à vous comme je vais le faire... en amateur!

--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en

amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne

à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani!

--Convenu! répondit l'ingénieur.

--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur,

pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres!

Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi,

deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi.

--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura

pas à se plaindre!»

Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de

cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de

l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze

heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox,

Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui

oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au

campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette

expédition.

Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth

et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après

un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être,

intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état.

Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne

laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le

mécanicien.

À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques

minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House

disparaissait derrière son épais rideau d'arbres.

Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est,

les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de

l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,--

température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de

ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois.

Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été

l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût

allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la

raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et

demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani,

à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin

s'était fait en belle humeur.

«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des

tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux

bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les

fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne

nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!»

Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur

avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il

compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries

visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à

tout événement.

J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des

carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se

rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les

serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont

extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent

annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois

plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes

qui périssent sous la dent des fauves.

Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder

où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux

moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à

travers les buissons, ce n'est que stricte prudence.

À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands

arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se

développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le

Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût

passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis

longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les

montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement

creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient

dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du

Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là

par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient

accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies

impénétrables.

Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en

chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun

hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De

larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol,

prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le

Tarryani.

Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée,

rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation

du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter.

À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus,

s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce

n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce

n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni

embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus

profond de cette forêt.

En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs,

juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à

leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour

toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le

bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit

avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq

côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et

cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne

fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la

tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction.

Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles,

singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité

d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un

noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse

de lianes.

«Eh! qu'est cela? m'écriai-je.

--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout

simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis,

quelles souris elle est destinée à prendre!

--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod.

--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée

par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée,

parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal.

--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une

forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet!

Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur!

--Ni d'un tigre, ajouta Fox.

--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces

féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur

piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît

ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si

méfiants et si vigoureux qu'ils soient!

--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre

de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est

que probablement quelque animal s'y est fait prendre.

--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris

n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles,

fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se

tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en

doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui

se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais,

s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les

conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction:

sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions

prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège

dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les

troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils

écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence

d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le

capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure.

Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux

larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le

relever pour pénétrer à l'intérieur du piège.

«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son

oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est

vide!

--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il

alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je

me plaçai près de lui.

«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod.

Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un

singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit

ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout

naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta

d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint,

à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature

supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau

de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du

madrier qui fermait l'ouverture.

Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du

madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule,

en pesant sur l'autre extrémité du levier.

Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre

petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes

donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement.

Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas

où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement.

«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je

me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi,

je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort

un tigre, il sera salué d'une balle à son passage!

--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je

au capitaine.

--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil,

il sera du moins tombé en toute liberté!

--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant

qu'il ne soit par terre!

--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta

le colonel Munro.

--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était

pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous

parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu

à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa

carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou

quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège.

Rien n'apparaissait encore.

«Encore un effort, mes amis!» cria Banks.

Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière

du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt

l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal

de grande taille.

Pas d'animal, quel qu'il fût.

Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait

autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus

reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment

favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque

s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la

forêt.

C'était assez palpitant.

Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le

doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à

plonger son regard jusqu'au fond du piège.

Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait

largement par l'orifice.

En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois,

puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que

je trouvai très suspect.

Évidemment, un animal était là, qui dormait, et nous venions de le

réveiller brusquement.

Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une

masse qu'il vit remuer dans la pénombre.

Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur

retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon

anglais:

«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!»

Un homme s'élança hors du piège.

Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le

madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice,

qu'il boucha de nouveau.

Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître,

revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en

pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un

geste emphatique:

«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point

à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!»

Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans

une position moins menaçante.

«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en

s'avançant vers ce personnage.

--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de

pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers

et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la

maison Hagenbeck de Hambourg!»

Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?...

--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks,

qui nous montra de la main.

--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le

fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes

devoirs, messieurs, à vous les rendre!»

Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on

penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet

emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il

son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet

individu?

Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux

apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait

de naturaliste et l'avait été en effet.

Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un

homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux

clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa

personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des

phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le

type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas

rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute

l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de

fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un

théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs

gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la

rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour

avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait

certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt.

J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au

sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner

par un geste spécial tous les mots de son rôle.

Ainsi, dans l'opéra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait à pleine

voix:

_Si d'un pêcheur Napolitain..._

son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme

s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer

son hameçon. Puis, continuant:

_Le Ciel voulait faire un monarque,_

tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith

pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa

tête fièrement relevée, figurait une couronne royale.

_Rebelle aux arrêts du destin,_

Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le

rejeter en arrière,

_Il dirait en guidant sa barque..._

Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de

droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient

de son adresse à diriger une embarcation.

Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question,

c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il

n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait

être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre

hors du rayon de ses gestes.

Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias

Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au

Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il

est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les

élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non

pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait

que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était

venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce

lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des

importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles

s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées

des deux mondes.

Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani,

c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait

amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles

de ce piège, dont nous venions de l'extraire.

Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que

Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un

langage soutenu par une grande variété de gestes.

«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa

rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des

pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal,

que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et

j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à

des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire.

C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je

constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier

mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique,

qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus

vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon

fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un

adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite

ouverture.»

La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante

le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes

herbes.

«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur,

j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient

attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était

intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon

bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe

retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun

moyen d'en pouvoir sortir.»

Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire

comprendre toute la gravité de sa situation.

«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que

j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais

emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma

prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant

pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée

et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient.

Ce n'était qu'une affaire de temps.

_Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,_

a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures

s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir

venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de

mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc

mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit

fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne

troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je

n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se

relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je

n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble,

quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore

un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait

été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut

bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me

reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la

liberté.»

Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut

pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que

provoquaient son ton et ses gestes.

«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi

dans cette portion du Tarryani?

--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le

plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux

milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je

serai heureux de vous y recevoir.

--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro,

nous irons vous rendre visite!

--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et

l'installation d'un kraal nous intéressera.

--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put

empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de

Nemrod qu'une estime fort modérée.

«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il

en s'adressant au capitaine.

--Uniquement pour les tuer, répondit Hod.

--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur,

qui eut là un beau mouvement de fierté.

--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas

concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la

tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le

faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre,

messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce.

Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois,

et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande

allée, qui se développait au delà de la clairière.

«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt.

Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en

avançant quelque peu les lèvres:

«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le

personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège

comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de

correction que je dois toujours conserver à ses yeux!»

Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur.

«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et

intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous

cherchons depuis plus d'une heure sans avoir...

--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner

jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la

clairière, il convient de remettre ce piège en état.»

Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la

réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt

nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y

glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite

pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là

comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le

capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien

imaginé!

--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van

Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes

fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles

recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier

cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela

importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les

fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts,

sans aucune détérioration!

--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de

la même manière.

--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si

l'on consultait les fauves...

--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le

capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à

s'entendre.

«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris

au piège, comment faites-vous pour les en retirer?

--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit

Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je

n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de

mes buffles domestiques.»

Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient

entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à

moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc

passé?

Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé

en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au

moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel.

Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention

rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort

immédiate, comme il nous fut donné de le voir.

En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un

des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les

dernières contorsions de l'agonie.

Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait

sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le

malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une

minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours.

Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions

ensuite précipités vers le colonel Munro.

«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit

précipitamment la main.

--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se

relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci,

ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun

remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui

demanda le colonel Munro.

--Kâlagani,» répondit l'Indou.

CHAPITRE III

Le kraal.

La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés,

surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la

morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule,

ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux

milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables

reptiles.[7]

On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de

serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais

qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la

France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de

représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde.

C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée

prodigue à cet égard.

Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait

rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses

compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez

profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer.

Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt

nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut

acceptée avec empressement.

Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du

fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal»,

qui est plus spécialement employé par les colons du sud de

l'Afrique.

C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la

forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait

aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang

de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer

passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond,

au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de

planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du

kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur

quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité

gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors,

on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite,

une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de

la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage

ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la

conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la

chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement.

Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la

campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les

lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du

railway. Là, ces chariots prenaient place sur des truks et

pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit

Calcutta.

Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de

gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de

rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et

d'en opérer la capture.

Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y

vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés,

non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux

fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité

des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la

chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les

vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone

inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine.

Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien

acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas

plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne

nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le

kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine

Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à

Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la

plaine ne peuvent atteindre.

Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La

porte s'ouvrit pour nous y donner accès.

Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de

notre visite.

«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire

les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les

exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand,

ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi».

Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la

case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins

luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les

chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces

chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième

salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à

manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à

l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de

houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus.

Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au

premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus

près la demeure des quadrupèdes.

C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle

rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les

installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y

manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe,

suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des

couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de

velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la

gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet

d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était

pas là pour envahir la loge.

À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils

occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle

on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il

eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages

voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette

liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est

incompatible avec les dangers que présentent les forêts

himalayennes.»

La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur

quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était

divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des

cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les

animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du

service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions,

trois panthères et deux léopards.

Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que

lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un

lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du

railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay.

Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages,

étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient

été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de

séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements

effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à

l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers

les barreaux, faussés en maint endroit.

À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent

encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir.

«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod.

--Pauvres bêtes! répéta Fox.

--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que

vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec.

--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!»

riposta le capitaine Hod.

S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux

carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont

rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en

est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les

bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes,

auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la

chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des

«raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et

facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à

satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne

désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse.

C'était principalement de chair de bison et de zébu que le

fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris

revenait le soin de les ravitailler à de certains jours.

On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien

au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle

sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus

d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur

lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil

du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la

grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet

aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position

verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer

les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout

qu'accroupi ou couché.

Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans ces observations, mais il est

certain que l'homme, même quand il se redresse de toute sa taille,

ne produit aucun effet sur le buffle sauvage, et si son arme vient

à lui manquer, il est à peu près perdu.

Il en est ainsi du bison de l'Inde, à tête courte et carrée, aux

cornes sveltes et aplaties vers leur base, au dos gibbeux,--

cette contexture le rapproche de son congénère d'Amérique,--aux

pattes blanches depuis le sabot jusqu'au genou, et dont la taille,

mesurée de la naissance de la queue à l'extrémité du museau,

compte parfois quatre mètres. Lui aussi, s'il est peut-être moins

farouche, lorsqu'il paît en troupe dans les hautes herbes de la

plaine, devient terrible à tout chasseur qui l'attaque

imprudemment.

Tels étaient donc les ruminants plus particulièrement destinés à

nourrir les carnassiers de la ménagerie Van Guitt. Aussi, afin de

s'en emparer plus sûrement et presque sans danger, les chikaris

cherchaient-ils de préférence à les prendre dans des trappes, d'où

ils ne les retiraient que morts ou peu s'en fallait.

D'ailleurs, le fournisseur, en homme qui savait son métier, ne

dispensait que très parcimonieusement la nourriture à ses hôtes.

Une fois par jour, à midi, quatre à cinq livres de viande leur

étaient distribuées, et rien de plus. Et même,--ce n'était

certes pas pour ce motif «dominical»?--les laissait-on jeûner du

samedi au lundi. Triste dimanche de diète, en vérité! Aussi,

lorsque, après quarante-huit heures, arrivait la modeste pitance,

c'était une rage impossible à contenir, un concert de hurlements,

une redoutable agitation, des bonds formidables, qui imprimaient

aux cages roulantes un mouvement de va-et-vient à faire craindre

qu'elles ne se démolissent!

Oui, pauvres bêtes! serait-on tenté de répéter avec le capitaine

Hod. Mais Mathias Van Guitt n'agissait pas ainsi sans raison.

Cette abstinence dans la séquestration épargnait des affections

cutanées à ses fauves et haussait leur prix sur les marchés de

l'Europe.

Cependant, on doit aisément l'imaginer, tandis que Mathias Van

Guitt nous exhibait sa collection, plutôt en naturaliste qu'en

montreur de bêtes, sa bouche ne chômait pas. Au contraire. Il

parlait, il contait, il racontait, et comme les carnassiers du

Tarryani faisaient le principal sujet de ses redondantes périodes,

cela nous intéressait dans une certaine mesure. Aussi, ne devions-nous

quitter le kraal que lorsque la zoologie de l'Himalaya nous

aurait livré ses derniers secrets.

«Mais, monsieur Van Guitt, dit Banks, pourriez-vous m'apprendre si

les bénéfices du métier sont en rapport avec ses risques?

--Monsieur, répondit le fournisseur, ils étaient autrefois très

rémunérateurs. Cependant, depuis quelques années, je suis obligé

de le reconnaître, les animaux féroces sont en baisse. Vous

pourriez en juger par les prix courants de la dernière cote. Notre

principal marché, c'est le jardin zoologique d'Anvers. Volatiles,

ophidiens, échantillons des familles simiennes et sauriennes,

représentants des carnassiers des deux mondes, c'est là que

j'expédie consuétudinairement...»

Le capitaine Hod s'inclina devant ce mot. «... les produits de nos

aventureuses battues dans les forêts de la péninsule. Quoi qu'il

en soit, le goût du public semble se modifier, et les prix de

vente arriveront à être inférieurs aux prix de revient! Ainsi,

dernièrement, une autruche mâle ne s'est vendue que onze cents

francs, et, la femelle, huit cents seulement. Une panthère noire

n'a trouvé acquéreur qu'à seize cents francs, une tigresse de Java

à deux mille quatre cents, et une famille de lions,--le père, la

mère, un oncle, deux lionceaux pleins d'avenir,--à sept mille

francs en bloc!

--C'est vraiment pour rien! répondit Banks.

--Quant aux proboscidiens... reprit Mathias Van Guitt.

--Proboscidiens? dit le capitaine Hod.

--Nous appelons de ce nom scientifique les pachydermes auxquels

la nature a confié une trompe.

--Les éléphants alors!

--Oui, les éléphants, depuis l'époque quaternaire, les

mastodontes dans les périodes préhistoriques...

--Je vous remercie, répondit le capitaine Hod.

--Quant aux proboscidiens, reprit Mathias Van Guitt, il faut

renoncer à en opérer la capture, si ce n'est pour récolter leurs

défenses, car la consommation de l'ivoire n'a pas diminué. Mais,

depuis que des auteurs dramatiques, à bout de procédés, ont

imaginé de les exhiber dans leurs pièces, les imprésarios les

promènent de ville en ville, et le même éléphant, courant la

province avec la troupe ambulante, suffit à la curiosité de tout

un pays. Aussi les éléphants sont-ils moins recherchés

qu'autrefois.

--Mais, demandai-je, ne fournissez-vous donc qu'aux ménageries de

l'Europe ces échantillons de la faune indoue?»

--Vous me pardonnerez, répondit Mathias Van Guitt, si à ce sujet

monsieur, je me permets, sans être trop curieux, de vous poser une

simple question.» Je m'inclinai en signe d'acquiescement.

«Vous êtes Français, monsieur, reprit le fournisseur. Cela se

reconnaît non seulement à votre accent, mais aussi à votre type,

qui est un mélange agréable de gallo-romain et de celte. Or, comme

Français, vous devez n'avoir que peu de propension pour les

voyages lointains, et, sans doute, vous n'avez pas fait le tour du

monde?»

Ici, le geste de Mathias Van Guitt décrivit un des grands cercles

de la sphère. «Je n'ai pas encore eu ce plaisir! répondis-je.

--Je vous demanderai donc, monsieur, reprit le fournisseur, non

pas si vous êtes venu aux Indes, puisque vous y êtes, mais si vous

connaissez à fond la péninsule indienne?

--Imparfaitement encore, répondis-je. Cependant, j'ai déjà visité

Bombay, Calcutta, Bénarès, Allahabad, la vallée du Gange. J'ai vu

leurs monuments, j'ai admiré...

--Eh! qu'est cela, monsieur, qu'est cela!» répondit Mathias Van

Guitt, détournant la tête, tandis que sa main, fébrilement agitée,

exprimait un dédain suprême. Puis, procédant par hypotypose,

c'est-à-dire se livrant à une description vive et animée:

«Oui, qu'est cela, si vous n'avez pas visité les ménageries de ces

puissants rajahs, qui ont conservé le culte des animaux superbes

dont s'honore le territoire sacré de l'Inde! Alors, monsieur,

reprenez le bâton du touriste! Allez dans le Guicowar rendre

hommage au roi de Baroda! Voyez ses ménageries, qui me doivent la

plupart de leurs hôtes, lions du Kattyvar, ours, panthères,

tchitas, lynx, tigres! Assistez à la cérémonie du mariage de ses

soixante mille pigeons, qui se célèbre, chaque année, en grande

pompe! Admirez ses cinq cents «boulbouls», rossignols de la

péninsule, dont on soigne l'éducation comme s'ils étaient les

héritiers du trône! Contemplez ses éléphants, dont l'un, voué au

métier d'exécuteur des hautes-oeuvres, a pour mission d'écraser la

tête du condamné sur la pierre du supplée! Puis, transportez-vous

aux établissements du rajah de Maïssour, le plus riche des

souverains de l'Asie! Pénétrez dans ce palais où se comptent par

centaines les rhinocéros, les éléphants, les tigres, et tous les

fauves de haut rang qui appartiennent à l'aristocratie animalière

de l'Inde! Et quand vous aurez vu cela, monsieur, peut-être alors

ne pourrez-vous plus être accusé d'ignorance à l'endroit des

merveilles de cet incomparable pays!»

Je n'avais qu'à m'incliner devant les observations de Mathias Van

Guitt. Sa façon passionnée de présenter les choses ne permettait

évidemment pas la discussion.

Cependant, le capitaine Hod le pressa plus directement sur la

faune spéciale à cette région du Tarryani.

«Quelques renseignements, s'il vous plaît, lui demanda-t-il, à

propos des carnassiers que je suis venu chercher dans cette partie

de l'Inde. Bien que je ne sois qu'un chasseur, je vous le répète,

je ne vous ferai pas concurrence, monsieur Van Guitt, et même, si

je puis vous aider à prendre quelques-uns des tigres qui manquent

encore à votre collection, je m'y emploierai volontiers. Mais, la

ménagerie au complet, vous ne trouverez pas mauvais que je me

livre à la destruction de ces animaux pour mon agrément

personnel!»

Mathias Van Guitt prit l'attitude d'un homme résigné à subir ce

qu'il désapprouve, mais ce qu'il ne saurait empêcher. Il convint,

d'ailleurs, que le Tarryani renfermait un nombre considérable de

bêtes malfaisantes, généralement peu demandées sur les marchés de

l'Europe, et dont le sacrifice lui semblait permis.

«Tuez les sangliers, j'y consens, répondit-il. Bien que ces

suilliens, de l'ordre des pachydermes, ne soient pas des

carnaires...

--Des carnaires? dit le capitaine Hod.

--J'entends par là qu'ils sont herbivores; leur férocité est si

profonde, qu'ils font courir les plus grands dangers aux chasseurs

assez audacieux pour les attaquer!

--Et les loups?

--Les loups sont nombreux dans toute la péninsule, et très à

redouter, quand ils se jettent en troupes sur quelque ferme

solitaire. Ces animaux-là ressemblent quelque peu au loup fauve de

Pologne, et je n'en fais pas plus de cas que des chacals ou des

chiens sauvages. Je ne nie point, d'ailleurs, les ravages qu'ils

commettent, mais comme ils n'ont aucune valeur marchande et sont

indignes de figurer parmi les zoocrates des hautes classes, je

vous les abandonne aussi, capitaine Hod.

--Et les ours? demandai-je.

--Les ours ont du bon, monsieur, répondit le fournisseur en

approuvant d'un signe de tête. Si ceux de l'Inde ne sont pas

recherchés aussi avidement que leurs congénères de la famille des

oursins, ils possèdent néanmoins une certaine valeur commerciale

qui les recommande à la bienveillante attention des connaisseurs.

Le goût peut hésiter entre les deux types que nous devons aux

vallées du Cachemir et aux collines du Raymahal. Mais, sauf

peut-être dans la période d'hibernation, ces animaux sont presque

inoffensifs, en somme, et ne peuvent tenter les instincts

cynégétiques d'un véritable chasseur, tel que se présente à mes

yeux le capitaine Hod.»

Le capitaine s'inclina d'un air significatif, indiquant bien

qu'avec ou sans la permission de Mathias Van Guitt, il ne s'en

rapporterait qu'à lui-même sur ces questions spéciales.

«D'ailleurs, ajouta le fournisseur, ces ours ne sont que des

animaux botanophages...

--Botanophages? dit le capitaine.

--Oui, répondit Mathias Van Guitt, ils ne vivent i que de

végétaux, et n'ont rien de commun avec les espèces féroces, dont

la péninsule s'enorgueillit à juste titre.

--Comptez-vous le léopard au nombre de ces fauves? demanda le

capitaine Hod.

--Sans contredit, monsieur. Ce félin est agile, audacieux, plein

de courage, il grimpe aux arbres, et, par cela même, il est

quelquefois plus redoutable que le tigre...

--Oh! fit le capitaine Hod.

--Monsieur, répondit Mathias Van Guitt d'un ton sec, quand un

chasseur n'est plus assuré de trouver refuge dans les arbres, il

est bien près d'être chassé à son tour!

--Et la panthère? demanda le capitaine Hod, qui voulut couper

court à cette discussion.

--Superbe, la panthère, répondit Mathias Van Guitt, et vous

pouvez voir, messieurs, que j'en ai de magnifiques spécimens!

Étonnants animaux, qui, par une singulière contradiction, une

antilogie, pour employer un mot moins usuel, peuvent être dressés

aux luttes de la chasse! Oui, messieurs, dans le Guicowar

spécialement, les rajahs exercent les panthères à ce noble

exercice! On les amène dans un palanquin, la tête encapuchonnée

comme un gerfaut ou un émerillon! En vérité, ce sont de véritables

faucons à quatre pattes! Dès que les chasseurs sont en vue d'un

troupeau d'antilopes, la panthère est déchaperonnée et s'élance

sur les timides ruminants, que leurs jambes, si agiles qu'elles

soient, ne peuvent dérober à ses terribles griffes! Oui, monsieur

le capitaine, oui! Vous trouverez des panthères dans le Tarryani!

Vous en trouverez plus que vous ne le voudrez peut-être, mais je

vous préviens charitablement que celles-là ne sont pas

apprivoisées!

--Je l'espère bien, répondit le capitaine Hod.

--Pas plus que les lions, d'ailleurs, ajouta le fournisseur,

assez vexé de cette réponse.

--Ah! les lions! dit le capitaine Hod. Parlons un peu des lions,

s'il vous plaît!

--Eh bien, monsieur, reprit Mathias Van Guitt, je regarde ces

prétendus rois de l'animalité comme inférieurs à leurs congénères

de l'antique Lybie. Ici les mâles ne portent pas cette crinière

qui est l'apanage du lion africain et ce ne sont plus, à mon avis,

que des Samsons regrettablement tondus! Ils ont d'ailleurs,

presque entièrement disparu de l'Inde centrale pour se réfugier

dans le Kattyawar, le désert de Theil, et dans le Tarryani. Ces

félins dégénérés, vivant maintenant en ermites, en solitaires, ne

peuvent se retremper à la fréquentation de leurs semblables.

Aussi, je ne les place pas au premier rang dans l'échelle des

quadrupèdes. En vérité, messieurs, on peut échapper au lion: au

tigre, jamais!

--Ah! les tigres! s'écria le capitaine Hod.

--Oui! les tigres! répéta Fox.

--Le tigre, répondit Mathias Van Guitt en s'animant, à lui la

couronne! On dit le tigre royal, non le lion royal, et c'est

justice! L'Inde lui appartient tout entière et se résume en lui!

N'a-t-il pas été le premier occupant du sol? N'est-ce pas son

droit de considérer comme envahisseur, non seulement les

représentants de la race anglo-saxonne, mais aussi les fils de la

race solaire? N'est-ce pas lui qui est le véritable enfant de

cette terre sainte de l'Argavarta? Aussi voit-on ces admirables

fauves répandus sur toute la surface de la péninsule, et n'ont-ils

pas abandonné un seul des districts de leurs ancêtres, depuis le

cap Comorin jusqu'à la barrière himalayenne!»

Et le bras de Mathias Van Guitt, après avoir figuré un promontoire

avancé du sud, remonta au nord pour dessiner toute une crête de

montagnes.

«Dans le Sunderbund, reprit-il, ils sont chez eux! Là, ils règnent

en maîtres, et malheur à qui tenterait de leur disputer ce

territoire! Dans les Nilgheries, ils rôdent en masse, comme des

chats sauvages,

_Si parva licet componere magnis!_

Vous comprendrez, dès lors, pourquoi ces félins superbes sont

demandés sur tous les marchés de l'Europe et font l'orgueil des

belluaires! Quelle est la grande attraction des ménageries

publiques ou privées? Le tigre! Quand craignez-vous pour la vie du

dompteur? Lorsque le dompteur entre dans la cage du tigre! Quel

animal les rajahs payent-ils au poids de l'or pour l'ornement de

leurs jardins royaux? Le tigre! Qui fait prime aux bourses

animalières de Londres, d'Anvers, de Hambourg? Le tigre! Dans

quelles chasses s'illustrent les chasseurs indiens, officiers de

l'armée royale ou de l'armée native? Dans la chasse au tigre!

Savez-vous, messieurs, quel plaisir les souverains de l'Inde

indépendante offrent à leurs hôtes? On amène un tigre royal dans

une cage. La cage est placée au milieu d'une vaste plaine. Le

rajah, ses invités, ses officiers, ses gardes, sont armés de

lances, de revolvers et de carabines, et pour la plupart montés

sur de vaillants solipèdes...

--Solipèdes? dit le capitaine Hod.

--Leurs chevaux, si vous préférez ce mot un peu vulgaire. Mais

déjà ces solipèdes, effrayés par le voisinage du félin, son odeur

sauvage, l'éclair qui jaillit de ses yeux, se cabrent, et il faut

toute l'adresse de leurs cavaliers pour les retenir. Soudain, la

porte de la cage est ouverte! Le monstre s'élance, il bondit, il

vole, il se jette sur les groupes épars, il immole à sa rage une

hécatombe de victimes! Si quelquefois il parvient à briser le

cercle de fer et de feu qui l'étreint, le plus souvent il

succombe, un contre cent! Mais, au moins, sa mort est glorieuse,

elle est vengée d'avance!

--Bravo! monsieur Mathias Van Guitt, s'écria le capitaine Hod,

qui s'animait à son tour. Oui! cela doit être un beau spectacle!

Oui! le tigre est le roi des animaux!

--Une royauté qui défie les révolutions! ajouta le fournisseur.

--Et si vous en avez pris, monsieur Van Guitt, répondit le

capitaine Hod, moi j'en ai tué, et j'espère, ne pas quitter le

Tarryani avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups!

--Capitaine, dit le fournisseur en fronçant le sourcil, je vous

ai abandonné les sangliers, les loups, les ours, les buffles! Cela

ne suffit donc pas à votre rage de chasseur?»

Je vis que notre ami Hod allait «s'emballer» avec autant d'entrain

que Mathias Van Guitt sur cette question palpitante.

L'un avait-il pris plus de tigres que l'autre n'en avait tué?

quelle matière à discussion! Valait-il mieux les capturer que les

détruire? quelle thèse à faire valoir!

Tous deux, le capitaine et le fournisseur, commençaient déjà à

échanger des phrases rapides, et, pour tout dire, à parler à la

fois, sans plus se comprendre.

Banks intervint.

«Les tigres, dit-il, sont les rois de la création, c'est entendu,

messieurs, mais je me permettrai d'ajouter que ce sont des rois

très dangereux pour leurs sujets. En 1862, si je ne me trompe, ces

excellents félins ont dévoré tous les télégraphistes de la station

de l'île Sangor. On cite également une tigresse qui, en trois ans,

n'a pas fait moins de cent dix-huit victimes, et une autre qui,

dans le même espace de temps, a détruit cent vingt-sept personnes.

C'est trop, même pour des reines! Enfin, depuis le désarmement des

Cipayes, dans un intervalle de trois ans, douze mille cinq cent

cinquante-quatre individus ont péri sous la dent des tigres.

--Mais, monsieur, répondit Mathias Van Guitt, vous semblez

oublier que ces animaux sont omophages?

--Omophages? dit le capitaine Hod.

--Oui, mangeurs de chair crue, et même les Indous prétendent que,

lorsqu'ils ont goûté une fois de la chair humaine, ils n'en

veulent plus d'autre!

--Eh bien, monsieur?... dit Banks.

--Eh bien, monsieur, répondit en souriant Mathias Van Guitt, ils

obéissent à leur nature!... Il faut bien qu'ils mangent!»

CHAPITRE IV

Une reine du Tarryani.

Cette observation du fournisseur termina notre visite au kraal.

L'heure était venue de regagner Steam-House.

En somme, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt ne se séparaient

pas les deux meilleurs amis du monde. Si l'un voulait détruire les

fauves du Tarryani, l'autre voulait les prendre, et cependant il y

en avait assez pour les contenter tous les deux.

Il fut pourtant convenu que les rapports seraient fréquents entre

le kraal et le sanitarium. On s'avertirait réciproquement des

beaux coups à faire. Les chikaris de Mathias Van Guitt, très au

courant de ce genre expédition, connaissant les détours du

Tarryani, étaient à même de rendre service au capitaine Hod, en

lui signalant des passes d'animaux. Le fournisseur les mit

obligeamment à sa disposition, et plus spécialement Kâlagani. Cet

Indou, bien que récemment entré dans le personnel du kraal, se

montrait très entendu, et l'on pouvait absolument compter sur lui.

En revanche, le capitaine Hod promit d'aider, dans la limite de

ses moyens, à la capture des fauves qui manquaient au stock de

Mathias Van Guitt.

Avant de quitter le kraal, sir Edward Munro, qui ne comptait

probablement pas y faire de fréquentes visites, remercia encore

une fois Kâlagani, dont l'intervention l'avait sauvé. Il lui dit

qu'il serait toujours le bienvenu à Steam-House.

L'Indou s'inclina froidement. Quelque sentiment de satisfaction

qu'il éprouvât à entendre ainsi parler l'homme qui lui devait la

vie, il n'en laissa rien paraître.

Nous étions rentrés pour l'heure du dîner. Mathias Van Guitt, on

le pense bien, fit les frais de la conversation.

«Mille diables! quels beaux gestes il vous a, ce fournisseur!

répétait le capitaine Hod. Quel choix de mots! Quel tour

d'expressions! Seulement, s'il ne voit dans les fauves que des

sujets d'exhibition, il se trompe!»

Les jours suivants, 27, 28 et 29 juin, la pluie tomba avec une

telle violence que nos chasseurs, si enragés qu'ils fussent, ne

purent quitter Steam-House. Par ce temps horrible, d'ailleurs, les

traces sont impossibles à reconnaître, et les carnassiers, qui

n'aiment pas plus l'eau que les chats, ne quittent pas volontiers

leur gîte.

Le 30 juillet, meilleur temps, meilleure apparence du ciel. Ce

jour-là, le capitaine Hod, Fox, Goûmi et moi, nous fîmes nos

préparatifs pour descendre au kraal.

Pendant la matinée quelques montagnards vinrent nous rendre

visite. Ils avaient entendu dire qu'une pagode miraculeuse s'était

transportée dans la région de l'Himalaya, et un vif sentiment de

curiosité venait de les conduire à Steam-House.

Beaux types que ceux de cette race de la frontière thibétaine,

indigènes aux vertus guerrières, d'une loyauté à toute épreuve,

pratiquant largement l'hospitalité, bien supérieurs, moralement et

physiquement, aux Indous des plaines.

Si la prétendue pagode les émerveilla, le Géant d'Acier les

impressionna jusqu'à provoquer de leur part des signes

d'adoration. Il était au repos, cependant. Qu'auraient-ils donc

éprouvé, ces braves gens, s'ils l'avaient vu, vomissant fumée et

flamme, gravir d'un pas assuré les rudes rampes de leurs

montagnes!

Le colonel Munro fit bon accueil à ces indigènes, dont quelques-uns

parcourent le plus habituellement les territoires du Népaul, à

la limite indo-chinoise. La conversation porta un instant sur

cette partie de la frontière où Nana Sahib avait cherché refuge,

après la défaite des Cipayes, lorsqu'il fut traqué sur tout le

territoire de l'Inde.

Ces montagnards ne savaient, en somme, que ce que nous savions

nous-mêmes. Le bruit de la mort du nabab était venu jusqu'à eux,

et ils ne paraissaient pas la mettre en doute. Quant à ceux de ses

compagnons qui lui avaient survécu, il n'en était plus question.

Peut-être avaient-ils été chercher un asile plus sûr jusque dans

les profondeurs du Thibet; mais les retrouver dans cette contrée

eût été difficile.

En vérité, si le colonel Munro avait eu cette pensée, en s'élevant

vers le nord de la péninsule, de tirer au clair tout ce qui

touchait de près ou de loin à Nana Sahib, cette réponse était bien

faite pour l'en détourner. Cependant, en écoutant ces montagnards,

il resta songeur et ne prit plus part à la conversation.

Le capitaine Hod, lui, leur posa quelques questions, mais à un

tout autre point de vue. Ils lui apprirent que des fauves, plus

particulièrement des tigres, faisaient d'effrayants ravages dans

la zone inférieure de l'Himalaya. Des fermes et même des villages

entiers avaient dû être abandonnés par leurs habitants. Plusieurs

troupeaux de chèvres et de moutons étaient déjà détruits, et l'on

comptait aussi de nombreuses victimes parmi les indigènes. Malgré

la prime considérable offerte au nom du gouvernement,--trois

cents roupies par tête de tigre,--le nombre de ces félins ne

semblait pas diminuer, et l'on se demandait si l'homme n'en serait

pas bientôt réduit à leur céder la place.

Les montagnards ajoutèrent aussi ce renseignement: c'est que les

tigres ne se confinaient pas seulement dans le Tarryani. Partout

où la plaine leur offrait de hautes herbes, des jungles, des

buissons dans lesquels ils pouvaient se mettre à l'affût, on les

rencontrait en grand nombre.

«Malfaisantes bêtes!» dirent-ils.

Ces braves gens, et pour cause, on le voit, ne professaient pas à

l'endroit des tigres les mêmes idées que le fournisseur Mathias

Van Guitt et notre ami le capitaine Hod.

Les montagnards se retirèrent, enchantés de l'accueil qu'ils

avaient reçu, et promirent de renouveler leur visite à Steam-House.

Après leur départ, nos préparatifs étant achevés, le capitaine

Hod, nos deux compagnons et moi, bien armés, prêts à toute

rencontre, nous descendîmes vers le Tarryani.

En arrivant à la clairière, où se dressait le piège dont nous

avions si heureusement extrait Mathias Van Guitt, celui-ci se

présenta à nos yeux, non sans quelque cérémonie.

Cinq ou six de ses gens, et, dans le nombre, Kâlagani, étaient

occupés à faire passer du piège dans une cage roulante un tigre

qui s'était laissé prendre pendant la nuit.

Magnifique animal, en vérité, et s'il fit envie au capitaine Hod,

cela va sans dire!

«Un de moins dans le Tarryani! murmura-t-il entre deux soupirs,

qui trouvèrent un écho dans la poitrine de Fox.

--Un de plus dans la ménagerie, répondit le fournisseur. Encore

deux tigres, un lion, deux léopards, et je serai en mesure de

faire honneur à mes engagements avant la fin de la campagne.

Venez-vous avec moi au kraal, messieurs?

--Nous vous remercions, dit le capitaine Hod; mais, aujourd'hui,

nous chassons pour notre compte.

--Kâlagani est à votre disposition, capitaine Hod, répondit le

fournisseur. Il connaît bien la forêt et peut vous être utile.

--Nous l'acceptons volontiers pour guide.

--Maintenant, messieurs, ajouta Mathias Van Guitt, bonne chance!

Mais promettez-moi de ne pas tout massacrer!

--Nous vous en laisserons!» répondit le capitaine Hod. Et Mathias

Van Guitt, nous saluant d'un geste superbe, disparut sous les

arbres à la suite de la cage roulante. «En route, dit le capitaine

Hod, en route, mes amis. À mon quarante-deuxième!

--À mon trente-huitième! répondit Fox.

--À mon premier!» ajoutai-je. Mais le ton avec lequel je

prononçai ces mots fit sourire le capitaine. Évidemment, je

n'avais pas le feu sacré. Hod s'était retourné vers Kâlagani. «Tu

connais bien le Tarryani? lui demanda-t-il.

--Je l'ai vingt fois parcouru, nuit et jour, dans toutes les

directions, répondit l'Indou.

--As-tu entendu dire qu'un tigre ait été plus particulièrement

signalé aux environs du kraal?

--Oui, mais ce tigre est une tigresse. Elle a été vue à deux

milles d'ici, dans le haut de la forêt, et, depuis quelques jours,

on cherche à s'en emparer. Voulez-vous que...

--Si nous voulons!» répondit le capitaine Hod, sans laisser à

l'Indou le temps d'achever sa phrase. En effet, nous n'avions rien

de mieux à faire qu'à suivre Kâlagani, et c'est ce qui fut fait.

Il n'est pas douteux que les fauves ne soient très nombreux dans

le Tarryani, et là, comme ailleurs, il ne leur faut pas moins de

deux boeufs par semaine pour leur consommation particulière!

Calculez ce que cet «entretien» coûte à la péninsule entière!

Mais si les tigres y sont en grand nombre, qu'on ne s'imagine pas

qu'ils courent les territoires sans nécessité. Tant que la faim ne

les pousse pas, ils restent cachés dans leurs repaires, et ce

serait une erreur de penser qu'on les rencontre à chaque pas.

Combien de voyageurs ont parcouru les forêts ou les jungles, sans

en avoir jamais vu! Aussi, lorsqu'une chasse s'organise, doit-on

commencer par reconnaître les passes habituelles de ces animaux,

et, surtout, découvrir le ruisseau ou la source à laquelle ils

vont ordinairement se désaltérer.

Cela ne suffit même pas, et il faut encore les attirer. On le fait

assez facilement, en plaçant un quartier de boeuf, attaché à un

poteau, dans quelque endroit entouré d'arbres ou de rochers, qui

peuvent servir d'abri aux chasseurs. C'est ainsi, du moins, que

l'on procède en forêt.

En plaine, c'est autre chose, et l'éléphant devient le plus utile

auxiliaire de l'homme dans ces dangereuses chasses à courre. Mais

ces animaux doivent être parfaitement dressés à cette manoeuvre.

Malgré tout, ils sont parfois pris de paniques, ce qui rend très

périlleuse la position des chasseurs juchés sur leur dos. Il

convient de dire aussi que le tigre n'hésite pas à se jeter sur

l'éléphant. La lutte entre l'homme et lui se fait alors sur le dos

du gigantesque pachyderme, qui s'emporte, et il est rare qu'elle

ne se termine pas à l'avantage du fauve.

C'est ainsi, cependant, que s'accomplissent les grandes chasses

des rajahs et des riches sportsmen de l'Inde, dignes de figurer

dans les annales cynégétiques.

Mais telle n'était point la manière de procéder du capitaine Hod.

C'était à pied qu'il s'en allait à la recherche des tigres,

c'était à pied qu'il avait coutume de les combattre.

Cependant, nous suivions Kâlagani, qui marchait d'un bon pas.

Réservé comme un Indou, il causait peu et se bornait à répondre

brièvement aux questions qui lui étaient posées.

Une heure après, nous faisions halte près d'un ruisseau

torrentueux, dont les berges portaient des empreintes d'animaux,

fraîches encore. Au milieu d'une petite clairière se dressait un

poteau, auquel pendait tout un quartier de boeuf.

L'appât n'avait pas été entièrement respecté. Il venait d'être

récemment déchiqueté par la dent des chacals, ces filous de la

faune indienne, toujours en quête de quelque proie, cette proie ne

leur fût-elle pas destinée. Une douzaine de ces carnassiers

s'enfuirent à notre approche et nous laissèrent la place libre.

«Capitaine, dit Kâlagani. c'est ici que nous allons attendre la

tigresse. Vous voyez que l'endroit est favorable pour un affût.»

En effet, il était facile de se poster dans les arbres ou derrière

les roches, de manière à pouvoir croiser ses feux sur le poteau

isolé au milieu de la clairière.

C'est ce qui fut fait immédiatement. Goûmi et moi, nous avions

pris place sur la même branche. Le capitaine Hod et Fox, tous deux

perchés à la première bifurcation de deux grands chênes verts, se

faisaient vis-à-vis.

Kâlagani, lui, s'était à demi caché derrière une haute roche,

qu'il pouvait gravir si le danger devenait imminent.

L'animal serait ainsi pris dans un cercle de feux, dont il ne

pourrait sortir. Toutes les chances étaient donc contre lui, bien

qu'il fallût, pourtant, compter avec l'imprévu.

Nous n'avions plus qu'à attendre.

Les chacals, dispersés ça et là, faisaient toujours entendre leurs

rauques aboiements dans les taillis voisins, mais ils n'osaient

plus venir s'attaquer au quartier de boeuf.

Une heure ne s'était pas écoulée, que ces aboiements cessèrent

subitement. Presque aussitôt, deux ou trois chacals bondirent hors

du fourré, traversèrent la clairière et disparurent au plus épais

du bois.

Un signe de Kâlagani, qui se préparait à gravir la roche, nous

prévint de nous tenir sur nos gardes.

En effet, cette fuite précipitée des chacals n'avait pu être

provoquée que par l'approche de quelque fauve,--la tigresse sans

doute,--et il fallait se préparer à la voir paraître d'un

instant à l'autre sur quelque point de la clairière.

Nos armes étaient prêtes. Les carabines du capitaine Hod et de son

brosseur, déjà braquées vers l'endroit du taillis d'où s'étaient

échappés les chacals, n'attendaient qu'une pression de doigt pour

éclater.

Bientôt, je crus voir se produire une légère agitation des

branches supérieures du fourré. Un craquement de bois sec se fit

entendre au même instant. Un animal, quel qu'il fût, s'avançait,

mais prudemment, sans se hâter. De ces chasseurs qui le guettaient

à l'abri d'un épais feuillage, il ne pouvait évidemment rien voir.

Toutefois, son instinct devait lui laisser pressentir que

l'endroit n'était pas sûr pour lui. Très certainement, s'il n'eût

été poussé par la faim, si le quartier de boeuf ne l'eût attiré

par ses émanations, il ne se serait pas hasardé plus loin.

Il se montra, cependant, à travers les branches d'un buisson, et

s'arrêta, par un sentiment de défiance.

C'était bien une tigresse, de grande taille, puissante de tête,

souple de corps. Elle commença à s'avancer en se rasant, avec le

mouvement ondulatoire d'un reptile.

D'un commun accord, nous la laissâmes s'approcher vers le poteau.

Elle flairait la terre, elle se redressait, elle faisait le gros

dos, comme un énorme chat qui ne cherche pas à bondir.

Soudain, deux coups de carabine éclatèrent.

«Quarante-deux! cria le capitaine Hod.

--Trente-huit!» cria Fox. Le capitaine et son brosseur avaient

tiré en même temps, et si juste, que la tigresse, frappée d'une

balle au coeur, si ce n'est de deux, roulait sur le sol.

Kâlagani s'était précipité vers l'animal. Nous avions aussitôt

sauté à terre.

La tigresse ne remuait plus.

Mais à qui revenait l'honneur de l'avoir mortellement frappée? Au

capitaine ou à Fox? Cela importait, comme on pense! La bête fut

ouverte. Le coeur avait été traversé de deux balles. «Allons, dit

le capitaine Hod, non sans quelque regret, un demi à chacun de

nous!

--Un demi, mon capitaine!» répondit Fox du même ton. Et je crois

que ni l'un ni l'autre n'aurait cédé la part qu'il convenait

d'inscrire à son compte. Tel fut ce coup merveilleux, dont le

résultat le plus net était que l'animal avait succombé sans lutte,

et, conséquemment, sans danger pour les assaillants,--résultat

bien rare dans les chasses de ce genre. Fox et Goûmi restèrent sur

le champ de bataille, afin de dépouiller la bête de sa superbe

fourrure, pendant que le capitaine Hod et moi nous revenions à

Steam-House. Mon intention n'est pas de noter par le menu les

incidents de nos expéditions dans le Tarryani, à moins qu'ils ne

présentent quelque caractère particulier. Je me borne donc à dire,

dès à présent, que le capitaine Hod et Fox n'eurent point à se

plaindre. Le 10 juillet, pendant une chasse au houddi, c'est-à-dire

à la hutte, une heureuse chance les favorisa encore, sans

qu'ils eussent couru de réels dangers. Le houddi, d'ailleurs, est

bien disposé pour l'affût des grands fauves. C'est une sorte de

petit fortin crénelé, dont les murailles, percées de meurtrières,

commandent les bords d'un ruisseau, auquel les animaux ont

l'habitude d'aller boire. Accoutumés à voir ces constructions, ils

ne peuvent se défier, et s'exposent directement aux coups de feu.

Mais, là comme partout, il s'agit de les frapper mortellement

d'une première balle, ou la lutte devient dangereuse, et le houddi

ne met pas toujours le chasseur à l'abri des bonds formidables de

ces bêtes que leur blessure rend furieuses.

Ce fut ce qui arriva précisément dans cette occasion, ainsi qu'on

va le voir.

Mathias Van Guitt nous accompagnait. Peut-être espérait-il qu'un

tigre, légèrement blessé, pourrait être emmené au kraal, où il se

chargerait de le soigner et de le guérir.

Or, ce jour-là, notre troupe de chasseurs eut affaire à trois

tigres, que la première décharge n'empêcha pas de s'élancer sur

les murs du houddi. Les deux premiers, au grand chagrin du

fournisseur, furent tués d'une seconde balle, lorsqu'ils

franchissaient l'enceinte crénelée. Quant au troisième, il bondit

jusque dans l'intérieur, l'épaule en sang, mais non mortellement

touché.

«Celui-là, nous l'aurons! s'écria Mathias Van Guitt, qui

s'aventurait quelque peu en parlant ainsi, nous l'aurons

vivant!...»

Il n'avait pas achevé son imprudente phrase, que l'animal se

précipitait sur lui, le renversait, et c'en était fait du

fournisseur, si une balle du capitaine Hod n'eût frappé à la tête

le tigre, qui tomba foudroyé.

Mathias Van Guitt s'était relevé lestement.

«Eh! capitaine, s'écria-t-il, au lieu de remercier notre

compagnon, vous auriez bien pu attendre!...

--Attendre... quoi?... répondit le capitaine Hod... Que cet

animal vous eût ouvert la poitrine d'un coup de griffe?

--Un coup de griffe n'est pas mortel!...

--Soit! répliqua tranquillement le capitaine Hod. Une autre fois,

j'attendrai!» Quoi qu'il en soit, la bête, hors d'état de figurer

dans la ménagerie du kraal, n'était plus bonne qu'à faire une

descente de lit; mais cette heureuse expédition porta à quarante-deux

pour le capitaine et à trente-huit pour son brosseur le

chiffre des tigres tués par eux, sans compter la demi-tigresse qui

figurait déjà à leur actif. Il ne faudrait pas croire que ces

grandes chasses nous fissent oublier les petites. Monsieur

Parazard ne l'eût pas permis. Antilopes, chamois, grosses

outardes, qui étaient très nombreuses autour de Steam-House,

perdrix, lièvres, fournissaient à notre table une grande variété

de gibier. Lorsque nous allions courir le Tarryani, il était rare

que Banks se joignît à nous. Si ces expéditions commençaient à

m'intéresser, lui n'y mordait guère. Les zones supérieures de

l'Himalaya lui offraient évidemment plus d'attrait, et il se

plaisait à ces excursions, surtout lorsque le colonel Munro

consentait à l'accompagner. Mais, une ou deux fois seulement, les

promenades de l'ingénieur se firent dans ces conditions. Il avait

pu observer que, depuis son installation au sanitarium, sir Edward

Munro était redevenu soucieux. Il parlait moins, il se tenait plus

à l'écart, il conférait quelquefois avec le sergent Mac Neil.

Méditaient-ils donc tous deux quelque nouveau projet qu'ils

voulaient cacher, même à Banks? Le 13 juillet, Mathias Van Guitt

vint nous rendre visite. Moins favorisé que le capitaine Hod, il

n'avait pu ajouter un nouvel hôte à sa ménagerie. Ni tigres, ni

lions, ni léopards, ne paraissaient disposés à se laisser prendre.

L'idée d'aller s'exhiber dans les contrées de l'extrême Occident

ne les séduisait pas, sans doute. De là, un très réel dépit que le

fournisseur ne cherchait pas à dissimuler.

Kâlagani et deux chikaris de son personnel accompagnaient Mathias

Van Guitt pendant cette visite.

L'installation du sanitarium, dans cette situation charmante, lui

plut infiniment. Le colonel Munro le pria de rester à dîner. Il

accepta avec empressement, et promit de faire honneur à notre

table.

En attendant le dîner, Mathias Van Guitt voulut visiter Steam-House,

dont le confort contrastait avec sa modeste installation du

kraal. Les deux maisons roulantes provoquèrent de sa part quelque

compliment; mais je dois avouer que le Géant d'Acier n'excita

point son admiration. Un naturaliste tel que lui ne pouvait que

rester insensible devant ce chef-d'oeuvre de mécanique. Comment

eût-il approuvé, si remarquable qu'elle fût, la création de cette

bête artificielle!

«Ne pensez pas de mal de notre éléphant, monsieur Mathias Van

Guitt! lui dit Banks. C'est un puissant animal, et, s'il le

fallait, il ne serait pas embarrassé de traîner, avec nos deux

chars, toutes les cages de votre ménagerie roulante!

--J'ai mes buffles, répondit le fournisseur, et je préfère leur

pas tranquille et sûr.

--Le Géant d'Acier ne craint ni la griffe ni la dent des tigres!

s'écria le capitaine Hod.

--Sans doute, messieurs, répondit Mathias Van Guitt, mais

pourquoi les fauves l'attaqueraient-ils? Ils font peu de cas d'une

chair de tôle!»

En revanche, si le naturaliste ne dissimula pas son indifférence

pour notre éléphant, ses Indous, et Kâlagani plus

particulièrement, ne cessaient de le dévorer des yeux. On sentait

que, dans leur admiration pour le gigantesque animal, il entrait

une certaine dose de superstitieux respect.

Kâlagani parut même très surpris lorsque l'ingénieur répéta que le

Géant d'Acier était plus puissant que tout l'attelage du kraal. Ce

fut une occasion pour le capitaine Hod de raconter, non sans

quelque fierté, notre aventure avec les trois «proboscidiens» du

prince Gourou Singh. Un certain sourire d'incrédulité erra sur les

lèvres du fournisseur, mais il n'insista pas.

Le dîner se passa dans des conditions excellentes. Mathias Van

Guitt lui fit largement honneur. Il faut dire que l'office était

agréablement garni des produits de nos dernières chasses, et que

monsieur Parazard avait tenu à se surpasser.

La cave de Steam-House fournit aussi quelques boissons variées,

que parut apprécier notre hôte, surtout deux ou trois verres de

vin de France, dont l'absorption fut suivie d'un claquement de

langue incomparable.

Si bien qu'après dîner, au moment de nous séparer, on put juger, à

«l'incertitude de sa déambulation», que, si le vin lui montait à

la tête, il lui descendait aussi dans les jambes.

La nuit venue, on se sépara les meilleurs amis du monde, et, grâce

à ses compagnons de route, Mathias Van Guitt put regagner le kraal

sans encombre.

Cependant, le 16 juillet, un incident faillit amener la brouille

entre le fournisseur et le capitaine Hod.

Un tigre fut tué par le capitaine, au moment où il allait entrer

dans un des pièges à bascule. Mais si celui-là fit son

quarante-troisième, il ne fit pas le huitième du fournisseur.

Toutefois, après un échange d'explications un peu vives, les bons

rapports furent repris, grâce à l'intervention du colonel Munro,

et le capitaine Hod s'engagea à respecter les fauves, qui

«auraient l'intention» de se faire prendre dans les pièges de

Mathias Van Guitt.

Pendant les jours suivants, le temps fut détestable. Il fallut,

bon gré mal gré, rester à Steam-House. Nous avions hâte que la

saison des pluies touchât à sa fin,--ce qui ne pouvait tarder,

puisqu'elle durait déjà depuis plus de trois mois. Si le programme

de notre voyage s'exécutait dans les conditions que Banks avait

établies, il ne nous restait plus que six semaines à passer au

sanitarium.

Le 23 juillet, quelques montagnards de la frontière vinrent rendre

une seconde fois visite au colonel Munro. Leur village, nommé

Souari, n'était situé qu'à cinq milles de notre campement, presque

à la limite supérieure du Tarryani.

L'un d'eux nous apprit que, depuis quelques semaines, une tigresse

faisait d'effrayants ravages sur cette partie du territoire. Les

troupeaux étaient décimés, et l'on parlait déjà d'abandonner

Souari, devenu inhabitable. Il n'y avait plus de sécurité, ni pour

les animaux domestiques, ni pour les gens. Pièges, trappes,

affûts, rien n'avait eu raison de cette féroce bête, qui prenait

déjà rang parmi les plus redoutables fauves dont les vieux

montagnards eussent jamais entendu parler.

Ce récit, on le pense, était bien fait pour surexciter les

instincts du capitaine Hod. Il offrit immédiatement aux

montagnards de les accompagner au village de Souari, tout disposé

à mettre son expérience de chasseur et la sûreté de son coup

d'oeil au service de ces braves gens, qui, je l'imagine,

comptaient un peu sur cette offre.

«Viendrez-vous, Maucler? me demanda le capitaine Hod, du ton d'un

homme que ne cherche point à influencer une détermination.

--Certainement, répondis-je. Je ne veux pas manquer une

expédition aussi intéressante!

--Je vous accompagnerai, cette fois, dit l'ingénieur.

--Voilà une excellente idée, Banks.

--Oui, Hod! J'ai un vif désir de vous voir à l'oeuvre.

--Est-ce que je n'en serai pas, mon capitaine? demanda Fox.

--Ah! l'intrigant! s'écria le capitaine Hod. Il ne serait pas

fâché de compléter sa demi-tigresse! Oui, Fox! oui! tu en seras!»

Comme il s'agissait de quitter Steam-House pour trois ou quatre

jours. Banks demanda au colonel s'il lui conviendrait de nous

accompagner au village de Souari.

Sir Edward Munro le remercia. Il se proposait de profiter de notre

absence pour visiter la zone moyenne de l'Himalaya, au-dessus du

Tarryani, avec Goûmi et le sergent Mac Neil.

Banks n'insista pas. Il fut donc décidé que nous partirions le

jour même pour le kraal, afin d'emprunter à Mathias Van Guitt

quelques-uns de ses chikaris, qui pouvaient nous être utiles. Une

heure après, vers midi, nous étions arrivés. Le fournisseur fut

mis au courant de nos projets. Il ne cacha point sa secrète

satisfaction, en apprenant les exploits de cette tigresse, «bien

faite, dit-il, pour rehausser dans l'esprit des connaisseurs la

réputation des félins de la péninsule.» Puis, il mit à notre

disposition trois de ses Indous, sans compter Kâlagani, toujours

prêt à marcher au danger. Il fut seulement bien entendu avec le

capitaine Hod, que si, par impossible, cette tigresse se laissait

prendre vivante, elle appartiendrait de droit à la ménagerie de

Mathias Van Guitt. Quelle attraction, lorsqu'une notice, appendue

aux barreaux de sa cage, raconterait en chiffres éloquents les

hauts faits de «l'une des reines du Tarryani, qui n'a pas dévoré

moins de cent trente-huit personnes des deux sexes!»

Notre petite troupe quitta le kraal vers deux heures de l'après-midi.

Avant quatre heures, après avoir remonté obliquement dans

l'est, elle arrivait à Souari sans incidents.

La panique était là à son comble. Dans la matinée même, une

malheureuse Indoue, inopinément surprise par la tigresse près d'un

ruisseau, avait été emportée dans la forêt.

La maison de l'un des montagnards, riche fermier anglais du

territoire, nous reçut hospitalièrement. Notre hôte avait eu plus

que tout autre à se plaindre de l'imprenable fauve, et il eût

volontiers payé sa peau de plusieurs milliers de roupies.

«Capitaine Hod, dit-il, il y a quelques années, dans les provinces

du centre, une tigresse a obligé les habitants de treize villages

à prendre la fuite, et deux cent cinquante milles carrés de bon

sol ont dû rester en friche! Eh bien, ici, pour peu que cela

continue, ce sera la province entière qu'il faudra abandonner!

--Vous avez employé tous les moyens de destruction possibles

contre cette tigresse? demanda Banks.

--Tous, monsieur l'ingénieur, pièges, fosses, même les appâts

préparés à la strychnine! Rien n'a réussi!

--Mon ami, dit le capitaine Hod, je n'affirme pas que nous

arriverons à vous donner satisfaction, mais nous ferons de notre

mieux!»

Dès que notre installation à Souari eut été achevée, une battue

fut organisée le jour même. À nous, à nos gens, aux chikaris du

kraal, se joignirent une vingtaine de montagnards, qui

connaissaient parfaitement le territoire sur lequel il s'agissait

d'opérer.

Banks, si peu chasseur qu'il fût, me parut devoir suivre notre

expédition avec le plus vif intérêt.

Pendant trois jours, les 24, 25 et 26 juillet, toute cette partie

de la montagne fut fouillée, sans que nos recherches eussent amené

aucun résultat, si ce n'est que deux autres tigres, auxquels on ne

songeait guère, tombèrent encore sous la balle du capitaine.

«Quarante-cinq!» se contenta de dire Hod, sans y ajouter autrement

d'importance.

Enfin, le 27, la tigresse signala son apparition par un nouveau

méfait. Un buffle, appartenant à notre hôte, disparut d'un

pâturage voisin de Souari, et l'on n'en retrouva plus que les

restes à un quart de mille du village. L'assassinat,--meurtre

avec préméditation, eût dit un légiste,--s'était accompli un peu

avant le lever du jour. L'assassin ne pouvait être loin.

Mais l'auteur principal du crime, était-ce bien cette tigresse, si

inutilement recherchée jusqu'alors?

Les Indous de Souari n'en doutèrent pas.

«C'est mon oncle, ce ne peut être que lui, qui a fait le coup!»

nous dit un des montagnards. Mon oncle! C'est ainsi que les Indous

désignent généralement le tigre dans la plupart des territoires de

la péninsule. Cela tient à ce qu'ils croient que chacun de leurs

ancêtres est logé pour l'éternité dans le corps de l'un de ces

membres de la famille des félins. Cette fois, ils auraient pu plus

justement dire: C'est ma tante!

La décision fut aussitôt prise de se mettre en quête de l'animal,

sans même attendre la nuit, puisque la nuit lui permettrait de se

mieux dérober aux recherches. Il devait être repu, d'ailleurs, et

n'aurait plus quitté son repaire avant deux ou trois jours.

On se mit en campagne. À partir de l'endroit où le buffle avait

été saisi, des empreintes sanglantes marquaient le chemin suivi

par la tigresse. Ces empreintes se dirigeaient vers un petit

taillis, qui avait été battu déjà plusieurs fois, sans qu'on y pût

rien découvrir. On résolut donc de cerner ce taillis, de manière à

former un cercle que l'animal ne pourrait pas franchir, du moins

sans être vu.

Les montagnards se dispersèrent de manière à se rabattre peu à peu

vers le centre, en rétrécissant leur cercle. Le capitaine Hod,

Kâlagani et moi, nous étions d'un côté, Banks et Fox de l'autre,

mais en constante communication avec les gens du kraal et ceux du

village. Évidemment, chaque point de cette circonférence était

dangereux, puisque, sur chaque point, la tigresse pouvait essayer

de la rompre.

Nul doute, d'ailleurs, que l'animal ne fût dans le taillis. En

effet, les empreintes, qui y aboutissaient par un côté, ne

reparaissaient pas de l'autre. Que là fût sa retraite habituelle,

ce n'était pas prouvé, car on l'y avait déjà cherché sans succès;

mais, en ce moment, toutes les présomptions étaient pour que ce

taillis lui servît de refuge.

Il était alors huit heures du matin. Toutes les dispositions

prises, nous avancions peu à peu, sans bruit, en resserrant de

plus en plus le cercle d'investissement. Une demi-heure après,

nous étions à la limite des premiers arbres.

Aucun incident ne s'était produit, rien ne dénonçait la présence

de l'animal, et, pour mon compte, je me demandais si nous ne

manoeuvrions pas en pure perte.

À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui

occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait,

cependant, de marcher avec un parfait ensemble.

Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait

tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois.

Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en

avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma

montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq.

Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait

les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du

taillis, sans avoir rien rencontré.

Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des

branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît,

s'écrasaient sous nos pieds.

En ce moment, un hurlement se fit entendre.

«La bête est là!» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice

d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que

couronnait un groupe de grands arbres.

Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire

habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était

réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs.

Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous

étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient

aboutir les empreintes sanglantes.

«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod.

--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de

blessures graves pour le premier qui entrera.

--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine

était prête à faire feu.

--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers

l'ouverture de la caverne.

--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde!

--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de

reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter

leurs tigres dans un pareil moment!

«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là! s'écria Banks. Non! Je ne

vous laisserai pas...

--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en

interrompant l'ingénieur.

--Lequel?

--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal

serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus

de facilité pour le tuer au dehors.

--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort,

des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le

vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra

bien que la bête se laisse griller ou se sauve!

--Elle se sauvera, reprit l'Indou.

--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer

au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches,

du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout

un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la

caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait

dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant,

nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était

certainement parti de là. Le feu fut mis aux herbes, et le tout

flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le

vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans.

Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors.

L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et,

pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer

au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces

latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de

manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui,

avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la

plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la

seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait

de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin

de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement

épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois

minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu

avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou

plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice

du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme

corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la

tigresse. «Feu!» cria Banks.

Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard

qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été

trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au

milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient?

Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre,

ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer

vers le fourré par un autre bond plus allongé encore.

Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid,

et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle

qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule.

Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur

notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser

la tête d'un coup de ses formidables pattes...

Kâlagani bondit, un large couteau à la main.

Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou,

tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa

griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine.

L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou

d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui.

Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le

couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le

plongea tout entier dans le coeur de la bête.

La tigresse roula à terre.

Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de

cette émouvante scène.

Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près

de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever.

«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui

signifiait: la tigresse est morte!

Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du

museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes

énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir

été affûtées sur la meule de l'aiguiseur!

Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et

à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il

s'était approché du capitaine Hod.

«Merci, capitaine! dit-il.

--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave,

qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de

l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée

royale!

--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou.

--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main,

pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me

fracasser le crâne!

--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre

quarante-sixième!

--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine

Hod!»

Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette

tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée

de main.

«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule

déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la

pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.»

Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir

pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs

remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium.

Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois

encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt

avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en

faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été

impossible de la prendre vivante.

Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là, incident

inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le

sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis.

Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de

leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une

reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore

éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib,

et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions

quitter l'Himalaya.

À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de

contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani.

Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute.

CHAPITRE V

Attaque nocturne.

Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives

inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous

avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les

traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il

avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait

d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que,

s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait

les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire.

Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette

expédition.

Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait

certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le

dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre,

à travers le sud-ouest, la route de Bombay.

Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures

à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il

nous quitta pour aller reprendre son service au kraal.

Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un

temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod;

mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de

juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le

Tarryani.

Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias

Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui

aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre.

Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa

ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe.

En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le

compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son

agence, dont il n'avait que faire.

C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit

prendre dans l'un de ses pièges.

Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui

amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille,

fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de

poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des

oursins dans les Indes.

«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le

fournisseur, en haussant les épaules.

--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît

que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les

frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de

parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur

peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres,

ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune

bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer

dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les

marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly

d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van

Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant,

dont il ne trouverait que difficilement à se défaire!

«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod.

--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine.

--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois

je puis employer cette catachrèse!

--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse

est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression,

elle rend convenablement la pensée.

--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur.

--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas

l'ours de monsieur Van Guitt?

La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale · 第 8 / 11 题