notre Géant d'Acier. Évidemment ils tenaient à reconnaître ce
qu'était cet énorme animal, immobile alors. Le considéraient-ils
comme un de leurs congénères? Soupçonnaient-ils qu'il y eût en lui
une merveilleuse puissance? La veille, ils n'avaient point eu
l'occasion de le voir à l'oeuvre, puisque leurs premiers rangs
s'étaient toujours tenus à une certaine distance sur l'arrière du
train.
Mais que feraient-ils, quand ils l'entendraient hennir, lorsque sa
trompe lancerait des torrents de vapeur, quand ils le verraient
lever et abaisser ses larges pattes articulées, se mettre en
marche, traîner les deux chars roulants à sa suite?
Le colonel Munro, le capitaine Hod, Kâlagani et moi, nous avions
pris place à l'avant du train. Le sergent Mac Neil et ses
compagnons se tenaient à l'arrière.
Kâlouth était devant le foyer de sa chaudière, qu'il continuait à
charger de combustible, bien que la pression de la vapeur eût déjà
atteint cinq atmosphères.
Banks, dans la tourelle, près de Storr, appuyait sa main sur le
régulateur.
Le moment de partir était venu. Sur un signe de Banks, le
mécanicien pressa le levier du timbre, et un violent coup de
sifflet se fit entendre.
Les éléphants dressèrent l'oreille; puis, reculant un peu, ils
laissèrent la route libre sur un espace de quelques pas.
Le fluide fut introduit dans les cylindres, un jet de vapeur
jaillit de la trompe, les roues de la machine, mises en mouvement,
actionnèrent les pattes du Géant d'Acier, et le train s'ébranla
tout d'une pièce.
Aucun de mes compagnons ne me contredira, si j'affirme qu'il y eut
tout d'abord un vif mouvement de surprise chez les animaux qui se
pressaient aux premiers rangs. Entre eux s'ouvrit un plus large
passage, et la route parut être assez dégagée pour permettre
d'imprimer à Steam-House une vitesse qui eût égalé celle d'un
cheval au petit trot.
Mais, aussitôt, toute la «masse proboscidienne»,--une expression
du capitaine Hod,--de se mouvoir en avant, en arrière. Les
premiers groupes prirent la tête du cortège, les derniers
suivirent le train. Tous paraissaient bien décidés à ne point
l'abandonner.
En même temps, sur les côtés de la route, plus large en cet
endroit, d'autres éléphants nous accompagnèrent, comme des
cavaliers aux portières d'un carrosse. Mâles et femelles étaient
mélangés. Il y en avait de toutes tailles, de tout âge, des
adultes de vingt-cinq ans, des «hommes faits» de soixante, de
vieux pachydermes plus que centenaires, des bébés près de leurs
mères, qui, les lèvres appliquées à leurs mamelles, et non leur
trompe,--comme on l'a cru quelquefois,--les tétaient en
marchant. Toute cette troupe gardait un certain ordre, ne se
pressait pas plus qu'il ne fallait, réglait son pas sur celui du
Géant d'Acier.
«Qu'ils nous escortent ainsi jusqu'au lac, dit le colonel Munro,
j'y consens...
--Oui, répondit Kâlagani, mais qu'arrivera-t-il, lorsque la route
redeviendra plus étroite?» Là était le danger.
Aucun incident ne se produisit pendant les trois heures qui furent
employées à franchir douze kilomètres sur les quinze que mesurait
la distance du campement au lac Puturia. Deux ou trois fois
seulement, quelques éléphants s'étaient portés en travers de la
route, comme si leur intention eût été de la barrer; mais le Géant
d'Acier, ses défenses pointées horizontalement, marcha sur eux,
leur cracha sa vapeur à la face, et ils s'écartèrent pour lui
livrer passage.
À dix heures du matin, quatre à cinq kilomètres restaient à faire
pour atteindre le lac. Là,--on l'espérait du moins,--nous
serions relativement en sûreté.
Il va sans dire que, si les démonstrations hostiles de l'énorme
troupeau ne s'accentuaient pas avant notre arrivée au lac, Banks
comptait laisser le Puturia dans l'ouest, sans s'y arrêter, de
manière à sortir le lendemain de la région des Vindhyas. De là à
la station de Jubbulpore, ce ne serait plus qu'une question de
quelques heures.
J'ajouterai ici que le pays était non seulement très sauvage, mais
absolument désert. Pas un village, pas une ferme,--ce que
motivait l'insuffisance des pâturages,--pas une caravane, pas
même un voyageur. Depuis notre entrée dans cette partie
montagneuse du Bundelkund, nous n'avions rencontré âme qui vive.
Vers onze heures, la vallée que suivait Steam-House, entre deux
puissants contreforts de la chaîne, commença à se resserrer. Ainsi
que l'avait dit Kâlagani, la route allait redevenir très étroite
jusqu'à l'endroit où elle débouchait sur le lac.
Notre situation, déjà fort inquiétante, ne pouvait donc que
s'aggraver encore. En effet, si les files d'éléphants s'étaient
tout simplement allongées en avant et en arrière du train, la
difficulté ne se fût pas accrue. Mais ceux qui marchaient sur les
flancs n'y pouvaient rester. Ils nous eussent broyés contre les
parois rocheuses de la route, ou ils auraient été culbutés dans
les précipices qui la bordaient en maint endroit. Par instinct,
ils tentèrent donc de se placer, soit en tête, soit en queue. Il
en résulta bientôt qu'il ne fut plus possible ni de reculer ni
d'avancer. «Cela se complique, dit le colonel Munro.
--Oui, répondit Banks, et nous voilà dans la nécessité d'enfoncer
cette masse.
--Eh bien, fonçons, enfonçons! s'écria le capitaine Hod. Que
diable! Les défenses d'acier de notre géant valent bien les
défenses d'ivoire de ces sottes bêtes!» Les proboscidiens
n'étaient plus que de «sottes bêtes» pour le mobile et changeant
capitaine! «Sans doute, répondit le sergent Mac Neil, mais nous
sommes un contre cent!
--En avant, quand même! s'écria Banks, ou tout ce troupeau va
nous passer dessus!»
Quelques coups de vapeur imprimèrent un mouvement plus rapide au
Géant d'Acier. Ses défenses atteignirent à la croupe un des
éléphants qui se trouvaient devant lui.
Cri de douleur de l'animal, auquel répondirent les clameurs
furieuses de toute la troupe. Une lutte, dont on ne pouvait
prévoir l'issue, était imminente.
Nous avions pris nos armes, les fusils chargés de balles coniques,
les carabines chargées de balles explosibles, les revolvers garnis
de leurs cartouches. Il fallait être prêt à repousser toute
agression.
La première attaque vint d'un gigantesque mâle, de farouche mine,
qui, les défenses en arrêt, les pattes de derrière puissamment
arcboutées sur le sol, se retourna contre le Géant d'Acier.
«Un «gunesh»! s'écria Kâlagani.
--Bah! il n'a qu'une défense! répliqua le capitaine Hod, qui
haussa les épaules en signe de mépris.
--Il n'en est que plus terrible!» répondit l'Indou. Kâlagani
avait donné à cet éléphant le nom dont les chasseurs se servent
pour désigner les mâles qui ne portent qu'une seule défense. Ce
sont des animaux particulièrement révérés des Indous, surtout
lorsque c'est la défense droite qui leur manque. Tel était celui-ci,
et, ainsi que l'avait dit Kâlagani, il était très redoutable,
comme tous ceux de son espèce. On le vit bien. Ce gunesh poussa
une longue note de clairon, recourba sa trompe, dont les éléphants
ne se servent jamais pour combattre, et se précipita contre notre
Géant d'Acier. Sa défense frappa normalement la tôle de la
poitrine, la traversa de part en part; mais, rencontrant l'épaisse
armure du foyer intérieur, elle se brisa net au choc. Le train
tout entier ressentit la secousse. Cependant, la force acquise
l'entraîna en avant, et il repoussa le gunesh, qui, lui faisant
tête, essaya vainement de résister. Mais son appel avait été
entendu et compris. Toute la masse antérieure du troupeau s'arrêta
et présenta un insurmontable obstacle de chair vivante. Au même
moment, les groupes de l'arrière, continuant leur marche, se
poussèrent violemment contre la vérandah. Comment résister à une
pareille force d'écrasement? En même temps, quelques-uns de ceux
que nous avions en flanc, leurs trompes levées, se cramponnaient
aux montants des voitures qu'ils secouaient avec violence. Il ne
fallait pas s'arrêter, ou c'en était fait du train, mais il
fallait se défendre. Plus d'hésitation possible. Fusils et
carabines furent braqués sur les assaillants. «Que pas un coup ne
soit perdu! cria le capitaine Hod. Mes amis, visez-les à la
naissance de la trompe, ou dans le creux qui est au-dessous de
l'oeil. C'est souverain!» Le capitaine Hod fut obéi. Plusieurs
détonations éclatèrent, qui furent suivies de hurlements de
douleur. Trois ou quatre éléphants, touchés au bon endroit,
étaient tombés, en arrière et latéralement,--circonstance
heureuse, puisque leurs cadavres n'obstruaient pas la route. Les
premiers groupes s'étaient un peu reculés, et le train put
continuer sa marche.
«Rechargez et attendez!» cria le capitaine Hod.
Si ce qu'il commandait d'attendre était l'attaque du troupeau tout
entier, ce ne fut pas long. Elle se fit avec une violence telle,
que nous nous crûmes perdus. Un concert de furieux et rauques
hurlements éclata soudain. On eût dit de ces éléphants de combat
que les Indous, par un traitement particulier, amènent à cette
surexcitation de la rage nommée «musth». Rien n'est plus terrible,
et les plus audacieux «éléphantadors», élevés dans le Guicowar
pour lutter contre ces redoutables animaux, auraient certainement
reculé devant les assaillants de Steam-House. «En avant! criait
Banks.
--Feu!» criait Hod.
Et, aux hennissements plus précipités de la machine, se joignaient
les détonations des armes. Or, dans cette masse confuse, il
devenait difficile de viser juste, ainsi que l'avait recommandé le
capitaine. Chaque balle trouvait bien un morceau de chair à
trouer, mais elle ne frappait pas mortellement. Aussi, les
éléphants, blessés, redoublaient-ils de fureur, et, à nos coups de
fusil, ils répondaient par des coups de défenses, qui éventraient
les parois de Steam-House.
Cependant, aux détonations des carabines, déchargées à l'avant et
à l'arrière du train, à l'éclatement des balles explosibles dans
le corps des animaux, se joignaient les sifflements de la vapeur,
surchauffée par le tirage artificiel. La pression montait
toujours. Le Géant d'Acier entrait dans le tas, le divisait, le
repoussait. En même temps, sa trompe mobile, se levant et
s'abattant comme une massue formidable, frappait à coups redoublés
sur la masse charnue que déchiraient ses défenses.
Et l'on avançait sur l'étroite route. Quelquefois, les roues
patinaient à la surface du sol, mais elles finissaient par le
remordre de leurs jantes rayées, et nous gagnions du côté du lac.
«Hurrah! criait le capitaine Hod, comme un soldat qui se jette au
plus fort de la mêlée.
--Hurrah! hurrah!» répétions-nous après lui. Mais, bientôt, une
trompe s'abat sur la vérandah de l'avant. Je vois le moment où le
colonel Munro, enlevé par ce lasso vivant, va être précipité sous
les pieds des éléphants. Et il en eût été ainsi, sans
l'intervention de Kâlagani, qui trancha la trompe d'un vigoureux
coup de hache. Ainsi donc, tout en prenant part à la défense
commune, l'Indou ne perdait pas de vue sir Edward Munro. Dans ce
dévouement à la personne du colonel, qui ne s'était jamais
démenti, il semblait comprendre que c'était celui de nous qu'il
fallait avant tout protéger. Ah! quelle puissance notre Géant
d'Acier contenait dans ses flancs! Avec quelle sûreté il
s'enfonçait dans la masse, à la manière d'un coin, dont la force
de pénétration est pour ainsi dire infinie! Et, comme au même
moment, les éléphants de l'arrière-garde nous poussaient de la
tête, le train s'avançait sans arrêt, sinon sans secousses, et
marchait même plus vite que nous n'eussions pu l'espérer.
Tout à coup, un bruit nouveau se fit entendre au milieu du vacarme
général.
C'était la seconde voiture qu'un groupe d'éléphants écrasait
contre les roches de la route. «Rejoignez-nous! rejoignez-nous!»
cria Banks à ceux de nos compagnons qui défendaient l'arrière de
Steam-House. Déjà, Goûmi, le sergent, Fox, avaient précipitamment
passé de la seconde voiture dans la première. «Et Parazard? dit le
capitaine Hod.
--Il ne veut pas quitter sa cuisine, répondit Fox.
--Enlevez-le! enlèves-le!» Sans doute notre chef pensait que
c'était un déshonneur pour lui d'abandonner le poste qui lui avait
été confié. Mais résister aux bras vigoureux de Goûmi, lorsque ces
bras se mettaient à l'oeuvre, autant aurait valu prétendre
échapper aux mâchoires d'une cisaille. Monsieur Parazard fut donc
déposé dans la salle à manger. «Vous y êtes tous? cria Banks.
--Oui, monsieur, répondit Goûmi.
--Coupez la barre d'attelage!
--Abandonner la moitié du train!... s'écria le capitaine Hod.
--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle
brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière.
Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée,
puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de
l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine
informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit
le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation
y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une
bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la
première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait
plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait.
«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur.
Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia
était peut-être atteint!
Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant
animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le
régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart
d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de
la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les
tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas
de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur
brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur
cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique!
Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route.
S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait
relativement en sûreté.
Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en
faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu
la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture.
Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent
comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six
éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart
tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang.
À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui
formaient un dernier obstacle.
«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien.
Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de
dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les
soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si
peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles
frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant
d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il
bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le
suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au
risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en
était fait de tous les hôtes de Steam-House.
L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le
train flotta bientôt sur les eaux tranquilles.
«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro.
Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent
dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux
qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme.
Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna
peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement
ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou
leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière.
«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la
douceur des éléphants de l'Inde?
--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi
une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine
de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il
est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter
l'aventure!»
CHAPITRE X
Le lac Puturia.
Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver
provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ
dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province
anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de
prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une
petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du
Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie
orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont
le lac occupe le centre, son influence ne se fait que
difficilement sentir.
Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que
cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et
saufs?
La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante,
puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu.
L'une des voitures composant le train de Steam-House était
anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour
employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le
sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait
inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus
rester que des débris informes.
Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel
de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine
et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions.
De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de
cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire
usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore.
Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus
difficile à résoudre.
En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En
admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la
station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait
se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger.
Ma foi, on en prendrait son parti!
Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut
naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la
destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve,
l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et,
oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement
d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation
personnelle qui lui était faite.
Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le
parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur
Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à
«faire une communication de la plus haute gravité.»
«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en
l'invitant à entrer.
--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans
savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de
Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où
il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné,
faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il
fût.
--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro.
Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et
nous jeûnerons, s'il faut jeûner.
--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit
notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous
assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles
meurtrières...
--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec
quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant
d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.»
Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très
au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi:
«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler
dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi
qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont
quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il
semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette
masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être
servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de
l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est
préparée d'après une recette dont l'application m'est
exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme...
--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus
élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste.
--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un
des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis
le représentant à Steam-House.
--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit
Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les
éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien
qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage
de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable
animal.
--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre
pour se procurer?...
--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites
qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque.
--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir
l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette
déplorable aventure.
--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le
colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au
déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à
Jubbulpore.
--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en
s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était
habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre
chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations.
En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks
nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le
manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de
combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit
heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de
bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve
était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus,
il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de
Steam-House aurait eu le même sort que la seconde.
«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la
pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il
n'est aucun moyen de la relever!
--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le
croire, Banks? demanda le colonel Munro.
--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes
peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart
d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le
troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop
imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et
chercher sur sa rive du sud un point de débarquement.
--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le
colonel Munro.
--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ.
Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient
nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant
quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner.
--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la
nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.»
C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions,
d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte,
entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à
Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche.
Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et
plus même qu'il ne convenait.
En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se
lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient
déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente.
Ici, une modification s'était produite, due aux différences de
localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient
maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en
fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des
eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les
hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne
tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord,
mais qui s'épaississait d'instant en instant.
Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il
y avait lieu de tenir compte.
Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie,
les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les
coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées
cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une
atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer.
Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors
flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se
déplaçaient plus.
Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de
relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la
machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive
sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or,
comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il
était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une
ou l'autre de ses rives.
Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient
poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans
l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc
des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle
situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter.
L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis.
Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le
jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres
latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait
se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux
valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des
rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac.
Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me
parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il
s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train
flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne
laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de
nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être
aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe
inférieure du lac.
«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez
parfaitement quelle est l'étendue du Puturia?
--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile,
au milieu de cette brume...
--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle
nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée?
--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps.
Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi.
--Dans l'est? demanda Banks.
--Dans l'est.
--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus
près de Jubbulpore que de Dumoh?
--Assurément.
--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler,
dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre
la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions
sont épuisées!
--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un
de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même?
--Et comment?
--En gagnant la rive à la nage.
--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit
Banks. Ce serait risquer sa vie...
--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit
l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de
Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle.
«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel
Munro, qui observait attentivement l'Indou.
--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais.
--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand
service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la
station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons
besoin.
--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani.
J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui
s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais,
après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il
appela Goûmi.
Goûmi parut aussitôt.
«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur?
--Oui, mon colonel.
--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du
lac, ne t'embarrasseraient pas?
--Ni un mille, ni deux.
--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre
pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore.
Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund,
deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance,
ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani?
--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi.
--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le
colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon.
--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que
vous êtes courageux!»
Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit
quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes
après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se
laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très
intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de
vue.
Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si
désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit
sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais
jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être
franches!
--J'ai éprouvé la même impression, dis-je.
--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer
l'ingénieur.
--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se
rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée.
--Laquelle?
--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour
aller chercher des secours à Jubbulpore!
--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en
fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou
s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers
toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle
preuve en as-tu?
--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai
vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée
noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre
ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je
répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa
faveur, n'a pas dit la vérité.»
Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté
depuis,--était fondée.
Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les
blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la
perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son
observation.
«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks,
et pourquoi nous trahirait-il?
--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel
Munro, trop tard peut-être!
--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne
sommes pas en perdition, j'imagine!
--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui
adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort.
Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura...
--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et
se défiera de son compagnon.
--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le
jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous
verrons alors quel parti prendre!»
Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans
une insomnie complète.
Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager
l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre
train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On
pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se
condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle
journée pour le lendemain.
Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à
manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant
peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors.
Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves
vint troubler le silence de la nuit.
La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle
devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore
très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne
l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux
sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe
extrême du lac.
Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une
légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon
lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient
plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le
grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères.
«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion
de tuer là son cinquantième!
--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu,
j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette
bande de fauves nous aura cédé la place!
--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les
fanaux électriques en activité?
--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge
n'est très probablement occupée que par des animaux en train de
boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la
reconnaître.»
Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés
dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique,
impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que
dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura
absolument invisible à nos regards.
Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à
peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface
du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit,
devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le
lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de
cette partie du Bundelkund.
«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la
bande! dit le capitaine Hod.
--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit
le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que
grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à
les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis
notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services
incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il
avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine
Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se
laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère,
leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour
l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous
trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes
de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés
dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à
des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre
le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du
matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous
frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à
peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule
après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit
qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur
opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils
regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en
bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans
transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait
encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par
prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les
animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande
route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait
soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence,
maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des
eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver
sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir.
Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans
doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de
l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le
brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une
portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le
voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore.
Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox,
Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger,
Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos
du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de
garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous
criât: Terre!
Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais
elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la
brume, et l'horizon se découvrit à nos regards.
La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac
une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les
vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de
montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement.
«Terre!» avait crié le capitaine Hod.
Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du
fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la
brise, qui soufflait du nord-ouest.
Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle
semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs,
pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il
semblait donc que l'on pût atterrir sans danger.
Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge
plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était
possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à
consulter la direction donnée par la boussole, devait être la
route de Jubbulpore.
Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui,
le premier, avait sauté sur la berge.
«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en
pression, et en avant!»
La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le
sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il
suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender.
Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa
chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour
vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la
station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant
à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne
serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en
route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous
apaiserions notre faim tant bien que mal.
Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression
suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il
prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la
route.
«À Jubbulpore!» cria Banks.
Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au
régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la
forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se
jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture,
par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous
eussions pu nous reconnaître!
Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du
train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir!
Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de
destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la
main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé,
dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus
rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques
minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut
détruit par les flammes!
«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que
plusieurs Indous pouvaient à peine contenir.
Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces
Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux
qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer.
Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus
que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de
traverser une moitié de la péninsule!
Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils
auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent
impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre
l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant
artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré
leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du
capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage.
En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces
Indous.
Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui.
Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était
notre guide, c'était Kâlagani.
De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le
traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave
serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le
revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement,
sans baisser les yeux, le désignant:
«Celui-ci!» dit-il.
Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut
au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans
avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner
un dernier adieu!
Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu
nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!...
Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus,
nous étions égorgés.
«Pas de résistance!» dit Banks.
L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment,
pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en
vue des événements ultérieurs.
Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour,
et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre
eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et,
cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre...
«Pas un pas de plus,» dit Banks.
On lui obéit.
En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en
voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les
intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre
compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de
Nana Sahib se présenta à mon esprit!...
Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune
Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient
précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été
connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils
complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde
septentrionale.
CHAPITRE XI
Face à face.
Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être
délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce
sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés
d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins
n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le
meurtre prémédité, l'assassinat.
Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche
Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas
par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs
ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi
redoutables.
Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains
territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice
anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de
son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout
dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund
offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de
pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand
nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une
ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec
tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des
Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de
l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de
ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les
plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!»
C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani,
qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se
reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été
entraîné sur la route de Jubbulpore.
La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en
relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un
traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché.
C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses
vengeances.
On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les
dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement
mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro
pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre,
Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause
et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du
colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer
sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage
de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission.
Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées
du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House.
Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait
guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant
que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au
sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de
Mathias Van Guitt.
L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque
quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le
sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut
assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du
colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa
reconnaissance.
Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à
Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses
hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre.
Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire
accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait
vers le sud.
Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas
à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans
quelles circonstances? on ne l'a pas oublié.
En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait
l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service
de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait
peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait
précisément obtenir.
Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de
ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant
d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il
est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de
provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à
retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres,
les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles
furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais
le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être
forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa
ménagerie roulante le chemin de Bombay.
En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque
déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut
Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du
fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi
que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier,
descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah.
Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie.
Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus
utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très
embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit
que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement
toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables
services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de
ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani.
Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt
à payer de sa personne.
Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui
parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste
d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire.
Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le
légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne
peut atteindre!
Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle,
lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses
anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore,
mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir.
Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux
desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets
du nabab.
C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés
des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les
voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il
fallut demander refuge.
Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous
prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si
maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne
pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu
suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward
Munro n'étaient que trop justifiés.
On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se
précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils
avaient atteint la rive sud-est du Puturia.
Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un
soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné.
L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel
Munro.
Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette
grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas
pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était
beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi
surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché
à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de
caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre
hors d'état de nuire.
Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme
il l'espérait.
La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas
distingué un homme en marche.
Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit
brusquement entendre, appelant Kâlagani.
«Oui! Nassim!» répondit l'Indou.
Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la
gauche de la route.
Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana,
que Goûmi connaissait bien!
Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort,
qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle
ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de
fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre,
d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le
Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas
autre chose à faire.
Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui
lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles
qui bordaient la route.
Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de
se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro,
Goûmi n'était plus là.
Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de
Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses
hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le
hardi serviteur qui venait de s'échapper.
Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu
dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge,
avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver.
Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi,
livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage,
à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait,
quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux?
Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le
chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous,
redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction
du lac.
Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des
Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani
avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux
environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre
que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui
dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination!
En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était
le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses
compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment
où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits
purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani.
Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses
compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison
détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à
sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac
Puturia.
Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de
Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne
devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au
pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais.
Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid.
Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout
événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le
traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le
chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il
ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni
en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût
pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris
immédiatement.
Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il
croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour
lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien
chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de
satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle
son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque
manoeuvre de ce genre.
En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas
prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible.
N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable.
Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf?
c'était difficile.
En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de
Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard.
Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons
à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque
dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de
Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le
prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible
retraite des Vindhyas!
Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir.
Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne
désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il
préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de
s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne
pouvait troubler.
Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité.
Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher
du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort
du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne
l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui
l'attendit.
Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit
faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent
sur le bord d'un petit ruisseau.
Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du
colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris
depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie
de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême.
À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant
cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en
route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore.
Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits
abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le
colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il
le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains
de Dieu.
Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un
étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la
Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund.
L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du
pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut
considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas.
Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille
forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle
ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest
fussent occupés par l'ennemi.
Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne,
une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui
surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes
avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier,
tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine
praticable pour des piétons.
Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines
démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de
l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se
dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de
caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas
voulu maintenant pour étable.
Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous
ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du
parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure
de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré,
d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été
laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui
rongeait son enveloppe de fer.
C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant
du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de
Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de
quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins
fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des
indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la
cité.
Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené
par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il
y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq
milles.
En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se
trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre.
Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui
s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis
que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet.
Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras
croisés, il attendait.
Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit
quelques pas au devant du groupe.
Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête.
Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une
main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui
témoigna qu'on était content de ses services.
Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil
en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On
eût dit d'un fauve marchant sur sa proie.
Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le
regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même.
Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui:
«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un
ton qui indiquait le plus profond mépris.
--Regarde mieux! répondit l'Indou.
--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois,
malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même,
l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de
Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de
Tandît? C'était Balao Rao, son frère.
L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés
à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait
trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient
pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son
frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise.
Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la
mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui
n'était plus.
Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de
l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité
presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché
par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne
le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient
point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre
l'influence pernicieuse que possédait le nabab.
Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de
faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir,
et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il
s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les
circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro,
toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour
un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas
possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les
provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce
but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani.
Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un
abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux
dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de
Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait
guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort.
Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa
personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes
de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit.
Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli
sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel
Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main.
Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la
nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât
aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi,
n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel
Munro?
De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du
Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris,
rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit
en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état
des choses.
Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse
de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé
depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro
et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les
Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac
Puturia qu'il fallait les attendre.
Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne
pouvait plus lui échapper.
Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en
sa présence, à sa merci.
Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent
un instant sans prononcer une seule parole.
Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement
devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son
coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de
Cawnpore!...
Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière.
Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le
maîtrisèrent, non sans peine.
Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même.
Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les
Indous.
Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face.
«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs
canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce
jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable
mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore,
ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf
membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six
mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En
tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt
mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont
payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale!
--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés
autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et
attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne
répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de
ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas
encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro.
«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao
est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon
frère n'est pas encore vengé!
--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence,
celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le
prisonnier.
«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!»
Tous se turent.
«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector
Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable
supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la
guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants,
à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...»
Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait
pu réprimer cette fois. Aussi:
«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras
comme tant des nôtres ont péri!»
Puis, se retournant:
«Vois ce canon!»
Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq
mètres, qui occupait le centre de l'esplanade.
«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est
chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se
prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la
vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!»
Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que
l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler.
«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais
tombé entre mes mains!»
Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche
du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut
attaché par de fortes cordes.
Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits
et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de
l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du
supplice.
Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il
voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib,
Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la
bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir
Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu.
CHAPITRE XII
À la bouche d'un canon.
Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises
à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils
mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous
l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient
un usage immodéré.
Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas
tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une
longue journée de fatigue.
Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au
moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il
pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement
attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras
et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement?
Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un
Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade.
Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit
auprès du colonel Munro.
Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint
droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours
là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent
point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même:
«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux
canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...»
Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du
colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si
épouvantable qu'elle dût être.
L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à
feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse
culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la
poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice.
Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il
semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme
un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe
sous lui.
Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou
chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il
s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous
l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu.
Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se
promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant
devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes
paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les
cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la
tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet,
à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu.
Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position,
tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et
plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la
forteresse.
Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas
succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se
laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le
rendit absolument invisible.
La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages,
immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi
calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à
l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur.
Le silence était absolu.
Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel
Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique.
Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie,
pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses
membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace.
Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas
là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique
ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à
vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si
heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout
entière avec une singulière précision. Tout son passé se
représentait à son esprit.
L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il
l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers
jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune
fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette
habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue,
aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par
la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son
esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui
revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité
n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était
déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait
vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu
distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures
s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui!
son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de
la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce
canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire,
enflammer l'amorce!
Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui
apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le
Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin
ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois
auparavant, il était allé une dernière fois pleurer.
Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière
des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres,
le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et
c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait
voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait
pu atteindre!
Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un
effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et
les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un
cri, non de douleur, mais d'impuissante rage.
À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la
tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il
était le gardien du prisonnier.
Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui
posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là,
et, du ton d'un homme à moitié endormi:
«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!»
Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point
d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne
tarda pas à s'assoupir complètement.
À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris
le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il
songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association
d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il
se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains
d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les
Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien,
et cette pensée lui serra le coeur.
Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En
effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à
lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de
celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,--
il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa
haine!
Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod,
Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la
route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient
pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là,
les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment
auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait
cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et,
d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la
pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas
succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien
pour le prisonnier!
Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout
intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi
n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort!
Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le
colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les
choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au
souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur.
Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi,
il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours
obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de
l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube.
Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque
l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez
singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence
passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les
objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes
ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux
devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son
souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition,
aussi inattendue qu'inexplicable.
En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de
Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers
l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait
et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant
son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre.
Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident
pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce
feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait
et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas
être enfermé dans un fanal.
«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être!
Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le
trahirait... Qu'est-ce donc?»
Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur
de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne
fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans.
Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois,
lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile,
il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat.
Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la
crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage.
Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme,
sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait
vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être
recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa
tête.
Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il
craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la
flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi
immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans
son énorme gueule.
Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne
pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non.
L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par
la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits
pas.
Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro
pût la distinguer plus nettement.
C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet,
recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait
une branche de résine enflammée.
«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des
Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus
garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!...
Peut-être pourrais-je?...»
Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à
peu près deviné.
C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente
créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas,
toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds
superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne
savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque
du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette
partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais
inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses
incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de
Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le
hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener
cette nuit même.
Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De
la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant,
cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui
parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable
violence.
Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne
jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le
prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux
fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme
la cagoule d'un pénitent.
Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni
par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange
créature.
D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à
faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa
résine dessinait de petites ombres flottantes.
Comprenait-elle, l'insensée, à quoi devait servir ce canon,
allongé là comme un monstre, pourquoi cet homme était attaché à
cette gueule, qui allait vomir le tonnerre et l'éclair au premier
rayon du jour?
Non, sans doute. La Flamme Errante était là, comme elle était
partout, inconsciemment. Elle errait, cette nuit, ainsi qu'elle
l'avait déjà fait bien des fois, sur le plateau de Ripore. Puis,
elle le quitterait, elle redescendrait le sentier sinueux, elle
regagnerait la vallée, et reporterait ses pas là où la pousserait
son imagination falote.
Le colonel Munro, qui pouvait librement tourner la tête, suivait
tous ses mouvements. Il la vit passer derrière la pièce. De là,
elle se dirigea de manière à rejoindre le mur du parapet, afin de
le suivre, sans doute, jusqu'au point où il se reliait à la
poterne.
En effet, la Flamme Errante marcha ainsi, mais, s'étant arrêtée
soudain, à quelques pas de l'Indou endormi, elle se retourna.
Quelque lien invisible l'empêchait-il donc d'aller plus avant?
Quoi qu'il en soit, un inexplicable instinct la ramena vers le
colonel Munro, et elle demeura encore immobile devant lui.
Cette fois, le coeur de sir Edward Munro battit avec une telle
force, qu'il eût voulu y porter ses mains pour le contenir!
La Flamme Errante s'était approchée plus près. Elle avait élevé sa
résine à la hauteur du visage du prisonnier, comme si elle eût
voulu le mieux voir. À travers les trous de sa cagoule, ses yeux
s'allumèrent d'une flamme ardente.
Le colonel Munro, involontairement fasciné par ce feu, la dévorait
du regard.
Alors, la main gauche de la folle écarta peu à peu les plis de son
pagne. Bientôt son visage se montra à découvert, et, à ce moment,
de sa main droite, elle agita la résine, qui jeta une lueur plus
intense.
Un cri!--un cri à demi étouffé,--s'échappa de la poitrine du
prisonnier.
«Laurence! Laurence!»
Il se crut fou à son tour!... Ses yeux se fermèrent un instant.
C'était lady Munro! Oui! lady Munro elle-même,--qui se dressait
devant lui!
«Laurence... toi... toi!» répéta-t-il.
Lady Munro ne répondit rien. Elle ne le reconnaissait pas. Elle ne
semblait même pas l'entendre.
«Laurence! Folle! folle, oui!... mais vivante!»
Sir Edward Munro n'avait pu se tromper à une prétendue
ressemblance. L'image de sa jeune femme était trop profondément
gravée en lui. Non! même après neuf années d'une séparation qu'il
devait croire éternelle, c'était lady Munro, changée sans doute,
mais belle encore, c'était lady Munro, échappée par miracle aux
bourreaux de Nana Sahib, qui était devant lui!
L'infortunée, après avoir tout fait pour défendre sa mère, égorgée
sous ses yeux, était tombée. Frappée, mais non mortellement, et
confondue avec tant d'autres, une des dernières elle fut
précipitée dans le puits de Cawnpore, sur les victimes amoncelées
qui le remplissaient déjà. La nuit venue, un suprême instinct de
conservation la ramena à la margelle du puits,--l'instinct seul,
car la raison, à la suite de ces effroyables scènes, l'avait déjà
abandonnée. Après tout ce qu'elle avait souffert depuis le
commencement du siège, dans la prison du Bibi-Ghar, sur le théâtre
du massacre, après avoir vu égorger sa mère, sa tête s'était
perdue. Elle était folle, folle, mais vivante! ainsi que venait de
le reconnaître Munro. Folle, elle s'était traînée hors du puits,
elle avait rôdé aux environs, elle avait pu quitter la ville, au
moment où Nana Sahib et les siens l'abandonnaient, après la
sanglante exécution. Folle, elle s'était sauvée dans les ténèbres,
allant devant elle, à travers la campagne. Évitant les villes,
fuyant les territoires habités, ça et là recueillie par de pauvres
raïots, respectée comme un être privé de raison, la pauvre folle
était allée ainsi jusqu'aux monts Sautpourra, jusqu'aux Vindhyas!
Et, morte pour tous, depuis neuf ans, mais l'esprit toujours
frappé par le souvenir des incendies du siège, elle errait sans
cesse!
Oui! c'était bien elle!
Le colonel Munro l'appela encore... Elle ne répondit pas. Que
n'aurait-il pas donné pour pouvoir l'étreindre dans ses bras,
l'enlever, l'emporter, recommencer près d'elle une nouvelle
existence, lui rendre la raison à force de soins et d'amour!... Et
il était lié à cette masse de métal, le sang coulait de ses bras
par les entailles qu'y creusaient ces cordes, et rien ne pouvait
l'arracher avec elle de ce lieu maudit!
Quel supplice, quelle torture, que n'avait même pu rêver la
cruelle imagination de Nana Sahib! Ah! si ce monstre eût été là,
s'il eût su que lady Munro était en son pouvoir, quelle horrible
joie il en eût ressenti! Quel raffinement il aurait sans doute
ajouté aux angoisses du prisonnier!
«Laurence! Laurence!» répétait sir Edward Munro.
Et il l'appelait à voix haute, au risque de réveiller l'Indou,
endormi à quelques pas, au risque d'attirer les Dacoits, couchés
dans la vieille caserne, et Nana Sahib lui-même!
Mais lady Munro, sans comprendre, continuait à le regarder de ses
yeux hagards. Elle ne voyait rien, des épouvantables souffrances
que subissait cet infortuné, qui la retrouvait au moment où lui-même
allait mourir! Sa tête se balançait, comme si elle n'eût pas
voulu répondre!
Quelques minutes s'écoulèrent ainsi; puis, sa main s'abaissa, son
voile retomba sur sa figure, et elle recula d'un pas.
Le colonel Munro crut qu'elle allait s'enfuir!
«Laurence!» cria-t-il une dernière fois, comme s'il lui eût jeté
un suprême adieu.
Mais non! Lady Munro ne songeait pas à quitter le plateau de
Ripore, et la situation, quelque épouvantable qu'elle fût déjà,
allait encore s'aggraver.
En effet, lady Munro s'arrêta. Évidemment, ce canon avait attiré
son attention. Peut-être s'éveillait-il en elle quelque souvenir
obscurci du siège de Cawnpore! Elle revint donc, à pas lents. Sa
main, qui tenait la résine, promenait sa flamme sur le tube de
métal, et il suffisait d'une étincelle, enflammant l'amorce, pour
que le coup partît!
Munro allait-il donc mourir de cette main?
Cette idée, il ne put la supporter! Mieux valait périr sous les
yeux de Nana Sahib et des siens!
Munro allait appeler, réveiller ses bourreaux!...
Soudain, il sentit de l'intérieur du canon une main presser ses
mains, attachées derrière son dos. C'était la pression d'une main
amie qui cherchait à dénouer ses liens. Bientôt, le froid d'une
lame d'acier, se glissant avec précaution entre les cordes et ses
poignets, l'avertit que, dans l'âme même de cette pièce énorme, se
tenait, mais par quel miracle! un libérateur.
Il ne pouvait s'y tromper! On coupait les cordes qui
l'attachaient!...
En une seconde, ce fut fait! Il put faire un pas en avant. Il
était libre!
Si maître de lui qu'il fût, un cri allait le perdre!...
Une main s'allongea hors de la pièce... Munro la saisit, il la
tira, et un homme, qui venait de se dégager par un dernier effort
de l'orifice du canon, tombait à ses pieds.
C'était Goûmi!
Le fidèle serviteur, après s'être échappé, avait continué à
remonter la route de Jubbulpore, au lieu de revenir au lac, vers
lequel se dirigeait la troupe de Nassim. Arrivé au chemin de
Ripore, il avait dû se cacher une seconde fois. Un groupe d'Indous
était là, parlant du colonel Munro que les Dacoits, dirigés par
Kâlagani, allaient amener à la forteresse, où Nana Sahib lui
réservait la mort par le canon. Sans hésiter, Goûmi s'était glissé
dans l'ombre jusqu'au sentier tournant, il avait atteint
l'esplanade, en ce moment déserte. Et alors, l'idée héroïque lui
était venue de s'introduire dans l'énorme engin, en véritable
clown qu'il était, avec la pensée de délivrer son maître, si les
circonstances s'y prêtaient, ou, s'il ne pouvait le sauver, de se
confondre avec lui dans la même mort!
«Le jour va venir! dit Goûmi à voix basse. Fuyons!
--Et lady Munro?» Le colonel montrait la folle, debout, immobile.
Sa main était, en ce moment, posée sur la culasse du canon.
«Dans nos bras... maître...» répondit Goûmi, sans demander d'autre
explication.
Il était trop tard!
Au moment où le colonel et Goûmi s'approchaient d'elle pour la
saisir, lady Munro, voulant leur échapper, se raccrocha de la main
à la pièce, sa résine s'abattit sur l'amorce, et une effroyable
détonation, répercutée par les échos des Vindhyas, remplit d'un
roulement de tonnerre toute la vallée de la Nerbudda.
CHAPITRE XIII
Géant d'Acier!
Au bruit de cette détonation, lady Munro était tombée évanouie
dans les bras de son mari.
Sans perdre un instant, le colonel s'élança à travers l'esplanade,
suivi de Goûmi. L'Indou, armé de son large couteau, eut en un
instant raison du gardien ahuri que la détonation avait remis sur
ses pieds. Puis, tous deux se jetèrent dans l'étroit sentier qui
conduisait au chemin de Ripore.
Sir Edward Munro et Goûmi avaient à peine franchi la poterne que
la troupe de Nana Sahib, brusquement réveillée, envahissait le
plateau.
Il y eut là, parmi les Indous, un moment d'hésitation qui pouvait
être favorable aux fugitifs.
En effet, Nana Sahib passait rarement la nuit entière dans la
forteresse. La veille, après avoir fait attacher le colonel Munro
à la bouche du canon, il était allé rejoindre quelques chefs de
tribus du Goundwana, qu'il ne visitait jamais au grand jour. Mais
c'était l'heure à laquelle il rentrait ordinairement, et il ne
pouvait tarder à reparaître.
Kâlagani, Nassim, les Indous, les Dacoits, plus de cent hommes,
étaient prêts à se lancer à la poursuite du prisonnier. Une pensée
les retenait encore. Ce qui s'était passé, ils l'ignoraient
absolument. Le cadavre de l'Indou, qui avait été préposé à la
garde du colonel, ne pouvait rien leur apprendre.
Or, de toutes les probabilités, il devait résulter ceci pour eux:
c'est que, par une circonstance fortuite, le feu avait été mis au
canon, avant l'heure fixée pour le supplice, et que du prisonnier
il ne restait plus maintenant que d'informes débris!
La fureur de Kâlagani et des autres se manifesta par un concert de
malédictions. Ni Nana Sahib ni aucun d'eux n'auraient donc cette
joie d'assister aux derniers moments du colonel Munro!
Mais le nabab n'était pas loin. Il avait dû entendre la
détonation. Il allait revenir en toute hâte à la forteresse. Que
lui répondrait-on, lorsqu'il demanderait compte du prisonnier
qu'il y avait laissé?
De là, chez tous, une hésitation, qui avait donné aux fugitifs le
temps de prendre quelque avance, avant d'avoir été aperçus.
Aussi, sir Edward Munro et Goûmi, pleins d'espoir, après cette
miraculeuse délivrance, descendaient-ils rapidement le sinueux
sentier. Lady Munro, bien qu'évanouie, ne pesait guère aux bras
vigoureux du colonel. Son serviteur était là, d'ailleurs, pour lui
venir en aide.
Cinq minutes après avoir passé la poterne, tous deux étaient à
moitié chemin du plateau et de la vallée. Mais le jour commençait
à se faire, et les premières blancheurs de l'aube pénétraient déjà
jusqu'au fond de l'étroite gorge.
De violents cris éclatèrent alors au-dessus de leur tête.
Penché au-dessus du parapet, Kâlagani venait d'apercevoir
vaguement la silhouette des deux hommes qui fuyaient. L'un de ces
hommes ne pouvait être que le prisonnier de Nana Sahib!
«Munro! C'est Munro!» cria Kâlagani, ivre de fureur.
Et, franchissant la poterne, il se jeta à sa poursuite, suivi de
toute sa bande.
«Nous avons été aperçus! dit le colonel, sans ralentir son pas.
--J'arrêterai les premiers! répondit Goûmi. Ils me tueront, mais
cela vous donnera peut-être le temps de gagner la route!
--Ils nous tueront tous les deux, ou nous leur échapperons
ensemble!» s'écria Munro.
Le colonel et Goûmi avaient hâté leur marche. Arrivés sur la
partie inférieure du sentier, déjà moins raide, ils pouvaient
courir. Il ne s'en fallait plus que d'une quarantaine de pas
qu'ils eussent atteint le chemin de Ripore, qui aboutissait à la
grande route, et sur lequel la fuite leur deviendrait plus facile.
Mais, plus facile aussi serait la poursuite. Chercher un refuge,
c'était inutile. Tous deux auraient été bientôt découverts. Donc,
nécessité de distancer les Indous, et, en outre, de sortir avant
eux du dernier défilé des Vindhyas.
La résolution du colonel Munro fut aussitôt prise. Il ne
retomberait pas vivant aux mains de Nana Sahib. Celle qui venait
de lui être rendue, il la frapperait du poignard de Goûmi, plutôt
que de la livrer au nabab, et de ce poignard il se frapperait
ensuite!
Tous deux avaient alors une avance de près de cinq minutes. Au
moment où les premiers Indous franchissaient la poterne, le
colonel Munro et Goûmi entrevoyaient déjà le chemin auquel se
reliait le sentier, et la grande route n'était qu'à un quart de
mille.
«Hardi, maître! disait Goûmi, prêt à faire au colonel un rempart
de son corps. Avant cinq minutes, nous serons sur la route de
Jubbulpore!
--Dieu fasse que nous y trouvions du secours!» murmura le colonel
Munro. Les clameurs des Indous devenaient de plus en plus
distinctes. Au moment où les fugitifs débouchaient sur le chemin,
deux hommes, qui marchaient rapidement, arrivaient au bas du
sentier. Il faisait assez jour alors pour que l'on pût se
reconnaître, et deux noms, comme deux cris de haine, se
répondirent à la fois: «Munro!
--Nana Sahib!» Le nabab, au bruit de la détonation, était accouru
et remontait en toute hâte à la forteresse. Il ne pouvait
comprendre pourquoi ses ordres avaient été exécutés avant l'heure.
Un Indou l'accompagnait, mais, avant que cet Indou n'eût pu faire
ni un pas ni même un geste, il tombait aux pieds de Goûmi,
mortellement frappé de ce couteau qui avait coupé les liens du
colonel. «À moi! cria Nana Sahib, appelant toute la troupe qui
descendait le sentier.
--Oui, à toi!» répondit Goûmi. Et, plus prompt que l'éclair, il
se jeta sur le nabab. Son intention avait été,--du moins s'il ne
parvenait pas à le tuer du premier coup,--de lutter du moins
avec lui, de manière à donner au colonel Munro le temps de gagner
la route; mais la main de fer du nabab avait arrêté la sienne, et
son couteau venait de lui échapper.
Furieux de se sentir désarmé, Goûmi saisit alors son adversaire à
la ceinture, et, le serrant sur sa poitrine, il l'emporta dans ses
bras vigoureux, décidé à se précipiter avec lui dans le premier
abîme qu'il rencontrerait.
Cependant, Kâlagani et ses compagnons, se rapprochant, allaient
atteindre l'extrémité inférieure du sentier, et alors plus
d'espérance de pouvoir leur échapper!
«Encore un effort! répéta Goûmi. Je tiendrai bon pendant quelques
minutes, en me faisant un bouclier de leur nabab! Fuyez, maître,
fuyez sans moi!»
Mais trois minutes à peine séparaient maintenant les fugitifs de
ceux qui les poursuivaient, et le nabab appelait Kâlagani d'une
voix étouffée.
Tout à coup, à vingt pas en avant, des cris retentirent.
«Munro! Munro!»
Banks était là, sur le chemin de Ripore, avec le capitaine Hod,
Maucler, le sergent Mac Neil, Fox, Parazard, et, à cent pas d'eux,
sur la grande route, le Géant d'Acier, lançant des tourbillons de
fumée, les attendait avec Storr et Kâlouth!
Après la destruction de la dernière maison de Steam-House,
l'ingénieur et ses compagnons n'avaient plus qu'un parti à
prendre: utiliser comme véhicule l'éléphant que la bande des
Dacoits n'avait pu détruire. Donc, juchés sur le Géant d'Acier,
ils avaient aussitôt quitté le lac Puturia et remonté la route de
Jubbulpore. Mais, au moment où ils passaient devant le chemin qui
menait à la forteresse, une formidable détonation avait retenti
au-dessus de leurs têtes, et ils s'étaient arrêtés.
Un pressentiment, un instinct, si l'on veut, les avait poussés à
se lancer sur ce chemin. Qu'espéraient-ils? Ils n'auraient pu le
dire.
Toujours est-il que, quelques minutes après, le colonel était
devant eux, qui leur criait:
«Sauvez lady Munro!
--Et tenez bon Nana Sahib, le vrai!» s'écria Goûmi. Il avait,
dans un dernier effort de furie, jeté à terre le nabab, à demi
suffoqué, dont se saisirent le capitaine Hod, Mac Neil et Fox.
Puis, sans demander aucune explication, Banks et les siens
rejoignirent le Géant d'Acier sur la route. Par ordre du colonel,
qui voulait le livrer à la justice anglaise, Nana Sahib fut
attaché sur le cou de l'éléphant. Quant à lady Munro, on la déposa
dans la tourelle, et son mari prit place à ses côtés. Tout à sa
femme, qui commençait à reprendre ses sens, il épiait en elle
quelque lueur de raison. L'ingénieur et ses compagnons s'étaient
hissés rapidement sur le dos du Géant d'Acier.
«À toute vitesse!» cria Banks.
Il faisait jour alors. Un premier groupe d'Indous apparaissait
déjà à une centaine de pas en arrière. À tout prix il fallait
atteindre, avant eux, le poste avancé du cantonnement militaire de
Jubbulpore, qui commande le dernier défilé des Vindhyas.
Le Géant d'Acier avait abondamment eau, combustible, tout ce qui
était nécessaire pour le maintenir en pression et lui donner son
maximum de vitesse. Mais, sur cette route aux tournants brusques,
il ne pouvait se lancer en aveugle.
Les cris des Indous redoublaient alors, et toute la troupe gagnait
visiblement sur lui.
«Il faudra se défendre, dit le sergent Mac Neil.
--Nous nous défendrons!» répondit le capitaine Hod. Il restait
encore une douzaine de coups à tirer. Donc, nécessité de ne pas
perdre une seule balle, car les Indous étaient armés, et il
importait de les tenir à distance. Le capitaine Hod et Fox, leur
carabine à la main, se postèrent sur la croupe de l'éléphant, un
peu en arrière de la tourelle. Goûmi, en avant, le fusil à
l'épaule, se tenait de manière à pouvoir tirer obliquement. Mac
Neil, près de Nana Sahib, un revolver d'une main, un poignard de
l'autre, était prêt à le frapper, si les Indous arrivaient jusqu'à
lui. Kâlouth et Parazard, devant le foyer, le chargeaient de
combustible. Banks et Storr dirigeaient la marche du Géant
d'Acier. La poursuite durait déjà depuis dix minutes. Deux cents
pas, au plus, séparaient les Indous, Banks et les siens. Si ceux-là
allaient plus vite, l'éléphant artificiel pouvait aller plus
longtemps qu'eux. Toute la tactique consistait donc à les empêcher
de gagner de l'avant.
En ce moment, une dizaine de coups de feu éclatèrent.
Les balles passèrent en sifflant au-dessus du Géant d'Acier, sauf
une, qui le frappa à l'extrémité de sa trompe.
«Ne tirez pas! Il ne faut tirer qu'à coup sûr! cria le capitaine
Hod. Ménageons nos balles! Ils sont encore trop loin!»
Banks, voyant alors devant lui un mille de route qui se
développait presque en ligne droite, ouvrit largement le
régulateur, et le Géant d'Acier, accroissant sa vitesse, laissa la
bande de plusieurs centaines de pas en arrière.
«Hurrah! hurrah pour notre Géant! s'écria le capitaine Hod, qui ne
pouvait se contenir! Ah! les canailles! Ils ne l'auront pas!»
Mais, à l'extrémité de cette partie rectiligne de la route, une
sorte de défilé montant et sinueux, dernier col du revers
méridional des Vindhyas, allait nécessairement retarder la marche
de Banks et de ses compagnons. Kâlagani et les autres, le sachant
bien, n'abandonnèrent pas leur poursuite.
Le Géant d'Acier eut rapidement atteint cet étranglement du
chemin, qui se glissait entre deux hauts talus rocheux.
Il fallut alors ralentir la vitesse et ne plus avancer qu'avec une
extrême précaution. Par suite de ce retard, les Indous regagnèrent
tout le terrain perdu. S'ils n'avaient plus l'espoir de sauver
Nana Sahib, qui était à la merci d'un coup de poignard, du moins
ils vengeraient sa mort.
Bientôt, de nouvelles détonations éclatèrent, mais sans atteindre
aucun de ceux qu'emportait le Géant d'Acier.
«Cela va devenir sérieux! dit le capitaine Hod, en épaulant sa
carabine. Attention!»
Goûmi et lui firent feu, simultanément. Deux des Indous les plus
rapprochés, frappés en pleine poitrine, tombèrent sur le sol.
«Deux de moins! dit Goûmi, en rechargeant son arme.
--Deux pour cent! s'écria le capitaine Hod. Ce n'est pas assez!
Il faut leur prendre plus cher que cela!»
Et les carabines du capitaine et de Goûmi, auxquelles se joignit
le fusil de Fox, atteignirent mortellement trois autres Indous.
Mais, à s'avancer à travers ce sinueux défilé, on n'allait pas
vite. En même temps qu'elle se rétrécissait, la route, on le sait,
offrait une rampe très prononcée. Pourtant, encore un demi-mille,
et la dernière rampe des Vindhyas serait franchie, et le Géant
d'Acier déboucherait à cent pas d'un poste, presque en vue de la
station de Jubbulpore!
Les Indous n'étaient pas gens à reculer devant le feu du capitaine
Hod et de ses compagnons. Leur vie ne comptait plus quand il
s'agissait de sauver ou de venger Nana Sahib! Dix, vingt d'entre
eux tomberaient sous les balles, mais quatre-vingts seraient
encore là pour se jeter sur le Géant d'Acier et avoir raison de la
petite troupe, à laquelle il servait de citadelle roulante! Aussi
redoublèrent-ils d'efforts afin de rejoindre ceux qu'ils
poursuivaient.
Kâlagani n'ignorait pas, d'ailleurs, que le capitaine Hod et les
siens devaient en être à leurs dernières cartouches, et que
bientôt fusils et carabines ne seraient plus que des armes
inutiles entre leurs mains.
En effet, les fugitifs avaient épuisé la moitié des munitions qui
leur restaient, et ils allaient être dans l'impossibilité de se
défendre.
Cependant, quatre coups de feu retentirent encore, et quatre
Indous tombèrent.
Il ne restait plus au capitaine Hod et à Fox que deux coups à
tirer.
À ce moment, Kâlagani, qui s'était ménagé jusque-là, se porta en
avant plus que la prudence ne le voulait.
«Ah! toi! je te tiens!» s'écria le capitaine Hod, en le visant
avec le plus grand calme.
La balle ne quitta la carabine du capitaine que pour aller frapper
le traître au milieu du front. Ses mains s'agitèrent un instant,
il tourna sur lui-même et tomba.
À cet instant, l'extrémité sud du défilé apparut. Le Géant d'Acier
fit un suprême effort. Une dernière fois, la carabine de Fox se
fit entendre. Un dernier Indou roula à terre.
Mais les Indous s'aperçurent presque aussitôt que le feu avait
cessé, et ils se lancèrent à l'assaut de l'éléphant, dont ils
n'étaient plus qu'à cinquante pas.
«À terre! à terre!» cria Banks.
Oui! En l'état des choses, mieux valait abandonner le Géant
d'Acier, et courir vers le poste qui n'était plus éloigné.
Le colonel Munro, emportant sa femme dans ses bras, prit pied sur
la route.
Le capitaine Hod, Maucler, le sergent et les autres avaient
immédiatement sauté à terre.
Seul, Banks était resté dans la tourelle.
«Et ce gueux!» s'écria le capitaine Hod, en montrant Nana Sahib,
attaché au cou de l'éléphant.
--Laisse-moi faire, mon capitaine!» répondit Banks d'un ton
singulier. Puis, donnant un dernier tour au régulateur, il
descendit à son tour. Tous s'enfuirent alors, le poignard à la
main, prêts à vendre chèrement leur vie. Cependant, sous la
poussée de la vapeur, le Géant d'Acier, bien qu'abandonné à lui-même,
continuait à remonter la rampe; mais, n'étant plus dirigé,
il vint buter contre le talus gauche du chemin, comme un bélier
qui veut faire tête, et, s'arrêtant brusquement, il barra presque
entièrement la roule.
Banks et les siens en étaient déjà à une trentaine de pas, lorsque
les Indous se jetèrent en masse sur le Géant d'Acier, afin de
délivrer Nana Sahib.
Soudain, un fracas épouvantable, égal aux plus violents coups de
tonnerre, secoua les couches d'air avec une indescriptible
violence.
Banks, avant de quitter la tourelle, avait lourdement chargé les
soupapes de l'appareil. La vapeur atteignit donc une tension
extrême, et, lorsque le Géant d'Acier buta contre la paroi de roc,
cette vapeur, ne trouvant plus d'issue par les cylindres, fit
éclater la chaudière, dont les débris se dispersèrent en toutes
directions.
«Pauvre Géant! s'écria le capitaine Hod, mort pour nous sauver!»
CHAPITRE XIV
Le cinquantième tigre du capitaine Hod.
Le colonel Munro, ses amis, ses compagnons, n'avaient plus rien à
craindre, ni du nabab, ni des Indous, qui s'étaient attachés à sa
fortune, ni de ces Dacoits, dont il avait formé une redoutable
bande dans cette partie du Bundelkund.
Au bruit de l'explosion, les soldats du poste de Jubbulpore
étaient sortis en nombre imposant. Ce qui restait des compagnons
de Nana Sahib, se trouvant sans chef, avait aussitôt pris la
fuite.
Le colonel Munro se fit reconnaître. Une demi-heure après, tous
arrivaient à la station, où ils trouvèrent abondamment ce qui leur
manquait, et particulièrement les vivres, dont ils avaient le plus
pressant besoin.
Lady Munro fut logée dans un confortable hôtel, en attendant le
moment de la conduire à Bombay. Là, sir Edward Munro espérait
rendre la vie de l'âme à celle qui ne vivait plus que de la vie du
corps, et qui serait toujours morte pour lui, tant qu'elle
n'aurait pas recouvré la raison!
À vrai dire, aucun de ses amis ne se résignait à désespérer de la
prochaine guérison de lady Munro. Tous attendaient avec confiance
un événement qui seul pouvait profondément modifier l'existence du
colonel.
Il fut convenu que, dès le lendemain, on partirait pour Bombay. Le
premier train ramènerait tous les hôtes de Steam-House vers la
capitale de l'Inde occidentale. Cette fois, ce serait la vulgaire
locomotive qui les emporterait à toute vitesse, et non plus
l'infatigable Géant d'Acier, dont il ne restait maintenant que des
débris informes.
Mais ni le capitaine Hod, son fanatique admirateur, ni Banks, son
créateur ingénieux, ni aucun des membres de l'expédition, ne
devaient jamais oublier ce «fidèle animal», auquel ils avaient
fini par accorder une vie réelle. Longtemps le bruit de
l'explosion qui l'avait anéanti retentirait dans leur souvenir.
Aussi ne s'étonnera-t-on pas qu'avant de quitter Jubbulpore,
Banks, le capitaine Hod, Maucler, Fox, Goûmi, eussent voulu
retourner sur le théâtre de la catastrophe.
Il n'y avait évidemment plus rien à craindre de la bande des
Dacoits. Toutefois, par surcroît de précaution, lorsque
l'ingénieur et ses compagnons arrivèrent au poste des Vindhyas, un
détachement de soldats se joignit à eux, et vers onze heures, ils
atteignaient l'entrée du défilé.
Tout d'abord, ils trouvèrent, épars sur le sol, cinq ou six
cadavres mutilés. C'étaient ceux des assaillants, qui s'étaient
jetés sur le Géant d'Acier, afin de dégager Nana Sahib.
Mais c'était tout. Du reste de la bande, il n'y avait plus trace.
Au lieu de retourner à leur repaire de Ripore, maintenant connu,
les derniers fidèles de Nana Sahib avaient dû se disperser dans la
vallée de la Nerbudda.
Quant au Géant d'Acier, il était entièrement détruit par
l'explosion de la chaudière. L'une de ses larges pattes avait été
rejetée à une grande distance. Une partie de sa trompe, lancée
contre le talus, s'y était enfoncée et ressortait comme un bras
gigantesque. Partout des tôles gondolées, des écrous, des boulons,
des grilles, des débris de cylindre, des articulations de bielles.
Au moment de l'explosion, lorsque les soupapes chargées ne
pouvaient plus lui offrir d'issue, la tension de la vapeur avait
du être effroyable et dépasser peut-être vingt atmosphères.
Et maintenant, de l'éléphant artificiel dont les hôtes de Steam-House
se montraient si fiers, de ce colosse qui provoquait la
superstitieuse admiration des Indous, du chef-d'oeuvre mécanique
de l'ingénieur Banks, de ce rêve réalisé du fantaisiste rajah de
Bouthan, il ne restait plus rien qu'une carcasse méconnaissable et
sans valeur!
«Pauvre bête! ne put s'empêcher de s'écrier le capitaine Hod,
devant le cadavre de son cher Géant d'Acier.
--On pourra en fabriquer un autre... un autre, qui sera plus
puissant encore! dit Banks.
--Sans doute, répondit le capitaine, en laissant échapper un gros
soupir, mais ce ne sera plus lui!»
Pendant qu'ils se livraient à ces investigations, l'ingénieur et
ses compagnons eurent la pensée de rechercher s'ils ne
trouveraient pas quelques restes de Nana Sahib. À défaut de la
figure du nabab, facile à reconnaître, celle de ses mains à
laquelle il manquait un doigt leur eût suffi pour constater
l'identité. Ils auraient bien voulu avoir cette preuve
incontestable de la mort de celui qu'on ne pouvait plus confondre
avec Balao Rao, son frère.
Mais aucun des débris sanglants, qui jonchaient le sol, ne
semblait avoir appartenu à celui qui fut Nana Sahib. Ses
fanatiques avaient-ils emporté jusqu'au dernier vestige de ses
reliques? Cela était plus que probable.
Il devait néanmoins en résulter ceci: c'est que, puisqu'il n'y
avait aucune preuve certaine de la mort de Nana Sahib, la légende
allait reprendre ses droits; c'est que, dans l'esprit des
populations de l'Inde centrale, l'insaisissable nabab passerait
toujours pour vivant, en attendant que l'on fit un dieu immortel
de l'ancien chef des Cipayes.
Mais, pour Banks et les siens, il n'était pas admissible que Nana
Sahib eût pu survivre à l'explosion.
Ils revinrent à la station, non sans que le capitaine Hod eût
ramassé un morceau d'une des défenses du Géant d'Acier,--
précieux débris, dont il voulait faire un souvenir.
Le lendemain, 4 octobre, tous quittaient Jubbulpore dans un wagon
mis à la disposition du colonel Munro et de son personnel.
Vingt-quatre heures plus tard, ils franchissaient les Ghâtes
occidentales, ces Andes indoues, qui se développent sur une
longueur de trois cent soixante lieues, au milieu d'épaisses
forêts de banians, de sycomores, de teks, entremêlés de palmiers,
de cocotiers, d'areks, de poivriers, de sandals, de bambous.
Quelques heures après, le railway les déposait à l'île de Bombay,
qui, avec les îles Salcette, Éléphanta et autres, forme une
magnifique rade et porte à son extrémité sud-est la capitale de la
Présidence.
Le colonel Munro ne devait pas rester dans cette grande ville, où
se coudoient des Arabes, des Persans, des Banyans, des
Abyssiniens, des Parsis ou Guèbres, des Scindes, des Européens de
toutes nationalités, et même,--paraît-il,--des Indous.
Les médecins, consultés sur l'état de lady Munro, recommandèrent
de la conduire dans une villa des environs, où le calme, joint à
leurs soins de tous les jours, au dévouement incessant de son
mari, ne pouvait manquer de produire un salutaire effet.
Un mois se passa. Pas un des compagnons du colonel, pas un de ses
serviteurs n'avait songé à le quitter. Le jour, qui n'était pas
éloigné, où l'on pourrait entrevoir la guérison de la jeune femme,
ils voulaient tous être là.
Ils eurent enfin cette joie. Peu à peu lady Munro revint à la
raison. Ce charmant esprit se reprit à penser. De ce qu'avait été
la Flamme Errante, il ne resta plus rien, pas même le souvenir.
«Laurence! Laurence!» s'était écrié le colonel, et lady Munro, le
reconnaissant enfin était tombée dans ses bras.
Une semaine plus tard, les hôtes de Steam-House étaient réunis
dans le bungalow de Calcutta. Là allait recommencer une existence
bien différente de celle qui avait empli jusqu'alors la riche
habitation. Banks y devait passer les loisirs que ses travaux lui
laisseraient, le capitaine Hod les congés dont il pourrait
disposer. Quant à Mac Neil et Goûmi, ils étaient de la maison et
ne devaient jamais se séparer du colonel Munro.
À cette époque, Maucler fut obligé de quitter Calcutta pour
revenir en Europe. Il le fit en même temps que le capitaine Hod,
dont le congé était expiré et que le dévoué Fox allait suivre aux
cantonnements militaires de Madras.
«Adieu! capitaine, lui dit le colonel Munro. Je suis heureux de
penser que vous n'avez rien à regretter de votre voyage à travers
l'Inde septentrionale, si ce n'est peut-être de n'avoir pas tué
votre cinquantième tigre.
--Mais il est tué, mon colonel.
--Comment! Il est tué?
--Sans doute, répondit le capitaine Hod avec un geste superbe.
Quarante-neuf tigres et... Kâlagani... cela ne fait-il pas mes
cinquante?»