Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là

se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les

cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie

future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement

des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches

babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès

qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera

pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de

départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que

des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces

fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles.

S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra

préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à

naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde

incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne

lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à

partager les délices du ciel de Brahma.

Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses

principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la

mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un

tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée

d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de

Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites,

comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical

frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la

chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de

notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se

plaindre.

D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner

quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et

courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou

plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans

trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre

excursion.

En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant

avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le

Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu

s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus

qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je

retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il

ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière,

quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne

savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à

coup sûr, n'était pas indifférent.

Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier

de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb.

Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de

_Santa Scala_, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le

temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est

substituée la mosquée du conquérant.

J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de

cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de

force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à

peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un

escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il

n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux

minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués

de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque

jour.

En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui

nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et

il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet

incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu

persisterait, et je ne dis rien.

C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent

dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces

splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient

au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un

pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des

grandes fêtes religieuses de Méla.

Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices

dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à

rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de

Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du

plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un

puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus

miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée,

dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des

brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents

ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une

immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre.

J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les

touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait

naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre

cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien.

Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en

dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les

plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point

enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les

cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes

manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils

sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme

partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une

petite rétribution, qui fait évidemment de cette profession une

des plus lucratives de l'Inde.

Il va sans dire que nous étions passablement fatigués par la

chaleur, lorsque, vers le soir, nous songeâmes à revenir à

Steam-House. Nous avions déjeuné et dîné à Sécrole, dans un des

meilleurs hôtels de la ville anglaise, et, cependant, je dois dire

que cette cuisine nous fit regretter celle de monsieur Parazard.

Lorsque la gondole revint au pied du Gâth pour nous ramener à la

rive droite du Gange, je retrouvai une dernière fois le Bengali, à

deux pas de l'embarcation. Un canot, monté par un Indou,

l'attendait. Il s'embarqua. Voulait-il donc passer le fleuve et

nous suivre encore jusqu'au campement? Cela devenait très suspect.

«Banks, dis-je alors, à voix basse, en montrant le Bengali, voici

un espion qui ne nous a pas quittés d'une semelle...

--Je l'ai bien vu, répondit Banks, et j'ai observé que c'est le

nom du colonel, prononcé par vous, qui lui a donné l'éveil.

--N'y a-t-il pas lieu?... dis-je alors.

--Non! Laissons-le faire, répondit Banks. Mieux vaut qu'il ne se

sache pas soupçonné... D'ailleurs, il n'est déjà plus là.»

En effet, le canot du Bengali avait déjà disparu au milieu des

nombreuses embarcations de toutes formes qui sillonnaient alors

les sombres eaux du Gange. Puis, Banks, se retournant vers notre

marinier: «Connais-tu cet homme? lui demanda-t-il d'un ton qui

affectait l'indifférence.

--Non, c'est la première fois que je le vois,» répondit le

marinier. La nuit était venue. Des centaines de bateaux pavoisés,

illuminés de lanternes multicolores, remplis de chanteurs et

d'instrumentistes, se croisaient en tous sens sur le fleuve en

fête. De la rive gauche s'élevaient des feux d'artifice très

variés, me rappelant que nous n'étions pas loin du Céleste-Empire,

où ils sont en si grand honneur. Il serait difficile de donner une

description de ce spectacle, qui était vraiment incomparable. À

quel propos se célébrait cette fête de nuit, qui paraissait

improvisée, et à laquelle les Indous de toutes classes prenaient

part, je ne pus le savoir. Au moment où elle finissait, la gondole

avait déjà accosté l'autre rive. Ce fut donc comme une vision.

Elle n'eut que la durée de ces feux éphémères qui illuminèrent un

instant l'espace et s'éteignirent dans la nuit. Mais l'Inde, je

l'ai dit, révère trois cents millions de dieux, sous-dieux, saints

et sous-saints de toute espèce, et l'année n'a pas même assez

d'heures, de minutes et de secondes qui puissent être consacrées à

chacune de ces divinités. Lorsque nous fûmes de retour au

campement, le colonel Munro et Mac Neil y étaient déjà revenus.

Banks demanda au sergent s'il ne s'était rien produit de nouveau

pendant notre absence. «Rien, répondit Mac Neil.

--Vous n'avez vu rôder aucune figure suspecte?

--Aucune, monsieur Banks. Est-ce que vous auriez quelque motif de

soupçonner...

--Nous avons été espionnés pendant notre excursion à Bénarès,

répondit l'ingénieur, et je n'aime pas qu'on nous espionne!

--Cet espion, c'était...

--Un Bengali, auquel le nom du colonel Munro a donné l'éveil.

--Que peut nous vouloir cet homme?

--Je ne sais, Mac Neil. Il faudra veiller!

--On veillera,» répondit le sergent.

CHAPITRE IX

Allahabad.

Entre Bénarès et Allahabad la distance est environ de cent trente

kilomètres. La route suit presque invariablement la rive droite du

Gange, entre le railway et le fleuve. Storr s'était procuré du

charbon en briquettes, et il en avait chargé le tender. L'éléphant

avait donc sa nourriture assurée pour plusieurs jours. Bien

nettoyé,--j'allais dire bien étrillé,--propre comme s'il

sortait de l'atelier d'ajustage, il attendait impatiemment le

moment de partir. Il ne piaffait pas, non, sans doute, mais

quelques frémissements de ses roues attestaient la tension des

vapeurs qui emplissaient ses poumons d'acier.

Notre train partit donc de grand matin, le 24, avec une vitesse de

trois à quatre milles à l'heure.

La nuit s'était passée sans incidents, et nous n'avions pas revu

le Bengali.

Mentionnons ici, une fois pour toutes, que le programme de chaque

journée, comprenant heures du lever, heures du coucher, déjeuners,

lunchs, dîners, sieste, s'accomplissait avec une exactitude

militaire. L'existence à Steam-House s'écoulait aussi

régulièrement que dans le bungalow de Calcutta. Le paysage se

modifiait incessamment à nos regards, sans que notre habitation

eût semblé se déplacer. Nous étions absolument faits à cette

nouvelle vie, comme un passager à la vie de bord d'un

transatlantique,--moins la monotonie, car nous n'étions pas

toujours enfermés dans un même horizon de mer.

À onze heures, ce jour-là, apparut dans la plaine un curieux

mausolée, d'architecture mongole, qui a été dressé en l'honneur de

deux saints personnages de l'Islam, Kassim-Soliman, père et fils.

Une demi-heure après, c'était l'importante forteresse de Chunar,

dont les pittoresques remparts couronnent un imprenable roc, élevé

à pic de cent cinquante pieds au-dessus du Gange.

Il ne fut pas question de faire halte pour visiter cette

forteresse, une des plus importantes de la vallée du Gange, située

de manière à pouvoir économiser la poudre et les boulets en cas

d'attaque. En effet, toute colonne d'assaut qui chercherait à

atteindre ses murailles, serait écrasée par une avalanche de

rochers disposés à cet effet.

Au pied s'étend la ville qui porte son nom, et dont les coquettes

habitations disparaissent sous la verdure.

À Bénarès, on l'a vu, il existe plusieurs lieux privilégiés, qui

sont considérés par les Indous comme les plus sacrés du monde. À

bien compter, on en trouverait des centaines de ce genre, à la

surface de la péninsule. La forteresse Chunar, elle aussi, possède

une de ces miraculeuses stations. Là, on vous montre une plaque de

marbre, sur laquelle un dieu quelconque vient régulièrement faire

sa sieste quotidienne. Il est vrai que ce dieu est invisible.

Aussi n'avons-nous pas cherché à le voir.

Le soir, le Géant d'Acier faisait halte près de Mirzapore pour y

passer la nuit. Si la ville n'est point dépourvue de temples, elle

a des usines aussi, et un port de chargement pour le coton que

produit ce territoire. Ce sera, un jour, une riche cité

commerçante.

Le lendemain, 25 mai, vers deux heures après midi, nous

franchissions à gué la petite rivière la Tonsa, qui, à cette

époque, n'avait pas un pied d'eau. À cinq heures, était dépassé le

point où se soude le grand embranchement de Bombay à Calcutta.

Presque à l'endroit où la Jumna tombe dans le Gange, nous

admirions le magnifique viaduc en fer, qui mouille ses seize

piles, hautes de soixante pieds, dans les eaux de ce superbe

affluent. Arrivés au pont de bateaux, long d'un kilomètre, qui

réunit la rive droite à la rive gauche du fleuve, nous le

traversions sans trop de difficultés, et, dans la soirée, nous

venions camper à l'extrémité de l'un des faubourgs d'Allahabad.

La journée du 26 devait être consacrée à la visite de cette

importante ville, de laquelle rayonnent les principaux chemins de

fer de l'Indoustan. Elle est assise dans une admirable position,

au milieu du plus riche territoire, entre les deux bras de la

Jumna et du Gange.

La nature a certainement tout fait pour qu'Allahabad soit la

capitale de l'Inde anglaise, le centre du gouvernement, la

résidence du vice-roi. Il n'est donc pas impossible qu'elle le

devienne un jour, si les cyclones jouent quelques mauvais tours à

Calcutta, la métropole actuelle. Ce qui est certain, c'est que

quelques bons esprits ont déjà entrevu et prévu cette éventualité.

Dans ce grand corps qui s'appelle l'Inde, Allahabad est placée là

où est le coeur, comme Paris est au coeur de la France. Il est

vrai que Londres n'est pas au centre du Royaume-Uni, mais aussi

Londres n'a-t-elle pas sur les grandes cités anglaises, Liverpool,

Manchester, Birmingham, la prééminence de Paris sur toutes les

autres villes de France.

«Et à partir de ce point, demandai-je à Banks, allons-nous marcher

directement dans le nord?

--Oui, répondit Banks, ou du moins presque directement. Allahabad

est, dans l'ouest, la limite de cette première partie de notre

expédition.

--Enfin! s'écria le capitaine Hod, les grandes villes, c'est

bien, mais les grandes plaines, les grandes jungles, c'est mieux!

À continuer de suivre ainsi les railways, nous finirions par

rouler dessus, et notre Géant d'Acier passerait à l'état de simple

locomotive! Quelle déchéance!

--Rassurez-vous, Hod, répondit l'ingénieur, cela n'arrivera pas.

Nous allons nous aventurer bientôt sur vos territoires de

prédilection.

--Ainsi, Banks, nous irons droit à la frontière indo-chinoise,

sans traverser Lucknow?

--Mon avis est d'éviter cette ville, et surtout Cawnpore, trop

pleine de funestes souvenirs pour le colonel Munro.

--Vous avez raison, répliquai-je, et nous n'en passerons jamais

assez loin!

--Dites-moi, Banks, demanda le capitaine Hod, pendant votre

visite à Bénarès, vous n'avez rien appris sur Nana Sahib?

--Rien, répondit l'ingénieur. Il est probable que le gouverneur

de Bombay aura été une fois de plus induit en erreur, et que le

Nana n'a jamais reparu dans la présidence de Bombay.

--C'est probable, en effet, répondit le capitaine, sans quoi

l'ancien rebelle aurait déjà fait parler de lui!

--Quoi qu'il en soit, dit Banks, j'ai hâte de quitter cette

vallée du Gange, qui a été le théâtre de tant de désastres pendant

l'insurrection des Cipayes, depuis Allahabad jusqu'à Cawnpore.

Mais, surtout, que le nom de cette ville ne soit pas plus prononcé

devant le colonel que le nom de Nana Sahib! Laissons-le maître de

sa pensée.»

Le lendemain, Banks voulut encore m'accompagner pendant les

quelques heures que j'allais consacrer à visiter Allahabad.

Peut-être aurait-il fallu trois jours pour bien voir les trois villes

qui la composent. Mais, en somme, elle est moins curieuse que

Bénarès, bien qu'elle compte, elle aussi, parmi les cités saintes.

De la ville indoue, il n'y a rien à dire. C'est une agglomération

de maisons basses, que séparent des rues étroites, dominées ça et

là par des tamarins, qui sont magnifiques.

De la ville anglaise et des cantonnements, rien non plus. Belles

avenues bien plantées, riches habitations, larges places, tous les

éléments d'une ville destinée à devenir une grande capitale.

Le tout est situé dans une vaste plaine, limitée au nord et au sud

par le double cours de la Jumna et du Gange. On l'appelle la

«plaine des Aumônes», parce que les princes indous y sont venus de

tout temps faire oeuvres de charité. D'après ce que rapporte

M. Rousselet, qui cite un passage de la _Vie de Hionen Thsang_,

«il est plus méritoire de donner en ce lieu une pièce de monnaie

que cent mille ailleurs.»

Le Dieu des chrétiens, lui, ne rend qu'au centuple. C'est cent

fois moins, sans doute, mais il m'inspire plus de confiance.

Un mot du fort d'Allahabad, qui est curieux à visiter. Il est

construit à l'ouest de cette grande plaine des Aumônes, et profile

hardiment ses hautes murailles en grès rouge, dont les projectiles

peuvent, qu'on nous passe l'expression, «casser les bras» aux deux

fleuves. Au milieu du fort, un palais, devenu un arsenal,

autrefois résidence préférée du sultan Akbar,--dans un des

coins, le Lât de Féroze-Schachs, superbe monolithe de trente-six

pieds, qui supporte un lion,--non loin, un petit temple, que les

Indous, auxquels on refuse l'entrée du fort, ne peuvent visiter,

bien qu'il soit un des endroits les plus sacrés du monde: tels

sont les principaux points de la forteresse qui attirent

l'attention des touristes.

Banks m'apprit que le fort d'Allahabad avait aussi sa légende, qui

rappelle la légende biblique, relative à la reconstruction du

temple de Salomon, à Jérusalem.

Lorsque le sultan voulut bâtir le fort d'Allahabad, il paraît que

les pierres se montrèrent fort récalcitrantes. Un mur était-il

construit, il s'écroulait aussitôt. On consulta l'oracle. L'oracle

répondit, comme toujours, qu'il fallait une victime volontaire

pour conjurer le mauvais sort. Un Indou s'offrit en holocauste. Il

fut sacrifié, et le fort s'acheva. Cet Indou se nommait Brog, et

voilà pourquoi la ville est encore désignée aujourd'hui sous le

double nom de Brog-Allahabad.

Banks me conduisit ensuite aux jardins de Khoursou, qui sont

célèbres et méritent leur célébrité. Là, sous l'ombrage des plus

beaux tamarins du monde, s'élèvent plusieurs mausolées mahométans.

L'un d'eux est la dernière demeure du sultan dont ces jardins

portent le nom. Sur l'un des murs en marbre blanc est incrustée la

paume d'une main énorme. On nous la montra avec une complaisance

qui nous avait manqué pour les empreintes sacrées de Gaya.

Il est vrai, ce n'était pas la trace du pied d'un dieu, mais celle

de la main d'un simple mortel, petit neveu de Mahomet.

Pendant l'insurrection de 1857, le sang ne fut pas plus épargné à

Allahabad qu'aux autres villes de la vallée du Gange. Le combat

livré par l'armée royale aux révoltés, sur le champ de manoeuvres

de Bénarès, provoqua le soulèvement des troupes natives, et, en

particulier, la révolte du 6e régiment de l'armée du Bengale. Huit

enseignes furent massacrés, tout d'abord; mais, grâce à l'attitude

énergique de quelques artilleurs européens, qui appartenaient au

corps des invalides de Chounar, les Cipayes finirent par déposer

les armes.

Dans les cantonnements, ce fut plus sérieux. Les natifs se

soulevèrent, les prisons furent ouvertes, les docks furent pillés,

les habitations européennes furent incendiées. Sur ces

entrefaites, le colonel Neil, après avoir rétabli l'ordre à

Bénarès, arriva avec son régiment et cent fusiliers du régiment de

Madras. Il reprit le pont de bateaux sur les insurgés, enleva les

faubourgs de la ville dans la journée du 18 juin, dispersa les

membres d'un gouvernement provisoire qu'un musulman avait

installé, et redevint maître de la province.

Pendant cette courte excursion à Allahabad, Banks et moi nous

observâmes avec soin si nous étions suivis comme nous l'avions été

à Bénarès. Mais, cette fois, nous ne vîmes rien de suspect.

«N'importe, me dit l'ingénieur, il faut toujours se défier!

J'aurais voulu passer incognito, car le nom du colonel Munro est

trop connu des natifs de cette province!»

Nous étions de retour à six heures pour le dîner. Sir Edward

Munro, qui avait quitté le campement pendant une heure ou deux,

était de retour et nous attendait. Quant au capitaine Hod, qui

était allé rendre visite à quelques-uns de ses camarades en

garnison dans les cantonnements, il rentrait presque en même temps

que nous.

J'observai alors et je fis observer à Banks que le colonel Munro

paraissait, non pas plus triste, mais plus soucieux que

d'habitude. Il me semblait surprendre dans ses regards un feu que

les larmes auraient dû y avoir noyé depuis longtemps!

«Vous avez raison, me répondit Banks, il y a quelque chose! Que

s'est-il donc passé?

--Si vous interrogiez Mac Neil? dis-je.

--Oui, Mac Neil saura peut-être...» Et l'ingénieur, quittant le

salon, alla ouvrir la porte de la cabine du sergent. Le sergent

n'était pas là. «Où est Mac Neil? demanda Banks à Goûmi, qui se

disposait à nous servir à table.

--Il a quitté le campement, répondit Goûmi.

--Depuis quand?

--Depuis une heure environ, et par ordre du colonel Munro.

--Vous ne savez pas où il est allé?

--Non, monsieur Banks, et je ne saurais dire pourquoi il est

parti.

--Il n'y a rien eu de nouveau ici depuis noire départ?

--Rien.» Banks revint, m'apprit l'absence du sergent pour un

motif que personne ne connaissait, et répéta:

«Je ne sais ce qu'il y a, mais très certainement il y a quelque

chose! Attendons.»

On se mit à table. Le plus ordinairement, le colonel Munro prenait

part à la conversation pendant les repas. Il aimait à se faire

raconter nos excursions. Il s'intéressait à ce que nous avions

fait pendant la journée. J'avais soin de ne jamais lui parler de

ce qui pouvait lui rappeler, même de loin, l'insurrection des

Cipayes. Je crois qu'il s'en apercevait; mais me tenait-il compte

de ma réserve? Cela, d'ailleurs, ne laissait pas d'être assez

difficile, lorsqu'il s'agissait de villes, telles que Bénarès ou

Allahabad, qui avaient été le théâtre de scènes

insurrectionnelles.

Aujourd'hui, et pendant ce dîner, je pouvais donc craindre d'être

obligé de parler d'Allahabad. Crainte vaine. Le colonel Munro

n'interrogea ni Banks ni moi sur l'emploi de notre journée. Il

resta muet pendant toute la durée du repas. Sa préoccupation

semblait même s'accroître avec l'heure. Il regardait fréquemment

vers la route qui conduit aux cantonnements, et je crois même

qu'il fut plusieurs fois sur le point de se lever de table pour

mieux voir dans cette direction. C'était évidemment le retour du

sergent Mac Neil que sir Edward Munro attendait avec impatience.

Le dîner se passa donc assez tristement. Le capitaine Hod

interrogeait Banks du regard, pour lui demander ce qu'il y avait.

Or, Banks n'en savait pas plus que lui.

Lorsque le dîner fut achevé, le colonel Munro, au lieu de rester à

faire la sieste, suivant son habitude, descendit le marche-pied de

la vérandah, fit quelques pas sur la route, y jeta une dernière

fois un long regard; puis, se retournant vers nous:

«Banks, Hod, et vous aussi, Maucler, dit-il, voudriez-vous

m'accompagner jusqu'aux premières maisons des cantonnements?»

Nous quittâmes immédiatement la table, à la suite du colonel, qui

marchait lentement, sans prononcer une parole.

Après avoir fait une centaine de pas, sir Edward Munro s'arrêta

devant un poteau qui se dressait sur la droite de la route, et sur

lequel une notice était affichée.

«Lisez,» dit-il.

C'était la notice, vieille de plus de deux mois déjà, qui mettait

à prix la tête du nabab Nana Sahib, et dénonçait sa présence dans

la présidence de Bombay.

Banks et Hod ne purent retenir un geste de désappointement.

Jusqu'alors, aussi bien à Calcutta que pendant le cours du voyage,

ils étaient parvenus à éviter que cette notice tombât sous les

yeux du colonel. Un fâcheux hasard venait de déjouer leurs

précautions!

«Banks, dit sir Edward Munro en saisissant la main de l'ingénieur,

tu connaissais cette notice?»

Banks ne répondit pas.

«Tu savais, il y a deux mois, reprit le colonel, que la présence

de Nana Sahib venait d'être signalée dans la présidence de Bombay,

et tu ne m'as rien dit!»

Banks restait muet, ne sachant que répondre.

«Eh bien, oui, mon colonel, s'écria le capitaine Hod, oui, nous le

savions, mais pourquoi vous le dire? Qui prouve que le fait

qu'annonce cette notice soit vrai, et à quoi bon vous rappeler des

souvenirs qui vous font tant de mal!

--Banks, s'écria le colonel Munro, dont la figure venait comme de

se transformer, as-tu donc oublié que c'est à moi, à moi plus qu'à

tout autre, qu'il appartient de faire justice de cet homme! Sache

ceci: si j'ai consenti à quitter Calcutta, c'est que ce voyage

devait me ramener vers le nord de l'Inde, c'est que je n'ai pas

cru, un seul jour, à la mort de Nana Sahib, c'est que je n'ai

jamais oublié mes devoirs de justicier! En partant avec vous, je

n'ai eu qu'une idée, qu'un espoir! J'ai compté, pour me rapprocher

de mon but, sur les hasards du voyage et sur l'aide de Dieu! J'ai

eu raison! Dieu m'a conduit devant cette notice! Ce n'est plus au

nord qu'il faut aller chercher Nana Sahib, c'est au sud! Soit!

J'irai au sud!»

Nos pressentiments ne nous avaient donc pas trompés! Il n'était

que trop vrai! Une arrière-pensée, mieux que cela, une idée fixe,

dominait encore, dominait plus que jamais le colonel Munro. Il

venait de nous la dévoiler tout entière.

«Munro, répondit Banks, si je ne t'ai parlé de rien, c'est que je

ne croyais pas à la présence de Nana Sahib dans la présidence de

Bombay. L'autorité, ce n'est pas douteux, a été trompée une fois

de plus. En effet, cette notice est datée du 6 mars, et, depuis

cette époque, rien n'est venu confirmer la nouvelle de

l'apparition du nabab.»

Le colonel Munro ne répondit pas, tout d'abord, à cette

observation de l'ingénieur. Il jeta encore un dernier regard sur

la route. Puis:

«Mes amis, dit-il, je vais apprendre ce qu'il en est. Mac Neil est

allé à Allahabad, avec une lettre pour le gouverneur. Dans un

instant, je saurai si Nana Sahib a en effet sérieusement reparu

dans une des provinces de l'ouest, s'il y est encore ou s'il a

disparu.

--Et s'il y a été vu, si le fait est indubitable, Munro, que

feras-tu? demanda Banks, qui saisit la main du colonel.

--Je partirai! répondit sir Edward Munro. J'irai partout où, au

nom de la suprême justice, il est de mon devoir d'aller!

--Cela est absolument décidé, Munro?

--Oui, Banks, absolument. Vous continuerez votre voyage sans moi,

mes amis... Dès ce soir, j'aurai pris le train de Bombay.

--Soit, mais tu n'iras pas seul! répondit l'ingénieur, en se

retournant vers nous. Nous t'accompagnerons, Munro!

--Oui! oui! mon colonel! s'écria le capitaine Hod. Nous ne vous

laisserons pas partir sans nous! Au lieu de chasser les fauves, eh

bien! nous chasserons les coquins!

--Colonel Munro, ajoutai-je, vous me permettrez de me joindre au

capitaine et à vos amis!

--Oui, Maucler, répondit Banks, et, dès ce soir, nous aurons tous

quitté Allahabad...

--Inutile!» dit une voix grave. Nous nous retournâmes. Le sergent

Mac Neil était devant nous, un journal à la main. «Lisez, mon

colonel, dit-il. Voici ce que le gouverneur m'a dit de mettre sous

vos yeux.»

Et sir Edward Munro lut ce qui suit:

«Le gouverneur de la présidence de Bombay porte à la connaissance

du public que la notice du 6 mars dernier, concernant le nabab

Dandou-Pant, doit être considérée comme n'ayant plus d'objet.

Hier, Nana Sahib, attaqué dans les défilés des monts Sautpourra,

où il s'était réfugié avec sa troupe, a été tué dans la lutte. Il

n'y a aucun doute possible sur son identité. Il a été reconnu par

des habitants de Cawnpore et de Lucknow. Un doigt lui manquait à

la main gauche, et l'on sait que Nana Sahib avait fait

l'amputation de l'un de ses doigts, au moment où, par de fausses

obsèques, il voulut faire croire à sa mort. Le royaume de l'Inde

n'a donc plus rien à craindre des manoeuvres du cruel nabab qui

lui a coûté tant de sang.»

Le colonel Munro avait lu ces lignes d'une voix sourde; puis, il

laissa tomber le journal.

Nous nous taisions. La mort de Nana Sahib, indiscutable cette

fois, nous délivrait de toute crainte dans l'avenir.

Le colonel Munro, après quelques minutes de silence, passa sa main

sur ses yeux comme pour effacer d'affreux souvenirs. Puis:

«Quand devons-nous quitter Allahabad? demanda-t-il.

--Demain, au point du jour, répondit l'ingénieur.

--Banks, reprit le colonel Munro, ne pouvons-nous nous arrêter

quelques heures à Cawnpore?

--Tu veux?...

--Oui, Banks, je voudrais... je veux revoir encore une fois...

une dernière fois Cawnpore!

--Nous y serons dans deux jours! répondit simplement l'ingénieur.

--Et après?... reprit le colonel Munro.

--Après?... répondit Banks, nous continuerons notre expédition

vers le nord de l'Inde!

--Oui!... au nord! au nord!...» dit le colonel d'une voix qui me

remua jusqu'au fond du coeur.

En vérité, il était à croire que sir Edward Munro conservait

encore quelque doute sur l'issue de cette dernière lutte entre

Nana Sahib et les agents de l'autorité anglaise. Avait-il raison

contre ce qui semblait être l'évidence même?

L'avenir nous l'apprendra.

CHAPITRE X

Via Dolorosa.

Le royaume d'Oude était autrefois un des plus importants de la

péninsule, et, aujourd'hui, c'est encore l'un des plus riches de

l'Inde. Il eut des souverains, ceux-ci forts, ceux-là faibles. La

faiblesse de l'un d'eux, Wajad-Ali-Schah, amena l'annexion de son

royaume au domaine de la Compagnie, le 6 février 1857. On le voit,

c'était quelques mois à peine avant le début de l'insurrection, et

c'est précisément sur ce territoire que furent commis les plus

affreux massacres, suivis des plus terribles représailles.

Deux noms de villes sont restés tristement célèbres depuis cette

époque, Lucknow et Cawnpore.

Lucknow est la capitale, Cawnpore est l'une des principales cités

de l'ancien royaume.

C'est à Cawnpore que voulait aller le colonel Munro, et c'est là

que nous arrivâmes dans la matinée du 29 mai, après avoir suivi la

rive droite du Gange, à travers une plaine plate où s'étalaient

d'immenses champs d'indigotiers. Pendant deux jours, le Géant

d'Acier avait marché avec une vitesse moyenne de trois lieues à

l'heure, franchissant ainsi les deux cent cinquante kilomètres qui

séparent Cawnpore d'Allahabad.

Nous étions alors à près de mille kilomètres de Calcutta, notre

point de départ.

Cawnpore est une ville de soixante mille âmes environ. Elle occupe

sur la rive droite du Gange une bande de terrain longue de cinq

milles. Il s'y trouve un cantonnement militaire, dans lequel sont

casernés sept mille hommes.

Le touriste chercherait en vain, dans cette cité, quelque monument

digne d'attirer son attention, bien qu'elle soit de très ancienne

origine et antérieure, dit-on, à l'ère chrétienne. Aucun sentiment

de curiosité ne nous eût donc amenés à Cawnpore. La volonté seule

de sir Edward Munro nous y avait conduits.

Dans la matinée du 30 mai, nous avions quitté notre campement.

Banks, le capitaine Hod et moi, nous suivions le colonel et le

sergent Mac Neil le long de cette voie douloureuse, dont sir

Edward Munro avait voulu refaire une dernière fois les stations.

Voici ce qu'il faut savoir, et ce que je vais dire brièvement, en

rapportant le récit que Banks m'avait fait.

«Cawnpore, qui était garnie de troupes très sûres au moment de

l'annexion du royaume d'Oude, ne comptait plus au début de

l'insurrection que deux cent cinquante soldats de l'armée royale

contre trois régiments natifs d'infanterie, les 1er, 53e et 56e,

deux régiments de cavalerie et une batterie d'artillerie de

l'armée du Bengale. En outre, il s'y trouvait un nombre assez

considérable d'Européens, employés, fonctionnaires, négociants,

etc. plus, huit cent cinquante femmes et enfants du 32e régiment

de l'armée royale, qui tenait garnison à Lucknow.

«Depuis plusieurs années, le colonel Munro habitait Cawnpore. Ce

fut là qu'il connut la jeune fille dont il fit sa femme.

«Mis Laurence Honlay était une jeune Anglaise charmante,

intelligente, d'un caractère plein d'élévation, d'un coeur noble,

d'une nature héroïque, digne d'être aimée d'un homme comme le

colonel, qui l'admirait et l'adorait. Elle habitait avec sa mère

un bungalow aux environs de la ville, et ce fut là, en 1855,

qu'Edward Munro l'épousa.

«Deux ans après son mariage, en 1857, lorsque les premiers actes

de la révolte éclatèrent à Mirât, le colonel Munro dut rejoindre

son régiment, sans perdre un jour. Il fut donc obligé de laisser

sa femme et sa belle-mère à Cawnpore, en leur recommandant de

faire immédiatement leurs préparatifs de départ pour Calcutta. Le

colonel Munro pensait que Cawnpore n'était pas sûre, hélas! et les

faits n'avaient par la suite que trop justifié ses pressentiments.

«Le départ de Mrs. Honlay et de lady Munro éprouva des retards qui

eurent des conséquences funestes. Les malheureuses femmes furent

surprises par les événements et ne purent quitter Cawnpore.

«La division était alors commandée par le général sir Hugh

Wheeler, soldat droit et loyal, qui devait être bientôt victime

des astucieuses manoeuvres de Nana Sahib.

«Le nabab occupait alors, à dix milles de Cawnpore, son château de

Bilhour, et, depuis longtemps, il affectait de vivre dans les

meilleurs termes avec les Européens.

«Vous savez, mon cher Maucler, que les premières tentatives de

l'insurrection se produisirent à Mirât et à Delhi. La nouvelle en

arriva le 14 mai à Cawnpore. Ce jour même, le 1er régiment de

Cipayes montrait des dispositions hostiles.

«Ce fut alors que Nana Sahib offrit au gouvernement ses bons

offices. Le général Wheeler fut assez malavisé pour croire à la

bonne foi de ce fourbe, dont les soldats particuliers vinrent

aussitôt occuper les bâtiments de la Trésorerie.

«Le même jour, un régiment irrégulier de Cipayes, de passage à

Cawnpore, massacrait ses officiers européens aux portes mêmes de

la ville.

«Le danger apparut alors tel qu'il était, immense. Le général

Wheeler donna ordre à tous les Européens de se réfugier dans la

caserne où demeuraient les femmes et les enfants du 32e régiment

de Lucknow,--caserne située au point le plus voisin de la route

d'Allahabad, la seule par laquelle les secours pussent arriver.

C'est là que lady Munro et sa mère durent s'enfermer. Pendant

toute la durée de cet emprisonnement, la jeune femme montra un

dévouement sans bornes pour ses compagnons d'infortune. Elle les

soigna de ses mains, elle les aida de sa bourse, elle les

encouragea par son exemple et ses paroles, elle se montra ce

qu'elle était, un grand coeur, et, comme je vous l'ai dit, une

femme héroïque.

«Cependant, l'arsenal ne tarda pas à être confié à la garde des

soldats de Nana Sahib.

«Le traître déploya alors le drapeau de l'insurrection, et, sur

ses propres instances, le 7 juin, les Cipayes attaquèrent la

caserne, qui ne comptait pas trois cents soldats valides pour la

défendre.

«Ces braves se défendirent, cependant, sous le feu des

assiégeants, sous la pluie de leurs projectiles, au milieu des

maladies de toutes sortes, mourant de faim et de soif, sans

vivres, car les approvisionnements étaient insuffisants, sans eau,

car les puits furent bientôt taris.

«Cette résistance dura jusqu'au 27 juin.

«Nana Sahib proposa alors une capitulation, à laquelle le général

Wheeler commit l'impardonnable faute de souscrire, malgré les

adjurations de lady Munro, qui le suppliait de continuer la lutte.

«Par suite de cette capitulation, les hommes, femmes et enfants,

cinq cents personnes environ,--lady Munro et sa mère étaient de

ce nombre,--furent embarqués sur des bateaux qui devaient

redescendre le Gange et les ramener à Allahabad.

«À peine ces bateaux sont-ils détachés de la rive, que le feu est

ouvert par les Cipayes. Grêle de boulets et de mitraille! Les uns

coulèrent, d'autres furent incendiés. L'une de ces embarcations

parvint, cependant, à redescendre le fleuve pendant quelques

milles.

«Lady Munro et sa mère étaient sur cette embarcation. Elles purent

croire un instant qu'elles seraient sauvées. Mais les soldats du

Nana les poursuivirent, les reprirent, les ramenèrent aux

cantonnements.

«Là, on fit un choix entre les prisonniers. Tous les hommes furent

immédiatement passés par les armes. Quant aux femmes et aux

enfants, on les réunit aux autres enfants et femmes qui n'avaient

pas été massacrés le 27 juin.

«C'était un total de deux cents victimes, auxquelles une longue

agonie était réservée, et qui furent enfermées dans un bungalow,

dont le nom, Bibi-Ghar, est resté tristement célèbre.

--Mais comment avez-vous connu ces horribles détails? demandai-je

à Banks.

--Par un vieux sergent du 32e régiment de l'armée royale, me

répondit l'ingénieur. Cet homme, échappé par miracle, fut

recueilli par le rajah de Raïschwarah, l'une des provinces du

royaume d'Oude, lequel le reçut, ainsi que quelques autres

fugitifs, avec la plus grande humanité.

--Et lady Munro et sa mère, que devinrent-elles?

--Mon cher ami, me répondit Banks, nous n'avons plus le

témoignage direct de ce qui s'est passé depuis cette date, mais il

n'est que trop facile de le conjecturer. En effet, les Cipayes

étaient maîtres de Cawnpore. Ils le furent jusqu'au 15 juillet, et

pendant ces dix-neuf jours, dix-neuf siècles! les malheureuses

victimes attendirent à chaque heure un secours qui ne devait

arriver que trop tard.

«Depuis quelque temps déjà, le général Havelock, parti de

Calcutta, marchait au secours de Cawnpore, et, après avoir battu

les révoltés à plusieurs reprises, il y entrait le 17 juillet.

«Mais, deux jours avant, lorsque Nana Sahib apprit que les troupes

royales avaient franchi la rivière de Pandou-Naddi, il résolut de

signaler par d'épouvantables massacres les dernières heures de son

occupation. Tout lui semblait permis vis-à-vis des envahisseurs de

l'Inde!

«Quelques prisonniers, qui avaient partagé la captivité des

prisonnières du Bibi-Ghar, furent amenés devant lui et égorgés

sous ses yeux.

«Restait la foule des femmes et des enfants, et, dans cette foule,

lady Munro et sa mère. Un peloton du 6e régiment de Cipayes reçut

l'ordre de les fusiller à travers les fenêtres du Bibi-Ghar.

L'exécution commença, mais, comme elle ne se faisait pas assez

vite au gré du Nana, obligé de battre en retraite, ce prince

sanguinaire mêla des bouchers musulmans aux soldats de sa garde...

Ce fut la tuerie d'un abattoir!

«Le lendemain, morts ou vivants, enfants et femmes, étaient

précipités dans un puits voisin, et, lorsque les soldats

d'Havelock arrivèrent, ce puits, comblé de cadavres jusqu'à la

margelle, fumait encore!

«Alors les représailles commencèrent. Un certain nombre de

révoltés, complices de Nana Sahib, étaient tombés entre les mains

du général Havelock. Celui-ci lança le terrible ordre du jour

suivant, dont je n'oublierai jamais les termes:

«Le puits dans lequel repose la dépouille mortelle des pauvres

femmes et des enfants massacrés par ordre du mécréant Nana Sahib

sera comblé et couvert avec soin en forme de tombeau. Un

détachement de soldats européens, commandé par un officier,

remplira ce soir ce pieux devoir. La maison et les chambres où le

massacre a eu lieu ne seront pas nettoyées ou blanchies par les

compatriotes des victimes. Le brigadier entend que chaque goutte

du sang innocent soit nettoyée ou léchée de la langue par les

condamnés, avant l'exécution, proportionnellement à leur rang de

caste et à la part qu'ils ont prise dans le massacre. En

conséquence, après avoir entendu la lecture de la sentence de

mort, tout condamné sera conduit à la maison du massacre et forcé

de nettoyer une certaine partie du plancher. On prendra soin de

rendre la tâche aussi révoltante que possible aux sentiments

religieux du condamné, et le prévôt-maréchal n'épargnera pas la

lanière, s'il en est besoin. La tâche accomplie, la sentence sera

exécutée à la potence élevée près de la maison.»

«Tel fut, reprit Banks fort ému, cet ordre du jour. Il fut suivi

dans toutes ses prescriptions. Mais les victimes n'étaient plus.

Elles avaient été massacrées, mutilées, déchirées! Lorsque le

colonel Munro, arrivé deux jours après, voulut essayer de

reconnaître quelque reste de lady Munro et de sa mère, il ne

retrouva rien... rien!»

Voilà ce que m'avait raconté Banks, avant notre arrivée à

Cawnpore, et maintenant, c'était vers le lieu même où s'était

accompli le hideux massacre que se dirigeait le colonel.

Mais, auparavant, il voulut revoir le bungalow où avait demeuré

lady Munro, où elle avait passé sa jeunesse, cette demeure où il

l'avait vue pour la dernière fois, le seuil sur lequel il avait

reçu ses derniers embrassements.

Ce bungalow était bâti un peu en dehors des faubourgs de la ville,

non loin de la ligne des cantonnements militaires. Des ruines, des

pans de murs encore noircis, quelques arbres couchés à terre et

desséchés, voilà tout ce qui restait de l'habitation. Le colonel

n'avait pas permis que rien fût réparé. Le bungalow était tel,

après six ans, que l'avait fait la main des incendiaires.

Nous passâmes une heure en ce lieu désolé. Sir Edward Munro allait

silencieusement à travers ces ruines, desquelles tant de souvenirs

sortaient pour lui. Sa pensée évoquait toute cette existence de

bonheur que rien ne pouvait désormais lui rendre. Il revoyait la

jeune fille, heureuse, dans cette maison où elle était née, où il

l'avait connue, et, quelquefois, il fermait les yeux comme pour

mieux la revoir!

Mais enfin, brusquement, comme s'il eût dû se faire violence à

lui-même, il revint en arrière et nous entraîna au dehors.

Banks avait espéré que le colonel se bornerait peut-être à visiter

ce bungalow... Mais non! Sir Edward Munro avait résolu d'épuiser

jusqu'à la dernière les amertumes que lui réservait cette ville

funeste! Après l'habitation de lady Munro, il voulut revoir la

caserne où tant de victimes, auxquelles l'énergique femme s'était

si héroïquement dévouée, avaient subi toutes les horreurs d'un

siège.

Cette caserne était située dans la plaine, en dehors de la ville,

et l'on bâtissait alors une église sur son emplacement, là où la

population de Cawnpore avait dû chercher refuge. Pour nous y

rendre, nous suivîmes une route macadamisée, ombragée par de beaux

arbres.

C'est là que s'était accompli le premier acte de l'horrible

tragédie. Là avaient vécu, souffert, agonisé, lady Munro et sa

mère, jusqu'au moment où la capitulation remit aux mains de Nana

Sahib cette troupe de victimes, déjà vouées à un épouvantable

massacre, et que le traître avait promis de faire conduire saines

et sauves à Allahabad.

Autour des constructions inachevées, on distinguait encore des

restes de murailles en briques, vestiges de ces travaux de défense

qui avaient été élevés par le général Wheeler.[5]

Le colonel Munro resta longtemps immobile et silencieux devant ces

ruines. À son souvenir se présentaient plus vivement les affreuses

scènes dont elles avaient été le théâtre. Après le bungalow où

lady Munro avait vécu heureuse, la caserne dans laquelle elle

avait souffert au delà de tout ce qu'on peut imaginer!

Il restait à visiter le Bibi-Ghar, cette demeure dont le Nana fit

une prison, où se creusait ce puits au fond duquel les victimes

avaient été confondues dans la mort.

Lorsque Banks vit le colonel se diriger de ce côté, il lui saisit

le bras comme pour l'arrêter.

Sir Edward Munro le regarda bien en face, et, d'une voix

horriblement calme:

«Marchons! dit-il.

--Munro! je t'en prie!...

--J'irai donc seul.» Il n'y avait pas à résister. Nous nous

sommes alors dirigés vers le Bibi-Ghar, que précèdent des jardins

bien dessinés et plantés de beaux arbres.

Là s'élève une colonnade en style gothique, de forme octogonale.

Elle entoure l'endroit où se creusait le puits, dont l'orifice est

maintenant fermé par un revêtement de pierres. C'est une sorte de

socle, qui supporte une statue de marbre blanc, l'Ange de la

Pitié, l'un des derniers ouvrages dus au ciseau de sculpteur

Marochetti.

Ce fut lord Canning, gouverneur général des Indes pendant la

terrible insurrection de 1857, qui fit élever ce monument

expiatoire, construit sur les dessins du colonel du génie Yule, et

qu'il voulut même payer de ses propres deniers.

Devant ce puits où les deux femmes, la mère et la fille, après

avoir été frappées par les bouchers de Nana Sahib, avaient été

précipitées, encore vivantes peut-être, sir Edward Munro ne put

retenir ses larmes. Il tomba à genoux sur la pierre du monument.

Le sergent Mac Neil, près de lui, pleurait en silence.

Nous avions tous le coeur brisé, ne trouvant rien à dire pour

consoler cette inconsolable douleur, espérant que sir Edward Munro

épuiserait là les dernières larmes de ses yeux!

Ah! s'il eût été de ces premiers soldats de l'armée royale qui

entrèrent à Cawnpore, qui pénétrèrent dans ce Bibi-Ghar, après

l'effroyable massacre, il serait mort de douleur!

En effet, voici ce que rapporte un des officiers anglais,--récit

qui a été recueilli par M. Rousselet:

«À peine entrés à Cawnpore, nous courûmes à la recherche des

pauvres femmes que nous savions entre les mains de l'odieux Nana,

mais bientôt nous apprîmes l'affreuse exécution. Torturés par une

terrible soif de vengeance, et pénétrés du sentiment des

épouvantables souffrances qu'avaient dû endurer les malheureuses

victimes, nous sentions se réveiller en nous d'étranges et

sauvages idées. Ardents et à moitié fous, nous courons vers le

triste lieu du martyre. Le sang coagulé, mêlé de débris sans nom,

couvrait le sol de la petite chambre où elles étaient enfermées et

nous montait jusqu'aux chevilles. De longues tresses de cheveux

longs et soyeux, des lambeaux de robes, de petits souliers

d'enfants, des jouets, jonchaient ce sol mouillé. Les murs,

barbouillés de sang, portaient les traces de l'horrible agonie. Je

ramassai un petit livre de prières, dont la première page portait

ces touchantes inscriptions: «27 juin, quitté les bateaux... 7

juillet, prisonniers du Nana... fatale journée.» Mais ce n'étaient

point là les seules horreurs qui nous attendaient. Bien plus

horrible encore était la vue du puits profond et étroit où étaient

entassés les restes mutilés de ces tendres créatures!...»

Sir Edward Munro n'était pas là, aux premières heures où les

soldats d'Havelock s'emparaient de la ville! Il n'arriva que deux

jours après l'odieuse immolation! Et maintenant, il n'avait plus

là devant les yeux que l'emplacement où s'ouvrait le funeste

puits, tombeau sans nom des deux cents victimes de Nana Sahib!

Cette fois, Banks, aidé du sergent, parvint à l'entraîner de

force.

Le colonel Munro ne devait jamais oublier ces deux mots que l'un

des soldats d'Havelock avait tracés avec sa baïonnette sur la

margelle du puits:

«Remember Cawnpore!

«Souviens-toi de Cawnpore.»

CHAPITRE XI

Le changement de mousson.

À onze heures, nous étions de retour au campement, ayant, on le

comprend, la plus grande hâte de quitter Cawnpore; mais quelques

réparations à faire à la pompe d'alimentation de la machine ne

permettaient pas de partir avant le lendemain matin.

Il me restait donc une demi-journée. Je ne crus pas pouvoir mieux

l'employer qu'à visiter Lucknow. L'intention de Banks était de ne

point passer par cette ville, dans laquelle le colonel Munro se

serait retrouvé sur l'un des principaux théâtres de la guerre. Il

avait raison! C'étaient encore là des souvenirs trop poignants

pour lui.

Donc, à midi, après avoir quitté Steam-House, je pris le petit

tronçon de railway qui relie Cawnpore à Lucknow. Le parcours ne

dépasse pas une vingtaine de lieues, et j'arrivai en deux heures

dans cette importante capitale du royaume d'Oude, dont je ne

voulais prendre qu'une vue sommaire,--ce qu'on appelle une

impression.

Je reconnus, du reste, la vérité de ce que j'avais entendu dire à

propos des monuments de Lucknow, bâtis sous le règne des empereurs

musulmans au XVIIe siècle.

Ce fut un Français, un Lyonnais, nommé Martin, un simple soldat de

l'armée de Lally-Tollendal en 1730, devenu le favori du roi, qui

fut le créateur, l'ordonnateur, on pourrait dire l'architecte de

ces prétendues merveilles de la capitale de l'Oude. La résidence

officielle des souverains, le Kaiser-bâgh, hétéroclite assemblage

de tous les styles qui pouvaient sortir de l'imagination d'un

caporal, n'est qu'une oeuvre de surface. Rien au dedans, tout en

dehors, mais ce dehors est à la fois indou, chinois, mauresque

et... européen. Il en est de même d'un autre palais plus petit, le

Farid Bâkch, qui est également l'ouvrage de Martin. Quant à

l'Imâmbara, bâti au milieu de la forteresse par Kaïfiâtoulla, le

premier architecte des Indes au XVIIe siècle, il est réellement

superbe et produit un effet grandiose avec les mille clochetons

qui hérissent ses courtines.

Je ne pouvais quitter Lucknow sans visiter le palais Constantin,

qui est encore l'oeuvre personnelle du caporal français, et porte

le nom de palais de la Martinière. Je voulus voir aussi le jardin

voisin, le Secunder Bâgh, où furent massacrés par centaines les

Cipayes qui avaient violé la tombe de l'humble soldat avant

d'abandonner la ville.

Il faut ajouter que le nom de Martin n'est pas le seul nom

français qui soit en honneur à Lucknow. Un ancien sous-officier de

chasseurs d'Afrique, appelé Duprat, se distingua tellement par sa

bravoure pendant la période insurrectionnelle, que les révoltés

lui offrirent de se mettre à leur tête. Duprat refusa noblement,

malgré les richesses qui lui furent promises, malgré les menaces

dont on l'accabla. Il resta fidèle aux Anglais. Mais,

particulièrement désigné aux coups des Cipayes qui n'avaient pu

faire de lui un traître, il fut tué dans une rencontre: «Chien

d'infidèle, avaient dit les révoltés, nous t'aurons malgré toi!»

Ils l'eurent, mort.

Les noms de ces deux soldats français avaient donc été unis dans

les mêmes représailles. Les Cipayes, qui avaient violé la tombe de

l'un et creusé la tombe de l'autre, furent massacrés sans pitié.

Enfin, après avoir admiré les parcs superbes qui font à cette

grande cité de cinq cent mille habitants comme une ceinture de

verdure et de fleurs, après avoir parcouru à dos d'éléphant ses

rues principales et son magnifique boulevard du Hazrat Gaudj, je

repris le railway et revins le soir même à Cawnpore.

Le lendemain, 31 mai, dès l'aube, nous étions en route.

«Enfin, s'écria le capitaine Hod, c'en est donc fini avec les

Allahabad, les Cawnpore, les Lucknow et autres villes, dont je me

soucie comme d'une cartouche vide!

--Oui, c'est fini, Hod, répondit Banks, et maintenant, nous

allons marcher directement vers le nord, de manière à rejoindre

presque en droite ligne la base de l'Himalaya.

--Bravo! reprit le capitaine. Ce que j'appelle l'Inde par

excellence, ce ne sont pas les provinces hérissées de villes ou

peuplées d'Indous, c'est le pays où vivent en liberté mes amis les

éléphants, les lions, les tigres, les panthères, les guépards, les

ours, les buffles, les serpents! Là est la seule partie

véritablement habitable de la péninsule! Vous verrez cela,

Maucler, et vous n'aurez pas à regretter les merveilles de la

vallée du Gange!

--Je ne regretterai rien en votre compagnie, mon cher capitaine,

répondis-je.

--Cependant, dit Banks, il y a encore dans le nord-ouest d'autres

villes très intéressantes, Delhi, Agra, Lahore...

--Eh! ami Banks, s'écria Hod, qui a jamais entendu parler de ces

misérables bourgades!

--Misérables bourgades! répliqua Banks, non pas, Hod, mais des

cités magnifiques! Soyez tranquille, mon cher ami, ajouta

l'ingénieur en se retournant vers moi, nous tâcherons de vous

montrer cela, sans déranger les plans de campagne du capitaine.

--À la bonne heure, Banks, répondit Hod, mais c'est d'aujourd'hui

seulement que notre voyage va commencer!» Puis, d'une voix forte:

«Fox?» cria-t-il.

Le brosseur accourut. «Présent! mon capitaine, dit-il.

--Fox, que les fusils, les carabines et les revolvers soient en

état!

--Ils le sont.

--Visite les batteries.

--Elles sont visitées.

--Prépare les cartouches.

--Elles sont préparées.

--Tout est prêt?

--Tout est prêt.

--Que ce soit encore plus prêt, si c'est possible!

--Ce le sera.

--Le trente-huitième ne tardera pas à prendre rang sur cette

liste qui fait ta gloire, Fox!

--Le trente-huitième! s'écria le brosseur, dont un rapide éclair

alluma l'oeil. Je vais lui préparer une bonne petite balle

explosive dont il n'aura pas lieu de se plaindre!

--Va, Fox, va!» Fox salua militairement, fit demi-tour et alla

s'enfermer dans son arsenal. Voici maintenant quel est

l'itinéraire de cette seconde partie de notre voyage,--

itinéraire qui ne doit point être modifié, à moins d'événements

impossibles à prévoir. Pendant soixante-quinze kilomètres environ,

cet itinéraire remonte le cours du Gange en se dirigeant vers le

nord-ouest; mais, à partir de ce point, il se redresse, court

droit au nord entre un des affluents du grand fleuve et un autre

affluent important de la Goutmi. Il évite ainsi un certain nombre

de cours d'eau, qui se dispersent à droite et à gauche, et, par

Biswah, il s'élève obliquement jusqu'aux premières ondulations des

montagnes du Népaul, à travers la partie occidentale du royaume

d'Oude et du Rokilkhande. Ce parcours avait été judicieusement

choisi par l'ingénieur, de manière à tourner toutes difficultés.

Si le charbon devenait plus difficile à trouver dans le nord de

l'Indoustan, le bois ne devait jamais faire défaut. Quant à notre

Géant d'Acier, il pourrait aisément circuler, sous n'importe

quelle allure, le long de ces routes si bien entretenues, à

travers les plus belles forêts de la péninsule indienne. Quatre-vingts

kilomètres environ nous séparaient de la petite ville de

Biswah. Il fut convenu que nous les franchirions avec une vitesse

très modérée,--en six jours. Cela permettait de s'arrêter

lorsque le site plairait, et les chasseurs de l'expédition

auraient le temps d'accomplir leurs prouesses. D'ailleurs, le

capitaine Hod et le brosseur Fox, auxquels Goûmi se joignait

volontiers, pourraient facilement battre l'estrade, tandis que le

Géant d'Acier s'en irait à pas comptés. Il ne m'était pas défendu

de les accompagner dans leurs battues, bien que je fusse un

chasseur peu expérimenté, et je me joignis à eux quelquefois. Je

dois dire que depuis ce moment où notre voyage entra dans une

nouvelle phase, le colonel Munro se tint un peu moins à l'écart.

Il me parut devenir plus sociable, en dehors de la ligne des

villes, au milieu des forêts et des plaines, loin de la vallée du

Gange que nous venions de parcourir. Dans ces conditions, il

semblait retrouver le calme de cette existence qu'il menait à

Calcutta. Et cependant, pouvait-il oublier que sa maison roulante

s'élevait vers ce nord de l'Inde, où l'attirait quelque fatalité

irrésistible! Quoi qu'il en soit, sa conversation était plus

animée pendant les repas, pendant la sieste, et souvent même, aux

heures de halte, elle se prolongeait fort avant dans ces belles

nuits que la saison chaude nous donnait encore. Quant à Mac Neil,

depuis la visite au puits de Cawnpore, il me paraissait plus

sombre que d'habitude. La vue du Bibi-Ghar avait-elle donc ravivé

en lui une haine qu'il espérait encore assouvir? «Nana Sahib, me

dit-il un jour, non, monsieur, non! il n'est pas possible qu'ils

nous l'aient tué!» La première journée se passa sans incidents qui

vaillent la peine d'être rapportés. Ni le capitaine Hod ni Fox

n'eurent l'occasion de mettre en joue le moindre animal. C'était

désolant, et même assez extraordinaire pour qu'on pût se demander

si l'apparition du Géant d'Acier ne tenait pas à distance les

terribles fauves de ces plaines. En effet, on côtoya quelques

jungles, qui sont les repaires habituels des tigres et autres

carnassiers de la race féline. Pas un ne se montra. Les deux

chasseurs s'étaient cependant écartés d'un ou deux milles sur les

flancs de notre convoi. Ils durent donc se résigner à emmener

Black et Phann, pour chasser le menu gibier, dont monsieur

Parazard réclamait sa fourniture quotidienne. Il n'entendait pas

raison là-dessus, notre chef noir, et lorsque le brosseur lui

parlait de tigres, de guépards ou autres bêtes peu comestibles, il

haussait dédaigneusement les épaules en disant:

«Est-ce que cela se mange!»

Ce soir-là, nous campâmes à l'abri d'un groupe d'énormes banians.

Cette nuit fut aussi tranquille que le jour avait été calme. Le

silence ne fut pas même troublé par des hurlements de fauves.

Notre éléphant reposait, cependant. Ses hennissements ne se

faisaient plus entendre. Les feux du campement étaient éteints,

et, pour satisfaire le capitaine, Banks n'avait pas même établi le

courant électrique, qui changeait les yeux du Géant d'Acier en

deux puissants fanaux. Mais rien!

Il en fut de même pendant les journées du 1er et du 2 juin.

C'était désespérant.

«On m'a changé mon royaume d'Oude! répétait le capitaine Hod. On

l'a transporté en pleine Europe! Il n'y a pas plus de tigres ici

que dans les basses terres d'Écosse!

--Il est possible, mon cher Hod, répondit le colonel Munro, que

des battues aient été récemment faites sur ces territoires, et que

les animaux aient émigré en masse. Mais ne vous désespérez pas, et

attendez que nous soyons aux pieds des montagnes du Népaul. Vous

aurez là de quoi exercer utilement vos instincts de chasseur.

--Il faut l'espérer, mon colonel, répondit Hod en secouant la

tête, sans quoi nous n'aurions plus qu'à refondre nos balles pour

en faire du petit plomb!»

La journée du 3 juin fut une des plus chaudes que nous eussions

encore endurées. Si la route n'avait pas été ombragée par de

grands arbres, je crois que nous aurions littéralement cuit dans

notre demeure roulante. Le thermomètre monta à quarante-sept

degrés à l'ombre, et il n'y avait pas un souffle de vent. Il était

donc possible que, par une pareille température, dans cette

atmosphère de feu, les carnassiers ne songeassent point à quitter

leurs tanières, même pendant la nuit.

Le lendemain, 3 juin, au lever du soleil, l'horizon, pour la

première fois, se montra assez brumeux dans l'ouest. Nous eûmes

alors le magnifique spectacle de l'un de ces phénomènes de mirage

que, dans certaines parties de l'Inde, on appelle «seekote», ou

châteaux aériens, et, dans d'autres, «dessasur», ou illusion.

Ce n'était point une prétendue nappe d'eau avec ses curieux effets

de réfraction, qui se développait devant nos regards, c'était

toute une chaîne de collines peu élevées, chargée des plus

fantastiques châteaux du monde, quelque chose comme les hauteurs

d'une vallée du Rhin, avec leurs antiques repaires de burgraves.

Nous nous trouvions en un instant transportés, non seulement dans

la portion romane de la vieille Europe, mais à cinq ou six cents

ans en arrière, en plein moyen âge.

Ce phénomène, dont la netteté était surprenante, nous donnait le

sentiment d'une réalité absolue. Aussi, le Géant d'Acier, avec

tout l'attirail de la machinerie moderne, marchant vers une ville

du onzième siècle, me semblait-il beaucoup plus dépaysé que

lorsqu'il courait, tout empanaché de vapeurs, le pays de Vishnou

et de Brahma.

«Merci, dame nature! s'écria le capitaine Hod. Après tant de

minarets et de coupoles, après tant de mosquées et de pagodes,

voici donc quelque vieille cité de l'époque féodale, avec les

merveilles romanes ou gothiques qu'elle déploie à mes yeux!

--Quel poète, ce matin, que notre ami Hod! répondit Banks. A-t-il

donc, avant déjeuner, avalé quelque ballade?

--Riez, Banks, plaisantez, moquez-vous! riposta le capitaine Hod,

mais regardez! Voici les objets qui s'agrandissent aux premiers

plans! Voici les arbrisseaux qui deviennent des arbres, les

collines qui deviennent des montagnes, les...

--Les simples chats qui deviendraient des tigres, s'il y avait

des chats, n'est-ce pas, Hod?

--Ah! Banks! ce ne serait pas à dédaigner!... Bon! s'écria le

capitaine, voilà mes châteaux du Rhin qui s'effondrent, la ville

qui s'écroule, et nous retombons dans le réel, un simple paysage

du royaume d'Oude, que les fauves ne veulent même plus habiter!»

Le soleil, débordant l'horizon de l'est, venait de modifier

instantanément les jeux de la réfraction. Les burgs, comme des

châteaux de cartes, s'abattaient avec la colline qui se

transformait en plaine.

«Eh bien, puisque le mirage a disparu, dit Banks, et qu'avec lui

s'est dissipée toute la verve poétique du capitaine Hod, voulez-vous,

mes amis, savoir ce que ce phénomène présage?

--Dites, ingénieur! s'écria le capitaine.

--Un très prochain changement de temps, répondit Banks. Du reste,

nous voici dans les premiers jours de juin, qui provoquent des

modifications climatériques. Le renversement de la mousson va

amener la saison des pluies périodiques.

--Mon cher Banks, dis-je, nous sommes clos et couverts, n'est-il

pas vrai? Eh bien, vienne la pluie! Fût-elle diluvienne, elle me

paraît préférable à ces chaleurs...

--Vous serez satisfait, mon cher ami, répondit Banks. Je crois

que la pluie n'est pas loin, et que nous verrons bientôt monter

les premiers nuages du sud-ouest!»

Banks ne se trompait pas. Vers le soir, l'horizon occidental

commença à se charger de vapeurs, ce qui indiquait que la mousson,

ainsi que cela arrive le plus souvent, allait s'établir pendant la

nuit. C'était l'océan Indien qui nous envoyait, à travers la

péninsule, ses brumes saturées d'électricité, comme autant de

grosses outres du dieu Éole, qui contenaient l'ouragan et l'orage.

Quelques autres phénomènes, auxquels un Anglo-Indien n'eût pu se

méprendre, s'étaient manifestés aussi pendant cette journée. Des

volutes d'une poussière très ténue avaient tourbillonné sur la

route pendant la marche du train. Le mouvement des roues, peu

rapide d'ailleurs,--aussi bien les roues de notre moteur que

celles des deux chars roulants,--auraient certainement pu

soulever cette poussière, mais non pas avec une telle intensité.

On eût dit un nuage de ces duvets que fait danser une machine

électrique mise en mouvement. Le sol pouvait donc être comparé à

un immense récepteur, dans lequel l'électricité se serait

emmagasinée depuis plusieurs jours. En outre, cette poussière se

teignait de reflets jaunâtres, du plus singulier effet, et dans

chaque molécule brillait un petit centre lumineux. Il y avait eu

des instants où tout notre appareil semblait marcher au milieu des

flammes,--flammes sans chaleur, mais qui, ni par leur couleur ni

par leur vivacité, ne rappelaient celles du feu Saint-Elme.

Storr nous raconta qu'il avait quelquefois vu des trains courir

ainsi sur leurs rails au milieu d'une double haie de poussière

lumineuse, et Banks confirma le dire du mécanicien. Pendant un

quart d'heure, j'avais pu observer très exactement ce singulier

phénomène à travers les hublots de la tourelle, d'où je dominais

la route sur un parcours de cinq à six kilomètres. Le chemin, sans

arbres, était poudreux, chauffé à blanc par les rayons verticaux

du soleil. À ce moment, il me sembla que la chaleur de

l'atmosphère dominait encore celle du foyer de la machine. C'était

véritablement insoutenable, et, lorsque je vins respirer un air

plus frais sous le battement d'ailes de la punka, j'étais à demi

suffoqué.

Le soir, vers sept heures, Steam-House s'arrêta. Le lieu de halte,

choisi par Banks, fut la lisière d'une forêt de magnifiques

banians, qui paraissait s'étendre à l'infini dans le nord. Une

assez belle route la traversait, et nous promettait pour le

lendemain un trajet plus facile sous de hauts et larges dômes de

verdure.

Les banians, ces géants de la flore indoue, sont de véritables

grands-pères, on pourrait dire des chefs de famille végétale,

qu'entourent leurs enfants et petits-enfants. Ceux-ci, s'élançant

d'une racine commune, montent droit autour du tronc principal,

dont ils sont complètement dégagés, et vont se perdre dans la

haute ramure paternelle. Ils ont vraiment l'air d'être couvés sous

cet épais feuillage, comme les poussins sous les ailes de leur

mère. De là le curieux aspect que présentent ces forêts plusieurs

fois séculaires. Les vieux arbres ressemblent à des piliers

isolés, supportant l'immense voûte, dont les fines nervures

s'appuient sur de jeunes banians, qui deviendront piliers à leur

tour.

Ce soir-là, le campement fut organisé plus complètement qu'à

l'ordinaire. En effet, si la journée du lendemain devait être

aussi chaude que celle-ci l'avait été, Banks se proposait de

prolonger la halte, quitte à voyager pendant la nuit.

Le colonel Munro ne demandait pas mieux que de passer quelques

heures dans cette belle forêt, si ombreuse, si calme. Tous

s'étaient rangés à son avis, les uns parce qu'ils avaient

véritablement besoin de repos, les autres parce qu'il voulaient

essayer de rencontrer enfin quelque animal, digne du coup de fusil

d'un Anderson ou d'un Gérard. On devine quels étaient ces

derniers.

«Fox, Goûmi, il n'est que sept heures! cria le capitaine Hod, Un

tour dans la forêt, avant que la nuit ne soit tout à fait venue!--

Nous accompagnerez-vous, Maucler?

--Mon cher Hod, dit Banks, avant que je n'eusse pu répondre, vous

feriez mieux de ne pas vous éloigner du campement. Les menaces du

ciel sont sérieuses. Que l'orage se déchaîne, vous aurez peut-être

quelque peine à nous rejoindre. Demain, si nous restons à notre

lieu de halte, vous irez...

--Demain, il fera jour, répondit le capitaine Hod, et l'heure est

propice pour tenter l'aventure!

--Je le sais, Hod, mais la nuit qui se prépare n'est vraiment pas

rassurante. En tout cas, si vous tenez absolument à partir, ne

vous éloignez pas. Dans une heure il fera déjà très noir, et vous

pourriez être fort embarrassés pour retrouver le campement.

--Soyez tranquille, Banks. Il est sept heures à peine, et je ne

demande à mon colonel qu'une permission de dix heures.

--Allez donc, mon cher Hod, répondit sir Edward Munro, mais tenez

compte des recommandations de Banks.

--Oui, mon colonel.» Le capitaine Hod, Fox et Goûmi, armés

d'excellentes carabines de chasse, quittèrent le campement et

disparurent sous les hauts banians qui bordaient la droite de la

route.

J'avais été si fatigué par la chaleur, pendant cette journée, que

je préférai rester à Steam-House.

Cependant, par ordre de Banks, les feux, au lieu d'être

complètement éteints, furent seulement repoussés au fond du foyer,

de manière à conserver une ou deux atmosphères de pression dans la

chaudière. L'ingénieur voulait être, le cas échéant, prêt à tout

événement.

Storr et Kâlouth s'occupèrent alors de refaire le combustible et

l'eau. Un petit ruisseau, qui coulait sur la gauche de la route,

leur fournit le liquide nécessaire, et les arbres voisins le bois

dont ils avaient besoin pour charger le tender. Pendant ce temps,

monsieur Parazard vaquait à ses occupations habituelles, et, tout

en desservant les restes du dîner du jour, il méditait le menu du

dîner du lendemain.

Il faisait encore assez clair. Le colonel Munro, Banks, le sergent

Mac Neil et moi, nous allâmes faire la sieste sur le bord du

ruisseau. Le courant de cette eau limpide rafraîchissait

l'atmosphère, qui était réellement étouffante, même à cette heure.

Le soleil n'était pas encore couché. Sa lumière, par opposition,

teintait d'une couleur d'encre bleue la masse des vapeurs, que

l'on voyait s'accumuler peu à peu au zénith, à travers les grandes

déchirures du feuillage. C'étaient des nuages lourds, épais,

condensés, dont aucun vent ne semblait provoquer la marche, et qui

paraissaient avoir leur moteur en eux-mêmes.

Notre causerie dura jusqu'à huit heures environ. De temps en

temps, Banks se levait et allait prendre une vue plus étendue de

l'horizon, en s'avançant jusqu'à la lisière de la forêt qui

coupait brusquement la plaine, à moins d'un quart de mille du

campement. Lorsqu'il revenait, il hochait la tête d'un air peu

rassuré.

La dernière fois, nous l'avions accompagné. Déjà l'obscurité

commençait à se faire sous le couvert des banians. Arrivés à la

lisière, je vis qu'une immense plaine s'étendait vers l'ouest

jusqu'à une série de petites collines vaguement profilées, qui se

confondaient déjà avec les nuages.

L'aspect du ciel était alors terrible dans son calme. Aucun

souffle de vent n'agitait les hautes feuilles des arbres. Ce

n'était pas le repos de la nature endormie, que les poètes ont si

souvent chanté; c'était, au contraire, un sommeil pesant et

maladif. Il semblait qu'il y eût comme une tension contenue de

l'atmosphère. Je ne puis mieux comparer l'espace qu'à la boîte à

vapeur d'une chaudière, lorsque le fluide trop comprimé est prêt à

faire explosion.

L'explosion était imminente.

Les nuages orageux, en effet, étaient très élevés, ainsi que cela

se produit généralement au-dessus des plaines, et ils présentaient

de larges contours curvilignes, très nettement arrêtés. Ils

semblaient même se gonfler, diminuer de nombre et augmenter de

grandeur, tout en restant attachés à la même base. Évidemment,

avant peu, ils se seraient tous fondus en une seule masse, qui

accroîtrait la densité du nuage unique. Déjà les petites nuées

additionnelles, subissant une sorte d'influence attractive,

heurtées, repoussées, écrasées les unes contre les autres, se

perdaient confusément dans l'ensemble.

Vers huit heures et demie, un éclair en zig-zag, à angles très

aigus, déchira la masse sombre sur une longueur de deux mille cinq

cents à trois mille mètres.

Soixante-cinq secondes après, un coup de tonnerre éclatait et

prolongeait ses roulements sourds, spéciaux à la nature de ce

genre d'éclairs, qui durèrent environ, quinze secondes.

«Vingt et un kilomètres, dit Banks, après avoir consulté sa

montre. C'est presque la distance maximum à laquelle le tonnerre

peut se faire entendre. Mais l'orage, une fois déchaîné, viendra

vite, et il ne faut pas l'attendre. Rentrons, mes amis.

--Et le capitaine Hod? dit le sergent Mac Neil.

--Le tonnerre lui donne l'ordre de revenir, répondit Banks.

J'espère qu'il obéira.»

Cinq minutes après, nous étions de retour au campement, et nous

prenions place sous la vérandah du salon.

CHAPITRE XII

Triples feux.

L'Inde partage avec certains territoires du Brésil,--celui de

Rio-Janeiro entre autres,--le privilège d'être de tous les pays

du globe le plus troublé par les orages. Si en France, on

Angleterre, en Allemagne, dans cette partie moyenne de l'Europe,

on n'estime pas à plus de vingt par an le nombre des jours où les

éclats du tonnerre se font entendre, il convient de savoir que,

dans la péninsule indienne, ce nombre s'élève annuellement au delà

de cinquante.

Voilà pour la météorologie générale. Dans ce cas particulier, en

raison des circonstances dans lesquelles il se produisait, nous

devions attendre un orage d'une violence extrême.

Dès que nous fûmes rentrés à Steam-House, je consultai le

baromètre. Une baisse de deux pouces s'était subitement faite dans

la colonne mercurielle,--de vingt-neuf à vingt-sept pouces.[6]

Je le fis observer au colonel Munro.

«Je suis inquiet de l'absence du capitaine Hod et de ses

compagnons, me répondit-il. L'orage est imminent, la nuit vient,

les ténèbres s'accroissent. Des chasseurs s'éloignent toujours

plus qu'ils ne le promettent et même plus qu'ils ne le veulent.

Comment retrouveront-ils leur chemin dans cette profonde

obscurité?

--Les enragés! dit Banks. Il a été impossible de leur faire

entendre raison! Très certainement, ils auraient mieux fait de ne

pas partir!

--Sans doute, Banks, mais ils sont partis, répondit le colonel

Munro, et il faut tout faire pour qu'ils reviennent.

--N'y a-t-il pas un moyen de signaler l'endroit où nous sommes?

demandai-je à l'ingénieur.

--Si, répondit Banks, en allumant nos fanaux électriques, qui

sont d'une grande puissance éclairante et se voient de très loin.

Je vais établir le courant.

--Excellente idée, Banks.

--Voulez-vous que j'aille à la recherche du capitaine Hod?

demanda le sergent.

--Non, mon vieux Neil, répondit le colonel Munro, tu ne le

retrouverais pas et tu t'égarerais à ton tour.»

Banks se mit en mesure d'utiliser les feux dont il disposait. Les

éléments de la pile furent mis en activité, le courant établi, et

bientôt les deux yeux du Géant d'Acier, comme deux phares

électriques, projetaient leur faisceau lumineux à travers le

sombre dessous des banians. Il est certain que, dans cette nuit

obscure, la portée de ces feux devait être très considérable et

pouvait guider nos chasseurs.

En ce moment, une sorte d'ouragan, d'une violence extrême, se

déchaîna. Il déchira la cime des arbres, obliqua vers le sol et

siffla à travers les colonnettes des banians, comme s'il eût

traversé les tuyaux sonores d'un buffet d'orgues.

Ce fut subit.

Une grêle de branches mortes, une averse de feuilles arrachées,

cribla la route. Les toitures de Steam-House résonnèrent

lamentablement sous cette projection qui produisait un roulement

continu.

Il fallut nous mettre à l'abri dans le salon et fermer toutes les

fenêtres. La pluie ne tombait pas encore.

«C'est une espèce de «tofan», dit Banks.

Les Indous donnent ce nom aux ouragans impétueux et soudains, qui

dévastent plus particulièrement les régions montagneuses et sont

fort redoutés dans le pays.

«Storr! cria Banks au mécanicien, as-tu soigneusement clos les

embrasures de la tourelle?

--Oui, monsieur Banks, répondit le mécanicien. Il n'y a rien à

craindre de ce côté.

--Où est Kâlouth?

--Il finit d'arrimer le combustible dans le tender.

--Demain, répondit l'ingénieur, nous n'aurons plus que la peine

de ramasser le bois! Le vent se fait bûcheron, et il nous épargne

de la besogne! Maintiens ta pression, Storr, et reviens te mettre

à l'abri.

--À l'instant, monsieur.

--Tes bâches sont pleines, Kâlouth? demanda Banks.

--Oui, monsieur Banks, répondit le chauffeur. La réserve d'eau

est maintenant complète.

--Bien! Rentre! rentre!» Le mécanicien et le chauffeur eurent

bientôt pris place dans la seconde voiture. Les éclairs étaient

fréquents alors, et l'explosion des nuées électriques faisait

entendre un roulement sourd. Le tofan n'avait pas rafraîchi

l'atmosphère. C'était un vent torride, un souffle embrasé, qui

brûlait comme s'il fût sorti de la gueule d'un four.

Sir Edward Munro, Banks, Mac Neil et moi, nous ne quittions le

salon que pour aller sous la vérandah. En regardant la haute

ramure des banians, on la voyait se dessiner comme une fine

guipure noire sur le fond ignescent du ciel. Pas d'éclair qui ne

fût suivi, à quelques secondes près, des éclats du tonnerre. Un

écho n'avait pas le temps de s'éteindre, qu'un nouveau coup de

foudre était répercuté par lui. Aussi, une basse profonde se

déroulait-elle sans discontinuer, pendant que sur cette basse se

détachaient ces détonations sèches que Lucrèce a si justement

comparées à l'aigre cri du papier qui se déchire.

«Comment l'orage ne les a-t-il pas ramenés encore? disait le

colonel Munro.

--Peut-être, répondit le sergent, le capitaine Hod et ses

compagnons auront-ils trouvé un abri dans la forêt, dans le creux

de quelque arbre ou de quelque rocher, et ne nous rejoindront-ils

que demain matin! Le campement sera toujours là pour les

recevoir!»

Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne

semblait pas partager l'avis de Mac Neil.

En ce moment,--il était près de neuf heures,--la pluie

commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée

d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la

toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de

tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien

même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les

feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de

toutes parts.

Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant

tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui

frappaient les flancs du Géant d'Acier.

C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces

corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de

véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle,

renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point

l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la

traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être

en feu.

Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la

porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement

danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences

électriques.

Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait

plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement,

lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il

fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point

extraordinaire.

«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à

caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant.

En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au

dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués

par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait

s'empêcher de battre plus rapidement.

«Et eux! dit le colonel Munro.

--Eux!... oui!... eux!» répondit Banks. C'était horriblement

inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au

capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En

effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que

sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers

on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense,

comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la

verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,--

ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent

surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me

venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les

autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine

l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme

soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être

culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,--odeur

pénétrante des vapeurs nitreuses,--et très certainement, l'eau

de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une

grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée... dit Mac

Neil.

--Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes

accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé.

L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança

sur le balcon. «Là!... voyez!...» dit-il. Un énorme banian venait

d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous

l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein

jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus

soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était

nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière

d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en

cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de

bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une

extrême violence.

«Un peu plus, Steam-House était foudroyée! dit l'ingénieur.

Restons, cependant. C'est encore un abri plus sûr que celui des

arbres!

--Restons!» répondit le colonel Munro. En ce moment, des cris se

firent entendre. Étaient-ce nos compagnons qui revenaient enfin?

«C'est la voix de Parazard,» dit Storr.

En effet, le cuisinier, qui était sous la dernière vérandah, nous

appelait à grands cris.

Nous allâmes aussitôt le rejoindre.

À moins de cent mètres, en arrière et sur la droite du campement,

la forêt de banians était embrasée. Les plus hautes cimes des

arbres disparaissaient déjà dans un rideau de flammes. L'incendie

se développait avec une incroyable intensité et se dirigeait sur

Steam-House plus rapidement qu'on ne l'aurait pu croire.

Le danger était imminent. Une longue sécheresse, l'élévation de la

température pendant les trois mois de la saison chaude, avaient

desséché arbres, arbustes, herbes. L'embrasement s'alimentait de

tout ce combustible extrêmement inflammable. Ainsi que cela arrive

fréquemment aux Indes, la forêt tout entière menaçait d'être

dévorée.

En effet, on voyait le feu étendre son cercle d'embrasement et

gagner de proche en proche. S'il atteignait le lieu du campement,

en quelques minutes les deux chars seraient détruits, car leurs

minces panneaux ne pouvaient les défendre du feu, comme font les

épaisses parois de tôle d'un coffre-fort.

Nous restions silencieux devant ce danger. Le colonel Munro se

croisait les bras. Puis: «Banks, dit-il simplement, c'est à toi de

nous tirer de là!

--Oui, Munro, répondit l'ingénieur, et puisque nous n'avons aucun

moyen d'éteindre cet incendie, il faut le fuir!

--À pied? m'écriai-je.

--Non, avec notre train.

--Et le capitaine Hod, et ses compagnons? dit Mac Neil.

--Nous ne pouvons rien pour eux! S'ils ne sont pas de retour

avant notre départ, nous partirons quand même!

--Il ne faut pas les abandonner! dit le colonel.

--Munro, répondit Banks, lorsque le train sera en sûreté, hors

des atteintes du feu, nous reviendrons et nous battrons la foret

jusqu'à ce que nous les ayons retrouvés!

--Fais donc, Banks, répondit le colonel Munro, qui dut se rendre

à l'avis de l'ingénieur, en réalité le seul à suivre.

--Storr, dit Banks, à ta machine! Kâlouth, à ta chaudière, et

pousse les feux!--Quelle pression au manomètre?

--Deux atmosphères, répondit le mécanicien.

--Il faut que, dans dix minutes, nous en ayons quatre! Allez! mes

amis, allez!» Le mécanicien et le chauffeur ne perdirent pas un

instant. Bientôt des torrents de fumée noire jaillirent de la

trompe de l'éléphant et se mêlèrent aux torrents de pluie, que le

géant semblait braver. Aux éclairs qui embrasaient l'espace, il

répondait par des tourbillons d'étincelles. Un jet de vapeur

sifflait dans la cheminée, et le tirage artificiel activait la

combustion du bois que Kâlouth entassait dans son fourneau. Sir

Edward Munro, Banks et moi, nous étions restés sous la vérandah

d'arrière, observant les progrès de l'incendie à travers la forêt.

Ils étaient rapides et effrayants. Les grands arbres

s'effondraient dans cet immense foyer, les branches crépitaient

comme des coups de revolver, les lianes se tordaient d'un tronc à

l'autre, le feu se communiquait presque immédiatement à des foyers

nouveaux. En cinq minutes, l'embrasement avait gagné cinquante

mètres en avant, et les flammes, échevelées, on pourrait dire

bâillonnées par la rafale, s'élevaient à une telle hauteur, que

les éclairs les sillonnaient en tous sens.

«Il faut que dans cinq minutes nous ayons quitté la place! dit

Banks, ou tout prendra feu!

--Il va vite, cet incendie! répondis-je.

--Nous irons plus vite que lui!

--Si Hod était là, si ses compagnons étaient de retour! dit sir

Edward Munro.

--Des coups de sifflet! des coups de sifflet! s'écria Banks. Ils

les entendront peut-être!» Et, se précipitant vers la tourelle, il

fit aussitôt retentir l'air de sons aigus, qui tranchaient sur les

roulements profonds de la foudre, et devaient porter loin. On peut

se figurer cette situation, on ne saurait la dépeindre. D'une

part, nécessité de fuir au plus vite; de l'autre, obligation

d'attendre ceux qui n'étaient pas de retour!

Banks était revenu sous la vérandah de l'arrière. La lisière de

l'incendie se développait maintenant à moins de cinquante pieds de

Steam-House. Une insoutenable chaleur se propageait, et l'air

brûlant deviendrait bientôt irrespirable. De nombreuses flammèches

tombaient déjà jusque sur notre train. Très heureusement, les

torrentielles averses le protégeaient dans une certaine mesure,

mais elles ne pourraient évidemment pas le défendre de l'attaque

directe du feu.

La machine lançait toujours ses sifflets stridents. Ni Hod, ni

Fox, ni Goûmi, ne reparaissaient. En ce moment, le mécanicien

rejoignit Banks. «Nous sommes en pression, dit-il.

--Eh bien, en route, Storr! répondit Banks, mais pas trop

vite!... Ce qu'il faut seulement pour nous tenir hors de portée de

l'incendie!

--Attends, Banks, attends! dit le colonel Munro, qui ne pouvait

se décider à quitter le campement.

--Encore trois minutes, Munro, répondit froidement Banks, mais

pas davantage. Dans trois minutes, l'arrière du train commencera à

prendre feu!»

Deux minutes s'écoulèrent. Il était maintenant impossible de

rester sous la vérandah. La main même ne pouvait se poser sur les

tôles brûlantes qui commençaient à se gondoler. Demeurer quelques

instants de plus, c'était de la dernière imprudence!

«En route, Storr! cria Banks.

--Ah! s'écria le sergent.

--Eux!...» dis-je. Le capitaine Hod et Fox apparaissaient sur la

droite de la route. Ils portaient dans leurs bras Goûmi, comme un

corps inerte, et ils arrivèrent au marche-pied de l'arrière.

«Mort! s'écria Banks.

--Non, frappé de la foudre, qui a brisé son fusil dans sa main,

répondit le capitaine Hod, et paralysé seulement de la jambe

gauche!

--Dieu soit loué! dit le colonel Munro.

--Merci, Banks! ajouta le capitaine. Sans vos coups de sifflet,

nous n'aurions pu retrouver le campement!

--En route! s'écria Banks, en route!» Hod et Fox s'étaient jetés

dans le train, et Goûmi, qui n'avait pas perdu l'usage de ses

sens, fut déposé dans sa cabine.

«Quelle pression avons-nous? demanda Banks, qui venait de

rejoindre le mécanicien.

--Près de cinq atmosphères,» répondit Storr.

--En route!» répéta Banks. Il était dix heures et demie. Banks et

Storr allèrent se placer dans la tourelle. Le régulateur fut

ouvert, la vapeur se précipita dans les cylindres, les premiers

hennissements se firent entendre, et le train s'avança à petite

vitesse, au milieu de cette triple intensité de lumière, produite

par l'incendie de la forêt, les feux électriques des fanaux, les

fulgurations du ciel. En quelques mots, le capitaine Hod nous

raconta ce qui s'était passé pendant son excursion. Ses compagnons

et lui n'avaient rencontré aucune trace d'animaux. Avec l'orage

qui montait, l'obscurité se fit plus rapidement et surtout plus

profondément qu'ils ne le pensaient. Ils furent donc surpris par

le premier coup de tonnerre, lorsqu'ils se trouvaient déjà à plus

de trois milles du campement. Alors ils voulurent revenir sur

leurs pas; mais, quoi qu'ils fissent pour s'orienter, ils ne

tardèrent pas à se perdre au milieu de ces groupes de banians qui

se ressemblent, et sans qu'aucun sentier leur indiquât la

direction à suivre. L'orage éclata bientôt avec une extrême

violence. À ce moment, tous trois se trouvaient hors de portée des

feux électriques. Ils ne purent donc se diriger en droite ligne

vers Steam-House. La grêle et la pluie tombaient à torrents.

D'abris, point, si ce n'est l'insuffisant dôme des arbres, qui ne

tarda pas à être criblé. Soudain, un coup de tonnerre éclata dans

un éclair intense. Goûmi tomba foudroyé près du capitaine Hod, aux

pieds de Fox. Du fusil qu'il tenait à la main il ne restait plus

que la crosse. Canon, batterie, sous-garde, il avait été

instantanément dépouillé de tout ce qui était métal. Ses

compagnons le crurent mort. Il n'en était rien, heureusement; mais

sa jambe gauche, bien qu'elle n'eût pas été directement atteinte

par le fluide, était paralysée. Impossible au pauvre Goûmi de

faire un pas. Il fallait donc le porter. En vain demanda-t-il

qu'on le laissât, quitte à venir le reprendre plus tard. Ses

compagnons n'y voulurent pas consentir, et, l'un le tenant par les

épaules, l'autre par les pieds, ils s'aventurèrent tant bien que

mal au milieu de l'obscure forêt.

Pendant deux heures, Hod et Fox errèrent au hasard, hésitant,

s'arrêtant, reprenant leur marche, sans aucun point de repère qui

pût leur indiquer la direction de Steam-House.

Heureusement, enfin, les coups de sifflet, plus perceptibles que

n'eussent été des coups de fusil au milieu de ce fracas des

éléments, retentirent dans la rafale. C'était la voix du Géant

d'Acier.

Un quart d'heure après, tous trois arrivaient au moment où le lieu

de halte allait être abandonné. Il n'était que temps!

Cependant, si le train courait sur la route large et unie de la

forêt, l'incendie marchait aussi vite que lui. Ce qui rendait le

danger plus menaçant, c'est que le vent avait varié, ainsi qu'il

fait fréquemment pendant ces météores troublants des orages. Au

lieu de souffler de flanc, il soufflait maintenant de l'arrière,

et, par sa violence, activait tout cet embrasement, comme un

ventilateur qui sature un foyer d'oxygène. Le feu gagnait

visiblement. Les branches en ignition, les flammèches ardentes

pleuvaient au milieu d'un nuage de cendres chaudes, soulevées du

sol, comme si quelque cratère eût vomi dans l'espace des matières

éruptives. Et véritablement, on ne pouvait mieux comparer cet

incendie qu'à la marche d'un fleuve de lave, se déroulant à

travers la campagne et dévorant tout sur son passage.

Banks vit cela. Il ne l'eût pas vu qu'il l'aurait senti au souffle

torréfiant qui passait dans l'atmosphère.

La marche fut donc hâtée, bien qu'il y eût quelque danger à le

faire sur ce chemin inconnu. Mais la route, alors envahie par les

eaux du ciel, était si profondément ravinée, que la machine ne put

être poussée autant que l'ingénieur l'aurait voulu.

Vers onze heures et demie, nouvel éclat de tonnerre, qui fut

terrible, nouveau coup de foudre! Un cri nous échappa. Nous crûmes

que Banks et Storr avaient été foudroyés tous deux dans la

tourelle d'où ils dirigeaient la marche du train.

Ce malheur nous avait été épargné. C'était notre éléphant qui

venait d'être frappé par la décharge électrique à la pointe de

l'une de ses longues oreilles pendantes.

Il n'en était résulté, heureusement, aucun dommage pour la

machine, et il sembla que le Géant d'Acier voulût répondre aux

coups de l'orage par ses hennissements plus précipités.

«Hurrah! cria le capitaine Hod, hurrah! Un éléphant d'os et de

chair serait tombé sur le coup! Toi, tu braves la foudre, et rien

ne peut t'arrêter! Hurrah! Géant d'Acier, hurrah!»

Pendant une demi-heure encore, le train maintint sa distance. Dans

la crainte de heurter trop violemment quelque obstacle, Banks ne

le lançait qu'à la vitesse nécessaire pour ne pas être atteint par

le feu.

De la vérandah où le colonel Munro, Hod et moi avions pris place,

nous voyions passer de grandes ombres, qui bondissaient dans les

projections lumineuses de l'incendie et des éclairs. C'étaient

enfin des fauves!

La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale · 第 5 / 11 题