sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses
hennissements aux fauves effarés des jungles.
Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main
tendue vers le train qui fuyait:
«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib
est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs
mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!»
CHAPITRE V
Le Géant d'Acier.
Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les
passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor,
hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient
des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement,
un profond sentiment de surprise était bien naturel.
En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la
capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait
un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à
l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly.
En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant
gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à
proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa
trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance,
la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient
hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes.
Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se
développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de
filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands
à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée,
couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois
étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux
hublots d'une cabine de navire.
Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux
énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de
bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux
moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que
le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient
à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une
passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants,
reliait la première voiture à la seconde.
Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner
ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le
faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se
relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité
toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans
que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou
entendre.
Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils
se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du
colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait
alors place à l'admiration.
En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de
mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces
géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il
s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de
vapeur.
Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un
vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures
puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses
yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de
mouvement!
Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur
l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un
merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes
les apparences de la vie, même de près.
En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une
locomotive routière se cachait dans ses flancs.
Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification
qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par
l'ingénieur.
Le premier char, ou plutôt la première maison, servait
d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi.
La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le
personnel de l'expédition.
Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la
sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous
étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les
régions septentrionales de la péninsule indienne.
Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie,
en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais
jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive,
destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur
les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque!
Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à
voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général.
Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks.
C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette
locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui
donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier
d'un éléphant mécanique?
«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks,
connaissez-vous le rajah de Bouthan?
--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le
connaissais, car il est mort depuis trois mois.
--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de
Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un
autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il
ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois
lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer
l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût
épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les
nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses
caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour
dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses
confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui
bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée
dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée,
s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon
absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme
personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit
venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de
locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à
la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris
parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement
prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je
n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des
conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même.
Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder
le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de
l'Apocalypse ou aux créations des _Mille et une Nuits_. En somme,
la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que
l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique.
Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle
d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la
chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière
avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin
se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me
permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil;
je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à
projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel
fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais
trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue
du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,--
me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se
tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes
ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de
l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à
travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa
maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui,
considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme
l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de
s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le
compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et
pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre
disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts
chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois
cents kilogrammètres!
--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître
ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer
et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous!
--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai
pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la
locomotive sa forme ordinaire!
--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il
est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons
avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des
plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de
rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce
pas, mon colonel?»
Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une
approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le
voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un
animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit
à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de
promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la
péninsule indienne.
Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks
avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la
science moderne? Le voici:
Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme,
cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques,
que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire,
sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de
chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure
du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure
recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La
chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont
séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du
chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle,
construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de
l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre
monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se
trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la
tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui
lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à
manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche
avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers
d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites
embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses
yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues
antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient.
Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la
chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées
par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute
épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre
le terrain, ce qui les empêche de «patiner».
Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est
de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante
effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette
machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à
double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement
close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la
poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes.
Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est
qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la
dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien
ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois,
car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de
combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive
routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure,
mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante.
Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non
seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au
sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des
ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit
également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre,
ces roues peuvent être aisément commandées par des freins
atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un
calage instantané, qui produit un arrêt presque subit.
Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle
est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux
résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive
exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle
aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre,
--ce qui est considérable.
D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde,
et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers
de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment
à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road,
qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu
de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres.
Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel
traînait après lui.
Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte
du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive
routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne
s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa
fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un
bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars
qui le composent sont tout simplement une merveille de
l'architecture du pays.
Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec
leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus,
l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres
sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois
précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes
élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent
à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait
détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une
à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir
les grandes routes!
Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux
appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la
partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière
et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse
disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau
se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les
pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House.
Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde,
où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire.
Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu
le capricieux rajah de Bouthan.
Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur
la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il
avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en
l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi.
Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui,
intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur.
Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en
avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une
extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles
que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie.
Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant,
son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un
large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se
tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le
salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon,
meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux
dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches
étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des
«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les
fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une
agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines
qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une
courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche
du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement
pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens
possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de
l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés
centigrades?
À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant
face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger,
éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par
un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le
milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que
quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et
crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et
de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle
à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi
engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à
bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus
mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y
aventurer.
La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un
couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également
recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient
aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un
lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les
cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de
ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la
seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine
Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à
gauche, à celle du colonel Munro.
Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier,
un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine,
flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son
matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait
en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le
personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par
une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées
quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien,
le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière,
deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au
brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant
d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et
s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière.
On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé
les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient
être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air
chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres,
sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et
la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les
rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des
montagnes du Thibet.
L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on
le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi
nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont
nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes
conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli
et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets,
dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule
indienne.
Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du
matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le
«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations
nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état
concentré.
Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une
consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes
hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante
grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les
aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il
est identique par sa composition au lait normal et de bonne
qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été
conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne
par dissolution d'excellents potages.
Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes,
il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen
de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la
température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des
compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et
soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation
de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être
indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un
Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en
conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre
disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure
qualité.
En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie.
Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des
places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers
besoins.
Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas
nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule.
L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne
point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non
seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être,
lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la
base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources.
Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les
exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre
ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du
soin de nous ravitailler en route.
En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire
qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que
des circonstances imprévues pouvaient y apporter:
Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à
Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à
gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques
mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au
capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis
redescendre jusqu'à Bombay.
C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et
tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui
se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde?
CHAPITRE VI
Premières étapes.
Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des
meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la
capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de
secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les
premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le
Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des
splendides équipages des Européens qui croisent assez
dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras
babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues
marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites
aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux
jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli»,
l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort,
qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans
lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie
native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui
s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux
palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire
des grands hommes de notre époque; étudier en détail
l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus
beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin
adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont
tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir
la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi,
et je n'avais plus qu'à partir.
Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à
deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les
confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me
prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la
porte du bungalow du colonel Munro.
À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il
n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot.
Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés
dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que
le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod
n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de
quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de
chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils
et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail
menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on
n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de
l'expédition.
Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir
d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de
partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un
équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques
et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela
l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables
interjections et des poignées de main à vous briser les os.
L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la
machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste,
la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut
lancé.
«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant
d'Acier, en route!»
Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de
donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien,
et ce nom lui resta.
Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde
maison roulante:
Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du
«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques
mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort
capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était
un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses
de son métier, et qui devait nous rendre de grands services.
Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe
d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui
peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes,
doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des
Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le
service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces
braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des
Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également.
L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq
ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment
qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des
nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout
au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien
découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore
l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme
à sa propre peau.
Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux
fidèles du colonel Munro.
Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde,
après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour
retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne
devaient jamais le quitter.
Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur
sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du
capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave
garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre,
quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il
portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son
trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il
comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là.
Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition,
notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la
seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant
déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur
Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un
vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il
pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un
fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste,
le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses
préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était
habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité
culinaire.
Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi,
d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur
Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était
l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant
d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas
les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus
à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de
plume.
Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus
riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le
pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le
centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un
territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays
des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables
frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous
permettre de la couper obliquement.
Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions
tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues
l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur
la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la
ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à
travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès.
«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne
absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que
vous ferez sera bien fait.
--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu
donnes ton avis...
--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai
vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une
autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint
Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre?
--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod,
la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de
l'Himalaya à travers le royaume d'Oude!
--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro,
peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons
lorsqu'il sera temps. Jusque-là, allez comme bon vous semble!»
Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner
quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à
entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait
peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il
que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le
retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque
espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un
pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro,
et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret
de son maître.
Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris
place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres
de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air,
rendait la température plus supportable.
Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr.
Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient,
pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils
traversaient.
Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un
certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par
une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte
d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu
éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des
passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va
sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux
superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait
en vomissant des tourbillons de vapeur.
À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et
moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le
compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes
honneur au déjeuner de monsieur Parazard.
La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de
l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont
l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des
Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation
alluvionnaire.
«Ce que vous voyez là, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une
conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale.
Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette
terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée
par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne
pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un
lit...
--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod.
Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange!
On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard,
la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le
fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal,
ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle
cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des
rizières desséchées de la plaine!
--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit
réservé à Calcutta?
--Qui sait?
--Bon! ne sommes-nous pas là! répliqua Banks. Ce n'est qu'une
question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront
bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la
camisole de force!
--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous
ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne
vous le pardonneraient pas!
--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il
n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs
yeux!
--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à
l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les
tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne
s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que
l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un
sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces
carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur,
qui desservait la table.
--Mon capitaine? répondit Fox.
--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième?
--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit
Fox. C'était un soir...
--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre
de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du
trente-huitième m'intéresserait davantage!
--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine!
--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et
unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son
brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé.
C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient.
Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de
près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit.
En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui
contiennent son cours. Là, trop souvent, s'engouffrent de
formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la
province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons
écrasées les unes contre les autres, immenses plantations
dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne,
telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent
après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus
terribles exemples.
On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison
pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est
la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars,
avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre
tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil,
pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,--
du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que,
même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six
degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades).
«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux
cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et
soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin
de prévenir les congestions.»
Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la
couche d'air provoquée par les battements de la punka, à
l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver
fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur.
D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin
jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à
craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après
tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions
rien de grave à redouter.
Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au
petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous
sommes arrivés à Chandernagor.
J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à
la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville,
abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit
d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle,
cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe
siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans
commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être
Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway
d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais,
devant les exigences du gouvernement français, la compagnie
anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner
notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de
retrouver quelque importance commerciale.
Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois
milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque
le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de
village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était
mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche
interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables
cabines.
Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible.
Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender
portât toujours sa pleine charge, c'est-à-dire, en eau, en bois ou
en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures.
Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas
de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux
dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,--
était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour
faire marcher bien et longtemps la machine humaine.
Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager
deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre
Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9.
À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu,
purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un
peu plus rapide que la veille.
Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui,
par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle
suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à
passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les
exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à
leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus
confortablement, non!
Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était
invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se
balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers
échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces
arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont
amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air
marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une
zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on
plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais
la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée.
De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un
immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le
sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais
salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur
verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet
humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la
prodigieuse fertilité.
Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un
express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur
et s'arrêtait aux portes de Burdwan.
Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district
anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui
ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La
ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que
séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces
allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train.
Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et
de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit
quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de
deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le
quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne
du souverain de Burdwan.
Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé,
c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces
Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux
coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un
pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les
enveloppait de la tête aux pieds.
«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le
maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en
offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa
Hautesse!
--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant,
quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale
tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous
ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro?
--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que
l'offre d'un million n'aurait pu séduire.
D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être
discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que
nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire
intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage
nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les
jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la
végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en
étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de
kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses
verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims,
d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres,
de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage,
logés dans des ménageries superbes.
«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox.
Si cela ne fait pas pitié!
--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces
honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les
jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive!
--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le
brosseur, en laissant échapper un soupir.
Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien
approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à
niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à
soixante-quinze lieues environ de Calcutta.
Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite
l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa
partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de
Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine
le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du
Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de
commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous
l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne.
Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction
plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange.
Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus
poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier
l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route
était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les
carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant,
vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au
grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au
milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers
les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du
Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et
il ne songeait pas encore à se plaindre.
Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ
de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de
lieues par douze heures, pas davantage.
Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres
plus loin, près de la petite ville de Chittra.
Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage.
Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile
à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus
ardentes dans un farniente délicieux.
Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks,
s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine.
Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de
Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux
environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de
poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme
chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à
son extrême contentement comme à la grande satisfaction de
monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces
savoureuses, qui économisaient nos conserves.
Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de
bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner
le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que
possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords
d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement
indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne
négligeait aucun détail.
Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,--
d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant
de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au
capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses
vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la
fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main
de son brosseur.
Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît
pendant ces rapides excursions aux abords du campement.
Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais,
invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le
sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route,
allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu,
mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus
besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils
étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes
souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces
souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et
le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante
insurrection!
Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus
tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait
engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le
nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod
partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois,
non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous
demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les
plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui.
CHAPITRE VII
Les pèlerins du Phalgou.
Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte
de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore
couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des
siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se
sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des
produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils
font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de
Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la
contrée leur appartient.
Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses
vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades,
perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de
dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet,
un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House
forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient
la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais
craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se
mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux
discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule
d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les
fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers
nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux
de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches
spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des
bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois
arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent
en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans.
Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à
travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,--
les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en
caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la
campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de
juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait
supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de
quelque suffocation mortelle.
Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes,
quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient
se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule
praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de
notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je
ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone
pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa
chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une
seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des
locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale!
Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué
cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19
mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade
de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air»,
c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée
tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir.
Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés.
«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle
les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec
une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à
l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé
la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été
une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes
murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un
haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui
portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions
le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous
serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé.
Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit,
et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur
moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se
procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang
pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour
mon colonel, je serais encore son débiteur!
--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis
notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que
d'habitude? Il semble que chaque jour...
--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez
vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se
rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait
massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me
monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire
de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a
dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles
événements pour que le souvenir s'en soit affaibli!
--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le
voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod...
--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser,
d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois
peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller
là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort!
--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser
faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est
souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que
d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers...
--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une
tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été
précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous
rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos
cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux
arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah!
monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit
épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant
pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas
dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que
Dieu nous conduise!»
Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir
sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout
et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le
colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant
comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le
dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire!
J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé,
lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot
s'il croyait que Nana Sahib fût mort.
«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun
indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas,
je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été
puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je
n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah!
monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait
quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne
me trompent pas, et un jour...»
Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche
n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître!
Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au
capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne
devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais
été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi
à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en
traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du
Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain
que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui
rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le
voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point.
Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui
signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit
la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à
notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab,
et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à
penser que l'autorité avait été induite en erreur.
En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de
vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait
paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le
confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait
sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour
empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles
recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser!
Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra.
Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante
kilomètres de son point de départ.
Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier
arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La
halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est
bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une
jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de
la ville.
Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit,
c'est-à-dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux
à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut.
Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les
chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris
congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya.
On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement
dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux
approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très
grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout
ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne,
ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour
accomplir ses devoirs religieux.
Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il
faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en
cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne
pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le
capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de
chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en
route.
Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement
donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un
arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout
sexe se tenaient dans la posture de l'adoration.
Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la
plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne
devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence.
C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus
tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs.
Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier
représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent
cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le
premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est
probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était
l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse
maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de
briques, dont l'origine est évidemment très ancienne.
La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers
d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien,
cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni
pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les
encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi
eux.
«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite
aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter
l'édifice jusque dans ses profondeurs.
--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses
propres fidèles?
--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui
tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut
bien que les brahmanes vivent!
--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui
avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs,
leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération,
la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement.
Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de
«chasses réservées», et, à la population des villes ou des
campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers
des jungles.
Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous
conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que
nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins
s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous
apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses
constructions pittoresques.
Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit,
c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne,
puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la
reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les
empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna
descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte
entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le
démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même
de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds
de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie.
Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter
«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen
n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien
les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste,
qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées
occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour
l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût
été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur
d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point.
Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en
suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau
jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens
temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le
principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du
principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de
Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente
millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment
polythéiste.
Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville
sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la
succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut
contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait
impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait
perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de
Gaya.
Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais
parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad.
«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne
savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les
brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais
aussi comme des êtres d'une origine supérieure?»
Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le
rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se
développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un
pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants,
citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus
infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des
Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables
artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi,
et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un
mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le
Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les
gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont
venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les
grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs
chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont
fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties
de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des
charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent
de demeures provisoires à tout ce monde.
«Quelle cohue! dit le capitaine Hod.
--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher
du soleil! fit observer Banks.
--Et pourquoi? demandai-je.
--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule
suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux
du Gange.
--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans
la direction où se trouvait notre campement.
--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous
sommes en amont.
--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette
source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au
milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez
restreint.
L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de
chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient
appel à la charité publique.
Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie
truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La
plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou
du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux
infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En
effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin.
Des faquirs, des goussaïns étaient là, presque nus, couverts de
cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée;
celui-là, la main traversée par les ongles de ses propres doigts.
D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps
tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol,
se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de
lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne
d'arpenteur.
Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une
infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres
par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus,
ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à
manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou.
Là, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue
perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient
lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies.
Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le
regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque
Banks, m'arrêtant tout d'un coup:
«L'heure de la prière!» dit-il.
En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la
main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher
de Gaya avait caché jusqu'alors.
Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La
foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors
de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais,
je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables
parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile
à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou
versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres,
songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est
qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en
avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient
quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans
les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter,
d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un
cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en
avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du
Phalgou!
Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt
troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du
talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés
s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur
toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils
regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du
claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins,
d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards
inoffensifs.
Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état
d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous
remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le
campement.
Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée,
qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le
capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et
rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et
Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et
chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au
petit jour.
À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une
nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages
cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur
ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil.
J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était
étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne
pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au
fonctionnement régulier des poumons.
Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos.
J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou
quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de
vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y
peut rien, au contraire.
Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus
entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du
Phalgou.
L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très
saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever
dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il
déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus
respirable.
Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement
gardait une absolue immobilité.
Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai.
Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien.
La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces
reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de
sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air.
Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et,
la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains
intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure
m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait.
Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube
se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé.
On appelait l'ingénieur.
«Monsieur Banks?
--Que me veut-on?
--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du
mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai
aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la
vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le
capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda
l'ingénieur.
--Regardez, monsieur,» répondit Storr.
Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives
du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant
sur un espace de plusieurs milles.
Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs
centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les
berges et le chemin.
«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod.
--Que font-ils là? demandai-je.
--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le
capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées!
--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à
Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que...
--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel!
s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant
gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était
dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer!
--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit
l'ingénieur, en secouant la tête.
--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro.
--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne
gênent notre marche!
--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait
trop prendre de précautions.
--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur:
«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts?
--Oui, monsieur.
--Eh bien, allume.
--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe,
Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces
pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!»
Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait
qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression.
Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer,
et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de
l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des
grands arbres.
En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se
fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de
plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras
en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on
s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière.
C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point.
Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le
capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce
fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait
silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec
Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il
pouvait le manoeuvrer à son gré.
À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore
devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un
éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre
indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir
la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers
la peau du gigantesque pachyderme.
«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks.
--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et
n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui
longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule
de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces
conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas
chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels
les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous!
Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien
d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui
se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine
s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche
s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le
régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant
d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre
les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui
faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me
penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine
de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien
évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine.
«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui
leur faisait signe de se relever.
--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent
notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire
broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!»
Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la
vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient
décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée
poussait des cris et les encourageait du geste.
La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et
était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous
allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des
purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au
ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents.
«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les,
ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques,
atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des
cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La
foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors
ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En
avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et
riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier,
filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule
ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur.
CHAPITRE VIII
Quelques heures à Bénarès.
La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,--
cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive
droite du Gange, en face de Bénarès.
Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure
plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure.
L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq
lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs
de la petite ville de Sasserâm.
En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les
cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez
coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire.
Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il
n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer
le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire
appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant,
à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer.
Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un
important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus
de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre
dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore.
Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma
tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une
pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et,
de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue
motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite.
Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie.
«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois
une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des
ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace!
--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement
l'ingénieur.
--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le
capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que
l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces
merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant,
je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure
curiosité!»
Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique
pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus
du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm.
Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour
refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante.
Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22
mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil
de midi, nous avions repris notre route.
Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très
cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du
Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au
milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras
à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et
autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous
arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque
charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de
sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand
ébahissement des raïots.
Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon
nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de
Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de
l'essence faite avec ces fleurs.
Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements
sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de
l'art en matière de parfumerie.
«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous
montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres
de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation
lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres
d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de
quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au
moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce
mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le
lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile
odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,--
quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille
fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est
un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans
le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies
ou cent francs l'once.
--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once
d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui
mettrait le grog à un fier prix!»
Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca,
l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette
innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas
bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords
du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie,
elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas
ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette
diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à
l'estomac, je proteste. Elle est excellente.
Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre
les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières,
nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique
Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès.
«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks.
--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je
à l'ingénieur.
--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous
avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la
longueur du chemin ni des fatigues de la route!»
Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques
légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui?
Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger
son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues
et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un
endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis
l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange
Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut
parler haut, quand on a:
_... comme une mer sa houle,_
_Quand sur le globe on se déroule,_
_Comme un serpent, et quand on roule_
_De l'occident à l'orient!_
Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les
ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent
dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de
l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif
de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute
chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite
en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya
qu'il descend!
Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau
miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes
d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers
rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre
radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de
Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les
arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte,
on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur
la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a
rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les
monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent
quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils
l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve.
Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad
pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest,
suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa
rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï,
dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit
embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le
fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un
parcours d'une soixantaine de kilomètres.
Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet
endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à
Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été
choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à
la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je
désirais visiter avec quelque soin.
Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces
cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut
un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion,
il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en
compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent
Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au
capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son
intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc,
Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,--
nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait
entraîner vers la ville.
Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès,
il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas
habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées
au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de
véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès,
ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les
soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se
groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc
double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre
ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans
toute leur couleur locale!
La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les
bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu
intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels
que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes
faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans
des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de
curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués
dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de
manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique
amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge.
«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de
l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce
que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités
éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une
telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit
compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de
cette importance.»
On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait
donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître.
Après avoir toujours exercé une très grande influence, non
politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre
le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième
siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le
brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale
des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme
que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement.
L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte.
Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une
magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un
authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès,
mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa
pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent
mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui
constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois.
Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange,
fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette
époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie
native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment
sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie
d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait
prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités
attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil,
qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de
l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent
cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le
champ de manoeuvres.
Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de
déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et
l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque
aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent
trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les
insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur
acharnement, tous furent mis en déroute.
Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y
eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui
hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis
ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus
troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante
dans les provinces de l'Ouest.
Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole
glissait lentement sur les eaux du Gange.
«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais,
si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun
monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous
en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans
lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle.
Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse,
et vous ne regretterez pas votre promenade!»
Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous
permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de
Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur
la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif
menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base,
incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise,
d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de
tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent
les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam
de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb,
couronne ce merveilleux panorama.
Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers
qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit
passer la gondole devant les quais, dont les premières assises
baignent dans le fleuve.
Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un
autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les
arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau.
Quant au sujet, il était à peu près le même.
En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les
terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans
le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas
croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge,
sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts,
exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui
vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de
piété.
En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient
pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique
commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les
colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule.
Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes.
On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste
échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue
considérable.
«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle
pas aux besoins des fidèles!»
Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas
souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y
avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui
s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve.
«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais
si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y
regarde-t-on pas de trop près.
--Et les crocodiles? ajoutai-je.
--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à
l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres
qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se
glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les
entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces
coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle
de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier,
à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a
été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé
que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du
fleuve.»
Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent
volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y
mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un
chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre
dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands
applaudissements des dévots.