Par précaution, le capitaine Hod saisit son fusil, car il était

possible que ces bêtes effarées voulussent se jeter sur le train

pour y chercher un abri ou un refuge.

Et, en effet, un énorme tigre le tenta; mais, en s'élançant d'un

bond prodigieux, il fut pris par le cou entre deux rejetons de

banians. L'arbre principal, se courbant alors sous la tempête,

tendit ses rejetons comme deux immenses cordes, qui étranglèrent

l'animal.

«Pauvre bête! dit Fox.

--Ces fauves-là, répondit le capitaine Hod indigné, c'est fait

pour être tué par une honnête balle de carabine! Oui! pauvre

bête!»

Vraiment, c'était bien là sa mauvaise chance, au capitaine Hod!

Lorsqu'il cherchait des tigres, il n'en voyait pas, et, lorsqu'il

ne les cherchait plus, ils lui passaient au vol, sans qu'il pût

les tirer, ou ils s'étranglaient comme une souris dans les fils

d'une souricière!

À une heure du matin, le danger, si grand qu'il eût été jusque-là,

redoubla encore.

Sous l'influence de ces vents affolés, qui sautaient à tous les

points du compas, l'incendie avait gagné l'avant de la route, et,

maintenant, nous étions absolument cernés.

Cependant, l'orage avait beaucoup diminué de violence, ainsi que

cela arrive presque invariablement, lorsque ces météores passent

au-dessus d'une forêt, dont les arbres soutirent et épuisent peu à

peu la matière électrique. Mais si les éclairs étaient plus rares,

les coups de tonnerre plus espacés, si la pluie tombait avec moins

de force, le vent courait toujours à la surface du sol avec une

incroyable fureur.

Coûte que coûte, il fallut presser la marche du train, au risque

de le heurter contre un obstacle, ou de le précipiter dans quelque

large fondrière.

C'est ce que fit Banks, mais il le fit avec un sang-froid

étonnant, les yeux collés aux verres lenticulaires de la tourelle,

la main sur le régulateur, qu'elle ne quittait plus.

La route semblait encore être à demi ouverte entre deux haies de

feu. Donc, nécessité de passer entre ces deux haies.

Banks s'y lança résolument avec une vitesse de six à sept milles à

l'heure.

Je crus que nous y resterions, surtout lorsqu'il fallut franchir

un endroit très restreint de la fournaise pendant un espace de

cinquante mètres. Les roues du train crièrent sur les charbons

ardents qui jonchaient le sol, et une atmosphère brûlante

l'enveloppa tout entier!...

Nous avions passé! Enfin, à deux heures du matin, l'extrême

lisière du bois apparut dans la lueur des rares éclairs. Derrière

nous se développait un vaste panorama de flammes. L'incendie ne

devait s'éteindre qu'après avoir dévoré jusqu'au dernier banian de

l'immense forêt. Au jour, le train s'arrêta enfin; l'orage s'était

entièrement dissipé, et l'on disposa un campement provisoire.

Notre éléphant, qui fut visité avec soin, avait la pointe de

l'oreille droite percée de plusieurs trous, dont les rebarbes

s'infléchissaient en directions inverses. Certes, sous un tel coup

de foudre, tout autre animal qu'un animal d'acier fût tombé pour

ne plus se relever, et l'incendie eût rapidement dévoré le train

en détresse!

À six heures du matin, après un repos très sommaire, la route

était reprise, et, à midi, nous venions camper aux environs de

Rewah.

CHAPITRE XIII

Prouesses du capitaine Hod.

La demi-journée du 5 juin et la nuit suivante furent

tranquillement passées au campement. Après tant de fatigues,

accrues de tant de dangers, ce repos nous était bien dû.

Ce n'était plus le royaume d'Oude qui développait maintenant ses

riches plaines devant nos pas. Steam-House courait alors à travers

ce territoire, fertile encore, mais coupé de «nullahs», ou ravins,

qui forme le Rohilkhande. Bareilli est la capitale de ce vaste

carré de cent cinquante-cinq milles de côtes, très arrosé par les

nombreux affluents ou sous-affluents de la Cogra, planté ça et là

de groupes de magnifiques manguiers, semé d'épaisses jungles, qui

tendent à disparaître devant la culture.

Là fut le centre de l'insurrection, après la prise de Delhi; là se

fit une des campagnes de sir Colin Campbell; là, la colonne du

brigadier Walpole ne fut pas heureuse à ses débuts; là périt un

ami de sir Edward Munro, le colonel du 93e écossais, qui s'était

distingué aux deux assauts de Lucknow dans l'affaire du 14 avril.

Étant donnée la constitution de ce territoire, aucun autre n'eût

été plus favorable à la marche de notre train. Belles routes, très

également nivelées, cours d'eau faciles à franchir entre les deux

artères plus importantes qui descendent du nord, tout concourait à

rendre facile cette partie de l'itinéraire. Il ne nous restait

plus que quelques centaines de kilomètres à parcourir, avant de

sentir ces premiers exhaussements du sol, qui relient la plaine

aux montagnes du Népaul.

Seulement, il fallait maintenant compter très sérieusement avec la

saison des pluies.

La mousson qui règne du nord-est au sud-ouest pendant les premiers

mois de l'année, venait d'être renversée. La période pluvieuse est

plus violente sur le littoral qu'à l'intérieur de la péninsule, et

un peu plus tardive aussi. Cela tient à ce que les nuages

s'épuisent avant d'atteindre le centre de l'Inde. En outre, leur

direction est quelque peu modifiée par la barrière des hautes

montagnes, qui forme comme une espèce de remous atmosphérique. Sur

la côte de Malabar, la mousson commence au mois de mai; au milieu

des provinces centrales et septentrionales, elle ne se fait sentir

que quelques semaines plus tard, au mois de juin.

Or, nous étions en juin, et c'est dans ces circonstances

particulières, mais prévues, que notre voyage allait désormais

s'effectuer.

Je dois dire, tout d'abord, que, dès le lendemain, notre brave

Goûmi, si malencontreusement désarmé par la foudre, alla mieux.

Cette paralysie de sa jambe gauche ne fut que temporaire. Il n'en

conserva aucune trace, mais il me sembla garder rancune au feu du

ciel.

Pendant les deux journées des 6 et 7 juin, le capitaine Hod fit

meilleure chasse avec l'aide de Phann et de Black. Il put tuer un

couple de ces antilopes appelées «nilgaus» dans le pays. Ce sont

les boeufs bleus des Indous, qu'il serait plus juste d'appeler

cerfs, puisqu'ils ressemblent plus aux cerfs qu'aux congénères du

dieu Apis. Il faudrait même les nommer cerfs gris-perle, et leur

couleur rappelle assurément mieux la couleur du ciel orageux que

celle du ciel azuré. On assure cependant que, chez quelques-unes

de ces magnifiques bêtes, à petites cornes acérées et droites, à

tête longue et légèrement bombée, la robe devient presque bleue,--

teinte que la nature semble avoir invariablement refusée aux

quadrupèdes, même au renard bleu, dont la fourrure est plutôt

noire.

Ce n'étaient pas encore les carnassiers que rêvait le capitaine

Hod. Cependant, le nilgau, s'il n'est pas féroce, n'en est pas

moins dangereux, quand, blessé légèrement, il revient sur le

chasseur. Une première balle du capitaine, une seconde de Fox,

arrêtèrent net dans leur élan ces deux superbes animaux. Ils

furent tués comme au vol. Aussi, pour Fox, n'était-ce que du

gibier de plume!

Monsieur Parazard, lui, fut d'une tout autre opinion, et les

excellents cuissots, rôtis à point, qu'il nous servit le jour

même, nous rangèrent à son avis.

Le 8 juin, dès l'aube, nous quittions notre campement, qui avait

été établi près d'un petit village du Rohilkhande. Nous l'avions

atteint la veille au soir, après avoir franchi les quarante

kilomètres qui le séparent de Rewah. Notre train n'avait donc

marché qu'avec une vitesse très modérée sur un sol que les pluies

continuaient à détremper. En outre, les ruisseaux commençaient à

se gonfler, et plusieurs gués nous causèrent un retard de quelques

heures. Mais, après tout, nous n'étions pas à un ou deux jours

près. Cette région montagneuse, où nous comptions installer

Steam-House pendant plusieurs mois de la saison d'été, comme au milieu

d'un sanitarium, nous étions assurés de l'atteindre avant la fin

de juin. Donc, nulle inquiétude à cet égard.

Pendant cette journée du 8, le capitaine Hod eut à regretter un

beau coup de fusil.

Le chemin était bordé d'épaisses jungles de bambous, comme il s'en

rencontre fréquemment autour de ces villages, qui semblent bâtis

dans des corbeilles de fleurs. Ce n'était pas encore la jungle

véritable, celle qui, au sens indou, s'applique à la plaine âpre,

nue, stérile, que dominent des lignes de buissons grisâtres. Nous

étions, au contraire, en pays cultivé, au milieu d'un fertile

territoire, que parquetaient le plus ordinairement des rizières

marécageuses.

Le Géant d'Acier s'en allait tranquillement, dirigé par la main de

Storr, lançant ses jolis panaches de vapeur, que le vent

éparpillait sur les bambous de la route.

Tout à coup, un animal bondit avec une agilité surprenante et se

jeta sur le cou de notre éléphant.

«Un tchîta, un tchîta!» s'écria le mécanicien.

À ce cri, le capitaine Hod s'élança sur le balcon antérieur, et

saisit son fusil, toujours prêt et toujours là. «Un tchîta!

s'écria-t-il à son tour.

--Tirez-le donc! m'écriai-je.

--J'ai le temps!» répondit le capitaine Hod, qui se contenta de

tenir l'animal en joue. Le tchîta est une sorte de léopard

particulier aux Indes, moins grand que le tigre, mais presque

aussi redoutable, tant il est vif, souple d'échine, robuste de

membres. Le colonel Munro, Banks et moi, debout sous la vérandah,

nous l'observions, attendant le coup de fusil du capitaine.

Évidemment, ce léopard avait été trompé à la vue de notre

éléphant. Il s'était hardiment précipité sur lui; mais là où il

croyait trouver une chair vivante, dans laquelle il pût enfoncer

ses dents ou ses griffes, c'était une chair de tôle que ni ses

griffes ni ses dents ne pouvaient entamer. Furieux de sa

déconvenue, il se cramponnait aux longues oreilles du faux animal,

et il allait l'abandonner sans doute, lorsqu'il nous aperçut.

Le capitaine Hod le tenait toujours au bout de son fusil, comme un

chasseur, sûr de son coup, qui ne veut frapper la bête qu'au bon

moment et au bon endroit.

Le tchîta se redressa, rugissant. Sans doute, il sentit le danger,

mais il ne sembla pas vouloir le fuir. Peut-être cherchait-il le

moment favorable pour s'élancer sur la vérandah.

En effet, nous le vîmes bientôt grimper à la tête de l'éléphant,

embrasser de ses pattes la trompe qui servait de cheminée, puis

monter presque à son orifice, d'où s'échappaient les jets de

vapeur.

«Tirez donc, Hod! dis-je encore.

--J'ai le temps,» répondit le capitaine. Puis, s'adressant à moi,

sans toutefois perdre de vue le léopard, qui nous regardait: «Vous

n'avez jamais tué de tchîta, Maucler? me demanda-t-il.

--Jamais.

--Voulez-vous en tuer un?

--Capitaine, répondis-je, je ne veux pas vous priver de ce coup

magnifique...

--Peuh! fit Hod, ce n'est pas là un coup de chasseur! Prenez un

fusil, ajustez-moi cette bête-là au défaut de l'épaule! Si vous la

manquez, je la rattraperai au vol!

--Soit.» Fox, qui était venu nous rejoindre, me passa une

carabine double qu'il tenait à la main. Je la pris, je l'armai,

j'ajustai au défaut de l'épaule le léopard toujours immobile, et

je tirai. L'animal, blessé, mais légèrement, fit un bond énorme,

et, passant par-dessus la tourelle du mécanicien, il vint tomber

sur le premier toit de Steam-House. Le capitaine Hod, si bon

chasseur qu'il fût, n'avait pas eu le temps de le saisir au

passage...

«À nous, Fox, à nous!» s'écria-t-il.

Et tous deux, s'élançant hors de la vérandah, allèrent se poster

dans la tourelle.

Le léopard, qui allait et venait, s'élança sur le second toit,

après avoir franchi la passerelle d'un bond. Au moment où le

capitaine allait faire feu, un autre bond emporta l'animal, qui se

précipita sur le sol, se releva d'un vigoureux élan, et disparut

dans la jungle. «Stoppe! stoppe!» cria vivement Banks au

mécanicien, qui, fermant l'introduction de la vapeur, cala

instantanément les roues du train tout entier avec le frein

atmosphérique. Le capitaine et Fox sautèrent sur la route, et

s'élancèrent dans le fourré afin d'atteindre le tchîta. Quelques

minutes se passèrent. Nous écoutions, non sans une certaine

impatience. Aucun coup de fusil ne se fit entendre. Les deux

chasseurs revinrent les mains vides. «Disparu! envolé! s'écria le

capitaine Hod, et pas même une trace de sang sur les herbes!

--C'est ma faute! dis-je au capitaine. Vous auriez mieux fait de

tirer ce tchîta à ma place! Il n'aurait pas été manqué!

--Bon! vous l'avez touché, répondit Hod, j'en suis sûr, mais pas

au bon endroit!

--Ce n'est pas celui-là, mon capitaine, qui fera mon trente-huitième

ni votre quarante et unième! dit Fox, assez décontenancé.

--Bah! fit Hod, avec un ton d'insouciance un peu affecté, un

tchîta n'est point un tigre! Sans cela, mon cher Maucler, je

n'aurais pu prendre sur moi de vous céder ce coup de fusil!

--À table, mes amis, dit alors le colonel Munro. Le déjeuner nous

attend et vous consolera...

--D'autant mieux, dit Mac Neil, que tout cela c'est la faute à

Fox!

--Ma faute? répondit le brosseur, très interloqué par cette

observation inattendue.

--Sans doute, Fox, reprit le sergent. La carabine que tu as

remise à monsieur Maucler n'était chargée qu'avec du six!» Et Mac

Neil montrait la seconde cartouche qu'il venait de retirer de

l'arme dont je m'étais servi. Elle ne contenait effectivement que

du plomb à perdreaux. «Fox! dit le capitaine Hod.

--Mon capitaine?

--Deux jours de salle de police!

--Oui, mon capitaine!» Et Fox s'en alla dans sa cabine, résolu à

ne pas reparaître devant nous avant quarante-huit heures. Il était

tout honteux de son erreur et voulait cacher sa honte. Le

lendemain, 9 juin, le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous allâmes

battre la plaine au long de la route, pendant la demi-journée de

halte que Banks venait d'accorder. Il avait plu pendant toute la

matinée; mais, vers midi, le ciel s'était un peu rasséréné, et

l'on pouvait compter sur une éclaircie de quelques heures. Du

reste, ce n'était pas Hod, le chasseur de fauves, qui m'emmenait

cette fois, c'était le chasseur de gibier. Dans l'intérêt de la

table, il allait tranquillement flâner sur le bord des rizières,

en compagnie de Black et de Phann. Monsieur Parazard avait fait

savoir au capitaine que l'office était vide, et il attendait de

Son Honneur que Son Honneur voulût bien «prendre les mesures

nécessaires» pour le remplir. Le capitaine Hod se résigna, et nous

partîmes, armés de simples fusils de chasse. Pendant deux heures,

notre battue n'eut d'autre résultat que de faire envoler quelques

perdrix ou lever quelques lièvres, mais à de telles distances,

que, malgré le bon vouloir de nos chiens, il fallut renoncer à

tout espoir de les atteindre. Aussi le capitaine Hod était-il de

fort mauvaise humeur. D'ailleurs, au milieu de cette vaste plaine,

sans jungles, sans taillis, semée de villages et de fermes, il ne

pouvait compter sur la rencontre d'un carnassier quelconque, qui

l'eût dédommagé du léopard manqué de la veille. Il n'était venu là

qu'en qualité de pourvoyeur, et songeait à la réception que lui

ferait monsieur Parazard s'il rentrait le carnier vide. Ce n'était

pas notre faute, cependant. À quatre heures, nous n'avions pas eu

l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Il ventait sec, et, je

l'ai dit, tout le gibier se levait hors de portée. «Mon cher ami,

me dit alors le capitaine Hod, décidément, ça ne va pas! En

quittant Calcutta, je vous ai promis des chasses superbes, et une

mauvaise chance, une fatalité persistante, à laquelle je ne

comprends rien, m'empêche de tenir ma promesse!

--Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si

j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!...

Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul!

--Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de

l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer.

Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son

attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant

gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les

effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il

sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus

heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il

mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était

digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox!

je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!--Quelle heure est-il

maintenant?

--Il est près de cinq heures!

--Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une

seule cartouche!

--On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être

d'ici là!...

--Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et,

voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès!

--La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons,

capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous

va-t-il?

--Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit!

--Entendu.

--Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil

plutôt que de revenir bredouille!»

Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition

d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée

avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que

les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions

hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul.

Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de

la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas

trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et

demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore

intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le

résultat eût été le même.

Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur

son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux

sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses

lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être

vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul

échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à

décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,--

une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait

les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la

rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui.

Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela

continue! me dit-il, en secouant la tête.

--Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus

modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui

lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!»

Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le

triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux

et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors,

et nous n'apercevions plus ni ferme ni village.

En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé

Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet

déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité

capitaine!

La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus

assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse

expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître

au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien

obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans

compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro

et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une

inquiétude qu'il fallait leur épargner.

Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de

gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un

oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne

nous rapprochait pas positivement de Steam-House.

J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer

enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit

d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai.

Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré.

Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner,

j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement.

Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement

sur le bord d'une rizière.

Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais

d'abattre, et le rapporta au capitaine.

«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il

se précipite dans sa marmite, la tète la première!

--Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je.

--Certainement... à défaut d'autre! répliqua le capitaine.

--Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me

dit Goûmi.

--Qu'ai-je donc fait de répréhensible?

--Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons,

qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde.

--Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les

consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le

mangera... dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!»

En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition

d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule,

le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait

l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et

aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des

peines que la loi anglaise a confirmées.

Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine

Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets

métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et

finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses.

«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard

nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les

brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet

prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera

bon effet sur notre table!

--Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine?

--Satisfait... de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de

moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il

faudra bien qu'elle se passe! En route!»

Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont

nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route

qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de

bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et

moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en

arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages

le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une

demi-obscurité.

Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à

droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai

brusquement, comme malgré moi.

Le capitaine Hod me saisit la main.

«Un tigre!» dit-il.

Puis, un juron lui échappa.

«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à

perdreaux dans nos fusils!»

Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous

n'avions de cartouches à balle!

D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes.

Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal

s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas

sur la route.

C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous

appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers,

dont les victimes se comptent annuellement par centaines.

La situation était terrible.

Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil

tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds

de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et

noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans

la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait

et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de

son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un

accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du

six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous

sommes...» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non

par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le

visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb.

Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une

cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le

capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas

qu'il bondisse!»

Tous trois nous restions donc sans bouger.

Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à

l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais

comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au

ras du sol, il semblait en aspirer les émanations.

Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine.

Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue,

concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui

se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant,

ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur!

Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir.

Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne

pas crier au capitaine Hod:

«Mais tirez donc! tirez donc!»

Non! Le capitaine l'avait dit,--et c'était évidemment le seul

moyen de salut,--il voulait brûler les yeux à l'animal; mais,

pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant.

Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer...

Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie

d'une seconde.

Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de

l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des

rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol.

«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à

balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci!

--Est-il possible! m'écriai-je.

--Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la

cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout

s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un

fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que

Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à

plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les

cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait

sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée!

«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé

plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour

au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce

qui s'était passé.

--Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de

deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis

trompé deux fois!

--C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton

erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de

t'offrir cette guinée...

--Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la

pièce d'or.

Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du

capitaine Hod et de son quarante et unième tigre.

Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade

peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir

les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des

montagnes du Népaul.

CHAPITRE XIV

Un contre trois.

Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières

rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en

étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont

atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol

n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne

s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même

pas s'en apercevoir.

Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se

maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas

encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du

train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait

trop profondément, un léger coup de la main de Storr au

régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant

fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait

pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux

valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force

effective quelques douzaines de chevaux-vapeur.

En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de

ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du

confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux

horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards.

Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis

la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du

Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une

gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages

chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de

bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à

une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer;

mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays

devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux

dépens des champs cultivés.

Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle

plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place

à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui

fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement

aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe

jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des

magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums

pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées,

des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins

de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs

veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce

des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de

couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés

en plates-bandes, qui bordaient les routes.

Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou

trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient

encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La

population diminuait à l'approche des hautes terres.

Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant

étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie

tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours,

du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée

d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House,

nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans

une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au

whist.

Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du

capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule

soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle.

«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours

faire un schlem!»

Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si

nettement formulée.

Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,--nom que

portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le

temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait

rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon

quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer

la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit.

Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes

routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés

entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement,

surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air

tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel

spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur

d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu

exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le

«khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on

peut traiter directement et assez généralement à bas prix.

Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très

honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements

appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef

du district.

Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces

établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï

pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner

plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute

de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut

exiger qu'il lui cède la place.

Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de

halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire

qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois

constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt

avec une sorte de dédain,--dédain trop affecté pour être réel.

Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels,

voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne

s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les

cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand

indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan,

au delà de Lahore ou de Peshawar.

Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils

d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui

voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne.

Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du

séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de

manière à loger les gens de sa suite.

Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre

halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans

un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri

de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et

de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh.

Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en

faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui

ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt

en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple

piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince

voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui

impose.

«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks,

c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées

géographiques!

--J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas

avec ce fils de rajah!

--Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne

préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant

attirail de campagne!

--Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai

un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en

attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la

peine!»

La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents

personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux

cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes

d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les

autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui

portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse,

et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de

l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette

caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa

Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les

faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs

et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la

solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah

indépendant de l'Inde.

Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de

tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les

bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre

cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de

l'accordeur.

Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces

«sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs

incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis»,

très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur

la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et

chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont

le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de

serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur.

Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies

«boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans

lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de

danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées

d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles

déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de

riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts

des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi

accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une

grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais

bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale

du rajah.

Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient

je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les

hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on

appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue

robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très

pittoresque.

Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches

courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles

enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette

coquettement sur leur tête.

Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du

repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou

le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de

confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium.

D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec

et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives,

très utiles sous l'ardent climat de l'Inde.

Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon

accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût

dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans

la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène.

Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous

s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant

jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut

dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes

d'amitié.

Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou

Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes

dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow,

tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait

admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux

incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été

ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu

d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette

mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane.

Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec

ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa

figuration restreinte.

Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant

ce désir, ne crurent pas à sa réalisation.

«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est

à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa

conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et

son fils ne fera rien pour nous être agréable.

--Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le

capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules.

Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter

l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il

la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait

rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se

dérangea pas.

Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à

l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire

que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs

jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais

temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa

main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur

fraîcheur et leur saveur naturelles.

Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de

curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas.

Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein

air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je

n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il

me fut impossible de le constater.

Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ

s'effectuât au lever du jour.

À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui

avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train,

et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau.

Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite

rivière.

Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en

pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière,

lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha.

Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches,

tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de

gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un

de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,--ce qui

indiquait la présence de quelque personnage important.

En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh

en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,--

type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires,

dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte.

Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il

fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant

que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir

considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il

n'en voulût rien laisser voir:

«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr.

Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se

tenait à quelques pas.

Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et,

se retournant vers Banks:

«C'est vous qui avez?... dit-il du bout des lèvres.

--C'est moi qui ai! répondit Banks.

--Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah

de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi

bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à

quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des

éléphants de chair et d'os à son service!

--C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus

puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage.

--Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche,

plus puissant!...

--Infiniment plus! répondit Banks.

--Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons

déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable

de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le

voulait pas.

--Vous dites?... fit le prince.

--Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui,

que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix

couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble,

ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle!

--Je n'en crois absolument rien, répondit le prince.

--Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le

capitaine Hod.

--Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta

Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt

éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries!

--Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh.

--Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à

s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la

contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il,

après un instant de réflexion.

--On le peut, répondit l'ingénieur.

--Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette

expérience l'objet d'un pari considérable,--à moins que vous ne

reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre

éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens!

--Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose

prétendre que Géant d'Acier reculerait?

--Moi, répondit Gourou Singh.

--Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se

croisant les bras.

--Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre

mille roupies à perdre!»

Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable,

et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se

souciait guère de risquer une pareille somme.

Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde

le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour

laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une

fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille

roupies?

--Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et

intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel

Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh.

--Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient

à Votre Hautesse.

--Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait

intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme

pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce

dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant,

et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance

mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait,

il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant:

«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler

pour l'honneur de notre vieille Angleterre!»

Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une

centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et

accouraient pour assister à la lutte qui se préparait.

Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de

Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant

un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier.

Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns

de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient

les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage.

C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et

d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde

méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge,

ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude.

Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la

main et les excitaient de la voix.

Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand

des trois,--un véritable géant de l'espèce,--s'arrêta, fléchit

les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan

bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui

s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec

un étonnement mêlé de quelque effroi.

De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du

tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de

notre éléphant.

J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait

sa moustache et ne pouvait rester en place.

Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus

calme, que le prince Gourou Singh.

«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa

Hautesse?...

--Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe,

les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois

éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes,

tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer

de quelques pas.

Un cri m'échappa. Hod frappa du pied.

«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant

vers le mécanicien.

Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur,

le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément.

Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus.

Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles

tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant

semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit

les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En

avant! cria Banks.

--Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!»

Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur

s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées

tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà

les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés

à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières.

«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod.

Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes

animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une

vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en

apercevoir.

«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus

maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa

Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant

d'Acier!»

Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le

régulateur, et l'appareil s'arrêta.

Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse,

la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de

gigantesques scarabées renversés sur le dos!

Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti,

sans même attendre la fin de l'expérience.

Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très

visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent

devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne

put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe,

comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh.

Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa

Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un

sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu.

Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain:

«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il.

Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House.

On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui

nous avait si dédaigneusement provoqués.

Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal

du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous

émerveillés, notre train partit à grande vitesse.

Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu

de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince

Gourou Singh.

Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières

rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière

himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel

les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis

de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou

Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de

cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression

normale de la vapeur.

En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse,

vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements

moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui

s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues

striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut

bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes

ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies

torrentielles.

Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama

s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud,

l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à

perte de vue.

L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant

quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une

épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme

une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train

s'arrêtait,--un instant, si quelque humide brouillard embrumait

alors le paysage,--une demi-journée, si le paysage se dessinait

plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la

vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le

magnifique panorama qui se développait à nos yeux.

Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées,

suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura

pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin.

«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train

monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya!

--Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur.

--Il le ferait, Banks!

--Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à

lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible,

qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air

respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur.

Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de

l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude

moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable,

sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère

rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami

Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes

du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le

voudra.»

Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois,

fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis

quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins

praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les

pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut

là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour

dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois,

ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression

de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les

soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une

tension de sept atmosphères,--tension qui ne fut point dépassée.

Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur

un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il

ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées,

parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui

hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre

fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections

admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la

montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la

fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible

hauteur de la frontière népalaise?

Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière

fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre

voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu

d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide

devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois.

De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de

cinquante à soixante milles.

Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de

son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du

niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se

perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs.

CHAPITRE XV

Le pâl de Tandît.

Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses

compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français

Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce

voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de

Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des

montagnes du Thibet.

On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House

à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25

mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette

nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie

cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis,

pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se

faire justice du révolté de 1857?

On en jugera.

Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars,

pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère,

escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de

l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah.

Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés

des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se

jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se

trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu

fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait

quelque sécurité.

L'endroit était bien choisi.

Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le

bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée

par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque

parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et

ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à

découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième

degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à

l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la

péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent

pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y

souder au mont Kaligong.

Là, Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds,

redoutables tribus de ces peuplades de vieille race,

imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte.

Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus

de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont

M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans

lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever.

C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire,

elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le

railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du

sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre

de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages,

réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug

européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs

montagnes,--et Nana Sahib le savait bien.

C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile,

afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant

l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel.

Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se

levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait

rapidement prendre une extension considérable.

En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend

toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des

Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays,

couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de

l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez

lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent

volontiers et trouvent facilement refuge; là, se masse une

population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de

vingt-huit mille kilomètres carrés; là, les provinces sont restées

barbares; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent

contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là, sont nés les

célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde,

fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait

d'innombrables victimes; là, les bandes de Pindarris ont exercé

presque impunément les plus odieux massacres; là, pullulent encore

ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les

traces des Thugs; là, enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib

lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de

Jansie; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller

demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la

frontière indo-chinoise.

À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds.

Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu

de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces

sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les

Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être

comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie,

contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell,

les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de

pénibles et longues expéditions,--fanatiques prêts à tout oser,

lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les

pousserait en avant.

À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux

millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le

Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans

toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette

eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves,

audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au

«kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage.

On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région

centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection

militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement

national, auquel prendraient part les Indous de toute caste.

Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le

pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure

que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un

asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il

devenait suspect.

Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient

suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans

toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du

gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût

été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux

frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa

personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris

pour Nana Sahib, il eût été arrêté,--ce qu'il fallait éviter à

tout prix.

Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée,

marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le

trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés

des monts Sautpourra.

Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous

de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses

plus profondes retraites.

Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait

un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit.

Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion

de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille,

qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir

brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une

courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure.

Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris

l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle

peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans

quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de

cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir.

Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le

revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au

milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures

humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire,

point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour

l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un

torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne

laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y

mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux

genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre,

une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à

précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre

la volonté de ses habitants.

Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles,

les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de

ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en

quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à

la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche

gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un

contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à-dire

un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents

de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours

de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de

quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri

de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri

d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des

oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne

s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit.

Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se

réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore,

s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts

de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des

ruines.

C'était à l'un de ces pâls,--le pâl de Tandît,--que Nana Sahib

et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout

d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab.

Là, ils s'installèrent dans la journée du 12 mars.

Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession

du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords.

Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard

pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les

habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les

occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le

pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent,

et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir

accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur,

qu'ils venaient de remonter eux-mêmes.

Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité,

d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les

secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et

permettaient de s'enfuir, le cas échéant.

Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile.

Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était

actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait

été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il

continua d'interroger le Gound.

«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce

pâl est-il abandonné?

--Depuis plus d'un an, répondit le Gound.

--Qui l'habitait?

--Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois.

--Pourquoi l'ont-ils quitté?

--Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur

assurer la nourriture.

--Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a

cherché refuge?

--Personne.

--Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la

police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl?

--Jamais.

--Aucun étranger ne l'a visité?

--Aucun... répondit le Gound, si ce n'est une femme.

--Une femme? répliqua vivement Balao Rao.

--Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la

vallée de la Nerbudda.

--Quelle est cette femme?

--Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle

vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en

sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une

Indoue, on n'a jamais pu le savoir!»

Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette

femme? demanda-t-il.

--Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement

d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de

vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon

propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est

muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la

voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée.

Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!»

--Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît,

ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous

rien à craindre d'elle?

--Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête

ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils

voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa

langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait

une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du

dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui

continue à vivre!»

Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes,

venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue

dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda.

C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et

non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni

l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de

se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène,

qu'ils continuaient à voir «en dedans.»

À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les

montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds,

comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés

que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on

hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait.

Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle

avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans

attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus

formuler.

Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette

femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il

eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une

flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour

éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de

disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors?

Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des

Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le

Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant

son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait

pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans

que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir

éprouvé sa nature, si frêle en apparence.

Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se

demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette

circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît,

qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y

ramener.

Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les

siens savaient où se trouvait actuellement cette folle.

«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que

personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle

soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de

Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est

qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous

entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait,

elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours,

puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et

recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie.

D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il

est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà

morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!»

Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib,

et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance.

Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la

Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la

Nerbudda.

CHAPITRE XVI

La Flamme Errante.

Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta

caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le

temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches,

soit en se lançant sur de fausses pistes.

Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs

fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les

hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un

«redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient

les esprits à un soulèvement national.

La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter

leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la

Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en

attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque

sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib

savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du

joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il

ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana.

Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu

civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les

trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il

ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu,

cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs

millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central

de l'Indoustan.

Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se

rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu,

fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes

parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent

d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient

qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se

précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence.

Le moment n'était pas venu.

Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre

les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore

que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité

d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines

de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité

anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du

Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il

importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana

Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du

soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857,

tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais

cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour.

Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut

pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa

réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés

le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la

présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait

que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux

recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur

d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le

poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût

le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une

semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime

de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana

Sahib retomba dans l'oubli.

Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être

reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le

costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour

seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner

du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la

Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas.

Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches,

l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril.

Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en

conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec

la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs

de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis,

ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs

de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou.

Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court

vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le

19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les

dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait

à Souari.

Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute

antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes

hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au

nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures

des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont

abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis

tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines

de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles

représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce

que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait,

l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs.

Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district

important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il

rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la

nouvelle.

Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du

royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de

Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra

aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de

Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas.

Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait,

et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus,

dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les

préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et

arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud,

leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des

Vindhyas.

Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères

voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent

le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous

colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent

destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux

et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite,

pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du

territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position

que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a

préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un

insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet!

La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de

trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses

mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et

d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces

malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait

décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib

devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer

pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva.

À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la

Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant

d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec

celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une

importante ville musulmane, qui est restée la capitale de

l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux

Anglais pendant toute la période insurrectionnelle.

Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds,

arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du

Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année

musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis»,

sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame

arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal

ni danger.

Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient

suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des

nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias»,

sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se

mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et

coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les

rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens

travestis en femmes,--bizarre agglomération qui donnait à cette

cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes

sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils

avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux

anciens révoltés de 1857.

Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne

le faubourg oriental de la ville.

Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à

feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de

torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les

eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies.

À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule.

Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés.

Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons

d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard.

Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib

entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion.

«Le colonel Munro a quitté Calcutta.

--Où est-il?

--Il était hier à Bénarès.

--Où va-t-il?

--À la frontière du Népaul.

--Dans quel but?

--Pour y séjourner quelques mois.

--Et ensuite?...

--Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se

glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib.

C'était Kâlagani.

«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le

nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et

risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait

redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda.

Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.»

Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et

disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre.

Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao

s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il.

--Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le

jour au pâl de Tandît.

--En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la

rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là, des

chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces

chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et

qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit

heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le

nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était

que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour

dans la vallée passât inaperçu.

La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux.

Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient

pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion

au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la

certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause.

Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains.

Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne

pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur

anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait

pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous

fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale.

Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du

sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de

quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais,

aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût

s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage

contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au

supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib.

Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le

Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît,

pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se

borna à le lui apprendre en ces termes:

«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay.

--La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de

l'océan Indien!

--La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera

aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout.

Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le

massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la

Nerbudda.

Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se

faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient

d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl.

Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la

garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche

village.

Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches

tremblantes sous l'eau du torrent.

Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas

encore interrompu le silence de la nuit.

Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres.

En même temps, ces cris se faisaient entendre:

«Hurrah! hurrah! en avant!»

Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée

royale, apparut sur la crête du pâl.

«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore.

Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de

Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère.

Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit

du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt.

«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant

dans l'étroit ravin.

Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se

redressa, la main tendue vers eux.

«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et

il retomba sans mouvement.

L'officier s'approcha du cadavre.

«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il.

--C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour

avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le

nabab.

--Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le

détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À

peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement

que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un

long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la

ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide

inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans

la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de

Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette

fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait

échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du

massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle,

comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment,

se fût dressée dans son souvenir.

Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la

folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la

suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le

nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures

nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour.

Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les

accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et,

parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes.

Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au

gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit

dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent

immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre

connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad.

Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son

identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec

raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais

du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!»

Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit

du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu

interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et,

machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab.

Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et

s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de

Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer.

On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine

survivait en lui.

La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de

balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda

longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit

lentement le lit du Nazzur.

Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence

habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana

Sahib.

La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale · 第 6 / 11 题