PREMIERE PARTIE

CHAPITRE I

Une tête mise à prix.

Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera,

mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes,

dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le

nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...»

Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire

dans la soirée du 6 mars 1867.

Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns,

secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices

qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en

ruines, au bord de la Doudhma.

Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il

était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main

d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive

alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du

gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui

du vice-roi des Indes.

Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette

notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la

vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa

personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité

s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en

poussière?

C'eût été folie.

En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient

sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels

d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville,

lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus

infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une

fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son

nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la

présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si

le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de

l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains

fortement intéressées à en opérer la capture.

À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une

affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires?

À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque

pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les

épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus

mal habité de la ville.

On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne

comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du

Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de

l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie

«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un

certain nombre de provinces. L'une des principales est la province

d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan

tout entier.

Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta

sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de

l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait

alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que

cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui

l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant,

c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée

jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent

même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde.

Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne

splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de

la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père

d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui

dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement

arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement

ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des

conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il

joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de

prospérité.

Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été

considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait

facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la

composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne

s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans

l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants

religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent

l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne

dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et

jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple

indou.

Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant

plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la

quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure

rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux

noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les

traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole

qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la

force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier,

un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte

en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un

turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de

laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient

en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et

destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la

quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident

symbolique du farouche Siva.

Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les

rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se

pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle

fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes,

femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des

régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes

sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient,

gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de

gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La

surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la

roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres.

On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne

pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant.

Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer

le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne.

Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas

l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes,

s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui

pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait

point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait

muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas.

«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en

levant ses mains crochues vers le ciel.

--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le

prendre, ce qui est bien différent!

--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se

défendre résolument!

--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la

fièvre dans les jungles du Népaul?

--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se

faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité!

--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de

son campement sur la frontière!

--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas

sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui

n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa

involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus

surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails

suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui

est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était

réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh,

dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là,

pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois

résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la

passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer

le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres

funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un

doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la

cérémonie.

--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet

Indou, qui parlait avec tant d'assurance.

--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats

de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois

après que j'ai pu m'enfuir.»

Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le

faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses

yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de

laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire,

mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées.

«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien

prisonnier de Dandou-Pant.

--Oui, répondit l'Indou.

--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous

mettait face à face avec lui?

--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même!

--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux

mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un

sentiment d'envie peu dissimulé.

--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait

eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de

Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable!

--Et qu'y serait-il venu faire?

--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un

des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les

populations des campagnes du centre.

--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée

dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la

catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se

tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard!

--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur

mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de

quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du

nabab.

Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues

d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus

nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il

avait été vu dans la ville même; là, qu'il était loin déjà. On

affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province,

venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de

Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés

soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville,

en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de

trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour,

sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son

célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix

heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que

le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit

quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille

livres.

En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux

renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins

bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son

prix. Elle était toujours à prendre.

Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement

Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime.

Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu

l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande

insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia,

dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de

Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités

commises par ses ordres, les populations entières se fussent

levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les

parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes,

pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par

centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les

plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il

pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se

hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration

de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la

frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets

d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable

asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne,

il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le

champ libre, lui assurer une sorte de sécurité.

On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son

apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait

d'être mise à prix.

Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens

des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires,

doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur.

Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable

Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles

avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était

faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son

habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais,

dans le populaire, on ne doutait pas.

Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien

prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par

l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche

personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait

presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès

le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au

gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait

de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations

rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où

le nabab aurait été signalé.

Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos

divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit,

l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller

prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une

barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea

de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés.

Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il

s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son

attention, et ne le suivait que dans l'ombre.

Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues

étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère

aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait

l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert,

à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient

encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus

fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre;

mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de

la rivière.

Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures

du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres

murailles d'habitations en ruines semées ça et là.

La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et

jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait

donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à

entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds

nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa

présence sur la rive de la Doudhma.

Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,--

machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans

laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il

suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme

habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était

entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il

comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se

venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers,

joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un

aveugle et un sourd.

Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents

propos lui faisaient courir.

Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui.

Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à

la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un

poignard malais.

L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol.

Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le

malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés,

s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang.

Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva,

et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire:

«Me reconnais-tu? dit-il.

--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être

sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement.

Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le

courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir

attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant

sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers

où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se

dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au

moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats

de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée.

Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait

eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit

même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa

donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs,

et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à

atteindre la partie supérieure du rempart. La crête,

extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du

fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à

pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un

point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût

se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût

sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui

ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à

peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le

faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et

réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart

s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le

feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un

cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches

flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible

d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du

fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas.

Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors

de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait

peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée

pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser

lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains.

Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une

trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait

atteindre pour assurer sa fuite.

Il était donc là, ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du

pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui...

Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des

détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les

soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le

toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait,

à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama.

Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait

dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf.

Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une

seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître

dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif.

Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le

cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors

d'Aurungabad.

À deux cents pas de là, il s'arrêtait, il se retournait, sa main

mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient

ces mots:

«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant!

Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!»

Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la

révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait

encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants

de l'Inde.

CHAPITRE II

Le colonel Munro.

Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous

parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore

quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde?

--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque

justesse, il faudrait au moins l'avoir vue.

--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la

péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé...

--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette

traversée, j'étais aveuglé...

--Aveuglé?...

--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et,

mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire

des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon

cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon,

n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir

jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure,

tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes,

tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne

s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des

villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets,

passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la

locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails

et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela!

--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le

pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel

venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête,

et se contenta de dire:

«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à

M. Maucler, notre hôte.

--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et

j'avoue que Maucler a raison en tous points.

--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi

construisez-vous des chemins de fer?

--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de

Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé.

--Je ne suis jamais pressé!

--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit

l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied!

--C'est bien ce que je compte faire!

--Quand?

--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie

promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!»

Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces

longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur

Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer.

J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le

Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par

Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule.

Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie

septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes,

d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette

exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût

complète.

J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années,

nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne

pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à

Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and

Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux

venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de

plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se

fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec

enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans

quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable.

À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait

faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine

Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez

lequel nous venions de passer la soirée.

Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un

peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en

dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et

cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de

l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais»,

et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette

dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un

palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta

est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût

anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux

mondes.

Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow»

dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un

soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que

couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou

varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le

tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux

ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres

et entouré de murs peu élevés.

La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande

aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le

service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier,

matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien

compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme

avait manqué à ces divers arrangements.

Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite

générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à

l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un

conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il

avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs

qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont

dévoués.

Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux,

grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes.

Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume

traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien

qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel

Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au

lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux

clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et

vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui

veulent être expliquées.

Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une

recommandation:

«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il,

et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!»

Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille

d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du

Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro

qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut,

précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle

plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro

réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita

pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la

bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé

pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut

peut-être le terrible inventeur.

À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro

commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée

royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir

James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le

nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir

Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il

fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut

du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que

lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de

l'Inde.

En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de

l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était

fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si,

le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable

massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les

ordres de Nana Sahib.

Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais

autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept

ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de

cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque

miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu

à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue

au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de

victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les

retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne.

Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule,

retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait

rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une

sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre

de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit

dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même

esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même

but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les

traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne.

Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois

ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent

suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette

époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et

avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas

lieu de la mettre en doute.

Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils

s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni

journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de

l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en

homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme

ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise

sur lui et ne pût adoucir ses regrets.

Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la

présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques

jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et

cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow.

Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans

cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà

pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des

Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib.

Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,--

fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient

l'ingénieur Banks et le capitaine Hod.

Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait

été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian

Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la

force de l'âge. Il devait prendre une part active à la

construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique

à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les

travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à

Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car

c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de

quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il

consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié

de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles

sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward

Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix

mois.

Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale,

et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir

Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H.

Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise

de Gwalior.

Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des

membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de

barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année

royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il

s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il

n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui

semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule

contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à

satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de

se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il

pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de

la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux

mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main

cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets

du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là

où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions

de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils,

ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la

Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en

parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur

sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses

hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_.

Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui

répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment

intéressantes qu'à une condition.

«Et laquelle? demanda Hod.

--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks,

que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de

départ, séance tenante.

--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il

eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels

étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward

Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes

choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une

sorte de sourire sur ses lèvres.

Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner

le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs

fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la

péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces

«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie

volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y

était toujours refusé.

En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions

entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir

même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que

le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une

grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les

chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de

jeu.

Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture,

soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez

facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de

l'Indoustan.

«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses!

s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules

primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en

Europe!

--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons

capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui

soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de

poste de deux en deux lieues...

--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on

est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs

barques sur une mer démontée!

--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais

n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux,

qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes

de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple

palanquin...

--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de

six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre!

--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut

lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être

réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six

Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à

l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas

au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive!

--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter

sa maison avec soi!

--Colimaçon! s'écria Banks.

--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa

coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à

plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera

probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage!

--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en

restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les

souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon,

modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien

changer à sa vie... oui... peut-être!

--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le

capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans

lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration

locale!

--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et

physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je

observer, non sans quelque raison.

--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la

voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir

quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au

galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à

coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout

sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est

cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir,

ingénieur que vous êtes, osez-le!

--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre

avis, si...

--Si?... fit le capitaine en hochant la tête.

--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas

brusquement arrêté en route.

--Il y a donc mieux à faire encore?

--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au

wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways.

Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si

l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois

que nous sommes tous d'accord à ce sujet?

--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe

d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je

poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un

architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La

voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un

ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera

des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par

tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la

route lui soit facile et douce.

Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel,

je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous

le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en

colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas

inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien

oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur

du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All

right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent

ami?

--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des

chevaux, des boeufs!...

--Par douzaines? dit Banks.

--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà

qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un

attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant,

galopant comme les plus beaux carrossiers du monde!

--Ce serait magnifique, mon capitaine!

--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur!

--Oui! mais...

--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod.

--Un gros mais!

--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés

en toutes choses!...

--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables,

répondit Banks.

--Eh bien, surmontez!

--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces

moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela

tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête,

et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à

manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de

prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt

de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi

immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il

s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce

sera une maison à vapeur.

--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les

épaules.

--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par

quelque locomotive routière perfectionnée.

--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison

ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa

fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis.

--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs,

éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de

combustible, elle s'arrêtera en route.

--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre

chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un

cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par

tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la

pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a

même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des

serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes.

Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des

conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le

cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son

but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à

la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence

a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de

graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il

consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts

qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à

tout le monde!

--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur!

Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée

sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les

jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les

repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des

guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des

hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les

Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau

m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas

avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici!

--Et pourquoi, mon capitaine?

--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que

la voiture à vapeur se fera.

--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur.

--Faite! et faite par vous, peut-être?...

--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour

elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve...

--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se

leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à

partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus

grave, s'adressant à sir Edward Munro:

«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta

disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable,

je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu

voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi,

qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de

l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu

des voyageurs nous protège!

--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi

un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent

nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à

vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons

l'Inde entière!

--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur

aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac

Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de

l'habitation.

«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois

pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage?

--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le

sergent Mac Neil.

CHAPITRE III

La révolte des Cipayes.

Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à

l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement

ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il

importe de reprendre ici les principaux faits.

Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire,

dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population

de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions

appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable

Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old

John Company».

C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant

le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut

placé le duc de Cumberland.

Vers cette époque, déjà, la puissance portugaise, après avoir été

grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais,

mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai

d'administration politique et militaire dans cette présidence du

Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du

nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée

royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là

cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in

Indiis_.

Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers

le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même

but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait

fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits

d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers,

qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal.

Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner

le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une

partie de sa lisière orientale.

Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du

Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du

Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des

réformes furent poursuivies par une administration habile et

persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si

puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses

intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt

apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son

sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne.

Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie

allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le

monopole du commerce de la Chine.

Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les

associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des

guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit

avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine.

Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib,

tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général

Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce

peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et

la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement.

Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis

montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient

rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre

contre les Birmans, de 1823 à 1824.

En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou

indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord

William Bentinck commença une nouvelle phase administrative.

Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde,

l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le

contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier

formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de

bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne

au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée

native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons

de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des

officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont

le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à

l'exception de quelques batteries.

Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont

indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour

l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du

Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de

Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment

des deux armées.

En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision

M. de Valbezen dans ses _Nouvelles Études sur les Anglais et

l'Inde_, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent

mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes

de troupes européennes, le total des forces des trois

présidences.»

Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que

commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque

velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que

leur imposaient les conquérants. Déjà, en 1806, peut-être même

sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée

native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les

grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les

casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les

soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause

de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue

question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au

fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs.

Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces

royales cantonnées à Ascot.

Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également

provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de

1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être

anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives

des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part.

Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette

révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des

villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En

outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde

centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le

Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois

escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs,

ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent

particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés

au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du

Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah,

le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de

l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les

natifs de l'Inde, «fidèles au sel».

Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de

l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet

homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis

quelques années déjà, l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement

pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer

le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée

anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus,

dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation

militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au

courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire,

songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être.

Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des

esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les

«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants.

Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le

contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous

la nécessité des complications extérieures.

Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab

Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi,

puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le

soulèvement préparé de longue main.

En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le

mouvement insurrectionnel.

Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native

l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de

cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette

graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de

porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats

indous ou musulmans de l'armée indigène.

Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de

savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer

dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette

substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,--

devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en

partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut

beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les

graisses en question ne servaient pas à la confection des

cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des

Cipayes.

Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches.

Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le

régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans

les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte.

Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e

régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs

officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se

replient sur Delhi. Là, le rajah, un descendant de Timour, se

joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du

54e régiment sont égorgés.

Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont

impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le

palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf

prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des

assassins.

Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le

commandant du port et le sergent-major européen.

Le branle était donné à ces épouvantables boucheries.

Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers

anglo-indiens.

Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du

brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres

officiers.

Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques

officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre.

À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un

certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le

lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et

enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de

Sivapore, à un mille d'Aurungabad.

Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie

de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la

terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté

sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort.

Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les

coups des Cipayes.

Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et

assassinat des officiers.

Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge

et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable

drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard.

À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens,

officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même

jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de

l'armée royale.

Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs

centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady

Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres

du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des

abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent

précipités dans un puits, resté légendaire.

Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le

«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre

et jetés encore vivants dans les flammes.

Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les

campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère

d'atrocité!

À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent

aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute,

puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi

les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables.

Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et

le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang,

sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e,

16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et

29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans

pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les

24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S.

Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait

éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la

montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent

bientôt rapportées par les montagnards.

C'était le commencement des représailles.

Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors

sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne

tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt

prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement

condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté.

Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier

attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons

firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu

d'une atmosphère empestée par la chair brûlée.

Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous

avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien

conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des

officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans,

en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort,

seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas

envie de m'enfuir.»

Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être

suivie de tant d'autres.

Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore,

le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes

natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment:

«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et

mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de

tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils

subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort

par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur

éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi

que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien

faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de

religion et de caste.»

Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient

successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres

n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et

d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés.

Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient

Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés

par les soldats de l'armée royale.

Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la

famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se

rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec

une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule

menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant,

à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les

prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir

la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette

sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit

M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute

admiration.»

Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par

le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la

famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux

assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize

cent quatre-vingt-six natifs.

À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi

les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des

fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage.

À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les

armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de

cent vingt mètres carrés.

À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les

condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de

leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque

tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri.

C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le

déshonneur.

Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des

prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la

mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la

terre!»

Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second

siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il

paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les

Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais.

Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais

de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par

des soldats qui ne se possédaient plus.

Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient

par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent

quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient

sauvés jusque dans le Cachemire.

En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués

les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,--

répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour

la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent

vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par

ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre

de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre

des deux autorités.

Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de

cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui

périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils

qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à

cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non

sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au

parlement anglais.

Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de

part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour

faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester

aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à

celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le

deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow.

Quant aux faits purement militaires de toute la campagne

entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions

suivantes, qui vont être sommairement citées.

C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à

sir John Laurence.

Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection,

renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed

Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en

avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général

dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège,

commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre,

après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John

Nicholson.

En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah

et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock

opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais

trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana,

qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de

canon.

Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le

royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec

dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur

Lucknow.

Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient

alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept

jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock.

Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur

Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une

seconde campagne.

Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des

villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers

le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume.

Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une

seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie,

que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward

Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous

sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier,

--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du

Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée

révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille

hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants.

La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une

série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau

sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en

possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré

ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le

palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le

Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la

ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21,

un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine

possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des

Cipayes.

Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une

expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en

grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du

royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale.

Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte

de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais,

vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore,

et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et

s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer.

Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes

de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858,

marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait

la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours

après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de

Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par

onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani,

l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride,

détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la

route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le

fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la

ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle,

d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations

contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu

de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut,

continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son

compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16

juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier

Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18,

et revenait à Bombay, après une campagne triomphale.

Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant

Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute

dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection,

fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le

cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la

Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la

révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des

effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face!

À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf

peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell

rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières

positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs

importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On

apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district

limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son

frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers

jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile

sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude.

Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce

fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une

brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du

colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni

Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers

et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul.

Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts.

Ils ne l'étaient pas.

Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie.

Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à

mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette

figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection

indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie

politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut

courageusement sur l'échafaud.

Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être

coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la

péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait

provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes.

En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance

par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857.

Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues,

annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre,

prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard,

elle allait être couronnée impératrice.

Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé

par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres

composant le gouvernement central, les membres du conseil de

l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des

présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les

membres des services indiens et les commandants en chef choisis

par le secrétaire d'État, telles furent les principales

dispositions du nouveau gouvernement.

Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui

dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes,

soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de

fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres

par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment

d'infanterie.

L'armée native se compose de cent trente-sept régiments

d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son

artillerie est européenne, presque sans exception.

Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue

administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui

gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés.

«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de

rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux,

industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs.

Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le

joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et

le brisent.»

CHAPITRE IV

Au fond des caves d'Ellora.

Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils

adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,--

peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la

révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles

retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des

dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans

l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était

aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration

toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de

l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler.

Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux

possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et.

lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de

continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à

laquelle il avait droit. De là, une des causes de cette haine, qui

devait aboutir aux plus grands excès.

Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des

Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais

s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et

tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte

que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne

restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native,

entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana

prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi

les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt

connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa

présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est

que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta,

c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est

qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se

réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux

recherches des agents de la police anglo-indienne.

Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une

heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner

Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y

rejoindre un de ses complices.

La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il

n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à

quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi,

un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures

médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et

pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque

demande indiscrète.

Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus

au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de

Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de

deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme

silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des

empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa

capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort.

Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite

pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette

partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un

regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses

ennemis.

Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée.

C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir

montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne

ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides.

Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à-dire

franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là, il

espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il

halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se

rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il

eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de

la montagne.

Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau

très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut

contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre

groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village

voisin d'Ellora.

La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre

d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples,

vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins

importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de

basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce

n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à

l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux

premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres.

Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides

dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des

«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination.

Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que

l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents

pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on

l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une

cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent

quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la

carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes

l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À

l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions,

arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir

la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus

grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à

l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de

chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de

la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple,

qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple

unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus

merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé

aux hypogées de l'ancienne Égypte.

Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le

temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs

s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a

encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le

premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité

pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient

faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces

ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de

support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu

soupçonner son arrivée à Ellora.

La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui

courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella»

du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne,

sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales.

Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un

certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce

n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité.

Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la

main.

«Pas de lumière! dit le Nana.

--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt

sa lanterne.

--Moi, frère!

--Est-ce que?...

--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite.

Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir.

Prends ma main et guide-moi.»

L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite

crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il

venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans

son dernier sommeil.

Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut

bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de

«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans

l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente

liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation

du jus de cocotier.

Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de

faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses

yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre.

L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab

de parler.

Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib.

Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui

ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement,

c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même

astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme

en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne

s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la

frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés

dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se

retrouvaient tous deux prêts à agir.

Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut

recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête

appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se

remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le

silence.

Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère,

et d'une voix sourde:

«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête

est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux

mille livres promises à qui livrera Nana Sahib!

--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce

serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils

seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt

mille!

--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est

l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième

anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination

anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes

l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois,

frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore

foulée par le pied des envahisseurs!

--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857

peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il

y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous

sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils

se guériront en se baignant dans des flots de sang européen!

--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour

supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas

tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard

est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort,

Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose,

vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce

colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit

attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de

sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir,

il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les

massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum.

de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi!

Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la

sienne!

--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao.

--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du

service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder

jusque dans son bungalow de Calcutta!

--Soit, et maintenant?...

--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement

sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs,

les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause

commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan.

Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de

ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les

brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois,

entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui

sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se

soulèveront, et l'armée royale sera anéantie!

--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son

frère.

--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le

Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le

souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les

bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le

passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux.

Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de

laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et,

au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en

lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié

à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son

but. On l'a dit, c'était un autre lui-même.

Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et

revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons?

demanda-t-il.

--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous

attendraient, répondit Balao Rao.

--Et nos chevaux?

--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui

conduit d'Ellora à Boregami.

--C'est Kâlagani qui les garde?

--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien

reposés, et n'attendent que nous pour partir.

--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à

Adjuntah avant le lever du jour.

--Et de là, demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite

précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets?

--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra,

dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis

défier les recherches de la police anglaise. Là, d'ailleurs, nous

serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés

fidèles à notre cause. Là, je pourrai attendre le moment

favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où

le ferment de la révolte est toujours prêt à lever!

--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille

livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre

une tête à prix, il faut la prendre!

--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre

un instant, frère, viens!»

Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui

conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple.

Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de

l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans

l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient

déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il

fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant

l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa

un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre.

Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée

artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de

galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains

endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près

de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux

curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles

d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils

se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami.

La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante

milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce

fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de

transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux

l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle

serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un

bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana,

l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils

galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne,

d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet,

bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut

de leur monture.

Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de

l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux

compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui

eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de

faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes,

puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa

selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la

province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade

de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées

comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit

bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage.

Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des

champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais

la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah.

Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses

caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble,

occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille

environ de la ville.

Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la

notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence,

nulle crainte d'être reconnu.

Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux

compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé,

qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples,

taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de

vertigineux abîmes.

La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais

sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces

«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se

découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne

traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit

ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent,

qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin.

Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement,

lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound,

qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la

saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière

tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs

de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette

belle nuit de printemps.

Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour

du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée

enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là,

sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes,

de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures

colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres

cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces

demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques

que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies

royales, des processions religieuses, des batailles où figurent

toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce

splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne.

Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses

hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par

les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de

l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les

plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux

conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de

ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients,

tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand

une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs.

Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il

fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du

groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes

épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien

semblait avoir jetées là, entre les broussailles du sol et les

plantes lapidaires de la roche.

Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab

pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation.

Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les

interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt

des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents,

formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés.

«En route!» dit Nana Sahib.

Et sans demander une explication, sans savoir où il les

conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à

se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs

jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval.

La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait

l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la

montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du

Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra.

L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur

Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est,

furent dépassés au point du jour.

La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale · 第 3 / 11 题